‹ Les confessions de Fréron (1719-1776): sa vie, souvenirs intimes et anecdotiques, ses penséesChapitre 197 sur 213 · APOLOGIE DE L'ART · texte numérisé non relu

APOLOGIE DE L'ART

Êpître adressée le premier jour de Van à un Amateur de la belle Nature, en lui envoyant des magots, des papiers de la Chine et tfautres colifichets 2 .

Bon jour, bon an, salut, santé

A mon Philosophe entêté

De la simple et froide NATURE,

1. Opuscules de Fréron, tome I, p. 383 à 391. Cette belle Ode, — supérieure au poëme de Voltaire, et que J.-B". Rousseau n'eût pas désavouée, — fait regretter que Fréron n'ait pas cultivé davantage son talent pour la poésie.

2. Cette pièce de vers, publiée d'abord par Fréron, dans le tome III de ses Lettres sur quelques Écrits de ce temps (1750, pages 40 à 43, 12 janvier), sous le titre à* Êpître de M. Fréron à M, F***, receveur général des finances, y est précédée de l'avis

Cette triste divinité,

Qui n'ose, dans sa marche obscure,

De son éternelle parure

Varier l'uniformité.

De mon âme idole chérie,

Art charmant, Dieu de ma patrie,

Le merveilleux naît sous tes pas;

Enrichis toujours ces climats

Des trésors de ton industrie;

Laisse gronder les partisans

De ta rivale désolée :

De nos villes et de nos champs

Pour jamais elle est exilée.

Un sceptre d'émail à la main, Tu gouvernes en souverain, Le Français brillant et volage;

suivant : « La petite pièce de vers que vous allez lire, monsieur, doit sa naissance à une de ces disputes ingénieuses qui s'élèvent quelquefois dans les sociétés. Un philosophe aimable eut le courage de fronder dernièrement dans un cercle ces colifichets de prix dont nous sommes si curieux. Il gémissait de nous voir abandonner de jour en jour les traces du bon goût. Une femme de beaucoup d'esprit mit sous sa protection tous ces jolis riens qui ornent nos appartements. Quelques jours après, elle adressa au partisan de la belle Nature l'Épitre suivante, dont l'auteur est M. Fréron. »

Le partisan de la belle Nature, c'est Watelet.

On retrouve cette Épitre dans les Opuscules de Fréron, tome T, pages 392 à 394, (1753); et dans YAlmanach des Muses, 1771, pages 129 à 131, avec diverses corrections de l'auteur, qui revoyait beaucoup ses ouvrages ; la même observation s'applique aux pièces qui suivent celle-ci.

C'est toi qui formes l'assemblage De ses légers ameublements; Ta délicatesse, tes grâces Brillent dans ses appartements; Il doit à tes heureux talents Ces festons, ces vernis, ces glaces Ces rideaux à nœuds de rubans, Ces papiers que ta main divine Peignit pour le plaisir des yeux, Ces magots si facétieux, Nés de ton humeur enfantine, Et tous ces riens délicieux, Que tu fais venir de la Chine, Pour en décorer ces beaux lieux.

Qui suit la Nature à la piste,

Ne sera jamais qu'un copiste,

Qu'un malheureux imitateur :

Le Chinois seul est créateur;

Il donne un nouvel ordre aux choses.

Fertile en prodiges divers,

Ses riantes métamorphoses

Font éclore un autre univers.

Fleuves, coulez sur les montagnes; Détachez-vous du firmament, Étoiles, parez les campagnes ; Poissons, quittez votre élément; Vous, oiseaux, rampez sur la terre; Cerfs, rhinocéros, éléphants, Volez au séjour du tonnerre;

Et vous, mortels impertinents, Venez sous diverses figures, Par mille grotesques postures, Me divertir à vos dépens.

Voilà, malgré votre satire, Ce que j'aime et ce que j'admire!

Soyez aussi de votre temps; Et que la nature marâtre, Dont vous êtes trop idolâtre, Perde son pouvoir sur vos sens.

Croyez-moi : ses charmes maussades Ressemblent à ces beautés fades, Que Ton contemple sans désirs :

L'art est une coquette aimable, Dont l'enjouement inépuisable Sait donner la vie aux plaisirs 1 .

Page 1