L'abbé ttesfontaines
attendu sa mort , pour soupirer après un réformateur du Parnasse.
« Je sais que vous ne serez pas toujours dans la triste nécessité de blâmer. Il vous viendra quelque occasion de louer. Le génie n'est pas tout à fait éteint. Si nos jeunes gens voulaient se réconcilier avec les vieux modèles, s'ils voulaient lire et écouter, rien ne serait désespéré. Vous auriez du plaisir à faire sentir les beautés d'un ouvrage raisonnable : n'est-il pas vrai ?
« Je vous annonce donc comme une bonne nouvelle, que M. des Touches, à qui vous ne refusez pas lé nom d'illustre, n'a point tout à fait abandonné un public, dont il a lieu d'être content. Il m'écrit que sa solitude lui a produit cinq comédies, qui ne sont pas des cadettes indignes du Glorieux et du Philosophe marié. Que ne les donne-t-il? Il craint d'échouer contre la mode dominante. Lié avec lui d'un commerce intime, je tâche de le rassurer : si je puis en venir à bout, je serai bien content.
« Ne souhaiteriez-vous pas de tout votre cœur, que le succès de quelques bonnes pièces pût étouffer la mauvaise graine qui couvre le champ de Thalie, et que l'émulation ramenât les apprentis au goût des maîtres les plus approuvés.
« Le barreau possède encore des grands hommes ; point d'année sans quelque cause célèbre, sans qpekpie factum curieux. N'amuseriez-vous pas utilement par un judicieux extrait de tels ouvrages,
dont la réputation est souvent bornée à l'enceinte du Palais ?
« Je ne souhaite point d'oraisons funèbres : elles sont rares. On n'en fait que pour les personnes les plus éminentes, et je n'aime pas à les voir disparaître de ce monde.
« Nous avons des prédicateurs fameux. Le lecteur le plus mondain préférera l'esquisse du sermon au sermon entier, qui pourrait l'ennuyer. Peut-être votre jugement amènerait des auditeurs à l'orateur chrétien, et réchaufferait la tiédeur de bien des gens.
« Vos talents, monsieur, auront toujours à se développer, dans quelques étroites limites qu'on resserre votre emploi. Je rougis pour les malades des adoucissements qu'il faut donner aux remèdes les plus salutaires. Il me semble qu'un amour-propre bien entendu doit inspirer la docilité. Nous devons beaucoup à qui nous éclaire sur le bord du piège, quand l'envie même lui mettrait le flambeau à la main. Que nos Hypocrates nous guérissent par amitié, ou par intérêt, s'il réussissent, qu'importe le motif? Qui sait, si en faisant apercevoir à une Muse naissante, qu'elle est faible et débile, on ne lui donnerait pas une secousse capable de lui faire prendre des forces ?
« Enfin la profession d'Aristarque et même d'excellent auteur n'est pas aussi lucrative que celle d'adulateur, de client soumis, de proxénète de plaisirs, d'un
Pétrone, d'un Tigellin. Le temple d'Apollon est an-
tipode à celui de Plutus. Sachons gré du moins à celui que se met en sentinelle pour repousser les invasions du mauvais goût et des modes ridicules, qui s'engage dans une route plus remplie d'épines que de roses
« A Paris, ce 11 juillet 1749 ^ »
« Oui, monsieur, — répond Fréron, — la modération, la politesse, la bénignité, puisque vous le voulez, caractériseront ces feuilles nouvelles. Ce ne sera donc pas le sabre à la main, comme Mahomet, que je remplirai ma mission. Je prêcherai avec douceur dans le temple des Muses, et je me flatte par ce moyen de gagner des esprits au dieu du goût. Ce nest pas là votre compte , et vous vous accommoderiez peut-être mieux du zèle amer de Boileau. Mais ne conviendrez-vous pas, monsieur, que le Juvénal du siècle passé a souvent trop étendu le cercle dans lequel son genre devait être renfermé. N'êtes-vous pas révolté avec tous les .honnêtes gens, quand vous lisez dans cet écrivain, d'ailleurs si respectable, ces vers indécents et grossiers :
Tandis que Colletet crotté jusqu'à l'échiné Va mendier son pain de cuisine en cuisine.
« Et celui-ci, où il trouve mauvais en parlant de Chapelain :
Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprits ;
1. Lettres sur quelques écrits, etc., tome I> pages 173 à 183;
LEtf CONFESSIONS DE FRÉRON. 89
« Approuvez-vous le trait contre Quinault, qui semble vous avoir transmis ses talents et ses récompenses ' ?
« Vous ne l'ignorez pas, monsieur, les critiques, quelque fondées qu'elles soient, sont toujours soupçonnées d'injustice, dès que la passion s'y laisse apercevoir. Le palais des lecteurs les rebute, si les épices y dominent. Il y a même de la maladresse, permettez-moi de vous le dire, à décocher des dards trempés dans le fiel. Le rival qu'on veut blesser n'en est seulement pas effleuré. Les flambeaux de la haine et de l'envie éclairent son triomphe. Mais lorsqu'on dit modestement .son avis sur un ouvrage, qu'on en, relève les défauts sans aigreur et sans partialité, le poète, le romancier ou l'historien que vous censurez n'en ressent que plus vivement les coups que vous lui portez. Il aimerait bien mieux que vous l'attaquassiez avecles armes de l'animosité. Vos égards sont cruels : vous lui ôtez inhumainement tout sujet de se plaindre. S'il entend assez peu ses intérêts pour se piquer, le public se range de votre côté, le ridicule du sien.
« Je vous promets, monsieur, que je ne donnerai jamais aux auteurs la satisfaction d'élever contre moi de justes murmures. En rendant compte des livres qui seront à ma portée, je m'interdirai tout trait dur,