‹ Les confessions de Fréron (1719-1776): sa vie, souvenirs intimes et anecdotiques, ses penséesChapitre 28 sur 213 · Né à Béfort, en 1713, mort à Paris, le 19 décembre · texte numérisé non relu

Né à Béfort, en 1713, mort à Paris, le 19 décembre

bieD le caractère et les habitudes de travail de Fréron et de l'abbé de la Porte, mérite d'être rapporté :

Fréron de La Porte diffère.

Voici leur devise à tout deux :

L'un [Fréron) fait bien, mais est paresseux ;

L'autre est diligent à mal faire.

A mal faire est une exagération ; le reste seul est vrai et exact.

L'abbé de la Porte travailla aussi à V Année littéraire, suite des Lettres de Fréron sur quelques écrits de ce temps.

Roy continuait à encourager Fréron, et il lui écrivait pour le féliciter et le conseiller, au besoin, en ami sincère.

« M. Roy — dit Fréron, — est, de tous les auteurs, le seul qui paraisse désirer sincèrement le succès de ces Feuilles. Vous n'en êtes point étonné, monsieur. Avec le zèle que vous lui connaissez pour le progrès du vrai goût, qu'il a puisé dans les sources primitives, il est naturel qu'il s'intéresse à la fortune d'un ouvrage, qui n'a peut-être d'autre mérite que de rappeler les principes des grands maîtres ses modèles, et d'épargner au siècle l'admiration précipitée qu'il accorde à des écrivains, dignes d'un autre tribut. Le fanatisme des partisans ne permet pas une vue claire et nette ; il n'y a que l'impartialité qui sympathise avec le jugeiûent.

« Vous m'avez remercié, monsieur, de vous avoir communiqué la première Lettre que j'ai reçtie de l'imitateur de Quinault. En voici une nouvelle que

vous lirez sûrement avec autant de plaisir. Ce que j'aime dans ce poète, est qu'il a toujours le courage de tenir pour les anciens contre les vains efforts des modernes pygmées. »

« Monsieur,

« Je ne répliquerai point par articles à votre ingénieuse réponse du 20 juillet. Notre commerce sentirait la thèse ou le plaidoyer. Je vous offrirai seulement mes idées, comme le hasard les fera couler sous ma plume. Nous sommes tous deux zélés citoyens de la République des Lettres, et nous mettons souvent ses intérêts sur le tapis. Mais savez-vous si le public veut être appelé en tiers à tous nos entretiens? Sais-je si une lettre peut rendre la chaleur de la conversation !

« M. Des Touches n'ignorait pas ce qu'il avait à réclamer sur la Comédie du Méchant: il vous a laissé cette fonction comme à la partie publique. Il est fort sensible à l'estime que vous lui témoignez ; mais il ne rabat rien de la sienne pour son jeune rival 1 , imitateur, si vous voulez; plagiaire, non.

« Vous êtes trop judicieux pour confondre ces deux titres. L'imitateur va chercher à la mine l'or et les diamants. Il faut lui compter le travail de la

1. Gresset avait trente-huit ans, lorsqu'il donna au Théâtre- Français sa comédie du Méchant (1747).

fouille et l'élégance de l'œuvre. Le plagiaire dérobe l'or tout façonné, et les pierres toutes montées. Que ne doit-on pas à Molière , à Regnard pour avoir enrichi notre comique des trésors d' Aristophane , de Piaule, et de Térence? Nos tragiques ont réussi d'après Sophocle et Euripide. Plût au ciel que ces grands modèles fussent moins oubliés et méprisés de nos génies créateurs !

« Nous ferions, si vous vouliez, un ample catalogue des pièces applaudies depuis Molière et Regnard, et je ne prétendrais pas dégrader les auteurs, en indiquant les sources où ils ont puisé telle intrigue ou tel caractère. Ne serait-ce pas de quoi amuser la curiosité du lecteur? Ceux qui s'adonnent au théâtre seraient-ils fâchés qu'on leur aplanît le chemin? S'élèverait-on contre le Dictionnaire des plagiaires? Un pareil secours a été donné à des écrivains d'une espèce plus importante *. On parcourrait dans notre liste les adresses certaines des idées, des plans, des personnages qui roulent sur notre scène. Nous n'intéresserions que les auteurs qui ne sont plus ; nous nous garderions bien de heurter les vivants : vous savez sur cela ma délicatesse.

« Oui, je pense qu'on ne peut trop encourager les talents qu'on voit éclore. Je vous répète, monsieur, que, nourri du lait de Qui7iault,je ne digère pas ai-

1. La Bibliothèque des prédicateurs, du père Vincent Houdry, jésuite. (Lyon, 1712-33, 22 volumes in-4°.)

sèment le fiel de Boileaii. Ces deux aliments ne sympathisent point. Mais je n'honore pas moins ce premier maître qui a nettoyé notre poésie. Il faut avouer que son travail n'était pas inférieur à celui d'Hercule dans les étables d'Augias. C'est un problème de savoir si Boileau a plus découragé de mauvais écrivains qu'il n'en a fait naître de raisonnables....

<( Ne faites point d'arrêts, donnez seulement vos motifs. Il est peu de productions qui ne soient mêlées de beautés et de défauts ; c'est à vous de faire ce que les orfèvres appellent le départ des métaux.

« La critique qui proscrit tout désespère; elle étouffe les talents dans leur germe. Celle qui discute et choisit est la mère des progrès....

« Vous êtes plus à portée que personne, monsieur, de rendre aux auteurs d'élite tous leurs droits à l'estime publique, d'écarter les nuages qu'on leur oppose, de les venger des injustes préférences qu'on usurpe sur eux. Vos lettres, accréditées de jour en jour, se répandront dans toute la France, passeront à l'étranger, et seront des espèces d'actes de notoriété qui constateront le goût de la vraie littérature. Ce goût est obscurci pendant un temps, mais il reprend dans un autre....

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