‹ Les confessions de Fréron (1719-1776): sa vie, souvenirs intimes et anecdotiques, ses penséesChapitre 27 sur 213 · Vadé (?), Piron etCrébillon, le tragique · texte numérisé non relu

Vadé (?), Piron etCrébillon, le tragique

Reçois de la raison un conseil salutaire :

Apprends qu'il faut voler à côté de Voltaire, Ou subir le destin de ces rimeurs obscurs, Opprobre tour à tour et jouets de nos murs.

Après ce sage avis, si la rage d'écrire Agite encor tes sens de son brûlant délire, Explique-nous du moins dans quel art tu prétends De ton sublime esprit fixer les vœux flottants. Quelle étude, quel genre occupera tes veilles? Te verrons-nous, épris des lyriques merveilles, Du vainqueur d'Albion ternissant les exploits, Élever jusqu'à lui l'audace de ta voix?

Ou croyant mettre au jour une autre HENRIADE, Endormir ton Héros d'une LOUISIADE 1 :

Ressusciter pour lui Mars, Vénus, Apollon, Neptune et Jupiter, et Minerve et Junon, Et tout ce vain ramas de fables surannées, Dans la poudre classique à jamais confinées?

Si ton cerveau n'est plein que de ces lieux communs, A quoi bon essayer par des chants importuns D'exalter des Bourbons les rapides conquêtes % Et les nombreux lauriers amassés sur leurs têtes! Pour remplir dignement un si hardi dessein, Il faut que la nature ait versé dans ton sein Cette bouillante ardeur, cette fougue divine, Ces transports, ces élans, cette flamme intestine, Qui, dévorant les cœurs, embrasant les esprits, Peuvent seuls enfanter les immortels écrits.

1. Allusion à un ouvrage de Piron, intitulé : Poème de Fontenoy, ou Essai d'un chant pour servir à un poëme héroïque de la Louisiade (1745). — Voyez le tome VI- des Œuvres complètes de Piron, publiées par Rigoley de Juvigny, en 1776.

C'est alors que planant au séjour du tonnerre,

On voit avec dédain s'escrimer sur la terre

Tant de vils artisans d'un si noble métier.

Mais, dis-tu, sur le Pinde il est plus d'un sentier :

Je puis entre les bras de l'aimable Thalie

Crayonner les tableaux de l'humaine folie.

Tu le peux : j'y consens. Mais voyons de quels traits

Ton pinceau de nos mœurs formera les portraits.

Iras-tu sur les pas d'un larmoyant modèle,

Changer le brodequin en chaussure nouvelle;

Et traçant à nos yeux de bourgeoises douleurs,

Sur la scène des Ris faire verser des pleurs?

Épargne à notre goût ces tristes comédies,

De nos fades romans dolentes rapsodies,

Ces drames ambigus, sans génie et sans art,

Qui pourraient tout au plus, par un coup du hasard,

Te faire remporter, pour prix de tes ouvrages,

Des applaudissements, et jamais des suffrages 1 .

— Eh! bien, dit mon candidat, je ne m'embarquerai pas sur cette mer orageuse : j'appréhenderais trop de me noyer dans les flots du parterre. La satire est aisée; je m'attache à son char. Je n'ignore pas qu'elle est la ressource des malheureux dépourvus de génie ; du moins est-ce sur ce ton que j'en ai entendu parler nos beaux esprits les plus célèbres,

1. Fréron fit réimprimer, en 1753, cette tirade de vers dans le tome I de ses Opuscules, pages 397 à 400, avec ce titre : Fragments d'une épître à un jeune homme qui veut être auteur. Les variantes qu'il a semées dans cette seconde édition sont piquantes et renforcent la satire de la première, en déguisant à peine certains noms d'écrivains, que la prudence lui interdisait de désigner trop clairement dans ses Lettres sur quelques écrits de ce temps.

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qui à la vérité saignent encore des blessures qu'elle leur a faites ; mais n'importe , j'aurai le plaisir d'être lu et redouté.

— Quelle erreur, lui répondis-je? Une satire fine, judicieuse et enjouée suppose le talent, comme un bon ouvrage dans un autre genre. Horace et Juvénal chez les Romains, Régnier et Despréaux parmi nous ne partagent-ils pas l'admiration de l'univers avec les plus grands hommes, en partie pour avoir semé le sel de Fépigramme sur les insipides Bavius et Cotins de leur temps ? Mais cette carrière est sagement fermée dans ce siècle de politesse et d'humanité. La Satire y révolte l'esprit, Y Idylle fait soulever le cœur, l'odeur des Bouquets porte à la tête. Que ferez-vous donc?

— Tous ces raisonnements sont superflus, répliqua mon étourdi. Bon gré, mal gré, je veux être bel esprit.

— Oh I rien n'est si facile, lui répartis-je ; vous n'avez qu'à faire comme tant d'autres qui n'y sont pas plus appelés.

« Je lui donnai là-dessus des conseils admirables. Il me quitta, bien résolu de les mettre en pratique. Je ne l'ai pas revu depuis ; mais je ne désespère pas d'entendre bientôt parler de ce nain comme d'un géant.

« Si j'ai bien saisi l'esprit de votre lettre, monsieur, vous êtes aussi mécontent de la multiplicité

des protecteurs que de celle des protégés. Pour moi j'aimerais beaucoup mieux qu'il y eût moins d'écrivains, et plus de Mécènes. Vous me citez des noms illustres et respectables, qui, sous le dernier règne, excitaient les talents. Mais, monsieur, je pourrais vous nommer autant de seigneurs qui chérissent aujourd'hui les Lettres, qui s'en font même une agréable occupation, et dont le discernement ne s'égare point par les clameurs d'une multitude prévenue. Il est encore de grands Ministres qui daignent sourire aux Muses, des magistrats éclairés qui les cultivent et les encouragent.

(( Vous en voulez furieusement aux Mécènes bourgeois. Eh ! monsieur, n'en faut-il pas pour les auteurs bourgeois ?

« Je frémis au tableau que vous m'offrez des écueils, dont la carrière que je cours est semée. Je sens mon malheur : je me trouve dans la triste nécessité de déplaire à tous les beaux esprits, soit que je leç loue, soit que je les censure. Car telle est l'incompréhensible singularité de leur amour propre : l'éloge le plus outré leur paraît toujours inférieur à leur mérite : la critique la plus légère, ils la l regardent comme une satire atroce. Mais enfin, monsieur, depuis les belles tragédies que nous avons eues sur l'amour de la patrie 1 , j'ai appris à me sa-

1. Allusion ironique à lia tragédie de Denys le Tyran, de Marmontel.

crifier pour le bien public, si cependant je suis assez heureux pour que mon dévouement y contribue.

« Vous souhaitez que nos jeunes gens se réconcilient avec les vieux modèles, qu'ils lisent et qu'ils écoutent. Je crois, monsieur, qu'en général leur plus grand défaut est de ne pas sentir leur faiblesse, quelquefois même de méconnaître leurs forces. Il en est d'eux comme des terres, où il y a une mine d'or, sans que le propriétaire l'y soupçonne. Tel est né pour un savant respecté, qui s'obstine à être un bel esprit bafoué.

« Le bandeau de l'amour -propre les aveugle presque tous. Ils se flattent de tirer d'une imagination souvent très-pauvre, assez de richesses pour tenir un grand état dans l'empire littéraire. Ils semblent ignorer qu'un fonds inculte rapporte peu. Ce n'est pas que l'on conseille de marcher servilement dans des routes où l'on aperçoit des vestiges. Il est des chemins sur la terre, il n'y en a point dans les airs ; mais le vol est faible sans les ailes de l'étude.

Pour bjen jouer hantez les bons joueurs :

Surtout craignez le poison des loueurs,

« Dit le grand Rousseau. Nous ne le voyons que trop : la vapeur des éloges produit la fatuité. On devient amoureux de ses œuvres, comme Pygmalion de sa statue; mais celle-ci fut animée.

« Après tout, monsieur, le caprice fait souvent les succès ; c'est ce qui invite tant de gens à s'essayer. La multitude ne saurait se défendre du charme de la nouveauté. Elle élève d'abord au premier rang un jeune auteur 1 , qui souvent ne donne que de faibles espérances d'y monter. Elle décourage par là le talent auquel elle est accoutumée.

« Ce qui peut dégoûter encore plus les gens de lettres, c'est que leur gloire devient un poids accablant pour un tas de rivaux acharnés à la détruire. Quand un vrai génie paraît dans le monde, on le distingue à cette marque : tous les sots se soulèvent contre lui.

«•Il est d'autres désagréments. L'habileté des médiocres et la bêtise des esprits supérieurs peuvent détourner un homme sensé de cette profession. On a beau dire ; le plat écrivain se rend intérieurement justice : le remords de la médiocrité le déchire. Il la déguise par l'adresse de se faire valoir, qui donne plus sûrement la réputation que ce qu'on vaut. L'homme de génie est peu propre pour l'intrigue ; il fait bien ses ouvrages, et mal sa cour. Presque tous les auteurs du dernier siècle avaient à célébrer les heureuses influences du trône, avant qu'on eût seulement songé au modeste Corneille. Sans le géné-

1. Nouvelle allusion à Marmontel : il n'avait que vingt-quatre ans, lorsqu'il donna son premier ouvrage : Denys le Tyran.

reux Boileau il échappait aux regards augustes et bienfaisants qui animaient tous les arts 1 .

« Vous me rendez justice, monsieur. Ce n'est point une vaine démangeaison de critiquer qui me fait entreprendre cet ouvrage : je saisirai avec transport toutes les occasions de louer. Rien, selon moi, ne nous fait plus d'honneur que le respect que nous témoignons pour les gens d'un mérite supérieur. Il semble que nous ne saurions être bien pénétrés de ce qu'ils valent, que nous ne valions beaucoup nousmêmes ; et l'admiration que nous avons pour eux, quand elle est bien marquée et bien sincère, nous fait en quelque sorte devenir leurs pareils.

« Quel phénomène intéressant pour le Parnasse que les cinq comédies que vous m'annoncez de M. Destouches I Je craignais que cet illustre auteur, occupé de graves études, n'eût monté son esprit sur un autre ton que celui de la riante Thalie. Je m'imaginais, qu'il voyait avec indifférence renaître les ridicules qu'il a saisis et peints si heureusement, et qu'il n'employait ses talents qu'à combattre les faux principes des esprits forts : oisif en apparence, mais toujours utile à la société. Je suis bien impatient de Voir ses nouveaux drames. La Muse de la comédie, si long-

1. La pension de Corneille ayant été supprimée, Boileau courut chez le roi pour l'engager à la rétablir. Il offrit le sacrifice de celle dont il jouissait lui-même, disant qu'il ne pouvait, sans honte, recevoir une pension, tandis qu'un homme tel que Corneille en était privé;

temps abandonnée par son unique favori, a-t-elle eu tort de recourir aux larmes ? M. Destouches cent seul lui rendre sa première gaîté.

Elle attend son retour comme une tendre épouse Attend son jeune époux absent depuis un an; Et que retient encor sur son onde jalouse L'infidèle Océan l . »

Toujours vigilant à déguiser son individualité à ses ennemis et ne voulant pas leur fournir l'occasion de suspendre encore ses feuilles et de le faire mettre lui-même une seconde fois à Vincennes, — Fréron glisse entre deux de ses lettres (la treizième et la quatorzième) l'avis suivant :

« Avis du véritable Auteur de ces Lettres.

« Le Public croit que ces LETTRES SUR QUEL- QUES ÉCRITS, sont d'un Auteur qui, après la mort de Vabbè DESFONTAINES , donna quelques essais dans ce genre. J'ai contribué à accréditer cette opinion en parlant quelquefois comme si c'eût été luimême. Mais je me crois obligé d 'avertir qu'il na aucune part à cet ouvrage, et que je lui suis, ainsi qu'au Public, tout à fait incp?mu. J'écris mes Lettrès à un Ami que j'ai à GENEVE. // les fait imprimer dans cette ville, d'où il en arrive quelques exemplaires à Paris. Il a soin d'y mettre l'ordre et

1. Lettres sut* quelques écrits, etc., tome I, pages 183 à 197. (15 juillet i749.)

l'arrangement nécessaires. Ainsi, ceux qui voudront y faire insérer qvelque pièce en Prose ou en Vers, ou quelque Lettre, pourront t adresser {port affranchi) à M. DE VINIOUVILLE, A GENÈVE. Au reste, on ne verra jamais rien dans cet Ouvrage qui puisse blesser la Religion de l'État, le Gouvernement, les bonnes mœurs ni r honneur de qui que ce soit ; ce sont des remarques purement littéraires 1 . »

Dans ce curieux Avis, Fréron déguise à Ja fois son anonyme et révèle le rôle secondaire de ses collaborateurs, qui ne lui servaient guère que de chercheurs et de fureteurs de bibliothèques; pour lui, il rédigeait à peu près tout, ou bien il revoyait soigneusement les articles de ses aides et y imprimait le sceau de son esprit et de sa critique. C'est cette méthode de révision qui donne un caractère si marqué d'unité à ces nombreuses feuilles en tête desquelles figure son nom.

Parmis les collaborateurs de Fréron, — pour les Lettres sur quelques écrits du temps, — il faut citer comme le plus distingué (le seul connu d'ailleurs), l'abbé Joseph de la Porte*, compilateur infatigable, homme de goût et de jugement, possédant à un haut degré l'esprit d'analyse, moins commun et plus estimable qu'on ne pense. Mais, ce n'était pas et ce ne fut jamais un critique. Homme d'un commerce sûr, de mœurs très-douces, il se plaçait modestement au rang qui pouvait lui appartenir parmi les gens de lettres.

Un quatrain qui, dans sa forme épigrammatique, peint

1. Lettres sur quelques écrits, etc., 1749, tome I, page 288. (4 août 1749.)

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