‹ Les confessions de Fréron (1719-1776): sa vie, souvenirs intimes et anecdotiques, ses penséesChapitre 49 sur 213 · La Morlière, soi-disant auteur du roman d'Angola · texte numérisé non relu

La Morlière, soi-disant auteur du roman d'Angola

5. L'abbé Méhégan, auteur d'un pamphlet contre Fréron, intitulé : Lettres sur l'Année littéraire (et en particulier sur la feuille du 11 mai 1755), 1755, in-12.

leurs poumons pour défendre la charmante Écossaise, cette nouvelle Hélène, qui trouble la littérature et la philosophie. Il y avait jusqu'à un corps de réserve de laquais et de Savoyards en redingotes et en couteaux de chasse, qui recevaient Tordre d'un petit prestolet que la secte elle-même méprise et qu'elle emploie ! , chassé de l'autre parti dès qu'on a connu son peu d'esprit et de talent, dévoré de la rage d'être journaliste, et ne pouvant y réussir : chose pourtant si aisée, au rapport des philosophes ses protecteurs.

« La veille et le matin de cette grande journée, on avait eu soin d'exercer tous ces nobles combattants, et de leur bien marquer les endroits où il devaient faire feu, et applaudir à toute outrance. Le sage Tacite 2 y le prudent Théophraste*, et tous les graves sénateurs de la République des philosophes ne se trouvèrent point à cette affaire ; ils ne jugèrent pas à propos d'exposer leurs augustes personnes. Ils attendaient l'événement aux Tuileries, où ils se promenaient inquiets, égarés, impatients. Ils avaient donné ordre qu'on leur envoyât un courrier à chaque acte.

1. L'abbé de La Porte, d'abord collaborateur de Fréron; mais depuis il s'était enrôlé sous la bannière de Voltaire. Il avait fondé (en 1758) Y Obseivateur littéraire qui mourut d'inanition.

2. D'Alembert, qui avait traduit quelques portions du grand historien.

:j. Duclos, auteur des Considérations sur les mœurs de ce siècle.

« Les gens de goût s'avancèrent tranquillement, mais en très-petit nombre, sans commandants, sans dispositions, et même sans troupes auxiliaires ; ils se reposaient sur la justice de leur cause : confiance trop aveugle !

« La toile se lève ; le signal est donné ; l'armée philosophique s'ébranle ; elle fait retentir la salle d'acclamations : le choc des mains agite l'air, et la terre tremble sous les battements de pieds. On fut quelque temps sans dépêcher le courrier, parce qu'on ne savait si le premier acte était fini ; lorsqu'on en fut certain, le général honora de cet emploi un de ses plus braves aides de camp, Mercure exilé de l'Olympe et privé de ses fonctions périodiques ! ; il partit plus prompt qu'un éclair, arriva aux Tuileries, annonça ce brillant début aux sénateurs assemblés, leur dit qu'on avait applaudi à tout rompre, même avant que les acteurs ouvrissent la bouche ; que le seul nom de Wasp (mot anglais qui signifie guêpe), avait excité des transports d'admiration ; que rien n'était échappé, et qu'on avait saisi tout l'esprit, tout le sel, toute la finesse des épigrammes d'araignée, de vipère, de coquin, de faquin, de fripon, etc., etc., etc. Le Sénat, en recompense d'une si heureuse nouvelle, assura le messager qu'il relèverait toutes ses pièces tombées, qu'il for-

li Marmontel, à qui Ton avait retiré le brevet du Mercure.

cerait le public à les trouver nobles et touchantes, ou du moins qu'il les ferait jouer devant lui. Au second, au troisième, au quatrième acte, nouveaux courriers, nouveaux avantages. Enfin, le faible détachement du goût fut écrasé par la supériorité du nombre, et les barbares se virent maîtres du champ de bataille. L'armée victorieuse fit une marche forcée pour se rendre aux Tuileries, où elle déboucha par le Pont-Royal, au bruit des trompettes et des clairons 1 . Le Sénat très-philosophique fut dans un instant entouré des vainqueurs couverts de sueur et poussière. Tous parlaient en même temps ; tous s'écriaient : Triomphe, victoire , victoire complète. Les anciens leur imposèrent silence, et, après avoir embrassé deux fois leur habile général, ils voulurent apprendre de lui-même les particularités de l'action. Le vaillant Dortidius en fit le récit d'un style sublime, mais inintelligible 2 . On eut recours au petit prestolet qui fut clair, mais plat. Ses yeux pétillaient d'allégresse. Cependant sa joie était mêlée d'un peu d'amertume ; il regrettait qu'on eût mis

1. Allusion à la comédienne Clairon, violente ennemie de Fréron qui n'avait pas pour son talent toute l'admiration que lui donnait mademoiselle Clairon elle-même.

2. Ce trait est excellent et peint bien la manière d'écrire de Diderot, qui ne sut jamais ce que c'est que le style naturel. Gomme preuve de ce que dit Fréron, lire l'Oraison funèbre de Richard son, que Diderot a mise en tête de la traduction de Clarisse Harlowe, par Letonrneur.

Wasp à la place de Fréron ; il prétendait que ce dernier nom eût été bien plus plaisant ; il ne concevait pas pourquoi on l'avait supprimé ; il savait que Fauteur de Y Année Littéraire lui-même avait demandé qu'on le laissât 1 . Le Sénat fut très satisfait de tout ce qu'il venait d'entendre. Le général lui présenta la liste des guerriers qui s'étaient le plus distingués. Sur la lecture qui en fut faite à haute voix, on ordonna au petit prestolet de l'insérer en entier dans sa première Gazette littéraire, avec de grands éloges pour chaque héros ; ensuite les sénateurs tendirent la main à l'un, sourirent agréablement à l'autre, promirent à celui-ci un exemplaire de leurs œuvres mêlées, à celui-là de le louer dans le premier ouvrage qu'ils feraient, à quelques-uns des places de courtier dans Y Encyclopédie, à tous des billets pour aller encore à l'Ecossaise gratis, en leur recommandant de ne poiut s'endormir sur leurs lauriers, et de continuer à bien faire leur devoir ; ils leur représentèrent qu^il était à craindre que la vigilance des ennemis ne profitât de leur inaction pour leur dérober le fruit de leur victoire. Après ce discours éloquent et flatteur, le Sénat les congédia, et invita à souper le général et les principaux officiers.

1. « Cette circonstance est très-vraie. Les comédiens sont témoins que je les ai priés de conserver le nom de Frelon, et même de mettre celui de Fréron, s'ils croyaient que cela pût contribuer au succès de la pièce. » {Note de Fréron.)

Avant le banquet on tira un beau feu d'artifice ; il y eut grande chère, un excellent concert de musique italienne, un intermède exécuté par des bouffons, des illuminations à la façade de tous les hôtels des philosophes. Un bal philosophique qui dura jusqu'à huit heures du matin, termina la fête. Les sénateurs, en se retirant, ordonnèrent qu'on eût à s'assembler aux Tuileries sur les six heures du soir pour chanter un Te Voltarium '. »

Poussant la grandeur d'àme jusqu'au bout, Fréron nonseulement s'en tint au compte rendu modéré qu'il avait donné de l'Écossaise, mais encore Tancréde ayant été représenté le 3 septembre de la même année, il loua fort cette tragédie. Voltaire se garda bien d'en faire la remarque calomniateur, il fut ingrat, parce qu'il n'avait pas un cœur propre à comprendre dans autrui l'impartialité, — cette vertu de l'honnête homme qu'il ne connut jamais.

Quelques jours après la première représentation de Y Écossaise, parut un écrit anonyme intitulé : Anecdotes sur Fréron, écrites par un homme de lettres à un magistrat qui voulait être instruit des mœurs de cet homme. Ce pamphlet dégoûtant fut attribué tout d'une voix à Voltaire : il était en effet de lui.

En présence de ce torrent d'injures sans nom, Fréron — tel que le sage chanté par Horace, — resta impassible ; c'est se salir que de toucher à la boue ! Il ne répondit au public que par l'exposé de vingt ans de sa vie de critique impartial, et en 1766, il écrivait avec une noble fierté ces pages dignes d'être méditées par tout esprit sérieux :

1. V Année littéraire, 1760, tome V, pages 209 à 216. Lettre IX, 27 juillet 1760.

« Il y a vingt ans que je hasardai mes premiers pas dans la carrière de la critique ; et, depuis cette époque, je vous assure, monsieur, que je ne me suis pas un instant repenti ni dégoûté d'avoir embrassé ce genre. J'en vis dès lors tous les dangers ; ils ne m'effrayèrent point; et je soutins d'un œil ferme la perspective peu riante des tracasseries, des injustices et des libelles : non par un sentiment d'indifférence ou de vanité, mais par la persuasion que le public ne prend pas des injures pour des raisons, ni des calomnies pour des faits ; par le témoignage que j'étais sûr que mon cœur me rendrait toujours ; enfin, par la connaissance du caractère des ennemis que je me ferais infailliblement.

« De tous les êtres, qui, sur ce malheureux globe, tourmentent leur frêle existence, c'est bien (je le dis à regret) l'espèce la plus orgueilleuse et la plus ingrate. Ces gens là, monsieur, ont un amour-propre dont vous n'avez point d'idée ; c'est un amour-propre à part, qui ne peut se comparer aux amours-propres ordinaires. Ils se croient et se disent sans façon les lumières de leur siècle, l'honneur de leur patrie, les législateurs de l'humanité, les oracles de l'univers, parce qu'ils exercent le mécanisme, aujourd'hui si commun, de tracer quelques lignes de prose ou de poésie. Ils ignorent que le premier mérite de l'homme en société, quels que soient ses titres, ses talents et ses emplois, est de ne les afficher jamais,

et d'être simple, modeste et sensible. Je parle en général, monsieur; car il est des gens de lettres d'un commerce aimable et sûr, qui savent allier l'aménité des mœurs et les grâces de l'esprit. J'en pourrais citer ici quelques-uns, si je ne craignais que ma réticence sur les autres ne parût une satire. « Avec cette haute opinion d'eux-mêmes, dont la nature à doué le plus grand nombre des écrivains, devais-je espérer, monsieur, qu'ils me laisseraient impunément censurer leurs écrits? La critique la plus ménagée les irrite ; à plus forte raison une critique vive, comme celles que je me suis permises quelquefois, moins par envie de nuire, par humeur ou par ressentiment, que par un amour extrême pour la vérité, par une sorte d'enthousiasme en faveur du goût, par une révolte involontaire de mon esprit contre la médiocrité à prétentions , à cabales et à succès»

« Je me suis donc attendu, monsieur, et je m'attends encore à l'animosité, disons mieux, à la rage des prosateurs et des rimeursdu siècle* Je conviens cependant que je n'ai pas eu la sagacité de prévoir le sublime stoïcisme de quelques gens de lettres que j'ai nourris, que j'ai vêtus, à qui j'ai prêté de l'argent qu'ils ne me rendront jamais, dont j'ai corrigé des ouvrages qui leur .ont donné de la célébrité, et qui par reconnaissance ont écrit des horreurs contre •moi» Au reste* ce procédé si noble est, dit-on, dans

la nature, et particulièrement dans celle des poètes qui reçoivent tout ce qu'on fait pour eux comme un hommage que Ton doit à la transcendance de leur génie.

« Mes ennemis, ni ceux que je croyais mes amis, n'ont pu me nuire ; mais je leur rends justice; ils n'ont rien épargné pour y réussir ; ils m'ont servi avec un zèle, une activité, un feu, qui ne leur laisse aucun reprochée se faire. Jusqu'ici j'ai détourné les traits éclatants ou clandestins de leur haine, tantôt déclarée, tantôt couverte ; et ma barque, toute fragile qu'elle est, s'est sauvée du naufrage. M. de Voltaire lui-même, cet aigle impérieux, qui du haut du ciel est venu fondre sur un misérable roitelet, ne m'a pas fait la blessure la plus légère, le plus petit tort; je sens avec douleur combien il doit en être piqué, et je suis réellement fâché de ne lui avoir pas donné, pour le moins, la satisfaction de m'être pendu de désespoir comme Lycambe : apparemment que les vers à'Archiloque avaient une certaine vertu strangulatoire que n'ont pas ceux de M. de Voltaire

« Je sais que je vivrais plus tranquille, si j'avais pu prendre sur moi d'admirer sans restriction les grands auteurs mes contemporains, à l'exemple de ! quelques adroits journalistes. M. de Voltaire m'aurait écrit cent lettres de compliments, aussi flatteuses que celles qu'il adresse à tous les reptiles de notre Parnasse ; il aurait annoncé à l'Europe que Y Année

littéraire est le premier des journaux , comme il Fa dit du Journal encyclopédique 1 , parce qu'il y est loué chaque mois à toute outrance. Quelque chose de plus, monsieur, vous ne vous en douteriez pas ; je serais... oui je serais au nombre des grands hommes de la nation, puisqu'il a dépendu de moi de coopérer à ce Dictionnaire merveilleux qui renferme le dépôt de toutes les connaissances humaines. Un des libraires les plus intéressés au succès de cette vaste entreprise me proposa d'y travailler ; je refusai ses offres ; j'ai manqué, comme vous voyez, ma fortune, ma gloire et mon immortalité; car vous n'ignorez pas que tous ceux qui ont prêté leurs mains à grossir la compilation de cet immense et docte répertoire , sont par là même de grands hommes. Avec ce mérite d'avance, je n'aurais eu\ qu'à louer l'Encyclopédie, et Dieu sait quels éloges les encyclopédistes m'auraient prodigués à leur tour. Mais ce protocole de louanges répugne à mon carac- -• tère autant qu'il ennuie le public. J^i ma façon de penser ; elle sera du moins uniforme, et Ton ne me : reprochera jamais d'avoir varié, comme tant d'autres ; écrivains qui, croyant s'apercevoir qu'une certaine ; secte prenait le dessus dans la littérature, sont de-: venus les lâches adulateurs de gens dont ils avaient \ été les critiques courageux.

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