‹ Les confessions de Fréron (1719-1776): sa vie, souvenirs intimes et anecdotiques, ses penséesChapitre 56 sur 213 · Jean Racine, Nicolas Boileau · texte numérisé non relu

Jean Racine, Nicolas Boileau

d'hommes de goût, d'hommes savants, ni même d'honnêtes gens que parmi eux. Ils ont créé une nouvelle littérature, une nouvelle morale, une nouvelle honnêteté, dont ils ont le privilège exclusif. Ils occupent toutes les avenues du Parnasse; ils y ont posé des sentinelles vigilantes, qui, dès qu'un auteur s'y montre, ont ordre de crier qui vive. S'il ne répond pas à haute voix PHILOSOPHE, on l'arrête, on l'interroge, on s'informe, et, si l'on vient à découvrir qu'il ne reconnaît point leur supérieur, qu'il a même osé porter une main profane sur les lauriers qu'ils se distribuent, il est trop heureux d'en être quitte pour être jeté du haut en bas de la montagne. « C'est un sot, un ignorant, un cuistre, un rebelle qu'on ne saurait trop punir, un insecte qu'il faut écraser, un ennemi contre lequel le mensonge est juste, la calomnie permise, la vengeance légitime. Il n'est point de trames qu'ils n'ourdissent, point de ressorts qu'ils n'inventent pour le rendre odieux. Ils font épier ses actions et ses discours qu'ils empoisonnent ; ils attaquent sa probité ; ils diffament ses mœurs. Ses ouvrages, fussent-ils excellents, ils en parlent avec le dernier mépris ; ils ne daignent pas même, disent-ils , y jeter les yeux , quoiqu'ils les lisent en cachette '. Ils en défendent la lecture à leurs prosélytes.

1. Voltaire, entre tous, comme le prouve plus d'un endroit de sa volumineuse Correspondance.

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« Je sais, par exemple, que ces malheureuses feuilles sont depuis longtemps à X Index de la philosophie, et que, si quelque adepte s'avisait de dire / qu'il en a lu seulement une page, il serait expulsé / du corps. Mais, en revanche, tous les livres compo- ^- ses par leurs adhérents, surtout ceux qui ont été ou qui ont mérité d'être brûlés par la main du bourreau, sont des chefs-d'œuvre; leurs auteurs des génies transcendants, des astres qui brillent dans une nuit profonde, les organes de la sagesse, les interprètes de la vérité, les bienfaiteurs du genre humain ; c'est pour eux seuls que les honneurs littéraires sont réservés, que les récompenses sont instituées, que les portes de toutes les Académies doivent s'ouvrir. Après cela, monsieur, êtes-vous étonné que notre jeunesse se range en foule sous les drapeaux d'une légion si redoutable et si puissante ?

« Je reçus, il y a trois ou quatre ans, la visite d'un écolier qui venait d'achever ses études; ses talents et son goût l'appelaient, me dit-il, à la culture des lettres ; mais, incertain au milieu des troubles qui déchiraient cette république, il ne savait quels maîtres choisir ; il me demanda conseil :

« — Voulez-vous être honnête, lui répondis-je, « ne soyez d'aucun parti, si ce n'est de celui de la « raison et de la vérité; voyez par vous-même, et « décidez- vous après avoir mûrement examiné.

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« Étes-vous avide de fortune et de réputation? At- « tachez-vous aux philosophes ; vous aurez bientôt « Tune et l'autre. Il est deux moyens infaillibles de « gagner leur bienveillance; dites-leur beaucoup do « bien de leurs écrits et de leurs personnes, beau- « coup de mal de la religion chrétienne et de Y Aimée « littéraire, vous réussirez à coup sûr. »

« Il ne balança pas à saisir cette dernière idée, et tous les jours il s'en félicite. C'est un des héros naissants de la philosophie ; il a déjà fait un petit volume où nous sommes, Dieu et moi, fort joliment arrangés.

« Un des grands secrets de ces maîtres habiles pour attirer à leur école des essaims de disciples, est de leur présenter cet appât séduisant de bien-être et de considération. En effet, rien n'égale l'activité de leur zèle en faveur des néophytes qui se consacrent à leur culte ; quelquefois, quand ils ne peuvent mieux faire, ils leur donnent une petite pension sur la cassette philosophique, jusqu'à ce qu'ils leurs procurent un établissement avantageux. Ils s'informent avec soin de tous les emplois lucratifs qui doivent vaquer dans les bonnes maisons de la capitale eides provinces, et viennent à bout d'en pourvoir leurs affiliés.

« Yous ignorez sans doute, monsieur, jusqu'où cet arbre fécond étend ses rameaux ; il couvre de son mortel ombrage les pays les plus éloignés. La

corporation envoie, dans toutes les parties du monde, des apôtres de sa gloire et de sa doctrine. Vous croyez peut-être que je plaisante ; rien de plus sérieux, je vous assure. Il y a dans Paris, chez un philosophe très-connu, un bureau toujours ouvert, où l'on va se faire inscrire pour avoir, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Dannemarck, en Suède, en Russie, etc., des places de secrétaires, de gouverneurs, de précepteurs, d'intendants, d'économistes, et même de valets de chambre ou de femmes do chambre. Lorsqu'on est sûr de la façon de penser du postulant et qu'il est nommé à l'emploi qu'on croit lui convenir, on lui expédie, à la chancellerie philosophique, un passeport ou brevet de mérite, avec lequel il est reçu comme un Dieu tutélaire dans la mission qui lui est assignée,

« Presque toute l'Europe est aujourd'hui lettrée ; plusieurs de ses souverains, et même des particuliers riches, ont à Paris des correspondants littéraires. C'est encore une ressource pour les philosophes : ils se sont emparés de la plupart de ces correspondances ; et Dieu sait comme ils sont loués dans ces bulletins, comme ceux qu'ils n'aiment pas y sont dénigrés ! J'ai vu, par hasard, quelques-uns de ces pamphlets ténébreux ; ils étaient remplis, en effet,, d'insolents panégyriques et de personnalités odieuses. Je connais une cour d'Allemagne, qui s'est tellement dégoûtée de ces éloges révoltants et de ces lâches.

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satyres, qu'elle a fait remercier l'honnête gazetier de son impudence hebdomadaire

« Revenons à la ligue philosophique. Vous avez vu, monsieur, son plan, sa marche, ses moyens, pour tâcher de parvenir à la monarchie universelle des lettres. Voici en peu de mots les avantages qu'on a recueillis de leur usurpation : ils ont renversé toutes les idées reçues, aboli tous les principes, écarté toutes les règles ; ils ont senti le besoin qu'ils avaient qu'on les oubliât. Il n'est plus question de poésie parmi nous : de froids raisonneurs, des géomètres arides , des calculateurs barbares ont porté Téquerre et le compas dans le plus beau, le plus agréable, le plus séduisant des arts. L'éloquence a subi le même sort ; elle est devenue entre leurs mains, ou décharnée ou boursoufflée. La nature est sous leurs yeux ; ils ne la voient pas, ils ne la sentent pas, ils ne la soupçonnent même pas.

« Aucun genre n'a échappé à leur glaive destructeur. Ils ont arraché à Thalie son masque, son esprit, son enjoûment, et l'ont affublée du crêpe de la philosophie, ou plutôt, ils l'ont chassée, pour mettre à sa place une triste figure de catafalque. Les drames funèbres leur doivent leur naissance et leur vogue ; ils ont si bien fait, qu'il ne faut plus de talent pour composer des pièces de théâtre : des lambeaux de morale vague et pesante, et des exclamations dou-

loureuses avec des points remplis de sentiment : voilà tout le mystère.

« La scène italienne était charmante autrefois, par ses comédies françaises et par ses parodies. L'ancien Opéra-Comique en vaudeville amusait tout Paris. Ces deux asiles restaient à la gaieté française ; on les a détruits comme indignes d'une nation pensante. Le larmoyant s'est introduit jusques clans l'Opéra bouffon. Des philosophes, eux-mêmes, des académiciens français, n'ont pas honte de cultiver ce genre détestable, et d'y briguer des succès déshonorants.

« Vous gémissez, monsieur, de cette révolution ; mais j'ose vous prédire qu'elle n'aura qu'un temps,

et qu'elle est môme déjà sur son déclin Le grand

nombre de personnes qui applaudissent aux ouvrages où les philosophes sont appréciés, prouvent combien il y a de bons esprits qui résistent au torrent et qui tiennent aux anciennes mœurs, à l'ancienne littérature, à l'ancien goût 1 ...

« Dans le préambule de mon année dernière, j'essayai de vous faire connaître, monsieur, l'esprit, les ressorts, les effets de la philosophie du jour, et de vous prouver qu'un de ses produits les plus funestes est la décadence de notre littérature. Il faut pourtant l'avouer, cette manie, quoique très-nuisible

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