‹ Les confessions de Fréron (1719-1776): sa vie, souvenirs intimes et anecdotiques, ses penséesChapitre 57 sur 213 · V Année littéraire, 1773, tome ï, pages 3 à · texte numérisé non relu

V Année littéraire, 1773, tome ï, pages 3 à

aux lettres, n'est pas la cause unique de leur dépérissement parmi nous. Il en est d'autres que je me propose de vous développer aujourd'hui.

« La faiblesse, l'ignorance et la présomption des jeunes aspirants aux lauriers du Parnasse me frappent d'abord : à peine ont-ils secoué la poudre collégiale, qu'ils se lancent dans la lice ; hier ils étaient disciples, ils se croient aujourd'hui des maîtres ; et, sans avoir fécondé leur stérilité par l'étude approndie des règles et des modèles , ils entreprennent les ouvrages qui demandent le plus de lumières, le plus de jugement, le plus de connaissance de l'homme et des hommes.

« Si, du moins, après la chute ou le succès équivoque de leurs premières tentatives, ils ne s'obstinaient pas, amants infortunés, à poursuivre les Muses qui les dédaignent et les fuient, on leur pardonnerait des essais informes en faveur de la justice qu'ils se rendraient courageusement eux-mêmes.

« Un de ces novices dans l'art d'écrire avait fait imprimer à ses frais une brochure in-8 de i 57 pages, intitulée : Histoire de deux Amants français, en vers et en prose. L'édition, par ses ordres, fut portée chez Féiil 9 libraire à Paris, rue des Cordeliers. Il vint au bout de six mois pour savoir quelle était la réussite de son livre. Fétil lui dit qu'il n'en avait débité que trois exemplaires. L'auteur un peu confus se retire, et laisse passer deux ans sans donner de ses nouvelles.

Enfin, il rend une seconde visite au libraire, qui lui annonce que l'édition entière, excepté les trois exemplaires qu'il a vendus, est encore dans sa boutique. Le jeune homme garde un moment le silence, et sort sans proférer un mot. Il reparaît une demi-heure après, accompagné de quatre crocheteurs. Il aide lui-même à les charger de ce malheureux ouvrage, et leur dit de le suivre. Il les mène sur le Pont Royal, et leur fait jeter toute l'édition dans la rivière, L'aventure est arrivée vers le mois de septembre dernier. Je voudrais connaître cet auteur, dont je ne sais que le nom ; il s'appelle M. Guibert, Je le féliciterais avec enthousiasme sur un acte héroïque, mille fois plus glorieux pour lui que ne l'eût été le succès de sa brochure

« Ce trait m'en rappelle un semblable de notre Eschyle. On venait de donner une tragédie nouvelle de sa façon ; elle avait été mal accueillie. Crébillon n'est point ému de cette disgrâce ; il descend dans les foyers, demande leurs rôles aux comédiens à mesure qu'ils sortent de la scène, et, quand il a rassemblé tout son manuscrit, le jette au feu en présence d'une foule de spectateurs : Voilà, dit-il, comme il faut s'exécuter quand on n'a pas le bonheur de plaire au public.

« Ces généreux sacrifices sont bien rares, monsieur. En revanche, rien de plus commun que les Narcisses et les Pygmalions littéraires, amoureux

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d'eux-mêmes et de leurs écrits inanimés Le

.eroiriez-vous, monsieur, un de ces grimauds que vous connaissez, s'est vanté plus d'une fois qu'il ferait une tragédie en trois semaines. Ils se regardent comme privilégiés de la nature pour enfanter sans effort des chefs-d'œuvre : ils abandonnent aux esprits vulgaires la pratique importune des préceptes de nos législateurs: Arts to te , Horace, Longin , Quintilien, Despréaux, Rollin^ Jean-Baptiste Rousseau, etc

« Ce n'est pas que nos jeunes lettrés ne travaillent, et même prodigieusement : à l'exemple de M. de Voltaire, ils écrivent plus qu'on n'a jamais écrit ; ils embrassent tous les genres ; ils amoncèlent volumes sur volumes. Mais j'entends par travailler, mettre un long temps à perfectionner un ouvrage

« Je viens de nommer M. de Voltaire, et c'est avec douleur que je me vois forcé de lui attribuer, en partie, la dépravation du goût. Il jouit de la gloire la plus éclatante et la mieux méritée à bien des titres ; je ne crois pas qu'il soit possible d'avoir plus de talent ; il estle premier peut-être qui, à force d'esprit, ait su se passer de génie. Plusieurs de ses ouvrages lui survivront sans contredit : mais dans le littéraire comme dans le moral, un homme né avec des vices brillants est très-dangereux ; rien de plus propre à faire perdre la trace de l'honnête et du beau

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que l'admiration exclusive pour un mauvais modèle, et la fureur épidémique de lui ressembler.

« M. de Voltaire est l'idole des jeunes gens qui ne lisent que lui, qui n'aiment que lui, qui ne jurent que par lui. Je n'en suis pas étonné : il flatte leurs passions; il brise tous leurs freins; sa manière, qui réellement est très-piquante, les séduit et leur paraît facile à saisir, mais, comme ils n'ont ni son esprit, ni ses réminiscences, ni ses répertoires, ni la magie de son style, ils ne peuvent imiter que son audace, son irréligion, ses obscénités, ses cliquetis d'idées, ses anthithèses de mots, ses rapprochements d'objets éloignés et disparates, etc., c'est-à-dire, tous ses défauts. Les courtisans ft Alexandre, singes de leur maître, ne copiaient parfaitement que son cou penché.

« Les admirateurs adolescents de M. de Voltaire ont encore pris de lui le ton de se déchaîner contre les Aristarques. Ce sont, à les entendre, des Zoïles, des esclaves qui se tiennent derrière le char des triomphateurs pour les insulter, des reptiles venimeux, des serpents qui mordent la lime, des ânes, des aliborons, etc ; on ferait des volumes de toutes les honnêtetés qu'ils reçoivent de ces messieurs et de toutes celles, en particulier, qu'ils me prodiguent avec une constance admirable depuis une trentaine d'années...

« Cette révolte contre la critique est un des plus

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grands obstacles aux progrès des Arts, comme elle est la marque la plus évidente d'un esprit étroit et d'une vanité mal entendue. Car enfin, si Ton consultait les véritables intérêts de sa gloire et de sa fortune, ne devrait-on pas savoir gré à un censeur qui nous montre nos fautes et nous met dans la voie de faire mieux ou d'abandonner une route ingrate, dont le terme est le mépris joint à la pauvreté. Une seule fois dans ma vie, j'ai eu la satisfaction de voir ma critique produire un heureux effet.

« Il parut en 1755 un roman anonyme plus que médiocre ; je l'appréciai à sa juste valeur. Deux jours après, un jeune homme qui m'était inconnu, entre dans mon cabinet, me saute au cou et m'embrasse avec transport :

« — Je viens, monsieur, me dit-il, vous exprimer « toute ma reconnaissance ; vous m'avez rendu un « service que je n'oublierai jamais : c'est moi qui <( ai fait ce mauvais roman si bien ridiculisé dans « votre dernière feuille ; vous m'avez corrigé pour « toujours ; sans vous, sans votre critique officieuse, « j'aurais grossi la tourbe des plats écrivailleurs « bafoués dans cette capitale. Vous m'avez ouvert « les yeux; c'en est fait, je renonce à écrire, et je « vais tourner mes pas et mes vues d'un autre côté. »

« Ce jeune homme a tenu parole. Il remplit aujourd'hui avec distinction une place honorable...

« La carrière épineuse que je cours serait une

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arène émaillée de fleurs, si tous les athlètes étaient aussi raisonnables. Un de mes étonnements est qu'ils n'aient pas le bon esprit de se juger avec l'équité qui les éclaire par Rapport aux autres. Ma censure tombe-t-elle sur un de leurs amis mêmes? Ils la trouvent juste, impartiale, plaisante; ils en rient en cachette avec quelques confidents discrets. Ce n'est que lorsque je m'avise d'attaquer leurs propres ouvrages que je suis un sot, un cuistre, un scélérat, un monstre, etc....

« La haine dont m'honorent ces messieurs (les académiciens) est si bien connue, que plusieurs candidats qui veulent s'étayer de leur crédit, renoncent à me connaître et sont même enchantés que je ne les épargne pas lorsque je rends compte de leur prose ou de leurs vers. C'est un titre que leur petite ambition fait valoir auprès des puissances philosophiques.

« Une dame très-aimable et de beaucoup d'esprit me demandait il n'y a pas longtemps, si je serais fâché de dîner avec M. le Mierre.

« — Mon Dieu , non, au contraire, f en serais fort

aise.

« On en fit la proposition à ce poète, qui répondit :

« — Taime beaucoup Fréron ;je le lis avec plaisir ,

mais je n'ose V avouer tout haut. Encore moins

oserais-je dîner avec lui] il pourrait me louer dans

ses feuilles; ce qui me ferait un tort irréparable. Je

ne serais jamais de l'Académie; il est essentiel, pour que] y sois admis, qu'il dise encore du mal de moi pendant quelque temps : tous ceux qu'il loue en sont exclus ; elle ouvre ses portes à tous ceux qu'il critique. »

« Pour de l'amitié, soit : je sais que M. leMierre, par ses qualités personnelles, est capable d'inspirer ce sentiment. Pour le louer, c'est une autre affaire ; je me serais engagé à ne lui donner jamais ce désagrément, à moins qu'il ne fît un chef-d'œuvre ; ce qui l'aurait à coup sûr tranquillisé pour toute sa vie.

« La dissipation de la plupart de nos auteurs contribue beaucoup encore à les retenir dans les liens de la médiocrité. L'amour du plaisir, qui s'allie difficilement avec celui de la gloire, les agréments de la société qu'ils ne connaissaient pas autrefois, le luxe enfin qui les avait respectés si longtemps, énervent leur âme. Si les illustres écrivains du dernier siècle revenaient parmi nous, ils seraient frappés d'étonnement à la vue de ceux qui croient les avoir remplacés. Ce sont des élégants, des petits-maîtres, des agréables, des hommes à bonnes fortunes. Ils sont de toutes les parties, de toutes les fêtes, de tous les soupers réputés fins. Ils ont des habits riches, des dentelles superbes, de beaux appartements.

« Ce n'est pas ainsi que vivaient les Corneille, les Molière, les la Fontaine, les Boileau, etc. Ce n'est pas en soupant tous les jours en ville qu'ils

composaient ces chefs-d'œuvre qui feront éternellement leur gloire et celle de la France. Ils étaient logés et vêtus simplement : une large calotte couvrait la tête sublime du grand Corneille, et toute la nation se levait par respect devant lui quand il paraissait au spectacle. . .

« Voilà, monsieur, sur la décadence de notre littérature, quelques idées qui, depuis longtemps, étaient éparses et confuses dans mon esprit. Il me tardait de les rassembler et de les mettre en ordre pour vous les communiquer.

« Je finis par me justifier, si je le puis, du reproche que vous me faites tous les ans du retard de mes feuilles. Il est vrai que vous n'avez pas à vous louer de mon exactitude. Mais je vous prie de considérer que de fréquentes maladies m'ont arrêté dans le cours de mes occupations; que je viens tout nouvellement encore d'essuyer une cruelle attaque de goutte, qui, pendant près de trois mois, a suspendu riion travail; que j'ai eu des censeurs difficiles, qui souvent l'ont doublée par le refus d'approuver plusieurs de mes lettres ; que d'ailleurs, comme je crois vous l'avoir déjà dit, ce n'est pas précisément un journal que je fais, un catalogue des ouvrages nouveaux que je dresse; que, s'il ne s'agissait que de copier des titres de livres, et déplacer après cette annonce un jugement vague en cinq ou six lignes, cette notice aride ne me donnerait pas une grande peine ; que ce

sont mes remarques, ou plutôt, celles des connaisseurs sur les nouveautés littéraires, que je me suis proposé de vous envoyer; que cette rédaction demande beaucoup de soin : vous me croirez, si vous voulez, monsieur ; mais un article de douze ou quinze pages m'occupe quelquefois des huit jours entiers. « Je n'ai point à regretter le temps que j'y mets ; puisque, malgré mes retardements, mon ouvrage s'est toujours soutenu, tandis que j'en ai vu tomber une foule d'autres du même genre, qui très-ponctuellement ennuyaient leurs lecteurs tous les mois ou toutes les semaines ; tels que l'Observateur littéraire, par M. Marmontel 1 , le Censeur hebdomadaire, par M. cTAquin 2 , la Renommée littéraire, par le grand poëte lyrique M. le Brun 1 , les Observations sur la Littérature moderne, parM. l'abbé de la Porte 4 , etc.. On fit dans le temps sur ce dernier et sur moi une épigramme que vous me pardonnerez de vous citer, quoiqu'elle soit un peu à mon avantage.

Fréron de la Porte diffère.

Voici leur devise à tous deux :

L'un fait bien, mais est paresseux; L'autre est diligent à mal faire.

1. Œuvre de l'extrême jeunesse de l'auteur de Denys le Tyran.

2. Fils du fameux organiste du même nom. Une épigramme faisant allusion à la profession de son père, dit :

On souffla pour le père, on siffla pour le fils.

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