‹ Les confessions de Fréron (1719-1776): sa vie, souvenirs intimes et anecdotiques, ses penséesChapitre 60 sur 213 · Fréron avait alors cinquante-huit ans · texte numérisé non relu

Fréron avait alors cinquante-huit ans

2. Ce quatrain, signé M. D. L. S. dans YAlmanach des Muses, 1773, page 147, porte, au lieu de : Vignorance (correction proposée par Fréron), de V orgueil littéraire, auquel l'auteur avait substitué l 'imposture; les trois choses sont également vraies. — Voyez Y Année littéraire, 1773, tome VII, page 228).

officier chargé d'avertir tous les jours les rois, à leur réveil, qu'au milieu de leur vaine gloire et de leurs flatteurs, ils n'étaient que des hommes, M. Fréron n'a pas craint de prendre sur lui cet emploi à l'égard du héros de la littérature. « Il n'est donc pas étonnant que M. de Voltaire, plus despote dans le monde littéraire que ces monarques orientaux,

Qui, de l'Asie esclave oppresseurs arbitraires, Pensent ne bien régner qu'en étranglant leurs frères,

se soit déchaîné avec tant de fureur contre Fréron. Possédé de tout temps de la manie de dominer, d'établir des lois, de prescrire des règles, de réformer le goût, de subjuguer les talents, de dégrader les mérites, d'assigner les rangs, de renverser les dogmes, d'assujétir les esprits, d'exclure les suffrages, de devenir, en un mot, l'Alexandre du monde littéraire, il a trouvé dans le journaliste un Callisthène qui lui a dit constamment : Non, vous n'êtes pas un dieu. Le héros s'est fâché ; Jupiter a tonné. Mais, en riant de ses foudres, on lui a dit comme Lucien : Jupiter, tu te fâches? donc tu as tort. Non-seulement on a dit à ce Jupiter: «Tu as tort, » mais on l'a prouvé ; et,"s'il eût été sage, il n'aurait pas fourni de quoi le prouver encore.

« M. de Voltaire a voulu passer pour inventeur, et M. Fréron a fait connaître ses plagiats.

« M. de Voltaire a voulu passer pour critique, et M. Fréron a démontré ses bévues.

« M. de Voltaire a voulu passer pour le premier de nos poëtcs et de nos orateurs, dans un ouvrage qu'il avait publié sous le nom d'autrui, et M. Fréron, après l'avoir démasqué, l'a remis à sa véritable place.

« M. de Voltaire a voulu passer pour bon poète épique, et M. Fréron a fait voir que de beaux vers ne suffisaient pas pour mériter ce titre.

« M. de Voltaire a voulu passer pour le plus grand de

nos tragiques, et M. Fréron a fait voir qu'il était bien audessous de Corneille et de Racine.

« M. de Voltaire a voulu passer pour bon comique, et M. Fréron, appelé par lui tant de fois bâtard de Desfontaines, l'a fait reconnaître plus évidemment pour bâtard de Thalie.

« M. de Voltaire s'est vanté d'avoir porté le flambeau de la vérité dans l'histoire, et M. Fréron a fait voir qu'il n'y avait porté qu'une lanterne et môme une lanterne sourde.

« M. de Voltaire s'est érigé en réformateur, et M. Fréron l'a réformé lui-môme.

« M. de Voltaire a voulu ôtre théologien, et M. Fréron lui a appris son catéchisme.

« M. de Voltaire a voulu enfin parler de tout, et M. Fréron, toujours intrépide, l'a suivi partout, a répliqué atout et s'est moqué de tout 1 . »

Il n'y a rien à ajouter, rien à retrancher à ce parallèle, où Fréron est on ne peut mieux apprécié, d'un bout à l'autre

En dépit des menées des ennemis de l'éminent critique, sa veuve réussit à sauver de la ruine Y Année littéraire, dont le privilège lui fut conservé.

Stanislas Fréron, à la mort de son père, avait vingt ans; il fut le continuateur ou plutôt le prôte-nom du recueil, car il n'eut ni les talents ni les principes de son père*. Les véritables auteurs de cet écrit périodique, après la

1. Sabatier de Castres, né en 1742, mort en 1817, auteur du Tableau philosophique de l'esprit de M. de Voltaire, 1771, in-8° et in-12 ; réimprimé sous le titre de Vie polémique de Voltaire, ou Histoire de ses proscriptions, par G y, Paris, Dentu, 1802, in-8°.

2. Insouciant et dissipé, Stanislas Fréron ne s'occupait que de ses plaisirs, et laissait le travail à Royou et à Geoffroy. C'était ainsi qu'il passait sa vie, lorsque la Révolution arriva. Ni la reconnaissance qu'il devait à la famille royale, ni les conseils, ni l'exemple de ses deux oncles, ne purent le contenir; il se jeta dans le parti révolutionnaire avec une fureur telle, qu'il devint l'émule

mort de celui-ci, furent l'abbé et l'avocat Royou, oncles maternels du jeune Fréron, et le professeur Geoffroy, depuis si célèbre au feuilleton du Journal des Débats, sous le premier Empire. A ces noms, joignons encore ceux de l'abbé Grosier, de Dumouchel, Hérivaux et autres hommes de mérite qui, de 1776 à 1790, époque à laquelle ce recueil cessa de paraître, lui conservèrent la réputation que lui avait si justement acquise son fondateur i .

Quelques mots sur les principaux rédacteurs de Y Année littéraire, après la mort de Fréron, et continuateurs de ses doctrines, ne seront pas sans intérêt; ils compléteront l'histoire de l'œuvre et de la vie même de l'émincnt critique, auxquels est consacré cet essai autobiographique.

L'abbé Royou, né vers 1741, à Quimper, embrassa l'état ecclésiastique, et vint à Paris, où il remplit, plus de vingt ans, la chaire de philosophie au collège de Louis-le-Grand, d'une manière brillante. Devenu, en 1776, l'un des rédacteurs de Y Année littéraire, il y publia des articles non moins remarquables par une logique rigoureuse et pressante que par un style vif et élégant. Il s'éleva fortement contre les principes de la Révolution, en signalant le danger de leurs conséquences. Le courage avec lequel il combattit les révolutionnaires, tantôt par une dialectique pressante, tantôt par l'arme du ridicule, ne pouvait manquer de l'exposer à leur vengeance. Sans cesse en butte à de nouvelles dénonciations, il fut frappé d'un décret d'ac-

de Marat. Il fut un des premiers à demander la mort de Louis XVI, dont il vota l'exécution dans les vingt-quatre heures. On le chargea de plusieurs missions dans les départements ; et c'est de cette époque surtout que date son épouvantable célébrité... Nommé enfin sous-préfet de l'un des arrondissements de Saint- Domingue, il dut, malgré son opposition, s'y rendre en 1802; mais, il mourut peu de temps après son arrivée, dans un âge peu avancé.

1. La collection complète de V Année littéraire forme environ 290 volumes in-12, dont 183 sont dus à la plume de Fréron.

cusation. Déjà malade, il accepta la retraite que lui offrait un ami, et il y mourut le 8 juillet, 1792, à l'âge de cinquante ans. Homme instruit et laborieux, il avait l'âme ardente, le cœur sensible, et il aimait à rendre service.

Né aussi àQuimper, en 174G, l'avocat Royou, frère de l'abbé de ce nom, coopéra avec lui à Y Année littéraire; ce fut vers 1790 qu'il épousa la fille de Fréron, lequel, de son côté, avait épousé la sœur * de celui qui devait un jour être son gendre. Pendant tout le temps que dura la collaboration des deux frères, nul ne la soupçonna. Une conformité parfaite de style et d'opinions, une égale habileté à lancer le sarcasme, une égale persistance à combattre les doctrines nouvelles ne permirent jamais de distinguer auquel des deux frères appartenait tel ou tel article du journal.

Il mourut à Paris, en 1828.

Geoffroy, né à Rennes, en 1743, élève des Jésuites dans cette ville d'abord, puis à Paris, au collège de Louis-Ie- Grand, le plus célèbre de ceux qui étaient dirigés par ces illustres religieux, il fut destiné à l'enseignement chez ses premiers maîtres. L'anéantissement de cet ordre le livra à lui-même, et dès lors il se voua à la littérature.

En 1776, à la mort de Fréron, les héritiers et succès* seurs de ce critique fameux, cherchant un écrivain qui pût soutenir la réputation de Y Année littéraire, jetèrent les yeux sur Geoffroy ; il ne trompa point leur espoir. Tous les articles dont il enrichit ce recueil, dans le cours de quinze années qu'il y travailla, sont solides, judicieux et remarquables par d'excellents principes de philosophie, de morale et surtout de littérature.

1. Voyez, ci-après, dans l'Appendice aux Confessions de Fréron, l'histoire du mariage du célèbre critique racontée par lui-même; ces documents ne nous étant parvenus qu'assez tard, nous n'avons pu les insérer dans le cours de notre essai autobiographique où, d'ailleurs, ils auraient peut être fait quelque longueur. Un appendice leur convenait donc mieux.

Nous ne le suivrons pas au Journal des Débats, où son rôle fut si brillant. Tout en se livrant au travail qu'exigeait cette feuille, il avait entrepris de ressusciter V Année littéraire. Il en publia, avec l'abbé Grosier, trente-six numéros formant six volumes in-12, en l'an IX : ils n'en donnèrent que neuf numéros l'année suivante. — Geoffroy mourut en 1814.

L'abbé Grosier, habile critique, était né à Saint-Omer, en 1743, et, comme Geoffroy, il fut élevé chez les Jésuites. Il vint à Paris, et Fréron se l'associa comme collaborateur à son Année littéraire. Grosier se déclarait ainsi, dès son entrée dans la carrière des lettres, contre la philosophie régnante, surtout contre Voltaire, et il se rangeait parmi les défenseurs de la religion et des idées monarchiques. Toute sa vie, fidèle à ses opinions, il conserva toujours, même au milieu des plus grands désastres, l'espoir de les voir triompher. Il travailla pendant cinq ans à Y Année littéraire; au bout de ce temps, il cessa de coopérer à ce journal pour se livrer tout entier à la publication du grand ouvrage historique qui a illustré son nom 1 . Mais après la mort de Fréron, la famille de ce célèbre critique supplia l'abbé Grosier de vouloir bien accepter la rédaction de Y Année littéraire. C'est alors qu'il s'associa pour collaborateurs l'abbé Royou et Geoffroy. Sous la plume de Grosier, ce recueil qui, après la mort de Fréron, avait perdu un grand nombre de ses abonnés, acquit une nouvelle vogue. Plus de vingt ans après cette époque (en 1800), Grosier voulu ressusciter Y Année littéraire interrompue depuis de longues années ; on a vu, plus haut, ce que devint ce projet.

L'abbé Grosier mourut en 1823.

11 y a peu d'exemples d'un recueil aussi vaillamment poursuivi pendant plus de cinquante ans, — à partir de la publication des Lettres sur quelques écrits de ce temps,

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