Histoire générale de la Chine
fondées par Fréron, qui lui-même succédait à l'abbé Desfoniaines , son maître , qu'il surpassa bientôt sans le faire oublier. Chacun d'eux eut en effet son originalité propre, qu'il est intéressant et, mieux encore, utile de constater en terminant cette rapide étude sur Fréron et ses feuilles.
Au commencement du dix-huitième siècle, époque où parut l'abbé Desfontaines, les anciens principes du goût commençaient à s'altérer, les auteurs s'agitaient pour s'ouvrir de nouvelles routes, et cette fermentation universelle annonçait une révolution prochaine dans l'empire littéraire.
Critique judicieux et sévère, il combattit avec les armes de la raison et du bons sens ces larmoyantes comédies qu'on s'efforçait d'accréditer sur noire scène. Il fit sentir le ridicule de ce néologisme dont quelques écrivains plus hardis que sensés défiguraient déjà la langue française; il dévoila les manœuvres de certains auteurs tragiques, qui, à l'aide de quelques situations forcées, de quelques décorations imposantes, faisaient réussir des pièces monstrueuses, pleines d'absurdité et d'invraisemblances. Fréron, avec autant de discernement et de sagacité, mit dans ses critiques plus de légèreté, de sel et d'élégance. Avec quel courage ne résista-t-il pas seul, pendant un grand nombre d'années, aux entreprises de quelques novateurs conjurés contre le bon goût : avec quel succès ne réfuta-t-il pas les systèmes pernicieux des Encyclopédistes. De sanglantes persécutions furent le prix des services signalés qu'il avait rendus aux lettres. Car c'est toujours lorsquela critique devient utile et même nécessaire qu'elle est le plus en horreur. Il semble que l'amour-propre des auteurs s'augmente en raison de leur médiocrité. Lorsque le plus grand nombre des gens de lettre est intéressé à ce que le public se trompe, un critique qui veut le désabuser est regardé comme l'ennemi commun.
On n'a peut-être jamais prodigué avec moins de choix
qu'aujourd'hui l«s louanges les plus outrées et les plus indéceutes; jamais l'adulation et la basse flatterie n'ont été plus communes.
Où est donc la critique? que fait-elle? — Elle s'endort lâchement au sein des loisirs dorés mais honteux que lui font ceux qui ont intérêt à ce qu'elle garde le silence.
Ah ! Desfontaines, Fréron, Geoffroy, vous ave* bien fait de mourir avant de voir le tempsde déchéance où nous vivons; le plus mince auteur critiqué par vous était un aigle au prix de nos prétendues sommités littéraires, qui ne sont grandes et acclamées par la tourbe des sots, que parce que la critique a cessé défaire entendre ses arrêts, dont vous fûtes les éloquents, — les derniers organes!
Malheur ! trois fois malheur à un siècle qui n'a pas de juges littéraires ! En proie à tous les attentats qui blessent la morale, le goût et le style, il va au gouffre où disparaissent sans retour les hommes et les choses d'un temps de décadence, — le néant.