‹ Les confessions de Fréron (1719-1776): sa vie, souvenirs intimes et anecdotiques, ses penséesChapitre 74 sur 213 · CHAPITRE III Des Femmes · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Des Femmes

I. Sur la science des femmes. — II. Portée du talent des femmes.

On a, pour ainsi dire, condamné les femmes à une ignorance perpétuelle. Il leur est défendu d'orner leur esprit et de perfectionner leur raison. Notre orgueil a sans doute imaginé ces lois insensées. Gomme les femmes nous effacent déjà par les charmes de la figure, nous avons craint qu'elles n'eussent encore sur nous la supériorité dçs lumières et des talents. Que nous entendons bien mal nos propres intérêts, en les livrant dès leur enfance à la mollesse, au monde et aux préjugés ! Nous exigeons quelles soient raisonnables et vertueuses; mais le moyen qu'elles le deviennent, si de bonne heure on ne leur imprime des maximes de force et de sagesse?

Se peut-il qu'on élève si mal la plus belle moitié de l'univers ? Ce sexe charmant n'est-il donc fait que pour être l'admiration passagère de nos yeux? Une pareille éducation nous prive des seuls vrais plaisirs, des plaisirs de l'esprit qu'on goûterait dans leur commerce. Leurs maisons deviendraient autant d'écoles, où les

Muses seraient en liaison avec les Grâces, où Ton prendrait des leçons de délicatesse et d'urbanité.

Elles puiseraient d'ailleurs dans la lecture des bons livres des principes solides, qui préserveraient peut-être les maris des inconvénients dont ils se plaignent tous les jours. A quels dangers la vie bruyante, frivole et dissipée qu'on mène dans le monde, n'expose-t-elle pas les objets de leur jalouse tendresse?

Quand il ne s'agirait que du bonheur des femmes seules, ne devrait-on pas, par humanité, leur ménager un avenir agréable et des ressources pour un âge où il ne leur est plus permis de plaire. Rien n'est si triste que leur sort, quand elles n'ont su que se faire adorer. Comme on les a accoutumées à n'estimer que les grâces extérieures, dès qu elles les perdent, elles tombent dans un abandon qui les désespère. Leur chagrin rejaillit sur tout ce qui les environne; l'ennui qui les dévore et l'aigreur qu'il produit en elles # rend leur société insupportable.

Si dans leur jeunesse elles avaient pris le goût de la lecture, la privation des plaisirs ne leur laisserait ni vide ni besoin; elles recueilleraient le fruit de leurs études et de leurs réflexions, en se procurant des amusements d'une autre espèce, plus réels et plus durables. Les charmes de leur raison cultivée subjugueraient les esprits, comme les attraits de leur figure avaient dompté les cœurs.

Un auteur espagnol a dit que le livre de Don Quichotte avait perdu la monarchie d'Espagne, parce que, par ses plaisanteries il a diminué la valeur de cette

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nation. Beaucoup de Français pensent que la comédie des Femmes savantes a fait parmi nous le même tort par rapport à l'esprit. Ces reproches me paraissent injustes.

Cervantes n'a eu d'autre but que de se moquer des extravagances de la chevalerie errante et des fausses idées que ses compatriotes avaient de la valeur. Molière n'a prétendu que s'égayer aux dépens des bourgeoises pédantes. Chrysale, mari de la docte Philaminte, est un bourgeois qui a raison de trouver mauvais que sa femme, au lieu de se concentrer dans son domestique, s'occupe de sciences inutiles. Vivre chez elle, régler sa famille, être simple, juste et modeste; voilà les vertus réelles, quoi qu'obscures, qui sont prescrites à une femme de ce rang. Mais, celles que leur naissance ou leur fortune met en état de suivre leurs inclinations pour les sciences et les beaux-arts, ne sauraient, ce me semble, se distinguer par un goût plus raisonnable. Molière lui-même approuve que les femmes soient instruites. Voici ce qu'il fait dire à un de ses acteurs :

Je consens qu'une femme ait des clartés de tout ; Mais je ne lui veux point la passion choquante De se rendre savante, afin d'être savante; Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait Elle sache ignorer les choses qu'elle sait; De son étude enfin je veux qu'elle se cache, Et qu'elle ait du savoir, sans vouloir qu'on le sache, Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots, Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.

On voit, par là que ce grand écrivain ne blâme pas le

savoir dans les femmes, il en condamne seulement l'étalage; l'affectation du bel esprit est pitoyable dans un homme même.

Il serait à souhaiter que tous les pères qui sont en état de donner de l'éducation à leurs filles leur fissent du moins apprendre à bien parler leur langue, à l'écrire purement. Quel mal y aurait-il de les mettre au fait de l'Histoire et de la Géographie, et de leur faire lire les meilleurs livre de morale, de Philosophie et de Poésie. Et pourquoi ne leur pas apprendre même le latin? C'est la clef de toutes les sciences ■ .

Je crois les femmes plus propres en général à exceller dans les ouvrages de pur agrément que dans les sciences abstraites ou dans les grands genres de littérature, tels que l'Histoire, la Morale, la haute Poésie, etc. La délicatesse, la vivacité, les grâces qui leur sont naturelles sont faites pour des écrits agréables, et non pour des recherches profondes, pour des discussions philosophiques, pour des ouvrages difficiles 2 ,

1. Lettres sur quelques écrits de ce temps, tome I, pages 74 à 79.

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