RÉSUMÉ
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VIE DE J.-J. BOUCHARD rétablie par A1.CIDK BONNEAU
d'après les lettres de Peiresc et la correspondance de Chapelain
Bouchard était né à Paris, probablement le 30 Octobre 1606. Son père, si toutefois il tint boutique d'apothicaire, comme le
veut Tallemant, avait dû s'enrichir dans ce commerce, car il acheta une place de secrétaire du Roi (i), ce qui permit au fils de se croire noble pour tout de bon.
L'apothicairerie du père n'est pas autrement prouvée : elle n'aurait rien pourtant de surprenant, étant donnée la curiosité singulière que Jean- Jacques Bouchard manifeste en maintes rencontres pour les recettes pharmaceutiques, les drogues curatives et préservatives, les herbes de toutes sortes, dont il sait les noms et les vertus réelles ou imaginaires. La plus belle recette,
(i) Bouchard parle d'une commission que son père « lui avoit donnée depuis quelque temps au conseil du Roy, pour vendre certains offices de clercs d'audiance de nouvelles créations », et il fait mention de l'argent que ce petit trafic lui avait rapporté. Plus tard, passant
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il se la fait communiquer par un évêque à son départ pour Tltalie, où la fâcheuse réputation des femmes pouvait la rendre de quelque utilité; il en dérobe une autre de non moindre importance à un barbier, dont il lacère dans ce but un vieux grimoire en lettres Gothiques, ayant, comme Panurge, un dangereux penchant à s'approprier le bien d'autrui (( par façon de larrecin furtivement faict ».
par Aix-en-Provence, lors d'une émeute causée par l'installation des Elus, il se félicite, avec sa crânerie habituelle, d'avoir changé son nom de Bouchard en celui de Fontenay, car, dit-il, « si l'on eust su à Aix qu'il estoit le fils à^Agamemnon, lequel avoit pris le parti des Eslus, et les avoit establis l'esté précédent len cette province, qui se voulait aussi rebeller lors à l'imitation de la Provence, le peuple l'eust assurément deschiré et mis en pièces ».
Pour ce qui est de la chaumière de Fon tenay-aux-Roses, dont Tallemant se moque avec si peu de charité, nous prenons là le médisant chroniqueur en flagrant délit de dénigrement systématique. Dans cette bicoque, la famille Bouchard mène un train de princes : il y a un carrosse pour Ty mener en villégiature, deux grands coquins de laquais au moins, dont un attaché au service particulier du sévère Agamemnon; plusieurs filles de chambre : celle de Madame, la hautaine Clytemnestre, celle de la belle cousine Arthénice; une (( tapissière », une vachère, une femme de charge qui surveille et gouverne tout ce nombreux personnel; sans compter quelques petits valets, qui sont peut-être des marmitons, avec lesquels Bouchard fils, en ses vertes
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années, s'émancipe assez gaillardement. Notons que les Bouchard ont en outre un hôtel à Paris (i). Voilà, ce nous semble une maison montée sur un pied respectable, tel qu'il convenait à un secrétaire du Roi.
Tout son manuscrit (2) a ce caractère original de sincérité nue, le Voyage comme les Confessions. U Itinéraire j suite de notes prises jour par jour, est un des rares documents propres à nous faire connaître l'aspect d'une partie de la France, en 1630, et comment on voyageait au xvii^ siècle, quand on n'était pas un grand seigneur; il
(1) Probablement dans le quartier actuel du Panthéon, ce qui aura doiîné plus tard au jeune homme l'idée de s'appeler Fontenay-Sainte-Geneviève.
(2) Qui comprend, outre les Confessions, un Voyage de Paris à Rome.
est aussi fort curieux en ce qu'il achève de nous peindre son trop véridique auteur.
Bouchard fait la plus grande partie de la route à cheval, à la suite d'un messager. De petit abbé (i) devenu gentilhomme, sa casaque relevée de passements d'or, Tépée au côté, il prend le nom de sieur de Fontenay, et se donne volontiers, à table d'hôte, comme une fine lame. Bien vite deviné par ses compagnons de route, un jeune Parisien, un Polonais, un mercier de Lyon, un avocat de Draguignan, un page de Mon-
(i) En fait de titres ecclésiastiques, Bouchard ne mentionne que ses lettres de tonsure, et ce postulant à tous les évêchés de France et de Navarre ne paraît pas en avoir e,u d'autres; au cours de son voyage, il parle quelquefois d'aller entendre la messe, mais on ne voit pas qu'il l'ait jamais dite.
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sieur, frère du Roi, dont il nous crayonne sur le vif les portraits, il poursuit dès lors son chemin en recevant continuellement des avanies, qu'il endure sans souffler mot. Le Parisien surtout devient son persécuteur, lui rembourre avec des cailloux la selle de son cheval, Vy colle avec un paquet de poix, se moque de lui de toutes les façons. L'impassible Bouchard prend ses notes et fait le mort, par la raison péremptoire que s'il avait paru s'apercevoir de quelque chose, il aurait fallu se fâcher et recevoir peut-être un mauvais coup. Il se console en la compagnie du petit page. Qui donc a osé incriminer les mœurs de Gaston, duc d'Orléans, et représenter sa Cour comme si dangereuse, surtout pour les pages? Bouchard donne ici aux calomniateurs un démenti
complet ; on verra, au contraire, par quelles précautions charitables ce bon prince savait prévenir de semblables désordres. Le Parisien parti, Bouchard trouve moyen de se ménager un espoir de vengeance, en rapportant au page certains propos qui ne manqueront pas de mettre les deux hommes répée à la main et de les faire se battre à mort, si jamais ils se rencontrent. N'est-ce pas bien là Thomme d'Eglise? Une vue sommaire et assez peu avantageuse de Lyon, la descente du Rhône en bateau, un tableau pittoresque de la Provence, d'Aix et de Toulon, la visite à Peiresc, page d'un grand intérêt biographique, une curieuse description des exercices des forçats et de la structure des galères, où les gens de mer relèveront sans doute des particularités très
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inconnues, la traversée de Marseille à Cività Vecchia, signalée par une tempête, la quarantaine subie à leur arrivée par les passagers, et dont le récit est plein d'amusants détails, tels sont les points les plus saillants de ces impressions de voyage : le tout entremêlé d'épisodes plaisants, de querelles d'hôtellerie, de légers croquis tracés au courant de la plume, sans la moindre prétention au style.
Notons que, durant la tempête, Bouchard a si bien le tempérament d'un observateur, qu'il en oublie sa couardise habituelle pour voir de plus près comment tout se passe et noter la peur sur le visage des autres. A la fin de là ,quarantaine, quand tous ne se préoccupent que de partir et que personne ne veut payer, il s'entremet, se
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fait le négociateur, et se tire, en fin de compte, non sans adresse, lui et ses compagnons, d'une situation sans issue : il aurait fait un excellent diplomate.
La suite de ses aventures et son séjour à Rome, où il éprouva encore plus de déboires que pendant son voyage, nous sont connus par ses lettres aux frères Du Puy et à Peiresc, la correspondance de Chapelain, les Lettres familières de Balzac. Il n'était pas venu en simple touriste, pour contempler les monuments de la Ville éternelle, mais bien pour tâcher d'obtenir, comme son frère Hullon, quelque bon bénéfice de six ou huit mille livres de rente. Après y avoir passé deux ou trois années sur lesquelles nous n'avons pas de rensei-
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gnements, sauf qu'il fit à Naples un voyage dont il a également écrit la relation (i), il entra d'une manière active dans son rôle de solliciteur. Recommandé par Chapelain au comte de Fiesque, par Peiresc au duc de Créqui et au comte de Noailles, il avait songé d'abord à se faire attacher à l'un ou l'autre de ces personnages, successivement ambassadeurs au Vatican : rien ne vint. Il crut un moment tenir une bonne place de bibliothécaire chez le cardinal Francesco Barberini, autre ami de Peiresc : Son Eminence, toute réflexion faite, lui préféra un marmiton! Bouchard se jeta dans l'étude, les recherches érudites, pour les-
(i) Ce manuscrit, trois fois plus volumineux que les Confessions et le Voyage de Paris à Rome réunis, est à la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts.
quelles il avait un goût particulier. Peiresc travaillait alors à un grand ouvrage sur les poids et mesures chez les Anciens ; il se mit à dépouiller à son intention la bibliothèque du Vatican, à copier ou faire copier pour lui une multitude de manuscrits (i), en même temps que pour son propre compte il élaborait une édition et une traduction d'anciens chronographes, George le Syncelle et Théophane de Byzance. Une de ses
(i) « Dans le registre V de la collection Peiresc, à Carpentras, on lit, au sommet du folio 199, ces mots, tracés par le reconnaissant correspondant de Bouchard : Bxcerpta de ponderibus et mensuris, ex Bibliotheca Vaticana. Bxscribi curavit et contulit cum manuscriptis antiquis Dominus Bocardus, et Aquas Sextias transmisit XI Febr. 1634. Les extraits forment un cahier de 74 feuillets in-folio, chiffrés 199-272. » {Note de M. Tamizey de Larroque.)
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lettres nous met âu courant de ses travaux et aussi de ses démarches :
Il y a trois ou quatre mois que je portay par commandement de Monseigneur le Cardinal Barberini, ma version de Théophanes au Pape, qui me fit l'honneur de l'approuver, jusques-là qu'il daigna employer quelques heures à la lecture de ce livre, ensuite de quoy, m'ayant dit qu'il vouloit absolument qu'il s'imprimast, il me demanda si j'avois quelque bénéfice vacant en Bretagne et que de plus il vouloit faire escrire à Monseigneur MaBarin qu'il me procurast de delà en France quelque chose d'avantalrgeux, sçachant bien, ajouta-t-il, qu'il ne nous vient plus rien icy de France dont nous puissions gratifier les personnes de
mérite qui sont en cette Cour. Sur quoy^ ayant remercié Sa Sainteté, je la ^uppliay très humblement de trouver bon que, lorsque l'occasion s'en présenteroit, je pusse me prévaloir de la recommandation qu'il luy plaisoit m'offrir auprès de Monsieur Masarin. Ensuite je fus rendre compte de tout ce qui s' est oit passé à Son Eminence, qui me fit la faveur de me confirmer tout ce que le Pape m'avoit promis, y ajoutant encore quelques offres de son costé. A un mois de là, estant vaqué un canonicat de Dol en Bretagne, Son Bminence m'en voulut gratifier suivant la grâce du Pape; mais M' le Cavalier del Pozzo, qui est la personne à laquelle après vous. Monsieur, j'ay le plus d'obligation, ne me conseilla pas de l'accepter, à cause de cet Bdit de résidence que
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Von fait aujourd'hui garder avec tant de rigueur, que Son Eminence a contraint mesme de ses gens à y aller. Je fus donc remercier Son Bminence de cette grâce, que festimois infiniment, mais que je ne croyois pas devoir accepter, puisqu'elle pourroit m' obliger à quitter un jour son service, et que si j'étois si malheureux un jour qu'il fahtst que j'en fusse banni, je ne doutois point que Son Bminence n'eust assés de bonté et d'authorité pour m'envoyer à un exil honorable, comme elle a fait Tkf Suarès et trois autres de ses gentilshommes, A cela. Elle me respondit qu'elle l'auroit fait très volontiers, mais qu'elle n'en avoit aucun moyen, si ce n'estoit de me donner quelque titre in partibus, n'y ayant point d'Evesché en France dont
Sa Sainteté disposât. {A Peiresc, le 4 avril 1636.)
Un évêché, in partibus ou ailleurs, voilà en effet ce que voulait Bouchard, ni plus ni moins, et ce qui le rendait si difficile. Il raconte ensuite les conférences qu'il a eues à ce sujet « avec le Père Chariot, Père assistant en France des Pères Jésuites », lequel lui a promis de gagner le Confesseur du Roi; il a obtenu de Barberini une lettre à ce Confesseur, le Père Gourdon; il a luimême écrit à Mazarin et il a reçu de Bois- Robert, pour le Cardinal de Richelieu, une lettre où on lit en propres termes : a Aux premières occasions qui s'offriront^ nostre maistre sera bien ayse de contribuer quelque chose de son crédit et de son autho-
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rité, pour accomplir le dessein que vous avez de votre prélature ». Il supplie Peiresc de tenir le tout secret, de peur d'une contremine, ne se dissimule pas que (( c'est une affaire de plusieurs années », mais que si le savant Provençal veut bien Tappuyer, « en France, à Rome, partout », il en sortira à son honneur. Une autre de ses lettres est encore plus pressante.
^Le Père Gordon, Confesseur du Roi, qui me fait la faveur d'avoir beaucoup de bonne volonté pour moy et qui a desjà jetté quelques fondements auprès du Roi et de Monseig'' le Cardinal-Duc pour l'affaire des Eveschés, m'a escrit par ce dernier ordinaire, que je luy envoyasse un certificat de quelque personnage dont la qualité, la
vertu et le mérite fust connu; par lequel il fist foi comme festois capable de toutes sortes de bénéfices et particulièrement d'Bveschés, tant pour la qualité et l'âge, que pour la bonté de vie et de doctrine, et me promet qu'ayant cette pièce en main, il se fait fort de me faire réussir quelque bonne affaire pour moi. Comme je ne connois personne qui ait toutes les conditions que le Père demande en degré si éminent que vous, Monsieur, et qui m'ait fait la faveur de se hasarder à me prester des louanges si excessives et des témoignages si fort au-delà de ce que je vaux auprès des grands, comme il vous a plu faire auprès du Cardinal Barberini et autres personnages de marque en cette Court : aussi vous ai-je voulu communiquer ceci pre-
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mièrement qu'à tout autre, pour prendre vostre avis et vos ordres là-dessus; car de vous prier qu'il plaise faire cette att est action pour moy, mon peu de mérite me fait craindre que ce ne fust vouloir engager vostre réputation et faire tord à l'estime que Von fait partout très grande de vostre jugement et prudhomie. Néanmoins, quand je considère d'un autre costé vostre extrême générosité et vostre bonté excessive, j'espère obtenir de vous tout ce que vous jugerez estre dans les termes de l'honnesteté et de la bienséance, dans lesquels je proteste aussi restreindre toutes mes prières. {A Peiresc, 6 février 1637.)
Peiresc envoya-t-il le certificat demandé? 'est. assez probable, mais Bouchard n'en
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fut pas plus avancé. Peiresc mourut d'ailleurs peu de temps après, et le solliciteur n'eut plus à compter que sur le grand dispensateur des grâces, messire Jean Chapelain.
Chapelain n'était pas trop mal disposé à son égard; voici en quelques termes il en parlait vers cette époque à son ami Balzac :
Le François Romain qui vous a paru sous le nom de J, Jacobus Bucardus (i) s'appelle Fontenai-Bouchard, et est frère de mère de M"" Hullon, sçavantazse ou pédant que vous avez veu chez M" Du Puy.
(i) Bouchard avait envoyé à Balzac, ainsi qu'à Chapelain, son Eloge latin de Peiresc : Laudatio funebris Claudii Pahri Peirescii, Senatoris Aquensis, a Joanne Jacoho Buccardo, Parisino (Venise, 1638, in-4).
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// est de ma connoissance depuis douze ans, a V esprit plaisant, sçait à la perfection les langues et les autheurs de l'antiquité, et, pour l'Italienne, il vaut mieux que beaucoup de Florentins mesmes. Il a traduit la Congiura de Fieschi (i), qu'il doit dédier à M. le Cardinal; j'ay peur pour son François despaysé. Il est très galant homme et peut être aymé. (lanvier 1638.)
L'illustre auteur de la Pucelle n'aurait peut-être pas demandé mieux que de le pousser à l'Académie Française, comme il le lui offrit, sérieusement ou non, et de lui
(i) Ouvrage assez estimé de Mascardi, camérier d'honneur d'Urbain VIII. Bouchard donna sa traduction sous le nom de Fontenay Sainte- Gene vie fve ; elle est dédiée au Cardinal de Richelieu.
procurer quelque pension sur la cassette. Mais rhistoire des évêchés, qu'il vint à savoir, le refroidit.
Il écrivait à Balzac :
(( M' Bouchard est entré en tentation, comme je vous l'ai mandé, et en méditant une place à V Académie il a médité au moins un Bvesché. Cet air de Rome est des plus contagieux pour les plus déterminés philosophes! )) (20 juin 1638.)
Balzac faisait chorus ;
« Que veux dire Fontenay Sainte-Geneviefve? Est-ce nom de seigneurie ou de guerre ou de mystère? Fay peur que les rieurs ne seront pas de son costé ou qu'il
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se pourra faire quelque épigramme in Polyonymum qui le rebustera de notre Cour et luy dira sur le sujet de ses prétentions en V Eglise, qu'on na garde de donner de titre à un homme qui en a pris déjà plus d'une doumine et qui s'érige lui mesme en ce qui luy plaist... Nostre homme de Rome change son nom en autant de sortes que Tabarin changeoit son chapeau! »
Chapelain, qui se pique d'esprit, lui répond que Fontenay est un village des environs de Paris, « lequel se distingue des autres F'ontenays par Vaggiunta les Roses », et que ce personnage « a pris ce nom, superinduit par grandeur à celui de Bouchard, lorsqu'il fit le voyage à Rome ». Pour Sainte-Geneviefve, <( c'est quelque
nouveau desguisement dont Tétymologie lui est inconnue. (17 septembre 1639.)
Sur ce, Bouchard avait eu une idée qui acheva de le perdre. C'était d'utiliser feu Peiresc et de tâcher que le mort lui devînt de plus de profit que le vivant. Il entreprit d'ériger à la mémoire de son ami défunt, dont le monde lettré regrettait la perte, un Tombeau monumental, de faire confectionner un recueil de vers à sa louange dans toutes les langues parlées sur la surface entière du globe. C'est le fameux Monumentum Romanum Nicolao Claudio Fabricio Peirescio, Senatori Aquensi, doctrinœ virtutisque causa factum (Rome, typis Vaticanis, 1638, in-4°), qui se compose de l'Eloge Latin de Peiresc, par Bouchard, et d'une Panglossia ou suite de quarante-six
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pièces en Hébreu, Syriaque, Persan, Géorgien, Arménien, Ethiopien, Slavon, Copte, Russe, Polonais, Albanais, Japonais, Péruvien, etc., etc. Il comptait ainsi étonner Tunivers et, mis en évidence par ce coup d'éclat, obtenir son petit évêché. Se^ bons amis de France, qui ne craignaient rien tant que de le voir réussir, creusèrent une contre-mine, éventèrent la mèche : Bouchard n'y gagna que d'être livré par eux au ridicule. Chapelain, avant de recevoir le livre, commence par l'en plaisanter sur le ton d'une fine raillerie :
(( Si vous estes demeuré dans les langues générales, je ne sçay où vous avez trouvé des gens qui parlent et riment en Moscovite, Tartare, Japonois, Mexicain et Péru-
vien. J'ay peur que vous n'y ayez employé tous les dialectes de l'Italie et que vous ne m' ayez appresté à lire et à deschiffrer en des vers et des idiomes que Panurge ne sçavoit pas » (A M' Bouchard, 6 janvier 1639.)
Toutefois, le livre reçu, il fait semblant d'en être émerveillé et félicite chaudement son auteur :
(( Vostre Panglossie, ce dessein généreux de célébrer la vertu de M"" Peiresc en toutes les langues connues, m'a piqué l'âme, et donné une estincelle de chaleur à ma veine refroidie. Il seroit honteux à nostre nation que la magnanime Italie eust bien voulu glorifier un François par tant de démonstrations d'estime, et que les François mes-
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mes eussent négligé de Vhonorer. J'ay voulu sauver mon pays de ce reproche.,, » (A M' Bouchard, 26 juillet 1639.)
Il y va donc de son petit sonnet, s'arrangeant néanmoins de façon qu'il ne pût paraître dans la Panglossie, Mais il écrit à Balzac :
(( A quoi songe le seigneur Jean-Jacques avec son espouvantable titre de Panglossie? Pour aller jusqu'à quarante, il faut qu'il y en ait vingt-trois que Scaliger ignoroit. » (Balzac à Chapelain.)
(( Je fus aussy espouvanté que vous au premier éclat de ce tonnerre de Panglossie, et je luy refusay mon consentement » (d'insérer le fameux Sonnet) « dans l'opinion
q^te son aiitheur aurait fait quelque grande disparate dans ce recueil dont il me donnait avis.,. Le seigneur Panglottiste, à vous dire le vray, est un courtisan Romain qui fait le pantomime et se met en toutes postures pour plaire et pour parvenir. Il a fait venir un mal de cœur estrange aux Muses Putéanes (i) depuis qu'il les a sollicitées publiquement et effrontément de travailler de deçà auprès de Son Bminence pour le faire couvrir d'une mitre et armer de quelque bon pastoral, » (Chapelain à Balzac.)
(( Les Muses Bahacides n'en sont pas moins desgoutées que les Putéanes. Que je suis mal édifié du Parasite Italien! » (Balzac à Chapelain.)
(i) Les frères Du Puy.
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Toute cette panglossie est une happelourde pour faire beaucoup de bruit à peu de frais et donner de la réputation à son auteur parmi les Suisses et les Bergamasque s. C'est saltimbanquer et jouer des gobelets que de prendre ces voyes extraordinaires pour faire parler de soy et aller à ses fins. » (Chapelain à Balzac.)
Cela n'empêcha pas Balzac d'écrire en ces termes au Parasite Italien, qui lui avait envoyé quelques bribes des travaux de son ami Holsteinius :
A Monsieur l'Abbé Bouchard.
« Monsieur, (( Je ne doute point des grandes richesses
de M, Holstenixis, je me plains seidement de son bon mesnage. Que sert V abondance sans la libéralité, quà faire changer de nature au bien et à resserrer ce qui veut s'espandre? Il faudroit qu'il possédast moins ou qu'il donnast davantage : et quoy que je sçache qu'il amasse pour la Postérité, et qu'il enrichira nos Neveux, il me semble qti'il ne devroit pas cependant nous déshériter, ni garder la meilleure partie de sa gloire pour un Avenir qu'il ne verra point. Soyez donc nostre Solliciteur auprès de sa docte Seigneurie, et dites4uy de la part de tous les Grecs et de tous les Latins de ce Royaume, que nous avons droit sur ses papiers, et qu'il est plus obligé d'instruire son Siècle que celui des autres. N'estant pas de ces stériles, qui couvent toujours
les bibliothèques, sans jamais rien engendrer, on s'attend qu'il naisse quelque chose de grand de la longue communication qu'il a eue avec celle du Vatican. J'ay receu ce que vous m'avez fait la faveur de m' envoyer de sa part. C'est de la pourpre et du brocatel, je le vous avoue; mais ce n'est qu'un échantillon, et il n'y en a que pour habiller une poupée : j'en voudrois pour faire un ameublement et je demande les pièces entières. Je suis, Monsieur, vostre, etc. De Balzac, le 14 mars 1640. »
Au fond, Balzac et Chapelain avaient eu peur un moment que la Panglossie n'attirât trop les regards de Richelieu sur son auteur et ne lui valût au moins quelque bon mandat sur la caisse des ^^ratifications,
qu'il ne tondît de ce pré la largeur de sa langue. Ils se rassurèrent, par cette considération très simple que Balzac suggérait à son inquiet compère : (( M** le Cardinal souffre volontiers les panégyriques et il en paye quelques-uns, mais il n'a que faire d' oraison ^ funèbre pour des gens qui ne le touchent en façon quelconque ». (Balzac à Chapelain, 15 décembre 1639.) Bouchard en fut donc pour ses frais et continua de ne toujours rien voir venir. Peu de temps, au reste, le séparait du terme de sa vie et de ses tribulations. Il s'était brouillé avec le Cardinal Barberini, chez lequel il occupait une modeste place de secrétaire des Lettres Latines. On négocia un accommodement et Chapelain (Lettre à Balzac, 15 janvier 1640) nous apprend que la paix
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se fit (( à condition qu'il vuideroit Rome et viendroit garder nostre frontière en qualité de chanoine de Verdun ». Bouchard refusa sans doute ce canonicat, comme il avait refusé le bénéfice de Dol en Bretagne. Reçut-il des coups de bâton pour s'être mêlé de la querelle de l'ambassadeur de France avec le pape Urbain VIII? Un passage d'une lettre d'Henri Arnault à Barillon, du i8 mai 1641, relevé par M. Paulin Paris, confirme cette bastonnade : « Il y a décret à Rome contre un nommé Le Prévost, qui est à M"" le Maréchal d'Estrées, et qui est soupçonné d'avoir battu Boucard (sic) ». Ce passage détruit en même temps l'assertion de Tallemant, qui fait mourir Bouchard en 1640; mais on ne voit pas bien comment il indiquerait néces-
sairement 1642, ainsi que le veut M. Paulin Paris, pour date de cette mort. On lit, d^autre part, dans le Chevaneana ou Fragment de Mélanges de M"" Jacques- Auguste de Chevanes, que Bouchard « mourut à Rome, de regret de n'avoir pu obtenir la place de secrétaire du Conclave, parce qu'il ne put avoir l'agrément de l'Ambassadeur de France ».
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