‹ Les confessions de J.-J. Bouchard, parisienChapitre 6 sur 7 · I,ES CONFESSIONS · texte numérisé non relu

I,ES CONFESSIONS

heurt plus sensible que tous les précédens. Car la première chose que Ton luy dit au logis, fut qu'Isabelle avoit esté chassée de la maison pour cette occasion-cy. Le Pontife, à ràbbouchement qu'il fit avec la mère, entre autres choses il luy dit qu'Or es te luy avoit tesmoigné d'estre bien aise de se treuver hors du logis et de n'y pas retourner, pour convaincre de fausseté toutes les calomnies que l'on avoit fait courir de lui et d'une certaine fille de chambre, laquelle il eust esté bien marri que l'on eust chassée à son occasion, cette fille estant le seul entretien et consolation qu'eust sa sœur. A ces douces paroles, la mère despescha dès quatre heures au matin le carrosse à Fontenay, où elle avoit envoyé depuis deux jours Isabelle, avec ordre qu'elle eust à

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revenir à Tinstant à Paris, et puis la mit dehors de la maison avec tous les mauvais traitemens et indignitez imaginables. Cette pauvre fille ainsi chassée s'en vint tout droit pour trouver Oreste, qui demeuroit lors dans la petite case de son ami L'Huillier ; mais il estoit allé aux champs pour tout ce jour-là, par le plus grand bonheur qui luy eust pu arriver : car si cette fille Teust rencontré alors qu'il se treuvoit en liberté hors la maison de son père avec quelque argent, Tamour, qui estoit lors enflammé plus que jamais par toutes ces traverses et par l'absence, estoit pour luy faire faire une folie dont il se fust repenti toute sa vie : c'est à sçavoir de la luy faire espouser, ou tout au moins de s'enfuir avec elle. Et ce fut aussi un grand bonheur pour

Oreste de ne sçavoir rien de cette sortie avant son retour chez son père : car s'il en eust eu le moindre soubçon seulement, jamais il n'eust remis le pied chez son père : mesme il pensa s'en retourner tout court à la première nouvelle que Ton luy en dit au logis. Considérant néantmoins que ce seroit vérifier tous les soubçons que Ton avoit eu de ses amours, il remit sa sortie à un autre temps qu'il pourroit avoir quelque honneste prétexte; songeant cependant aux moyens de se venger de Claire et de Rozée, causes de cette séparation.

Il fait donc bonne mine au logis, et ayant enfin treuvé Isabelle, qui estoit rentrée au service de son ancienne maistresse, il luy donne le rendez-vous au logis de L'Huillier, où il rentra en possession des faveurs pas-

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sées : ce qui commencea à luy faire quasi passer l'envie de plus faire voyage, treuvant des acroches aux offres que luy f aisoit son père de l'envoyer tantost en Flandres, tantost en Angleterre, puis finalement à Tolose. Il ne songeoit plus qu'à la jouissance présente de ses amours, et à la vengeance, qu'il commencea à -exercer premièrement sur Rozée en cette façon : il fit semer le bruit par son ami Marchand, qui estoit de retour des champs, dans le quartier, que ce galant se vantoit partout de besogner Claire; et que, pour n'estre troublez en leurs amours, luy et elle avoient fait chasser Isabelle. Oreste, de son costé, l'alloît aussi semant aux lieux où il croioit qu'on ne l'accuseroit pas de l'avoir dit : de sorte que tout le monde le sçavoit. Celle

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qu'il estoit plus nécessaire qui le sceust, c'estoit sa mère, à qui enfin il le fit escrire par sa belle cousine Catherine, laquelle il s'estoit rendue beaucoup^ plus confidente depuis son mariage avec un viel jaloux; luy ayant descouvert Tamour qu'il luy portoit depuis un certain temps, et elle l'ayant eu pour agréable : jusques à luy conter, toutes les fois qu'il l'alloit visiter, tout ce qui se passoit entre son mari et elle tant le jour que la nuit, luy rendant mesme conte des plaisirs et des pensées qu'elle avoit dans l'affaire. Cette familiarité luy fit obtenir d'acné une lettre pour sa mère, par laquelle elle lui donnoit advis des bruits peu advantageux que Rozée faisoit courir de sa niepce. A quoi la mère par le soubçon qu'elle avoit de Catherine, et la forte passion

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qu'elle avoit de retenir Rozée à son service pour faire desplaisir à Oreste, ne respondit autres choses qu'injures, supprimant cette lettre dans le logis. C'est pourquoy Oreste se résolut de faire venir ce bruit aux oreilles de Claire mesme, sachant bien qu'elle ne pourroit se tenir d'en faire vacarme; et cela ayant esclaté, il faudroit que le compagnon vidast. Ce qui réussit : car ayant fait dire par deux jeunes gens apostez, au valet de chambre de son père, qu'ils avoient ouï Rozée se ventant de cela, adjoustant qu'il monstroit une tresse des cheveux de Claire (Oreste avoit prins garde que depuis un jour ou deux il en portoit une à son chapeau qui ne revenoit pas mal au poil de cette fille), ce valet l'ayant dit à Claire, elle commence à battre ce laquais;

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et la mère voyant l'affaire qu'elle avoit tant voulu cacher, descouverte, fit chasser Rozée à coups de bastons, quoy qu'elle en crevast de despit. Et pour vengeance elle commencea à presser le père fort et ferme de faire venir demeurer à Fontenay Oreste. Ce qu'Oreste ne voulant nullement faire, représentant les pactes qu'il avoit fait à son retour, sa mère, qui ne peut souffrir personne qui résiste et qui ne ployé à ses violences, résolut d'esloigner Oreste par quelque voyage : dont Oreste fut extrêmement aise, les extravagances et bizarreries d'Isabelle recommenceant à le tourmenter plus que jamais et le portant à des actions ridicules et dangereuses. Car premièrement cette fille ne voulant plus venir au rendezvous ordinaire en la maison de L'Huillier à

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cause de la trop grande distance, il loua diverses chambres vers le Louvre cinq et six escus par mois; lesquelles il estoit contraint de laisser aussitost, pour les hostes qui ne vouloient pas souffrir qu'Oreste menast cette fille chez eux, quoy qu'il fist entendre qu'elle estoit sa femme : ayant à cet effet changé de nom, et fait lever une attestation du livre des mariages de la paroisse St-Sulpice, des fiançailles et espousailles d'un de la Motte, dont il avoit prins le nom; laquelle il monstroit pour tesmoi^ gnage comme il estoit marié avec cette fille.

Isabelle aussi, de son costé, estoit cause de ces changemens; car, après estre venue une fois ou deux en une chambre, elle n'y vouloit plus retourner; et les caquets com-

menceant à la persécuter à Toccasion d'Oreste chez sa maistresse aussi bien que chez sa mère, elle s'estoit résolue de ne plus se laisser voir à Oreste : qui, comme désespéré, eut recours à ce dernier remède, quoy que fort dangereux. Il fit faire un faux contract de mariage et de fausses attestations de curez de village, et avoit dessein de prouver avec cela à la maistresse d'Isabelle qu'elle estoit sa femme, affin qu'elle luy permist de la venir voir privément. A quoy Isabelle ne s'estant pas youlu résoudre, mais faisant sentir sourdement à Oreste qu'elle désiroit qu'ils s'espousassent tout de bon; puis, qu'elle feroit appreuver à sa maistresse toutes leurs privautez et visites, se faisant forte d'obtenir mesme d'elle comme pour dot un logement

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meublé en ville pour eux deux : Oreste, aydé des bons conseils de son cher Marchand, prévit que cet amour Talloit ruiner s'il demeuroit plus long temps à Paris. Cela le fit résoudre à accepter J'offre que son père luy faisoit de l'envoyer en Italie; et ayant treuvé la commodité du passage de la famille du cardinal de Bagni, qu'il renvoyoit en Italie, le temps de sa nonciature en France estant expiré, son voyage fut enfin arresté. Et pendant que les préparatifs s'en faisoient, Oreste voulut satisfaire à la forte passion qu'il avoit de se venger de Claire. Il sçavoit que c'estoit la fille du monde la plus avaricieuse, et qu'il y avoit quatorze ou quinze ans qu'elle estoit aprez à faire un petit pécî*^'^* il croit donc ne pouvoir luy faire

plus grand mal, outre le bien qui luy en reviendroit à luy, que de le lui oster. Il se met donc à le chercher par tout le logis, jusques mesmes dans le coffre-fort où sa mère tenoit son argent et ses bagues, ayant surprins la clef à son père : où ayant bien cherché, sans prendre rien néantmoins, il va enfin ouvrir à force le coffre de Claire, où il ne pouvoit s'imaginer qu'elle eust laissé son trésor : qu'il y treuva néantmoins, mais bien moindre qu'il ne s'estoit imaginé, n'y ayant que douze pistoles, deux chaisnes d'or à mettre en bracelets, montant à quelques quinze escus, un anneau d'une opale, et quelques petites bagatelles ^'argent, lesquelles il donna à Isabelle, retenant pour soy tout l'or, monnoyé et en oeuvre.

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Ce coup-là mit en grande alarme toute la maison lorsque, la mère revenant de Fontenay, Claire se treuva volée. Ce que la mère et le père, meus des apparences qu'en donna la déposition des valets, qui chargèrent tous Oreste, creurent assurément avoir esté fait par Oreste; et lui escrivirent depuis à Rome qu'ils vouloient qu'il envoyast une promesse de la somme prise à Claire, ou qu'autrement il n'auroit point d'argent d'eux. Mais Marchand qui, pendant l'absence d' Oreste a donné des preuves d'amitié que l'antiquité n'a jamais veues, jusques à s'offrir à entretenir à ses propres frais et despens son Oreste, en cas que ses parents ne luy voulussent plus faire tenir d'argent, desbrouilla toute cette fusée par une intrigue dont peut-estre le monde,

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au moins la Chrestienté, n'a jamais ouï parler. Un samedi de Pasques de Tannée suivante 1631, il alla le soir desguisé se jetter aux pieds d'un confesseur, luy dit avoir esté domestique, avoir volé à Claire quelques quarante ou cinquante escus, et luy en restitua quinze, que le bon prestre apporta à Claire deux jours après; et ainsi la mère changea d'opinion, croyant du depuis fermement que c'est le valet de chambre du père, qui sortit du logis un peu après le départ d'Oreste, qui a fait le coup. Hoc dictum nulli (i), et n'y a que Marchand, Oreste, son frère et sa sœur qui le sçachent.

Oreste ayant donc l'esprit satisfait par la vengeance, et ayânt fait faire les prépa-

(i) Cela ne fut dit à personne.

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ratif s de son voyage, il consigna à son ami Marchand tous ses manuscrits et ses livres plus curieux, feignit de se réconcilier avec sa mère et Claire, leur demandant pardon; puis, allant prendre congé de tous ses amis, il ar resta avec L'Huillier un voyage de Constantinople pour le printemps de Tannée 1632; où le bon Gassendi doit aussi venir. Enfin, il finit ses adieux par Isabelle, avec laquelle il fut un jour tout entier enfermé chez L'Huillier; là il luy donna une promesse passée par devant notaires de trois cents livres de rente sa vie durant, en cas qu'il mourust en son voyage; et elle de son costé luy promit solennellement de jamais ne se marier sans son consentement, et que, quand il seroit de retour, elle iroit demeurer avec luy en quelle condition qu'il

voudroit, ce qu'elle luy a depuis confirmé par diverses lettres. Les larmes qui furent espandues abondamment de part et d'autre en cette séparation, furent rassérénées par la dernière jouissance des anciennes faveurs, qui ne passèrent point néantmoins pour cette dernière fois les premières limites; de sorte que les amours d'Oreste pourront passer un jour pour les plus extraordinaires et les plus extravagans qui ayent jamais esté représentez chez les poètes : Oreste et Isabelle ayant l'espace d'un an entier bruslé d'une flamme esgalement ardente; ayant souffert toutes les persécutions dont la jalousie et l'envie a accoustumé de traverser l'amour; ayant eu toutes les plus belles commoditez qui se sçauroient souhaiter, et s'estant donné des

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privautez que les femmes et les maris font difficulté de se permettre, ils se séparèrent alors enfin tous deux entiers, avec leur première virginité.

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