‹ Les Confessions de l'abbesse de Chelles, fille du RégentChapitre 3 sur 5 · ABB. DE CHELLES · texte numérisé non relu

ABB. DE CHELLES

de mes i3ieuses compagnes, cette pilié et cette douleur qui sont comme un premier adieu. Oui, je le sens. Seigneur, à l'impatience croissante de mes désirs, à la complète humiliation de cette chair jadis rebelle, c'en est fait, vous avez vaincu. La brebis si longtemps égarée est revenue vers vous, et ne vous échappera plus. La voilà gisante à terre, domptée par votre regard sévère et doux, liée des mille liens de votre grâce, et attendant le divin pasteur qui doit la charger sur ses épaules, et la porter à l'éternel bercail. Je sens se réaliser en moi une à une les divines paroles. Je me sens transformée selon les évangéliques images, et tour à tour biche altérée de la soif des béatitudes, colombe atteinte par le trait du chasseur, j'aspire aux purs ruisseaux du ciel ou au repos qu'on goûte en votre sein. La vie terrestre ne m'apparait plus que vague et terne, et couverte d'ombres que perce lentement la céleste lumière qui approche. Je suis à celte heure de recueillement suprême, où prenant congé de tous souvenirs e t de tous regrets profanes , l'espri t s' élève vers la vérité, et à demi dégagé de son enveloppe grossière, tend vers vous, poussé par un irrésistible attrait.

« Peut-être, Seigneur, avez -vous compati à mes prières, et peut-être le jour approchet-il où vous jugerez comble ce vase de la pénitence que je remplis nuit et jour de mes larmes. Alors, je m'approcherai humblement de vous, Seigneur, et, comme Madeleine, je le répandrai aux pieds de votre miséricorde. Et peut-être cette offrande, si impure encore, ne vous sera-t-elle pas désagréable et n'en détournerez-vous pas complètement votre tête. Laissez-moi donc, Seigneur, employer à vous appeler et à pleurer vers vous les derniers temps de mon exil. Laissez-moi m'avancer de plus en plus, dans l'ombre, jusqu'à ce soleil encore lointain devant lequel tout pâlit ici-bas. Que je me traîne à toute heure vers la Jérusalem mystique que vous m'avez laissé entrevoir comme but de mon pèlerinage. Continuez, Seigneur, àme brûler de ce feu profond qui me dévore et me purifie. Que je sente le soir votre souffle passer sur moi, et que je m'enivre de votre haleine.

« Et quand, aux heures de repos ou de trouble, je mesure de l'œil la route parcourue , et compte, pour m'encourager, les pierres qui m'ont fait trébucher ou tomber, daignez bénir. Seigneur, celte œuvre d'hu-

milité, où, par une grâce qui n'est qu'en vous, l'âme contrite trouve en son indignité même, une source d'espérance.

« Aucune pensée humaine, Seigneur, je le jure, n'a présidé à ce projet longtemps mûri, d'écrire ma vie. C'est là une confidence, Seigneur, qui n'est qu'entre ma bouche et votre oreille, et qui ne doit pas dépasser les quatre murs de ma cellule. C'est à vous. Seigneur, et à vous seul, que j'offre ces suprêmes aveux, pleins d'une douce amertume. Et si je dépouille ainsi de tout voile les pensées et les actions de ma vie, c'est pour les faire marcher devant vous , et par ce dernier sacrifice de toute pudeur et de tout orgueil , me livrer à vous tout entière . C'est pour vous 'que je veux recueillir, une à une, ces pâles fleurs du passé. C'est votre route que je veux semer de leur triste parfum. C'est pour le Créateur, enfin, que je veux immoler jusqu'aux derniers restes de l'ancienne créature.

« Ce n'est qu'après avoir consulté les directeurs de ma conscience, et encouragée par de saints exemples. Seigneur, que j'ai osé me regarder ainsi dans la nudité du péché, et prendre ce crayon, inflexiblement véridique, des redditions. Saint Augustin, Seigneur, qui

vit aujourd'hui éternellement dans votre béatitude, n'a pas craint de livrer à la curiosité des hommes le récit de ses faiblesses, et ce récit, en montrant de quel abime le pécheur peut remonter jusqu'à vous, a fait plus de conversions que n'en feront jamais ces prédicateurs du siècle, qui aiment mieux dominer qu'atteindre, et qui, par orgueil plus que par modestie, no daigneraient pas s'abaisser à se prendre pour exemple des miracles de votre grâce.

« Je ferai donc comme Augustin, Seigneur, j'écrirai et je mouillerai de larmes ce récit ingénu d'un trop long voyage à travers ces erreurs et ces voluptés d'un monde où je fuyais lâchement votre poursuite. Après ma mort, cette véridique et salutaire histoire, laissée en témoignage à quelqu'un de mes pères spirituels, appuiera ses avis de l'autorité de l'exemple, et évitera peut-être à d'autres les égarements qui m'avaient perdue. Et ma mémoire, plus féconde que ma vie, continuera de travailler après moi, pour mon salut, en aidant à celui des autres.

« Comment ferais-je d'ailleurs, Seigneur, si je ne multipliais les occasions de pénitence, pour combler l'abîme 'qui m'a séparée de

vous et pour achever cette œuvre, à laquelle j'ai voué trop tard ma vie, de ma rédemption et de celle de ma famille ? Comment parviendrai-je à vous plaire; si je laisse s'éteindre un seul moment la lampe d'adoration ? Et comment oserai -je, ô Dieu, qui êtes mon juge, paraître devant vous, si, durant cette courte halte de la vie, je ne me prépare sans cesse à ■répondre à vos terribles questions ?

« Laissez-moi donc. Seigneur, dès aujourd'hui, ouvrière tardive, me courber sur ma vie, et de cette moisson, mêlée de tant d'ivraie, lier ma gerbe pour l'éternité. Laissezmoi goûter jusqu'au bout l'âpre douceur que l'âme qui vous connaît trouve à s'accuser devant vous, à se maudire, et, s'il se pouvait, à se calomnier. J'ai tout dit, Seigneur, et plus d'une fois, de ce que je vais écrire, aux saints prêtres qui vous représentent, et qui ont reçu de vous le don de lier et de délier, et qui nous aguerrissent, par l'épreuve de la confession, aux angoisses du suprême jugement. Mais, Seigneur, est-ce la vérité complète que celle qu'on ne dit pas à vous-même? Et, par une involontaire jalousie, l'âme la plus sincère. Seigneur, ne vous réserve -t-elle pas, au détriment de votre serviteur, le plus

par de ses larmes, et comme la fleur de son repentir. »

Nous avons tenu à conserver ce morceau, qui montre au lecteur l'état de contrition parfaite où se trouvait, quand elle écrivit cette mystique dédicace, l'âme exaltée de la princesse. A ce premier moment, il est certain qu'il n'entra aucun alliage dans ce besoin d'eflusion qui tourmentait la tendre pénitente. Elle prit de bonne foi ce parti de sincérité complète et d'entière humilité. Mais, si l'esprit est fort, la chair est faible. Aucun de nos lecteurs n'en voudra à l'abbesse d3 n'avoir pas exécuté avec trop de rigueur ce plan étroit d'intime mortification. Aucun ne se plaindra si, à travers la sévérité janséniste du récit, s'épanouit parfois comme un demi-sourire, et si, à certains détails, il est permis de s'apercevoir que la femme n'est pas complètement morte dans la rehgieuse. Ces charmantes défaillances sont de celles qui ne sauraient manquer d'excuse, et il n'est pas défendu d'ailleurs absolument d'intéresser en édifiant. Qu'on nous sache donc quelque gré d'avoir respecté pieusement , comme tout le reste, ces pointes d'humanité

rebelle, dépassant rinflexible niveau, et qui, dans leur charme imprévu, désarment les ciseaux. Comme la princesse l'a dit de saint Augustin, après l'avoir éprouvé sans doute elle-même, ce n'est pas d'ailleurs aux convertis à prendre du premier coup les rigidités des vertus immaculées, et à décourager complètement le pécheur par des perfections trop hâtives, auxquelles il ne serait que trop disposé à ne pas croire. Si donc parfois la contrition parfaite semble dégénérer en attrition, si une imperceptible coquetterie se fait jour jusque dans la manière dont on arrange son repentir, si quelque grain de malice pétille çà et là comme par mégarde, n'oublions pas que l'ennui n'est pas de rigueur, même à confesse, et que l'esprit, même chez une pénitente, n'est qu'un péché vénieL

Ce qu'il y a de plus embarrassant dans une confession, c'est de commencer et de finir. L'ordre chronologique est l'unique moyen d'échapper à l'embarras de certains aveux, même lorsqu'ils n'ont que la conscience pour témoin. Je vais donc commencer par le commencement, afin de ne rien avoir de commun avec les auteurs.

Je suis née le 13 août 1698, née sous une fâcheuse étoile, triste fleur d'un hymen déjà flétri. Quand je naquis, mon père et ma mère ne s'aimaient déjà plus. Je crois aux influences et aux prédestinations, et il m'a semblé plus d'une fois, enfant conçue dans les larmes et mise au jour dans l'abandon, porter la peine du dépit maternel. Je fus toujours déhcafe.

et d'une sensibilité si susceptible et si mobile, que le même accident m'affectait à la fois en sens contraires, et que, de bonne heure, mon visage fut, comme ma vie, perpétuellement partagé entre la tristesse et la joie, le rire et les larmes, — un soleil brillant sous la pluie. Je passe rapidement sur ces premières années, à peu près exclusivement absorbées par le développement physique, et où l'âme semble uniquement occupée à s'accoutumer à sa prison. Je ne dirai rien des gouvernantes, qui ne m'ont rien appris. C'est tout le bien que j'en peux dire. Dames de cour avant tout, et trop occupées du soin de leur plaisir ou de leur crédit, pour prendre sur elles de m'enseigner autre chose que dormir, quand j'étais petite, et quand je fus plus grande, saluer. Voilà en quoi consiste la première éducation des princesses. Et je n'en saurais guère davantage encore aujourd'hui, sans quelques bribes ramassées çà et là dans les livres furtivement ouverts, entre deux fêtes, et sans les longues conversations avec M. l'abbé Mongault, que mon frère, esprit lent et mou, satisfaisait peu encore, et qui prenait ses revanches avec cette enfant de bonne volonté qui se posait parfois devant lui, l'œil ouvert,

l'oreille tendue, et s'épanouissait déjà aux subtilités théologiques.

Lorsque je fus en âge d'aller au couvent, M. le duc d'Orléans, mon père, nous fit conduire au monastère de Chelles, mademoiselle de Valois et moi. Quelque séjour parmi ces saintes filles, dans cette école de Dieu, n'était point inutile à qui sortait de cette école du siècle, si dangereuse, pour y rentrer bientôt.

Mais avant de laisser retomber sur mon enfance la froide grille et les lourds verrous, je veux parler un instant, mais non point trop, car c'est matière difficile, de cette famille où je suis née, où j'appris de si bonne heure, à certains spectacles, le dégoût du monde, et d'où, victime volontaire, je suis sortie pour accomplir dans le cloître cette expiation à laquelle je me sentis vouée, et songer au salut de tous les miens qui ne songeaient qu'à leur plaisir et à leur perte.

Lorsque je quittai le Palais-Royal, dans les j)remiers mois de l'an 1709, pour aller à Chelles, ma famille se composait de Madame, duchesse douairière d'Orléans ; de mon père, Monsieur, duc d'Orléans -, de ma mère, de mon frère, le duc de Chartres, alors âgé de six ans; de notre sœur aînée, Marie-Louise-Éhsa-

iDetli, âgée de près de quatorze ans, et de ma sœur cadette, âgée d'un peu moins de neuf ans, mademoiselle de Valois.

Je voudrais avoir, pour faire le portrait de mafrancheetexcellentegrand'mère, Madame, un peu de ces couleurs énergiques dont elle barbouillait, dans ses lettres, des figures qui semblent encore grotesques et que l'éloignement rendra singulièrement vraies. Mais je me reprocherais d'user de sa liberté et de sa sévérité de pinceau pour la peindre ellemême, quoiqu'elle ne s'en fût point fâchée, n'ayant jamais caché la vérité à personne, pas même à elle. Pour moi, je ne saurais m'approcher d'elle, même en imagination, qu'avec le respect qu'elle savait si bien inspirer. Mieux qu'aucun de ma famille, je l'ai connue, parce que seule je l'ai aimée et qu'il fallait l'aimer pour n'être point rebutée par les rudesses de l'enveloppe. Cette enveloppe, presque virile, cachait une âme forte et saine, comme ces châtaignes hérissées et savoureuses de son pays du Palatinat, auxquelles elle se comparait parfois en riant. Elle était foncièrement bonne et serviable, quand on voulait lui en laisser le temps ; car elle se livrait peu et ne se déridait qu'à bon escient, le

sentiment de sa naissance et de son rang, qu'elle n'avait jamais souffert qu'on oublie, lui faisant une loi de la dignité, et la situation si fausse où elle s'était trouvée durant son mariage, et encore plus a^Drès son veuvage, lui ayant fait de la réserve un besoin. Mais ces premières approches, peu encourageantes, franchies, quelle surprise et quel bonheur de trouver retranchés, derrière son inflexible étiquette, un cœur généreux, une bonté solide qui ne semblaient se tant défendre que pour se mieux donner ensuite! Et quel dévouement profond , quelle clairvoyante sollicitude! quel mxâle courage! Parfois j'entends encore , quand on ne me soupçonne point si proche, quelques-uns de ces frivoles censeurs de la cour, qui n'ont le respect des princes que lorsqu'ils sont vivants, s'égayer aux dépens de ses travers. Elle en avait sans doute. Pour moi, je ne me souviens que de ses vertus, et lui sais un double gré, nonseulement de les avoir eues, mais de les avoir su cacher; de sorte que ceux qu'elle aima seuls les purent connaître, et qu'ainsi c'est entre quelques-uns, pieux et fidèles, et sans mélange de profanes, que brûle et se conserve l'honneur modeste de sa mémoire.

Pauvre et chère Madame ! Peu de gens ont osé dépasser l'impression de son cérémonieux abord et s'aventurer à l'étudier et à la connaître. Aussi, parmi ceux qui se souviennent encore d'elle, la plupart ne songent qu'à sa malicieuse laideur et à sa bonhomie sournoise, à sa taille épaisse, à son teint commun, à sa voix hommasse, à ses grandes mains, à sa grande perruque et à son grand habit ; on. se la figure, amazone massive, traversant les futaies au galop de son cheval et s'oubliant parfois à jurer après les chiens, en secouant son fouet. On la voit, les lunettes sur le nez, fredonnant ses chers psaumes, toujours entourée de chiens, de perroquets et de rheingraves, écrivant à sa chère madame de Harling de longues lettres pleines d'un sel bourgeois, ou rêvant à cette soupe à la bière et à ces choucroutes auxquelles elle avait, comme elle le disait souvent, « affriandé sa gueule allemande. » Mais moi, chère et bonne grand'mère , je vous vois telle que vous fûtes : d'une laideur ennoblie par l'esprit, d'une rudesse qui ne faisait que mieux goûter votre bonté. Je vous vois penchant sur moi votre tête honnête et loyale, et couvrant mon front de baisers et de larmes. Je vous

vois, vous redressant fièrement, l'œil brillant, le cœur palpitant, lorsque l'on contait quelques-uns de ces traits qui réveillaient en vous le sentiment de l'héroïsme héréditaire. Je vous vois telle que vous fûtes, chère grand'mère, et telle que vous êtes allée vers Dieu recevoir le prix d'une vie de bon sens, de patience et de charité.

Mon père était bon, lui aussi, et d'un abord aussi facile, d'un accueil aussi séduisant que l'abord et l'accueil de Madame l'étaient peu. Il était brave et il était éloquent. A ces qualités d'Henri IV, que, sur le trône, il eût pris volontiers pour modèle, il ajoutait les défauts du bon roi, en les exagérant. Il en avait quelques-uns de moins peut-être. Il aimait franchement les gens de lettres et les artistes, et les payait moins en compliments. Il était tolérant, à la fois par caractère et par système. Il prenait un malin plaisir à lasser ses ennemis et chantait volontiers les chansons qu'on faisait contre lui. Jamais on n'a pu le décider à prendre au sérieux les provocations de madame la duchesse du Maine qui, comme l'abeille de sa devise, s'acharnait à le couvrir de piqûres, sans pouvoir lui faire perdre son sourire et son sang-froid. Il a fait grâce de

lui-même à l'auteur des infâmes Phillppiqucs, et il a pensionné Voltaire qui s'était fait, à ses dépens, une sorte d'élégante popularité. Il prisait la franchise en toutes choses, et ne s'offensait pas qu'on lui résiste. A tous ces titres, il aimait le peuple et il en était aimé, malgré ses fautes et lesmalheurs du temps. Il en a été plus regretté que Louis XIV. Toujours grave et affable en public, il ne se délivrait qu'en ces particuliers, qu'il aimait, des contraintes de l'étiquette; et alors, libre de s'oublier sans se compromettre, il donnait le signal de l'insouciance et des gais propos, et dans cette société mêlée, où l'on n'entrait que par Tesprit, il regagnait à force d'esprit la supériorité perdue à force de licence. Il était d'une curiosité insatiable et d'une facilité universelle ; bon chimiste avec Homberg et plus amusant que lui, astronome à la façon de Fontenelle, peintre avec Coypel, graveur avec Audran, poëte avec La Fare, musicien comme Campra, et jouant de la flûte comme Descoteaux.

Ce n'est pas à une fille, à qui il a donné tant de marques de sa bonté, d'indiquer les ombres qui pourraient ternir ce beau tableau. Sans rien perdre de mon respect pour sa mémoire,

et sans sortir des limites de cette sincérité qu'il encourageait en moi jusqu'à l'excès, il m'est permis de dire et de regretter que, comme prince, il lui ait manqué la ferme lé ; comme artiste, l'amour de la nature; et comme père, le sentiment de la pudeur.

M. le duc d'Orléans, sous ce rapport, n'a jamais commis que des fautes involontaires. Mais quand je songe à la vie et à la mort de ma malheureuse sœur, la duchesse de Berry, je ne puis m'empêcher de regretter, comme Madame , que par trop d'indulgence et de familiarité, mon père ait encouragé sans le savoir et, sans le vouloir, favorisé les explosions d'un caractère et d'un tempérament si inflammables. Il a été, par l'influence de l'exemple, de moitié dans la tentation et de moitié dans la faute : à père prodigue, fille prodigue. Tout entier à ses plaisirs, dont il avait fait une opposition et une vengeance, M. le duc d'Orléans, qui dépensait en vices l'activité que l'antipathie du roi, prévenu contre lui, ne lui permettait pas d'employer à de grandes actions, et qui, comme M. le prince de Conti, se déshonorait de dépit de ne pouvoir s'illustrer, ne prenait pas assez garde qu'autour de lui on pouvait le voir,

l'entendre et l'imiter. Madame la duchesse de Berry devait être la victime de cette imprudence et le châtiment de cet oubli. Quand mon père s'aperçut du mal, quand il vit briller dans les yeux de sa fille préférée, et bientôt consumer son cœur et dévorer sa vie ce feu inextinguible qui s'était allumé à l'étincelle du mauvais exemple, il était trop tard! Incendie des passions, une étincelle suffît pour t'allumer et un océan de larmes ne suffirait point à t'éteindre! Et si l'indulgence de mon père pour ma sœur, dans la première partie de sa vie, s'exphque par des causes naturelles et presque légitimes, le bonheur de l'avoir sauvée, l'orgueil de l'avoir conquise sur la mort qui, sous les yeux de la médecine impuissante, menaçait son enfance ; son indulgence aveugle, à l'heure des premiers débordements, ne s'explique que trop par la conscience et le regret d'en être l'involontaire mais non moins coupable fauteur.

Comment ma pauvre sœur se fût-elle arrêtée sur cette pente où l'abandonnait par découragement et par crainte de trop justes reproches le père imprudent qui l'y avait laissée monter ? Et comment eût-elle vu ces abîmes devant lesquels, saisi d'horreur de son im-

puissance, il avait le vertige comme elle, et comme elle fermait les yeux ? C'est ainsi que, par une sorte de fatalité, ma sœur, entraînée par l'ardeur de sa jeunesse impatiente, fut encore comme aiguillonnée par cette indulgence désespérée. Elle dut croire permis tout ce qu'on ne l'empêchait pas de faire, et elle mit une sorte d'ostentation à abuser de cette liberté qu'on ne lui laissait que parce qu'on la lui avait laissé prendre.

Mais pourquoi m'égarer à ces souvenirs amers? Pourquoi m'exciter à des regrets superflus ? Vous le savez. Seigneur, vous qui lisez à livre ouvert dans ce cœur de l'homme qui est souvent un mystère pour lui ; vous savez que nulle haine et nulle ambition ne se mêlent à ces regrets qui ne sont pas des reproches. Vous le savez, Seigneur, si je suis sincère envers les autres comme je veux l'être envers moi-même, c'est par devoir; si je ne cache rien, c'est par respect de la vérité, et si je m'afflige si profondément, c'est par pénitence. Les fautes des miens, Seigneur, me rappellent cruellement les miennes, et, dans le spectacle de ce fardeau expiatoire qui augmente sans cesse, je puise une sorte de douloureuse émulation. J'ai besoin de me

pencher longtemps sur le passé pour en mieux sonder l'odieuse noirceur. J'ai besoin de compter et de recompter ma dette, pour lui proportionner mon repentir. C'est vous, Seigneur, qui avez voulu que, de la conscience de notre faiblesse même, sortît le courage nécessaire pour lutter. C'est vous, Seigneur, qui avez voulu que les plus profondes amertumes fussent les plus salutaires, et que l'âme ne triomphe avec l'aide de la grâce qu'au milieu . du désespoir.

Voilà pourquoi. Seigneur, je m'appesantis sur ces malheurs et sur ces fautes de ma famille, éternel aiguillon de la prière paresseuse ou de l'orgueil révolté. Quand je songe à tout ce qui me sépare de vous, je hâte le pas sur le chemin qui mène à votre miséricorde.

M. le duc d'Orléans ne commit pas vis-à-vis de nous la faute d'insouciance et de faiblesse qui commençait déjà à perdre Mademoiselle. Il nous éloigna de bonne heure de ses yeux et de la contagion. Madame la duchesse d'Orléans n'y trouva point à redire, car déjà elle murmurait contre la tâche importune de notre éducation, et se prenait à dire qu'il serait bien à désirer que ses filles se fissent

religieuses. On nous fit donc prendre le chemin du couvent, et mon père respira plus à l'aise, et ma mère se flatta de l'espoir que nous prendrions goût à la vie monastique.

Je ne dirai pas grand'chose de madame la duchesse d'Orléans qui, avec toutes les qualités nécessaires pour briller, demeura obscure, et qui, avec tout ce qu'il faut pour plaire, demeura sans amis. Madame la duchesse d'Orléans était assez belle pour que tout le monde commençât de l'aimer, mais personne ne put aller jusqu'au bout. Elle décourageait, par ses caprices, aussi rapidement qu'elle attirait par ses dehors. Elle avait épousé mon père sans amour, quoiqu'il ne lui déplùtpoint. Mais, de bonne heure, elle s'évita toute fatigue, même celle d'un sentiment. Pour mon père, il ne donna que sa main, son cœur était alors à madame la duchesse de Bourbon, aussi active que sa sœur était indolente, et encore plus spirituelle, car madame la duchesse d'Orléans n'avait que l'esprit qui ne coûte aucun effort, et madame la duchesse de Bourbon avait tout l'esprit qu'on peut avoir, lorsqu'on veut en avoir beaucoup, et que l'amour-propre aiguise le trait que la malice va lancer. Mariés par ordre, et traînés

l'un vers l'autre par la raison d'Etat, les deux époux, fort jeunes d'ailleurs, ne tardèrent pas à s'isoler , l'un, dans l'oisiveté qui lui était chère, l'autre, dans le plaisir, qui lui semblait une légitime revanche d'un mariage auquel on ne l'avait décidé qu'en le menaçant de l'exil, et dont la trop vive Madame, emportée par l'excès du dépit de son impuissance à l'empêcher, avait puni la nouvelle par un soufflet. Dès les premiers temps de cette union de bienséance, dont les incompatibilités s'émoussèrent bientôt dans un commerce plein d'indulgence mutuelle, et où l'in différence a produit, chose rare, cette paix qu'un réciproque amour ne donne pas toujours, madame la duchesse d'Orléans arrangea sa vie à sa guise, laissant mon père en faire autant, sans autre condition que de n'être ni humiliée ni dérangée. Ces deux mots peignent à merveille l'idéal un peu vulgaire que Madame, ma mère, s'était fait du bonheur ici-bas. L'orgueil et l'oisiveté remplirent, en effet, son existence. Elle n'eut d'autre passion que la vanité, et encore même n'était-elle point vaine d'elle, mais, chose bizarre, de ce sang royal dont l'éclat lui paraissait triompher de tout autre, même souillé d'illégiti-

niité. Ce n'est point trop dire que de taxer cette illusion d'aveugle , car elle lui eùtsacrifié jusqu'à son repos. Madame la duchesse d'Orléans, incapable d'héroïsme dans l'intérêt de sou mari ou de ses enfants, n'eût essayé de se dévouer que pour ses frères. Cette injuste et étroite préférence fut la source de toutes ces regrettables querelles qui ont empoisonné le bonheur domestique de notre maison. Car, si mon père en riait, déjà Mademoiselle s'en indignait, et l'on devine quels chocs éclatants et quels froissements terribles dut produire cette contradiction de l'orgueil de la mère et de celui de la fille, également intolérants pour des motifs opposés. Ces orages furent les seuls de la vie de madame la duchesse d'Orléans, qui la passait presque entièrement couchée ou assise, en robe sans corps, entourée de perroquets, se mettant du rouge, faisant des nœuds ou jouant au lansquenet avec la duchesse Sforce, sa favorite, sa confidente, sa commensale et sa compagne aux petits festins de chambre ou aux neuvai* nés de Montmartre. Ma mère ne voulut jamais s'occuper de l'éducation de ses enfants, trouvant que c'était assez de peine à prendre que de lesmettre au monde. Du jour de notre nais-

saiice, elle sè trouva quitte envers nous. Le reste fut affaire aux gouvernantes et à ce couventd'où peut-être nous ne reviendrionspoint. Ma mère se trompait en cela comme en d'autres choses, car le monastère de Chelles n'était point alors de ceux où l'on peut oublier le monde. Comme la plupart des couvents du temps, c'était un lieu d'asile pour de nobles cadettes pauvres que la vocation n'avait point toutes conduites à Dieu, et qui n'arrivaient que vieilles à l'abnégation monastique. La plupart, en dépit de l'abbesse, en général hautaine et austère, et qui se consolait par les joies de la domination du sacrifice de toutes les autres, cherchaient à prolonger le plus possible la demi-liberté du noviciat, et allongeaient leur route vers le renoncement final de toutes les traverses promises. La musique prêtait à leurs prières ses langoureuses variations, et les guirlandes de fleurs y donnaient à l'autel même comme un air d'indulgence et de fête. Les promenades dans les jardins, les petits billets d'une cellule à l'autre, les jeux encore enfantins et les amitiés déjà passionnées, tenaient une grande place dans la vie et le cœur de ces pieuses et mondaines filles, et celle du Dieu jaloux, d'abord

étroite, ne s'y agrandissait que peu à peu du sacrifice successif de toutes ces distractions.

Quant à l'extérieur, une grande et massive abbaye allongeant au soleil des préaux ses lourdes ombres, et environnant d'épaisses murailles un échiquier verdoyant de jardins, de vergers et d'étangs, dominés par de sombres charmilles et des tilleuls séculaires : voilà Chelles, que j'ai tant embelli depuis, et dont je me suis plu à dérider, par tous les artifices de l'art, la trop rude physionomie. C'est moi qui ai donné les dessins des bâtiments neufs qui ont complété et harmonisé l'ancien plan. C'est moi qui ai élevé dans les airs, vers vous. Seigneur, comme un hymne de pierre, cet élégant clocher à colonnettes. C'est moi qui ai rajeuni la chapelle, revivifié les parterres négligés, ouvert aux rayons du soleil la voûte obscure des charmilles, divisées en vertes arcades. C'est moi qui ai réveillé la fontaine, endormie dans l'abandon, et fait jaillir de nouveau ses eaux épuisées. Et tout cela, Seigneur, je l'ai fait non en vue d'embellir mon séjour, mais d'embellir le' vôtre. C'est à vous que j'ai voulu élever l'hommage durable de ces édifices, et c'est à

vous que jo les ai consacrés. Et si quelque parcelle d'orgueil humain, comme un impur alliage, se pouvait encore mêler à ce souvenir, ne me le pardonnerez-vous point. Seigneur, en considération de l'ingratitude qui a récompensé mes efforts, et de ces calomnies qui m'ont chassée de retraite en retraite et qui m'ont forcée à venir enfin chercher ici une solitude assez austère pour en imposer à cette malignité humaine qui ne s'arrête que quand elle ne voit plus sa victime ?

Qu'est-ce donc que l'âme humaine, Seigneur, pour qu'il suffise d'un rien pour la troubler ou l'agiter, et qu'elle demeure à la merci du premier souffle qui passe, se courbant et se fermant comme une fleur malade et qui sent venir la nuit, ou se redressant et s'épanouissant soudain au moindre rayon d'espérance et de joie ?

Qu'est-ce donc que le cœur humain, ômon Dieu, pour que, sans s'épuiser, il puisse saigner éternellement d'une seule blessure ; pour que son premier désespoir le puisse resserrer et vieillir à jamais, et pour que, chaque année, chaque mois, chaque jour, il puisse encore ressusciter à ces illusions qui l'ont perdu, et laisser éclater un irrésistible reste

dévie et de puissance, pareil à ces étroits bourgeons dont, .au soleil pétillant de mai, l'enveloppe se déchire et se rompt tout d'un coup sous l'impatient bouillonnement de la sève nouvelle?

Hier, j'étais triste etamère jusqu'àla mort, Seigneur, et c'est le désespoir quia arrêté ma plume sur la page mouillée de mes larmes. Il pleuvait et le vent fouettait les vitres de ma cellule d'une averse glacée. La bise s'égarait dans les détours des corridors avec des gémissements pareils à ceux d'un chien malade, ou, s'engouffrant soudain entre deux portes, les secouait sur leurs verrous avec la rage d'une invasion infernale. La nature tout entière semblait porter le poids de votre colère, et cette atmosphère grise et terne qui l'enveloppait ressemblait à un vêtement de deuil comme cette pluie frissonnante ressemblait à un déluge de larmes.

Aujourd'hui, le ciel s'est apaisé. L'horizon serein s'illumine de ces rayons printaniers dont une éclipse momentanée semble avoir avivé l'ardeur. La nature paraît se dilater sous un paternel sourire. Les feuilles, lavées par la pluie, sont d'un vert plus frais et plus doux. Le soleil crible, comme en sejouant, de

ses flèches d'or les rideaux blancs de mon lit, et, par la fenêtre entrouverte, un oiseau étourdi vient d'entrer et frétille et gazouille sur le bord de mon bénitier, trempant par moments sa queue dans l'eau sacrée et la secouant aussitôt en gouttes étincelantes.

Et je ne sais pourquoi mon cœur bondit joyeux et chantant comme lui dans ma poitrine dilatée, et, sous l'impression vivifiante de ce beau jour dont les rayons colorent d'azur et d'or mes souvenirs et mes regrets, je trouve aujourd'hui comme un charme inconnu à ce qui me désolait hier. Je me complais àces excursionsdans le passé dont je suis revenue hier si faliguée. Cette assemblée do pâles ombres aimées, au milieu desquelles je me sentais hier triste et glacée, semble s'animer, s'égayer et se rapprocher de moi. Je suis avec les morts, et cependant je n'éprouve ni crainte ni dégoût. J'ai oublié tout ce qu'il faut pardonner, et je n'éprouve plus de répugnance à embrasser ces mornes visages. 0 vous, chères sœurs, qui m'avez précédées dans la tombe : allière et brillante Elisabeth, toi la première dans la mort comme tu fus la première dans la vie, viens : c'est m.oi qui t'appelle. Viens sur ce cœur dédaigné pour tant

d'autres qui ne le valaient pas. Viens; ils sont tous oubliés, lul-mhne, lui, qui n'a songé qu'à se faire, aux dépens de l'indigne amour qui te déchira, une scandaleuse renommée, et qui trouve encore des femmes jalouses de ton souvenir. Et les autres? et le beau La Haye? Non moins ingrat que le perfide Riom , il tremble encore en y songeant, de la peur que lui fit ton héroïque ardeur de sacrifice, et ton mépris parfois sublime des convenances du monde et du rang ; et, comme les poltrons, il rit de sa peur et la raille, et pour prix d'une riche dot, il laisse savourer à la marquise, sa femme, l'orgueilleux plaisir de vaincre tous les jours cet homme qui te résista, ou plutôt qui se déroba à toi, et cela devant ce portrait arraché à ta faiblesse, où, sous la figure d'Europe, tu portes si fièrement ta faute. Hélas! pauvre sœur, pas un d'eux ne t'a pleurée, et leur cœur n'a pas plus porté ton deuil que leur habit. Eux pour qui tu es morte! Et toi, tendre Beaujolais, que la déception d'un premier et pur amour, contrarié par la raison d'État, a jetée à dix-huit ans, chaste et encore enfantine victime, à la mort qui te convoitait, viens, viens aussi et réjouis-moi du charme de ta mélancolique innocence, tandis que je

sens tomber sur mon cœur, tes larmes, pauvre Berry ! tes dernières larmes, toutes brûlantes du tardif et inutile repentir...

Et moi aussi, j'ai été belle, et moi aussi, j'ai aimé et j'ai été aimée : je dois le croire, puisqu'on me Ta prouvé par la mort ! et il faut croire, n'est-ce pas, Seigneur? ceux qui, comme vos martyrs, ont signé leur foi de leur sang.

Oui, j'ai été belle. Un miroir, s'il m'était permis d'en regarder un sans pécher, serait aujom'd'hui ma plus cruelle pénitence. La douleur et la maladie m'ont pâlie, flétrie et blanchie avant l'heure. Je n'ai pas eu, comme tant d'autres, cette prolongation de beauté et de force qui perpétue, jusqu'à l'entière matu- ]'ité, ces vains hommages qu'attire la jeunesse. J'ai passé de la jeunesse à la vieillesse' sans transition, sans répit, sans merci. Peut-être ne me reconnaitrais-je pas moi-même dans mon miroir, pareille à ces ruines qui semblent, perpétuellement courbées sur l'eau, chercher vainement à se rappeler le passé. Et cependant, je ne mens point. J'ai été belle autrefois, je dois le dire, Seigneur, non pour m'en enorgueillir, mais pour m'en affliger, et afin que la honte de ce que je suis aujourd'hui,

comparée à l'éclat d'autrefois, me plonge plus profondément dans l'humilité.

Je me souviens d'avoir gardé copie d'une lettre que la bonne Madame écrivait à sa chère comtesse Louise. Elle se retourna au moment où, espiègle et curieuse, je m'approchais sur la pointe du pied et lisais par-dessus son épaule : « Enfin, me dit-elle en riant, j'ai un défaut à mettre au bas de votre portrait. »

Le voici, ce portrait, trop flatté, que j"ai voulu garder précieusement comme un témoignage, non des qualités du modèle, ni du talent du peintre domestique , mais comme une relique de son amour :

« Elle est fort agréable de sa personne, « grande , bonne tournure , le visage gra- « cieux, la bouche belle , les dents comme « des perles; elle danse bien ; elle a une jolie « voix, elle connaît bien la musique, chante « à livre ouvert ce quelle veut , sans faire a de grimaces; elle a une éloquence na- « turelle et le naturel fort bon ; elle aime

« tout ce qu'elle doit aimer Je la chéris

« tendrement, et il n'est pas difficile de l'ai- « mer, car elle le mérite bien. »

Et voilà, Seigneur, ce qu'il faut mettre au pied du crucifix!

Lorsque j'entrai à Chelles, je n'étais point encore telle que, le 31 mars 1718, ma grand' mère pouvait me voir à travers son indulgence. J'étais lout cela en germe et en fleur. Je n'étais qu'une enfant tour à tour rieuse et mélancolique, silencieuse et folâtre. Cette variabilité de caractère, cette mobilité d'impressions me rendaient , j'en conviens , assez difficile à gouverner. Impatiente de toute discipline , incapable de toute soumission j)rolongée, je me sentais parfois éblouie des éclairs d'une raison précoce, en proie à d'incroyables doutes d'esprit et à de sourdes révoltes de tempérament. L'obéissance me semblait une humiliation, et la foi même un vœu d'impuissance et de terreur. J'assistais sans recueillement et sans émotion aux exercices religieux, et la musique seule me faisait pardonner quelque chose aux austérités du culte. J'ai ouï dire autrefois par feu le Régent, mou père , que le père Massillon , un jour de visite à Notre-Dame du Tresnel, étonné et presque effrayé de la malice et de la précision de certainesquestions de madame du Deffant, alors presque enfant, avait longtemps réfléchi, puis enfln répondu à l'abbesse qui, d'une voix inquiète, lui dem.andait le remède

à appliquer à cette trop vive et trop embarrassante intelligence : Le catéchisme.

J'aurais eu grand besoin à Chelles de ce remède unique, en efîet. Mais je n'étais plus assez petite pour qu'on me ramenât à mon insu au catéchisme, ni assez ingénue pour y consentir. .

Le véritable remède à mon mal, Seigneur, c'est à vous et à vous seul que je le dois. Il est venu de la lassitude du mal lui-même. C'est le vide creusé de jour on jour, dans mon cœur, par votre absence même , qui m'a fait souhaiter votre présence. C'est lorsque j'ai senti combien vous manquez à l'âme qui vous ose fuir, que je vous ai désiré et me suis précipitée vers vous, refaisant à genoux cette trop longue et trop téméraire route par laquelle je m'éloignais. Votre esprit, Seigneur, souffle où il veut, et, de préférence, sur les cœurs orgueilleux et solitaires. Votre grâce a la prédilection des rebelles , et c'est ainsi que j'ai été à la fois un exemple de la vanité humaine et de votre puissance.

C'est ainsi, Seigneur, qu'à douze ans et demi , je cherchais à vous échapper par les chemins sauvages de l'indépendance et de l'isolement. J'aimais, aux jours de promenade,

à ni'égarer seule sous les ombrages , me dérobant à ces rayons du jour qui me semblaient les traits de votre grâce. Et je ne m'apercevais pas, à mon inquiétude même, que j e traînais après moi cette flèche in visible , qui i^éné trait dans mon cœur à chaque eiïbrt que je faisais pour l'éviter. En vain j'essayais alors, rompant brusquement mon pacte avec la soUtude, de vous échapper à travers le tourbillon d'une vie inconstante et fiévreusement vouée à toutes les distractions. En vain, durant mes rares retours à la cour, je me plongeais, amazone enfantine et déjà résolue, dans la poussière ondoyante des chasses et des cavalcades. En vain je demandais au bruit des fêtes et des spectacles d'étouffer la voix importune de ma conscience. C'est dans ces fêtes même, Seigneur, que, dominant les tumultes du monde, j'ai entendu votre grande voix m'appeler à vous. C'est dans une de ces chasses, où, distraite, je ne poursuivais que l'oubli de moi-même et de vous, que, poursuivie à mon tour, je me suis sentie frappée à jamais par un trait parti du céleste carquois. Et quand je revins triste et seule, ma mère ayant gardé pour quelque temps mademoiselle de Valois, à Chelles', après avoir assisté

— seaux iDiillantes cérémonies et aux ilatleurs augures, depuis si déçus, du mariage de ma sœur aînée, Mademoiselle, avec M. le duc de Berry, je ne sais quel dégoût du monde et de la vie m'avait tout d'un coup saisie, que vous seul. Seigneur, pouviez guérir.

Celte vocation irrésistible. Seigneur, ne me trouva point rebelle cette fois, mais m'a trouvée depuis plus d'une fois infidèle. Le chemin que je suis est marqué de mes chutes, et c'est à mes plus profondes et trop passagères dévotions qu'ont succédé mes plus grandes fautes. Je les dirai toutes. Seigneur, pour en laver la trace à force de larmes, et pour proportionner mon repentir à mes faiblesses, en prolongeant, en savourant tristement l'amertume de leur souvenir.

C'est à la fin de l'année 1710, quelque temps après mon retour, que je sentis les premières atteintes de cette ardeur sacrée, dont j'ai remplacé depuis le feu par tant d'autres plus profanes.

Je m'ouvris, dans la charmante surprise d'un sentiment si nouveau, à une sage et tendre amie qui recevait déjà et encourageait mes intermittentes confidences, madame de Fretteville, maîtresse des novices, et déjà

expérimentée dans cet art maternel de sonder les jeunes cœurs. Elle fut si heureuse de cet aveu, qu'elle se jeta à genoux immédiatement et bénit Dieu à haute voix, non sans larmes, de m'avoir choisie pour faire un de ces grands exemples par lesquels il édifie le monde.

Depuis ce jour, je fus douce envers mes maîtresses et mes compagnes, émerveillées d'un changement si imprévu, et loin de m& dérober, comme autrefois, à la règle, je prolongeais souvent, en prenant sur mes heures de liberté et de loisir, la sainte douceur des offices. Que de fois, seule dans la chapelle, ou croyant l'être , alors que le crépuscule, abaissant ses ombres, me cachait les quelques religieuses prosternées çà et là, je me suis jetée à vos genoux. Seigneur, savourant les pures délices de ThumiliLé, et goûtant cet ineffable bonheur qu'il y a à s'accuser devant vous et à goûter la consolation de ce pardon que vous ne faites jamais attendre! Et que de fois , au milieu de la pompe modeste de nos offices, aux jours de fête, j'ai senti monter de mon cœur à mes yeux les larmes de l'extase, et, brûlante d'un feu délicieux, me suis -je, dans l'illusion de ma reconnaissance, crue transformée soudain en une fleur

l'abb. de chelles. 4

pareille à ces fleurs qui vous encensaient de leurs odorants calices, ou à ces lampes brillantes allumées devant votre image et comme heureuses de se consumer à vos pieds ! Comme les lis et les roses du tabernacle, je croyais sentir mon cœur épandre son parfum d'adoration et s'effeuiller devant vous, et, comme les lampes de l'autel, j'élevais vers vous la flamme qui me dévorait, attendant avec impatience que l'huile de ma vie fût consumée, et que je m'éteignisse , dans un dernier élan, pour me rallumer éternellement dans votre gloire !

Hélas! hélas! cette première ferveur dura peu. Le cœur humain n'est point capable longtemps de ces elforts d'abnégation ; l'âme semble avoir ses saisons comme la terre, et ses jours, comme les autres, se suivent et ne se ressemblent pas. Le printemps de la vocation, semé des violettes de l'humilité, brille, à travers les larmes du repentir, comme la terre après une féconde rosée. Mais l'été succède au printemps avec ses défaillances, ses dégoûts et ses mornes sécheresses. Une égoïste fatigue calcule et regrette l'imprudent épuisement des premiers sacrifices. Puis vient l'automne, liède, pâle et stérile saison, que

suit l'hiver de la faiblesse et de l'endurcissement.Vous m'avez daigné garder, Seigneur, de ces suprêmes oublis, de cette caducité inexorable et de cette stérilité définitive de l'hiver. Mais que de retards, que d'imprudences, que d'oublis! et que d'ivraie, Seigneur, à travers cette rare et tardive moisson !

La mort du roi fut le signal de cette réaction profane et mondaine qui s'opéra irrésistiblement en moi. Je ne sais trop pourquoi (fut-ce curiosité, fatigue, amour de l'inconnu et de l'imprévu?) celte nouvelle si triste et si solennelle ne m'émut point. J'avais peu vu le roi, et dans l'éclat de ces fêtes et de ces cérémonies où, pareil au soleil de sa devise, on ne pouvait le fixer. Plus tard, quand un intermède de défaites et de misère générale eut assombri sa gloire et que les vides douloureux que la mort faisait autour de lui sans relâche lui eurent appris qu'il était un homme comme les autres, je ne le vis plus guère que traversant les galeries en revenant de la chapelle ou partant pour ses derniers

voyages de Marly. Parfois aussi, les yeux baissés, je m'assis respectueuse et troublée à la table royale, qu'il présidait encore avec une pâle et silencieuse majesté. Quand il mourut, je crus qu'il s'était borné à cesser de régner. La mort n'efface point les grands rois, si longtemps les maîtres qu'ils semblent l'image vivante de la monarchie et destinés à être immortels comme elle ! Quand il est temps, une obscurité encore solennelle, une sorte d'exil volontaire et mystérieux semblent les éloigner du trône sans les arracher de la vie. On croit les voir encore, mêlés, ombres muettes et superbes, au cortège des princes qui leur ont succédé, ou siégeant, comme de graves et tristes conseillers, derrière le dais fleurdelisé des lits de justice. La mort, pour ces hommes extraordinaires, parait limitée à l'abdication et à une disparition conventionnelle. Grâce à ce robuste et crédule sentiment de la grandeur et de la puissance de Louis XIV, je ne pus le croire décédé, dans le sens vulgaire du mot, qu'après réflexion et avec effort, quand les ironiques et insolents adieux de son peuple, pressé sur le passage de ses obsèques humihées , essayèrent d'atteindre dans la

mort celui qui avait échappé toute la vie à l'affront de ces reproches, et quand l'impunité de cette dure leçon m'attesta qu'en effet le maître n'élait plus. Si cette nouvelle de la mort de Louis XIV ne provoqua dans mon cœur aucun des sentiments réservés aux pertes ordinaires, ni douleur, ni pitié, ni regret, il n'en fut pas de même de la nouvelle delajjroclamation de M. le duc d'Orléans, mon père, comme régent du royaume, aux applaudissements du Parlement, et aux cris de joie du même peuple qui avait salué si insolemment le départ de Louis pour Saint-Denis. Tout un monde assoupi de passions et d'idées, de vanités et d'espérances, se réveilla soudain dans mon âme impatiente. J'étais heureuse de savoir mon père parvenu enfin à ce pouvoir dont ses qualités le rendaient aussi digne que le rang. Je jouissais de cet acre plaisir qui nous rend si sensibles à une élévation qui peut contrarier tant de personnes. L'orgueil , un orgueil nouveau et comme fatal, fermentait sourdement en moi et m'enivrait de ses fumées. J'étais donc la fille, la fille aimée de ce prince aujourd'hui si puissant ! Il me semblait que cette différence desituation, d'hier àau30urd'hui,annu-

lait le pacte que j'avais voulu contracter avec Dieu lui-même , et que de nouveaux devoirs me libéraient des anciens. Dans la coupable impatience de ma rébellion, j'allais jusqu'à trouver juste ce qui me plaisait, et jusqu'à me féliciter de cette occasion qui me dégageait d'une promesse imprudente et téméraire , faite ou plutôt balbutiée dans un moment de découragement qui pouvait bien (j'y songe maintenant) avoir eu pour véritable cause la jalousie du mariage de ma sœur aînée, et le dépit de cette préférence qui la faisait petite-fille du roi et dont elle jouissait sans ménagement.

Oui, Seigneur, c'est avec joie que je déliai les premiers liens de mon sacrifice , et que, rendue à la liberté, j'en voulus user sans répit et comme d'un droit. Hélas ! à quel esclavage indigne dépassions, de déceptions et de regrets, je me condamnais ainsi aveuglément moi-même! Mais j'ignorais alors ce que je sais aujourd'hui. Le monde et ses plaisirs m'apparaissaient comme l'oasis dont un décevant mirage offre au pèlerin l'image d'autant plus poursuivie qu'elle est insaisissable. J'eusse été inconsolable de m'enfoncer dans l'ombre et dans l'humilité du cloître, avant

d'avoir goûté, moi aussi, ma part d'orgueil et de joie. Par un sophisme trop séduisant, je me persuadais moi-même que c'était là d'ailleurs une épreuve nécessaire , et je m'efforçais de croire que le Seigneur, qui préfère un pécheur repentant à dix justes, accueillerait un jour la victime souillée avec plus de plaisir que la victime immaculée, et trouverait plus doux l'hommage raisonné de mon expérience que le naïf élan de mon innocence.

Voilà, Seigneur, par quels chemins charmants et maudits je me dérobai à votre grâce déjà dominante. Et voilà comment la nouvelle de la mort du roi, qui, en tombant sur le monde, y agita eL y changea tant de choses , vint troubler et bouleverser de ses ondulations répercutées, comme la pierre dans l'eau, celte source pure de ma virginité où vous vous contempliez sans nuage.

J'avais alors dix-sept ans. Seigneur. La solitude et la piété semblaient avoir attiédi et apaisé en moi cette ardeur héréditaire d'un sang orgueilleux , qu'on voyait, au moindre défi, bouillonner et enflammer les joues de ma sœur. A partir de ce jour, moi-même je me sentis soumise à cette sorte de fatalité mystérieuse; moi-même je me sentis tour à

tour languissante ou exaltée, selon que ce flux et reflux impérieux de la source de vie soulevait mon. cœur palpitant et gonflait mes veines d'une sorte de lave, ou que, se retirant doucement et se concentrant à son foyer dans les profondeurs de l'être, cette flamme liquide me laissait pâle, étourdie, brisée, et trouvant encore à cet anéantissement soudain je ne sais quelles étranges délices.

Je ne pus résister à tant de surprises et de secousses. La nouveauté imprévue de ma vie me saisit et m'enivra, comme un air trop frais respiré par une poitrine malade. L'abbesse, ne comprenant rien à ce mal irrésistible et subit , auquel je ne comprenais rien moimême et devant lequel les médecins se conteutaient de hausser les épaules en murmurant je ne sais quels mots latins, s'empressa d'écrire à Madame la duchesse d'Orléans, qui voulut bien se souvenir qu'elle avait une fille à Chelles. La crainte de me perdre la décida à aifronter le plaisir de me voir, et, sa sensibilité triomphant de son égoïsme, elle m'appela auprès d'elle.

Seulement, pour m'éviter, pour lui éviter peut-être, les inconvénients d'un trop brusque retour au monde, et nous ménager les tran-

sitions nécessaires dans tout changement de vie ou d'état, c'est au couvent, encore au couvent, qu'eut lieu notre premier rendez^ vous, et c'est par la porte de l'âbbaye de Montmartre que je rentrai dans Paris et au Palais-Royal, où j'allais souvent le jour, et d'où le voisinage bruyant des bals de l'Opéra et la liberté que monsieur mon père reprenait dès six heures du soir me chassaient jusqu'au lendemain.

Du reste, on ne négligea rien pour me rendre capable de briller dans ce monde où l'on se résignait à me laisser entrer. En peu de temps, j'exécutai à ravir les pas les plus difficiles, et je pus figurer dignement dans les ballets mythologiques où la cour daignait se donner en spectacle à la ville. J'avais pour la musique le goût traditionnel de ma famille. Je fis infidélité aux motets de Chelles, et me lançai, sous la direction du célèbre Cauchereau, dans les fioritures de l'école italienne, alors triomphante. J'appris, avec les sonates de Corelli, dans toutes ses délicatesses et tous ses raffinements, l'art de retenir mon haleine pendant de longues pauses, de filer la note et d'égrener la roulade. Et mes progrès dans cette fatigante et séduisante métliode

furent tels, que bientôt je pus briguer les applaudissements , sans crainte de ne les devoir qu'à mon rang. C'est ainsi que peu à peu, enivrée par de trop faciles progrès et de trop complaisants succès, je me livrai tout entière à cet attrait fascinateur de la science profane, cette démoniaque soeur de l'orgueil. La soif d'une curiosité insatiable s'était emparée de moi et me portait, avec une préférence obstinée, vers les objets d'étude ou d'expérience les plus incompatibles avec la réserve du sexe et les convenances de l'âge. C'est ainsi que je voulus, comme mon père, pénétrer dans les ténébreuses arcanes de la chimie et même de l'alchimie. J'interrogeai d'un œil avide ces livres dangereux que je tenais d'une main tremblante , comme si quelque explosion soudaine, illuminant leurs pages, pouvait, à un certain moment, foudroyer et punir la témérité de mon indiscrétion. Je voulus connaître , non dans un but pieux et charitable, le secret des propriétés des plantes et des métaux; mais je ne m'arrêtai point à celles qui ont des vertus salutaires, et j'osai descendre dans cet enfer végétal où les fleurs réprouvées dressent leur tête impure et brillante, et où rampe et se

tord dans l'ombre, comme un tapis de serpents, la famille stérile et maudite des racines vénéneuses. Je descendis sans remords, presque sans crainte, dans ces profondeurs défendues d'où l'on ne voit plus le ciel, et si je gagnai à ces excursions hors du domaine tranquille de la bienheureuse ignorance et de l'honnête simplicité, quelques connaissances inutiles, j'y perdis bien des illusions nécessaires, j'y perdis surtout l'humilité du cœur et cette innocence de l'esprit à laquelle les femmes ont dû la pudeur, c'est-à-dire le sublime privilège de rougir de ce qui est mal.

C'est ainsi que, me tournant à tout ce qui fait l'orgueil et la force d'un autre sexe, j'en vins à mépriser cette modestie qui fait le charme du mien; et, usurpant les apparences de la force virile que je n'avais pas, je renonçai à cette heureuse naïveté où Dieu a mis le secret de la puissance même et du bonheur de la femme.

Et comme si la fatalité qui s'était emparée de moi avait eu ses moments d'ironie, et que ma faute eût dû porter sa leçon avec elle, tour à tour en proie aux curiosités les plus diverses et les plus disparates, j'en vins à occuper tour à tour mon esprit et mes doigts des œuvres

les plus contradictoires. J'appris avec passion à monter à cheval, et à faire des nœuds et des parfilages. Je m'amusai, de la même main qui, le scalpel de l'anatomiste à la main, osait violer les mystères de la nature , à façonner et ciseler au tour. Je maniai tour à tour l'aiguille dentelière et l'épée du maître d'escrime.

Prise d'une sorte de vertige, comme une autre Maupin, je me complaisais à ces imprudentes et bizarres métamorphoses, où je ne poursuivais que le plaisir douloureux d'échapper à moi-même et aux inquiétudes de ma conscience. Je me flattais de me dérober à l'infirmité de la nature humaine, et d'offrir à la postérité l'exemple d'une femme assez hardie pour avoir soulevé tous les voiles et reculé cet implacable horizon au delà duquel la science ne trouve que mystères. Je voulais tout savoir, je voulais tout sentir, ne m'arrêtant pas même à la borne du permis et poussant mon expérience jusqu'aux limites du possible. Mais mon esprit et mes sens ne pouvaient longtemps soutenir une telle épreuve, et c'est par la honte de bien des chutes que je devais expier la témérité de mon défi. Bientôt se fit en moi l'inexorable réaction, et

j'appris à mes dépens qu'il ne se faut point fier, en ces téméraires audaces, à l'impunité des débuts. A ma fièvre de curiosité succéda un dégoût morose, et à ma fièvre d'activité succéda une langueur sans espérance. Et alors commencèrent de m'assaillir ces fantômes décevants, ces désirs étranges qui tourbillonnent autour des imaginations fatiguées et les enveloppent d'un réseau de tentations. Ma raison succomba à ces assauts acharnés, et je me sentis descendant, avec la rapidité aveugle du vertige, la pente de cet abirae de déchéance où rampent comme des monstres les caprices sans nom et les dépravations sans but.

L'abus de la danse et de la musique, et la précoce satiété des applaudissements me conduisirent, comme l'excès d'une liqueur forte, à l'oubli de toute réserve et à l'impatience de tout frein. J'en vins à maudire les convenances d'un rang qui ne me permettait pas de monter hardiment sur le théâtre et de me livrer, dans le délire de l'enthousiasme et du succès, non plus à un cercle d'admirateurs respectueux, mais au public lui-même, à la foule triviale et brutale qui paye, de quelques pièces de monnaie, la possession

imaginaire et lointaine, et pourtant cynique, de ces idoles qui sont ses esclaves. Je regrettai de ne pouvoir goûter à ces délices inconnues du triomphe populaire. J'enviai ces brillantes malheureuses qui payent si cher le même goût, et que dévore, comme la caresse d'un tyran brutal, le feu de cet amour à mille têtes. Bientôt j'éprouvai que ce n'est pas impunément que l'âme humaine joue avec ces émotions dramatiques, dont la fiction prolongée amène les troubles et les fatigues de la réalité. Je devins peu à peu l'esclave de ces langueurs que je croyais simuler et dominer ; enfin, bientôt, par une sorte d'indomptable attrait, je fus poussée, de l'expression des passions, à me hasarder jusqu'à l'expérience de ces passions elles-mêmes.

Dans l'impatience de ma curiosité, je subis sans rougir la loi d'un rang qui m'obligeait à faire les premiers pas, et je me mis à chercher moi-même l'objet nécessaire de cette passion exubérante qui me tourmentait; j'abaissai la fierté de mon cœur jusqu'à poursuivre moi-même le maître qui y devait régner. Et je m'indignai de ce reste de dignité, survivant à la ruine de toutes mes réserves, qui m'imposait une certaine mesure et de

certaines précautions, et ne me permettait pas de me désaltérer à la source commune et souillée des voluptés de ce monde. Je protestai, par mon audace provocatrice ou mes oublis calculés, contre cette barrière du respect universel qui me forçait de me contenir ou me gardait des conséquences de mon appel.

Quelle autorité, quelle prévoyance humaine eussent pu. Seigneur, m'arrêter sur les bords de l'abîme, m'en montrer la profondeur et au besoin, m'arracher au vertige? Ma grand' mère. Madame, se bornait à m'observer et ne me surveillait pas encore, ne voulant pas compromettre son autorité dans une contradiction qui pouvait devenir une lutte dont les débordements de madame de Berry ne faisaient que trop prévoir l'inutilité. D'ailleurs, pressentant en elle de rudes conseils ou de sincères reproches, je l'évitais soigneusement, en fille émancipée, que les conseils irritent, qui s'indigne des reproches, et qui mépriserait même le pardon. Mon père, tout entier aux affaires ou aux plaisirs, ne voyait rien ou feignait de ne rien voir, de cet œil déjà malade qu'obscurcissait la double fatigue de ses jours et de ses nuits. Ma mère, qui se dé-

robait aux devoirs de la famille, était encore plus empressée de s'en épargner les soucis. Ma sœur aînée en était arrivée, d'impunité en impunité, à braver, dans ses scandaleux oublis, jusqu'aux protestations de la pudeur publique. Mademoiselle de Valois buvait du rossoglio comme madame de Montespan , fumait dans une pipe de Suisse, et passait son temps à jouer au biribi, à se mettre du rouge ou à écrire au duc de Richelieu. Mon jeune frère lui-même, sérieux et laborieux, en qui semblaient jusque-là s'être réfugiées, par un contraste humiliant, la sagesse et la pudeur dont nous avions destitué notre sexe, avait fini par céder au torrent et secoué avec le premier duvet de l'adolescent la fleur importune de son innocence. Il échappait aux remontrances de son précepteur désolé, abandonnait la chapelle pour le bal de l'Opéra, et, roué novice, s'oubliait auprès des danseuses.

Dans la famille royale, parmi les princes et les ministres, c'était im assaut de dévergondage, une émulation de scandale. Déjà s'étalaient et régnaient dans toute leur force insolente ces principes cyniques que l'on doit tout ce qu'on peut, que le plaisir absout la

faute, que l'or achète» et rachète tout. Les premiers mirages du , système de Law avaient ébloui et aveuglé les consciences. L'avènement de quelques parvenus enrichis avait détruit les rangs, et n'avait laissé subsister qu'un seul privilège supérieur à tous les droits, celui de jouir. Dans cette société criminelle où l'amour était devenu ridicule, où le mariage était décrié par ceuxlà même qui osaient y croire, où on ne craignait plus Dieu, où l'on bravait à la fois la morale et la police, le mauvais exemple semblait en raison directe du rang, et c'est autour du trône sur lequel un roi enfant offrait l'image perdue de l'innocence, qu'on multipliait l'outrage aux lois de la famille et aux décences du rang. Personne de pur dans cette Gomorrhe pour lajguelle tremblait Madame, chaque fois qu'il tonnait.

A côté de quelques rares fautes qui osaient se cacher, et qui, affectant au moins cette pudeur qu'elles n'avaient pas , rendaient hommage à la vertu par ses apparences , s'étalaient, éclataient comme un défi les liaisons les plus effrontément coupables. M. le prince de Conti rendait la cour et la ville témoins de ses démêlés conjugaux et

introduisait lui-même, jusque dans son alcôve, la malignité publique; madame la JDuchesse la mère vivait avec le marquis de Lassay et se montrait avec lui aux bains de la Samaritaine; madame la Duchesse la jeune s'affichait avec du Chayla; M. le Duc se vengeait en étalant madame de Nesle et madame de Prie; mademoiselle de Charolais disputait à ma sœur le cœur de ce duc de Richelieu après lequel couraient toutes les femmes. Les fêtes de Sceaux avaient parfois éclairé solennellement, d'une lumière imprévue, la nullité du mari et les imprudences de la femme. Madame la duchesse de Vendôme avait épousé son écuyer, et M. le comte de Toulouse commençait à s'enfoncer avec la belle madame de Gondrin dans le mystère d'une passion trop ambitieuse pour n'être point indiscrète. Les portraits malins, les couplets scandaleux étaient l'unique punition de ces débordements, l'unique vengeance de la pudeur publique humiliée, l'unique pluie de feu, facilement éteinte par quelques lettres de cachet, de cette Sodome impunie, et c'est à peine si quelques justes obscurs, conservant dans leur modeste logis, la foi et la vertu des ancêtres, protestaient par de rares

exemples d'amour conjugal, de dignité laborieuse, de fidélité aux vieilles mœurs contre le scandale des mœurs nouvelles. On rencontrait encore, dans les églises dédaignées , quelques-uns de ces modestes protestants qui se bornaient à prier pour les maîtres indignes ou pour les amis infidèles. On rencontrait encore dans les allées du Cours ou les jardins du Luxembourg, fuyant la foule et la lumière, quelques-uns de ces couples, simples et fidèles, portant naïvement la majesté de cinquante ans d'amour et de probité. Mais ces exemples isolés auxquels la France coupable dut la grâce de Dieu, il fallait aller les chercher, les poursuivre presque dans l'humilité silencieuse de leurs prières, de leurs aumônes, ou de leur vie au chevet des pauvres et des malades, aux pieds du père de la Tour ou de l'abbé d'Asfeld.

Mais comment eût-elle surpris le mystère de ces vertus et de ces mérites de la bourgeoisie et du peuple, cette aristocratie aveugle qui, l'œil fixé sur le trône, n'en avait jamais détourné ses regards pour apercevoir la nation elle-même? De là vientqu'aux yeux de Dieu seul qui voit tout, il put y avoir alors

des justes et des coupables, des bons et des méchants. Mais, du point de vue dont la cour formait le sommet, nul n'eût pu apercevoir que ce que j'y aperçus moi-même, c'est-àdire l'universelle corruption, une immense et permanente orgie dont les bals de l'Opéra et, bientôt, le camp des agioteurs de la place Vendôme, formaient le double temple. Le soir, les maisons de jeu, que les plus nobles familles ne dédaignaient pas de protéger de leur blason flétri, recevaient dans l'ombre, pour leur donner un nouveau et dernier plaisir, les convives avides d'émotions homicides.

On n'entendait raconter partout que des traits scandaleux ou criminels. Les personnages les plus graves jouaient avec Tinfamie. Pour la première fois on vit une société qu'on ne pouvait calomnier, et la médisance fut de l'histoire.

Et parmi ceux qui donnèrent alors le funeste exemple de l'oubli de leur dignité, de la corruption des mœurs et de l'abaissement des caractères, je dois à la vérité de compter avec regret ceux qui avaient le plus de raison de donner l'exemple contraire. Je ne m'appesantirai point sur ces noms qui ont fait

rougir la religion. Mais que penser, grand Dieu! d'un troupeau qui eut pour pasteurs un Dubois, un Tencin, un Beauvilliers , un Vauréal, un Tressan, un Sesmaisons, un Laffiteau? Ce qu'il faut penser d'une société où les courtisanes les plus effrontées portaient des noms tels que ceux de Sabran , de Polignac, de Nesle, de Parabère ; ce qu'il faut penser d'un monde, où les agioteurs étaient des d'Estrées, des Guiche et des La Force, et où l'on rouait en Grève des comtes de Horn=

Je ne tardai point à tomber dans cette morne atonie qui succède aux vains efforts que l'âme fait pour soulever le poids de ses sollicitudes. Ma santé s'altéra. Mes couleurs disparurent et, sur l'avis de M. Chirac, on m'envoya à Saint-Cloud , afin d'y respirer l'air des champs, et d'y fortifier mes nerfs par l'exercice. Madame, lasse des bruits de Paris, voulut bien se charger du soin de surveiller l'exécution de ces prescriptions. Le printemps de 1716 approchait, et déjà, sur le gazon encore flétri, perçaient les fleurs nouvelles.

La veille même de mon départ j'assistais avec madame la duchesse d'Orléans , ma mère, et mademoiselle de Valois à une représentation à'Alys.

Gauchereau, ce soir-là, fut vraiment in-

spire, et sa voix trouva des accents imprévus: une émotion véritable remplaça par hasard le vain plaisir des spectateurs. Et à un certain moment, je me sentis si vivement atteinte au cœur par celte tendre musique, qui s'associait irrésistiblement aux douleurs secrètes de mon âme, que je pâlis soudain, et me renversai sur mes coussins en donnant le signal de l'applaudissement. Ma mère rougit et, s'écriant que j'étais indisposée; donna aussitôt le signal du départ. Je prétextai, aux questions qui me furent faites, avec une sollicitude qui n'en déguisait pas assez la curiosité, l'effet soudain des lumières et de la chaleur, et, suivie de madame la duchesse d'Orléans ennuyée et de Madame inquiète, je m'avançai péniblement vers la grande salle réservée, remplie de gardes, d'où, par un couloir assez étroit, on pouvait rentrer dans les appartements du Palais-Royal. Au moment où je franchissais le seuil, je m'embarrassai, je ne sais comment, dans les plis de ma robe à l'Andrienne et je me fusse laissée choir sur le parquet, si un page qui me précédait, un flambeau à la main, ne m'avait rapidement offert l'appui de son bras. Je remerciai d'une inclination de tête ce secours

respectueux , et je continuai de m'avancer, soutenue cette fois, de peur de nouvelle malencontre, par mademoiselle Clonard, ma première femme de chambre.

Quand, remise aux mains de mes femmes, bientôt congédiées, je fus libre et seule et enveloppée dans mes vêtements de nuit, je ne pus m'empéclier,en repassant les incidents imperceptibles en apparence de cette soirée, de ressentir celte inquiétude vague et rêveuse mêlée de tristesse et d'espérance, qui suit les heures décisives. C'est alors que de figure en figure, de souvenir en souvenir, j'en vins à me remémorer ce page prévenant qui m'avait soutenue, et à analyser et approfondir l'impression, d'abord inoffensive, qu'il avait faite sur moi. Et dès ce moment, comme dans ces féeries où, sur un coup de baguette du Génie, les décorations brillantes de lascène s'effacent et disparaissent pour laisser l'attention du public s'arrêter et se fixer au personnage choisi qui doit l'occuper tout entière, je vis s'évanouir dans ma mémoire les mobiles tableaux qui me représentaient tout ce qui avait précédé et tout ce qui avait suivi mon évanouissement, pour demeurer en présence de ce page bienvenu, dont l'heureux empresse-

ment m'avait évité une chute. Et alors chaque détail de sa démarche, de sa figure, de son vêtement, m'apparut distinctement et comme accentué par une ligne d'une saisissante clarté. Je le revis tel qu'il était : une tête pâle avec de grands yeux noirs, une bouche fine et comme déjà refermée sur de précoces secrets de cœur, marchant devant moi avec cette dignité mélancolique qui donne à la jeunesse de l'homme je ne sais quel charme sympathique et attirant. Ce jeune homme n'avait-il donc plus une mère, une sœur? Avait-il déjà souffert? Et de quelle douleur? Quelle épreuve prématurée avait fait refluer à son cœur le sang de ses joues, et flétri le sourire de ses vingt ans? Quelque peine d'amour, sans doute, quelque inclination contrariée. Et je ne sais pourquoi, à cette pansée si simple, je me sentis agitée d'un frémissement douloureux. Le sang reflua à mes tempes, et y gonfla mes veines de son orgueil indigné. Et que pouvait me faire tout cela , à moi , la fille du duc d'Orléans, régent du royaume? En quoi les amourettes d'un jeune page pouvaient-elles me toucher? Et je chassai cette pensée importune, comme on congédie un fâcheux.

Mais je ne sais pourquoi, toujours chassée, cette pensée opiniâtre revenait toujours. Ce qui arrive en pareil cas m'arriva à moi-même. Pour se débarrasser d'un solliciteur qui a forcé vos portes, on prend son placet et on promet sa protection; je donnai donc audience à cette sollicitude obstinée qui m'agitait, et je me promis d'éclaircir, dès le lendemain, un doute attentatoire à ma dignité et à mon repos.

Je parvins à goûter un peu de calme, et je commençais à me croire à jamais débarrassée de cet aiguillon d'indigne curiosité, quand une circonstance fort naturelle, et cependant importante, en renouvela la piqûre et agrandit la plaie. Lorsque je montai en carrosse pour aller, avec Madame, à Saint-Gloud, le page qui abaissa le marchepied devant moi et qui, aussitôt remis en selle, se mit à galoper en avant, laissant sa place à côté de la portière àl'écuyer de service, était le même page pâle, aux yeux noirs, qui, à son insu, occupait depuis la veille ou plutôt absorbait ma pensée. Je ne sais pourquoi le cœur me battit plus fort, et pourquoi, sans prononcer un mot, je m'adossai au coin de la voiture, fermant les yeux et goûtant, avec une sorte d'âpre plaisir, la surprise mêlée d'inquiétude

que me causait cette seconde apparition.

Le lendemain je savais, par mademoiselle Clonard, à quoi m'en tenir sur mon page, et ma curiosité, indifférente en apparence, était pleinement satisfaite.

Il était d'une bonne maison d'Anjou, famille nombreuse, fière et pauvre, un nom sans tache et les bontés du roi pour toute fortune. On voit cela d'ici. Il s'appelait le chevalier de Saint-Maixent ; son frère aîné était aux Mousquetaires, une de ses sœurs aux Carmélites , l'autre mariée à un bon gentilhomme de campagne. Il était entré aux pages sur la recommandation du brave M. d'Ibagnet, le gouverneur du Palais-Royal, si fidèle à mon père et à la vérité. Madame d'Ibagnet, première femme de chambre de ma mère , qui l'avait recueilli orphelin et l'avait élevé, en sa qualité de parent, en faisait le plus grand éloge. Elle le disait brave comme une épée,et pur comme une jeune fille. Elle avait obtenu, en raison de son âge et de la délicatesse de sa santé, qu'il ne fût point soumis dés le début au régime ordinaire, ne couchât point dans la chambre des pages, et gardât encore sa petite chambre bleue et son petit lit aux rideaux blancs, pareil à un lit de

novice. Il était aimé de ses camarades qui n'osaient plus le railler, depuis que ce page, au féminin visage et aux doigts délicats, avait montré à l'un d'eux, à ses dépens, qu'il faut, pour bien manier une épée, plus de courage que de vigueur. Il était le favori du vieux gouverneur des pages, M. Jacques de la Poire, dont ses camarades, par leurs espiègleries, faisaient si souvent se hérisser la perruque ; et le précepteur de l'écurie, M.Guy de Novisant, le regardait comme son meilleur élève, capable d'arriver cà tout, même à la Sorbonne, et le meilleur à choisir pour toute commission délicate, excepté pour servir aux petits soupers du Palais-Royal.

De la curiosité je passai, sur ces renseignements, à un sympathique intérêt. Je plaignis cette rare pureté de cœur, arrivée sans atteinte à la virilité, des dangers auxquels elle était exposée, au milieu de cette cour de roués. Je regrettai pour lui que le cloître ou l'Eglise n'eût point attiré cet honnête et pieux adolescent qui leur eût fait tant d'honneur; et, d'un autre côté, je me félicitai, pour la vertu et la pudeur si outragées de mon temps, de cette protestation et de cet exemple d'une jeunesse irréprochable, bien plus éclatant et

bien plus efiB.cace au milieu de la corruption même. L'aimais-je déjà? Je ne sais ; mais ce que je sais, c'est que le sentiment naissant qu'il m'inspirait n'avait rien des hontes et des douleurs qui sont, dans le cœur même qui s'y livre, la punition d'un oubli coupable. Et d'abord, si ce secret d'un amour, même pur, est dangereux quand onle partage, n'est-il pas inoffensif quand on le garde? Que dis-je, inoffensif? je devrais dire bienfaisant, vivifiant, sauveur, si j'en juge par moi-même, qui éprouvai à la fois, de ce sentiment nouveau, un rafraîchissement du sang, une pacification de l'esprit, que mon médecin et mon confesseur , Dieu le lui pardonne ! étaient également impuissants à me procurer. Madame s'émerveilla et se réjouit de cette amélioration simultanée de mon humeur et de ma santé. Je la laissai dire, non sans sourire, et je laissai faire hommage au soleil des champs et à leur air pur, de cette cure subite dont je vous remerciais intérieurement, amour, soleil du cœur aux vivifiantes joies, et vous, air choisi, air salutaire qu'on noiiime l'idéal, et qu'on respire par la pensée aux campagnes du ciel !

Je profitai de cette amélioration et de la

liberté qu'elle rendait à Madame et à ses chères correspondances, pour me livrer, sans témoin et sans trêve, à cette vivifiante influence des champs qu'on ne goûte jamais mieux que dans la solitude. Je m'enfonçais, un livre à la main, dans la fraîcheur des sombres allées , je franchissais les haies et m'engageais , au delà du domaine royal , jusque dans les prairies, et là, assise sous un hêtre, au bord d'un ruisseau, je savourais de longues heures de rêverie. J'interrogeais les paysans qui passaient, je donnais un baiser aux jolis enfants hâlés qui me contemplaient curieusement; j'arrêtais les vaches mugissantes et je glissais sous leurs longues dents du pain bis que j'avais payé, avec de l'or, dans quelque chaumière isolée : et je me redressais, et je me fortifiais à vue d'œil, au libre contact de la maternelle nature. Madame me grondait parfois de la longueur de ces promenades champêtres ; mais mon front rasséréné et mes joues empourprées sous une légère couche de hâle, mes yeux redevenus brillants, toute cette subite et. éloquente métamorphose, plaidaient victorieusement ma cause et celle de ce grand médecin, bien supérieur à M. Chirac, qu'on nomme le grand air.

Il fallut cependant s'arracher à cette vie contemplative et condescendre, à mon tour, à cette faiblesse de Madame pour la chasse, dont elle appuyait le désir sur la nécessité de faire aussi un peu d'exercice, et de remettre en haleine les chiens et les équipages. Je dus me prêter complaisamment àla première offre qu'elle me fit de reprendre l'habit d'amazone, et d'activer, par une action plus vive et plus soutenue,lemouvementdemaconvalescence.

Le lundi 16 mars 17 IG, nous devions courre dans la forêt de Marly .Dès l'aube, les piqueurs étaient à leur poste, la trompe à la lèvre et le fouet en sautoir bondissant sur l'épaule. Les valets de meute contenaient avec peine leurs chiens déjà écumants.Les écuyers et les pages étaient en selle, et M. de Rezé avait pris en tête du cortège la place que la goutte forçait le vieux marquis d'Effiat à laisser vacante.

Lâchasse fut superbe, et je faillis me reprendre tout de bon à ces goûts bruyants et militanfs qui avaient marqué d'une sorte d'originalité mon début dans le monde. Je montais un petit cheval barbe plein de souplesse et de feu, et Madame, à qui les deux cents chasses auxquelles elle avait assisté dans sa vie avaient fait de ce mâle exercice une ha-

bitude achetée au prix de mainte chute, avait peine à me suivre.

L'air pur qui me fouettait le visage m'excitait sourdement, et je sentais ma poitrine se dilater d'une sorte d'impatience. J'aurais voulu avoir des ailes comme l'oiseau, ou du moins monter un de ces coursiers fantastiques dont parlent les légendes, qui dévorent l'espace et ne laissent pas même sur le velours de l'herbe la trace de leurs pieds. Les sons bruyants du cor dont l'écho des vallées répercutait les moelleuses fanfares, achevaient de porter jusqu'au délire cet enthousiasme d'activité. Je me sentais poussée en avant par une force irrésistible qui m'ôtait en même temps la vue du danger, et le sangfroid nécessaire pour l'éviter. Ma monture semblait participer à mes pensées et s'exciter elle-même. Le galop succéda bientôt, rapide, forcené, à son trot ailé. Un brusque soubresaut fit tomber mon voile qui s'envola au vent et alla accrocher à un buisson d'aubépine sa banderole imprévue. Ma plume en passant sous une feuillée, qui zébra ma joue de mainte égratignure, fut froissée et tordue. Je le répète, je n'avais pas conscience du danger de cette course à fond de

train à travers les piqûres des haies et les soufflets des branchages. Mon cheval sautait prestement les fossés, et immobile, comme rivée à ma selle , je retombais sur mon aplomb avec cette merveilleuse facilité que donne à la fois l'expérience ou l'inexpérience, lorsqu'on a su dompter la peur ou qu'une surexcitation extraordinaire vous empêche de la sentir. Si le pied de mon cheval eût rencontré une racine un peu forte, se tordant à terre, ou un tronc dissimulé par la mousse et le lichen, nous roulions tous deux à dix pas et je pouvais me fracasser la tête dans ma chute. Mais je n'étais pas inquiète , puisque la clairvoyance que donne le sentiment de la conservation s'était éteinte en moi et que je m'abandonnais malgré moi à cette sécurité aveugle que donne, comme toutes les autres, Tivresse de l'action.

Bientôt je m'aperçus cependant que je m'étais fort éloignée du groupe principal des chasseurs. Je n'entendais plus, même en m'arrôlant, silencieuse, le trot saccadé du lourd cheval de Madame. Les aboiements des chiens, les cris des piqueurs, les sons du cor ne m'arrivaient plus que par intervalles confus et indistincts comme le sourd roulement

d'un orage lointain. Je ne mïnquiétai pas de cette solitude plus que du reste. Madame, habituée à mes fantaisies d'isolement, devait être fort rassurée, et Tardeur impérieuse de la chasse devait empêcher M. de Rezé de s'apercevoir de mon absence. Je me trouvais en ce moment près d'un petit étang hérissé de joncs, aux bords jonchés de cressons et de prêles, et où, derrière une haie de glaïeuls, les nénufars blancs et jaunes balançaient à fleur d'eau au moindre souflle du vent, leurs corolles tremblantes qui semblent se fuir et se poursuivre sans cesse. Peut-être le débouché allait-il se faire de ce côté, le cerf n'hésitant jamais, éperdu de terreur et brûlé da soif, à se jeter à l'eau, afin de mourir au moins aux sources familières et de s'y désaltérer une dernière fois.

Cependant j'étais descendue de cheval, sous une clairière qui borde le lac de son pavillon verdoyant. J'avais attaché à une branche la bride de mon cheval qui haletait bruyamment, et, la tête basse, rafraîchissait, en les plongeant dans l'herbe humide, ses naseaux fumants. Je m'assis sur un petit tertre tapissé de joubarbes et de giroflées parmi lesquelles le myosotis dressait son petit œil bleu et où

se cachaient, trahies par leur parfum, quelques violettes rustiques. Puis, le front dans ma main, je goûtais ce bien-être délicieux qui succède aux agitations de l'âme ou aux fatigues du corps, et je respirais à pleins poumons ce parfum vivifiant que les paysans ont si pittoresquement nommé le goût des prés.

Il y avait une heure à peine que je jouissais des délices réparatrices de cette halle. Je redressais ma tête où la brise qui agitait les roseaux avait séché la sueur poujdreuse de ma course et l'essuyait doucement, lorsqu'un bruit sourd et croissant me fit dresser l'oreille et fixer la petite plaine parsemée d'arbres et de futaies par où on arrivait au lac, du côté opposé à celui où j'étais.

Bientôt j'entendis plus distincts, et comme se rapprochant rapidement, les cris, les aboiements et le galop des chevaux. Une fanfare stridente ne me laissa plus de doute sur ce qui allait se passer; je connaissais la triste signification de ce dernier encouragement jeté aux hommes et aux chiens, de cet air superbe et cruel qui mêle, aux derniers efforts du cerf éreinté et souvent déjà blessé, son ironique défi, brusquement terminé par les premières notes de l'air de victoire. Le

cerf allait mourir. C'était la mort du cerf que les piqueurs penchés sur leurs selles, sonnaient à fond de trompe , en courant éperdus sur ses traces. Je ne tardai pas à voir la pauvre bête, serrée de près, déboucher de toute la vitesse du désespoir dans l'avenue. Un suprême effort lui avait laissé quelque avance, et, ralentissant un peu sa course, comme pour reprendre haleine ou se consulter une dernière fois, il s'arrêta enfin sur le bord du lac, hésitant à y plonger ses membres en sueur, et invinciblement attiré cependant par cette eau pure et fraîche qui, la veille encore, le soir, au clair de lune, lui avait offert son bain de délices. Hésitant, éperdu, il dressât vers le ciel sa tête suppliante et appelait en vain, d'un sourd gémissement, un secours d'en haut contre la haine acharnée des hommes. J'étais debout sur Tautre rive, muette de surprise et de pitié, et regrettant de ne pouvoir moi-même arriver à temps pour le prendre sous ma protection. J'allais essayer peut-être de le sauver, au risque d'être foulée dans le tourbillon qui s'avançait par l'irrésistible élan des chevaux. Il m'avait semblé voir des larmes sortir de ses grands yeux désolés, dans une sorte d'adieu à la forêt nourricière

l'abb. de chelljîs. 7

et au paysage natal. Soudain, le bruit des chevaux et des chiens, animés par l'éperon, par le cor, par la fatigue même et l'implacable espoir de la proie prochaine, redoubla, de plus en plus rapproché, de plus en plus menaçant. Le cerf s'était jeté à l'eau et déchirait de son andouiller la rauque palissade des roseaux et le verdoyant réseau des vallisnéries.

Il était déjà au milieu du lac, nageant pesamment et luttant contre l'épuisement de ses forces. Bientôt un chien plus hardi que les autres, et précédant la meute acharnée, se jeta sur la pauvre bête et se suspendit à sa gorge. L'eau se rougit ; la noble bête s'étaiL arrêtée, et, baissant brusquement la tête, elle avait rejeté au loin, hurlant et déchiré, son imprudent adversaire ; mais, pour un chien hors de combat, vingt chiens accouraient, excités par le fouet, la fanfare et la faim, et impatients de leur part de combat et de proie. Chacun d'eux cherchait de l'œil la place d'une morsure et se jetait sur cette place, s'y suspendant de son croc et ajoutant le poids de son corps et l'insulte de sa souillure à la fatigue et à la douleur du cerf aux abois.

C'est ainsi qu'il parvint à arriver jusqu'au bord, se débarrassant parfois, d'un

brusque soubresaut, du plus acharné des assiégeants, et le culbutant en arrière, mais toujours en^dronné, pressé, étouffé, ahuri par ce cercle de gueules béantes, aux langues enflammées et aux féroces regards. Enfin, décidé à tenter son suprême effort de délivrance ou à vendre du moins chèrement sa vie, le cerf, que les chiens resserraient sans cesse, et menacé par les chasseurs dont la double ligne, arrivant au galop des chevaux, allait l'envelopper et sonnait déjà l'hallali meurtrier et triomphal, se jeta brusquement de mon côté. Alors seulement je vis le danger; mais il était trop tard. Je pâlis, et néanmoins j'eus la force de tirer mon frél^ couteau de chasse, démonstration risible en toute autre circonstance. En me reconnaissant et m'apercevant . si près du groupe, où une pauvre bête acculée, défendant sa vie, pouvait venger sa mort par la mienne, M. de Rezé poussa un juron que j'entendis, et enfonça l'éperon dans le flanc de son cheval. Au moment où il me rejoignait criant : « Courage, mademoiselle, ne bougez point! » le cerf, auquel une atteinte plus profonde que les autres venait d'arracher un véritable rugissement, se rejeta brusquement de mon côté. Mon cheval effrayé se cabra, et rompant

la bride qui l'attachait à un arbre voisin, se déroba éperdu dans la campagne avec un hennissement aigu. Tout le reste de cette scène est demeuré -vague et troublé dans mon souvenir. Le sang avait reflué à mon cœur, de là à mes yeux, et je ne vois plus rien qu'à travers un nuage. Au moment où j'allais être frappée de celte corne aveugle de la bête en délire, un petit page, prompt comme l'éclair, avait sauté à bas de son cheval, et s'avançant entre le cerf et moi, avait reçu de côté le coup d'andouiller qui m'était destiné, tandis qu'il enfonçait bravement son couteau dans la gorge de l'animal, qui s'était affaissé sourdement. Puis ,#il était tombé aux pieds de la victime, victime lui-même, l'œil mourant, les cheveux souillés de poussière et de sueur, et portant la main à son flanc d'où le sang coulait avec abondance. Je m'évanouis. Quand je repris connaissance, Madame était auprès de moi et m'avait appuyé la tête sur ses genoux, et, redevenantfemme etmère, pleurait sur le danger auquel je m'étais exposée. Un groupe de chasseurs et de valets entourait le blessé dont un chirurgien sondait la plaie en secouant la tête. Bientôt M. de Saint-Maixent, car c'était lui à qui je devais

la vie, rouvrit les yeux. On eût dit qu'il cherchait à se reconnaître, lui aussi, et à se rappeler ; il faisait de vains efforts pour cela, car son œil palpitait et roulait dans l'orbite agrandi, sans expression et comme sans regard. Une fièvre ardente l'envahissait déjà. De sa gorge desséchée sortit un long soupir suivi d'un : J'ai soif! qui me fit tressaillir. Je me levai. Un valet tirait de sa trousse un petit gobelet de corne, et dans mon impatience de soulager un mal dont j'étais cause, je le saisis et m'élançai vers la source, où je remplis le gobelet, que je vins incliner moi-même sur les lèvres brûlantes du blessé. Il me reconnut, car un nuage de pourpre monta à ses joues pâlies. Une larme sembla briller au coin de ses yeux, et il poussa comme un cri inarticulé. Du linge? cria le médecin qui, plus satisfait, à ce qu'il me sembla, de l'examen de la blessure, voulait la bander. On fouilla la trousse de chasse : la boîte à hnge était vide. Sans trop savoir ce que je faisais, j'offris mon mouchoir, et sans attendre que le médecin le prît, je le pliai et l'appliquai moi-même sur la plaie, qui le rougit de sang. Un page déchira sa chemise pour épaissir l'appareil. La nuit tombait. Une voiture de bagages qu'on

était allé quérir au rendez-vous de chasse arriva lourdement. On y posa le blessé avec précaution sur un lit de paille; le chirurgien s'assit auprès de lui et l'on donna le signal da déprt . Les chiens, sans attendre qu'on sonnât la curée, s'étaient rués sur les entrailles du cerf, qui s'échappaient de la blessure béante, ouverte par le couteau de mon sauveur, et se disputaient les restes de ce sauvage festin . Deux outrois decesfarouches convives, lassés ou repus, s'étaient accroupis à l'écart, flairant le gazon détrempé de sang, ou se caressant le museau de leur langue démesurée. M. de Rezé coupa le pied du cerf et l'offrit à Madame, sans grande cérémonie. On abrégeait les détails. Chacun avait hâte de rentrer et de conter ses émotions ou de s'en reposer. Nous retournâmes donc au château de Saint-Cloud, un valet conduisant en laisse mon cheval, encore tout effarouché. Madame était montée en voiture et n'avait pas voulu que je la quittasse. Je ne parlais guère, tout entière à mes pensées, et notre cortège, se conformantà nos impressions , nous suivait lentement , sans fanfare et sans bruit, comme au retour d'une victoire qUe le deuil menace d'assombrir et dont le héros est blessé*

L'aventure fît grand bruit à la cour et à la ville. Chacun s'extasia sur le sang-froid et la bravoure du jeune Saint-Maixent. On trouva même à louer, à côté du sien, le courage dont j'avais fait preuve, en tirant, sans m'émouvoir, mon petit couteau de chasse, et en faisant face au danger ; tant il est vrai qu'en ce monde , c'est au rang plutôt qu'à l'action qu'on proportionne l'éloge. M. le Régent voulut aller voir lui-même le jeune héros et le complimenter. Il revint enchanté de sa visite, et résolu de donner d'éclatantes marques de sa reconnaissance à ce jeune homme qui portait dignement sa gloire et son mal, ne se vantant point de l'une et ne se plaignant pas de l'autre. Les courtisans ne tardèrent

pas à se moquer d'un héros qui était modeste et faisait si mal ses affaires. Dans son délire, le jeune malade avait prononcé des noms et des mots qui avaient éveillé la curiosité et peut-êlre la jalousie de ses camarades. Le bon M. de la Poire en avait la chair de poule et en était devenu tout mystérieux. Quels noms? quels mots? Mon nom ! N'avait-il pas le droit de se rappeler celle qu'il avait sauvée? Pour les quelques mots échappés à l'exaltation de la fièvre, je n'avais pas besoin de les savoir, je les devinais assez. M. de Saint-Maixent n'avait osé me regarder qu'une fois, au moment où il allait mourir, et ce regard m'avait tout appris, avec cette éloquence que peut ajouter à un aveu muet la pensée de l'adieu.

Je ne sais s'il eût été convenable de me tenir pour offensée de ce regard qu'il avait voulu payer de sa vie. Pour moi, je ne songeai pas un seul moment à m'indigner. J'avais lu, dans mon couvent, autant de romans de chevalerie que de Vies des Saints ou des martyrs. On se passait de main en main, dans la solitude des charmilles ou dans l'ombre des corridors, toute une petite bibliothèque de contrebande, précieuse ressource contre l'en-

Diii, charmant antidote dn ces dévotions exagérées qui s'aigrissent par leur perfection même. Je me souviens d'avoir la ainsi la C tel le, et même deux ou trois de ces pamphlets galants multipliés par les presses clandestines de Hollande, et où excellait Galien de Courtilz. Tous ces délicieux volumes, que nous dévorions comme un fruit défendu, circulaient traditionnellement dans les rangs des novices, protégés contre toute confiscation par leur reliure simple et triste, et par cette croix noire imprimée sur leur couverture, et par l'ingénieuse supercherie qui avait fait insérer les pages prohibées au milieu d'un faisceau, difficile à démêler pour l'œil distrait ou voilé des maîtresses, de pages complètement orthodoxes. Elles enveloppaient et protégeaient de leurs bavardages mystiques, ces commérages autrement intéressants où la malignité luttait avec la grâce, et où semblait frémir perpétuellement le bruit des rires et des baisers.

Eh bien ! je n'étais pas encore assez expérimentée pour opposer l'ironie à toutes ces fictions enchanteresses , ni pour répondre par le dédain à ces indiscrétions équivoques où le fiel du mécontent rendait parfois si

amère la plaisanterie du conteur. Je trouvais donc assez naturel qu'un page pût aimer une princesse, et réciproquement. Il suffisait que le page fût de bonne maison, prêt à tous les liéroïsmes et à tous les sacrifices, d'un courage et d'une discrétion à toute épreuve, et rachetant, par l'éclat de ses aventures et de ses exploits, ce qui pouvait manquer à sa naissance.

Pour moi, j'étais fort disposée à n'être, en pareil cas, inhumaine que le temps rigoureusement nécessaire pour s'arrêter à chaque anse, à chaque haie de cette mer de Tendre dont je savais la carte par cœur. Je voulais faire ce qu'on appelait, du temps de mademoiselle de Scudéry, une belle défense; mais je songeais sans rougir à l'heure où il faudrait se rendre. Se rendre à quoi? Je n'étais plus aussi naïve qu'au couvent; mais si je n'étais plus assez innocente pour ne pas voir le danger, je me sentais assez honnête pour le mépriser. Dans mes prévisions les plus hardies sur les conséquences d'une défaite, je n'allais pas au delà d'un baiser; et franchement, je ne l'eusse pas refusé à ce noble jeune homme qui l'avait d'avance payé de son sang. Au dehà, je ne voyais rien qui

put m'efîrayer ou m'abaisser. Je n'étais pas assez coquette pour mesurer les chutes ou me ménager les sorties. L'amour n'était point pour moi une comédie ; je le voyais sérieux et loyal, ni caprice ni affaire, mais le noble emploi de la jeunesse et comme le devoir du cœur. Il me suffisait de savoir combien ces relations muettes, où un regard était encore le plus capital événement, étaient innocentes, pour les trouver légitimes. Je pensais qu'il suffisait de demeurer pure pour le toujours paraître, et de demeurer respectable pour être respectée; je n'avais donc pas plus songé à me ménager l'opinion qu'à me donner une conildente : et je marchais devant moi, aussi insoucieuse de partager mes sentiments que de les défendre.

En cela, j'étais peut-être imprudente. Il est des sécurités plus téméraires que toutes les audaces; mais je ne m'en apercevais point alors. Sûre de ma vertu comme je l'étais de ma fierté, j'eusse rougi également de me contraindre ou de me défendre. J'avais calculé en cela sans les entraînements du cœur, dont les natures fières doivent se méfier plus que toutes les autres, et sans ces malignités du public, auxquelles il faut éviter de donner

prise, parce que l'erreur de l'opinion peut en paraître le jugement, et qu'il semble qu'on ne puisse encourir la critique d'un certain nombre de personnes, sans l'avoir méritée.

Ce danger d'être cri tiqué, et de paraître l'être justement, est l'inconvénient principal du rang suprême , et la dignité ne défend pas plus que la flatterie de cet aiguillon subtil de la médisance populaire, qui empoisonne le pouvoir lui-même de son inévitable piqûre. La conduite des princes, qui vivent en quelque sorte publiquement et dont aucune action n'est cachée ni aucune parole vaine, est la leçon ou la vengeance des peuples. Ils doivent donc se surveiller deux fois plus que tous les autres hommes ; d'abord comme devant être certainement vus, ensuite comme devant donner l'exemple.

Bientôt j'appris, sans pouvoir attribuer un pareil bruit à des indiscrétions dont M. de Saint-Maixent n'était point capable, que l'on chuchotait dans certains lieux hostiles, chez madame la duchesse du Maine, par exemple, où toute calomnie était immédiatement promue au rang de vérité, pour peu qu'elle pût nous être désagréable; j'appris, dis-je, qu'on chuchotait toutes les plaisanteries de rigueur

sur une liaison qui ne laissait rien à envier, disait-on, à madame de Berry et à mademoiselle de Valois, mais dont le héros n'avait pas au moins débuté par être heureux. C'est uinsi qu'on flétrissait, dans sa première fleur, ce sentiment si discret et si pur dont nous avions gardé si fièrement le parfum pour nous-mêmes. Je n'eus pas de peine à reconnaître que ce sentiment, M. de Saint-Maixent ne l'avait trahi que par son sang.

Pour moi, hors les larmes secrètes que la crainte de le voir succomber avait pu me faire verser, qui se pouvait flatter d'une confidence ou s'autoriser d'une témérité ? Depuis que j'aimais, je n'étais plus téméraire, dans l'intérêt de cet amour autant que celui de ma fierté. Je n'avais fait, vis-à-vis de M. de Saint- Maixent, que ce que la reconnaissance exigeait et que ce qu'autorisaient les convenances. Le même public, qui s'indignait qu'une princesse du sang pût porter intérêt à un sim^jle gentilhomme, n'eùt-il pas murmuré plus durement encore si, pour éviter de compromettre ma réputation, j'eusse compromis mon cœur au point de n'oser demander de ses nouvelles? Que pouvait-on reprocher à ce sentiment qu'on avait deviné? Il n'était ni coupable ni

ridicule. Il n'était point coupable, puisque je n'avais rien dit ni rien entendu, à plus forte raison rien accordé ; il n'était pas ridicule, quoiqu'il eût commis la faute de ne commencer ni au bal, ni au Cours, ni au souper. Mais il pouvait le paraître à des Richelieu, à des d'Alincourt et à des Soubise, qui avaient pris le parti de rire de tout ce qui pouvait les faire rougir ; et il suffisait quïl parût ridicule à ces arbitres du goût public, pour qu'il le fût. La modestie même du seul témoignage d'intérêt donné par moi à M. de Saint-Maixent, ce mouchoir brodé à mes armes roulé sur sa blessure, faute de mieux, et dans un moment où il eût été vraiment odieux de songer aux conséquences, cette unique et si naturelle marque de pitié passa bientôt pour un témoignage d'amour, et des plus effrontés. On s'étonna de cet élan irrésistible de passion et de douleur, à un âge où il est rare d'éprouver de tels sentiments, ou facile de les dissimuler ; on me trouva immédiatement capable des folies de madame de Berry et même de pires , car elle avait conservé son orgueil, là ou je semblais le perdre. Ap-, pliquer un mouchoir, en guise d'appareil , sur la poitrine sanglante d'un jeune page

blessé, n'était-ce pas là le comble rie la perversité ?

Les époqu es les plus corrompues , j e l'ai trop souvent éprouvé à mes dépens pour n'avoir pas le droit de le dire, sont les plus farouches de convenance, et les plus raffinées de pudeur. Elles ont l'intolérance des apparences, et une sorte de culte jaloux des bienséances du vice: très-facile sur la vertu, on y est impitoyable pour les décences. Rien n'y déshonore et tout y compromet.

Voilà pourquoi, n'ayant pas même été imprudente, je fus plus maltraitée que si j'avais été coupable. L'abandon de mon mouchoir me fut compté plus sévèrement que ne l'eût été celui de mon honneur. Là où il n'y avait pas même de quoi médire, on se jugea autorisé à calomnier. Et il fallait entendre certaines bouches de vipères, qui prétendaient me défendre , murmurer : « Oh ! vous êtes sévère , un mouchoir, c'est bien peu. » Mais comme elles disaient ce peu de façon à faire supposer tout le reste !

Je ne puis parler sans amertume de cette première injustice de l'opinion, depuis suivie de tant d'autres, et de cette première atteinte à une réputation jusque-là au-dessus du

soupçon, comme j'étais moi-même au-dessus de la faute. Voici pourquoi. Blessée au vif de ces insultants commérages , je m'enhardis à les mépriser, et y réussis assez pour être en même temps tentée de les braver. Je résolus de justifier ces accusations, dont, malgré mon innocence, il ne m'était pas permis de me défendre. J'engageai dès lors, avec la malignité publique , ce duel à outrance, où j'ai appris qu'il n'est point de combat plus dangereux que celui qu'on livre du haut des supériorités du rang ; car, pour lutter, il faut descendre. J'y ai appris aussi qu'il n'est point de calomnie complètement impuissante, ni d'utile scandale; enfin, qu'il n'est point de pires ennemis que les sots.

Bien loin donc de m'humiher devant cette indigne censure d'un monde qui ne me valait pas, je lui jetai hardiment le défi de mon indifférence. Et cette indifférence ne me suffisant pas, je résolus de me venger, et de venger en même temps M. de Saint-Maixent, de cet affront fait à tous les deux, par lequel on me supposait capable d'une faiblesse et par lequel on le supposait coupable d'une indiscrétion.

La conduite de ma famille envers moi

n'était pas de nature à refroidir cette téméraire impatience.

Soit que je ne me contraignisse point assez, soit que je négligeasse trop de me défendre, je ne tardai pointa surprendre dans les yeux de mon père et dans leur ironie inquiète, dans la moue dédaigneuse de ma mère, dans le sourcil froncé de Madame, que la médisance publique était parvenue jusqu'à eux, et avait trouvé un trop facile écho dans des esprits et des cœurs que la conduite de madame de Berry et les premières étourderies de mademoiselle de Valois n"élaient pas faites, j'en conviens, pour disposer à la confiance ni à la sécurité. Mon père, malgré son indulgence systématique, craignait l'éclat, ma mère était révoltée de l'embarras, Madame se hérissait à la pensée d'une mésalliance , pire à ses yeux que tout le reste.

Mais à table, au jeu, au théâtre même, où l'allusion est si perfide et la surprise si traîtresse, je faisais, contre cette conspiration de méfiance et de mécontentement, la meilleure contenance du monde. Et cette glace fragile fondait bien vite au feu de mes saillies, et, vis-à-vis de Madame, de mes baisers; pour madame la duchesse d'Orléans, je ne Tem-

brassais guère, sur sa répugnance marquée pour cette familiarité qui effaçait son rouge. Mais mon secret, si facile à garder en public, devait aisément m'échapper dans l'intimité, surtout si mon adversaire savait profiter de certaines circonstances, complices de toute indiscrétion. Mon père, plus curieux qu'irrité de ce qu'il appelait mon roman, et fort rassuré, d'ailleurs, par ce qu^il en savait, ne put résister à la tentation de mettre mon mutisme à l'épreuve d'un interrogatoire familier. Il était excellent musicien et s'amusait encore quelquefois à accompagner mon clavecin de cette flûte, qu'il maniait si bien dans sa jeunesse, et que sa blessure d'Italie lui avait fait négliger de bonne heure, avant cette grande et impérieuse diversion du pouvoir. Un jour que je venais de m'asseoir devant l'instrument, feuilletant d'un doigt distrait un cahier de l'opéra de Persée, il arriva à pas de loup devant moi au moment où mon œil s'arrêtait sur un de ses airs les plus connus, et où, poussée par une sorte d'attraction à répéter ces vers qui peignaient des sentiments si conformes aux miens, je murmurais :

Ah ! qu'un tendre cœur est à plaindre !

— C'est cela, dit M. le duc d'Orléans, dontle tapis avait amorti les pas , et qui se révélait subitement à moi par cette approbation quelque peu railleuse. Je me retournai vers lui et je l'embrassai , je ne sais pourquoi , moins affectueusement qu'à l'ordinaire.

— Veuillez continuer, ma fille, me dit M. le Régent, si toutefois, vous vous jugez capable d'aller jusqu'au bout sans pleurer.

— Et pourquoi pleurerais-je, mon père, s'il vous plaît?

— Par le même motif peut-être qui me fait rire, ma fille... Mais je vous ai porté là un défi qui semble vous inquiéter.

J'étais sous le coup d'une surprise qui, dégénérant d'abord en contrainte, tendait irrésistiblement à l'émotion. Il y a des jours comme cela. Il suffit d'agiter le cœur pour qu'il en tombe des larmes, comme d'un arbre après la pluie. Mais je n'étais point femme à me rendre ainsi à discrétion. Je repris intrépidement mon air, et je mis dans l'attaque une sorte de reproche.

Ah ! qu'un tendre cœur est à plaindre D'être réduit à feindre !

— Bravo! interrompit M.~ le duc d'Orléans,

mademoiselle Le Rochoisnedisait pas mieux. Je repris, fort loin d'être encouragée par ce compliment:

Quel tourment ne fait point souffrir Un malheureux amoui- que l'on ne peut éteindre !

Monsieur mon père s'était placé en face de moi eirm'observait sans affectation.

Et que l'on n'ose découvrir!

Et,malg]'é moi, le sentiment d'une situation si conforme à la mienne m'arracha un soupir. Mon père sourit. Ce sourire me piqua au cœur. J'avais beau me contraindre, je sentais la blessure et que le sang allait couler. Le désir du triomphe , la honte de l'aveu me donnèrent la force d'achever. Je répétai le refrain :

Ah ! qu'un tendre cœur est à plaindre D'être réduit à feindre !

Mais je ne sais pourquoi, la force me manqua soudain pour supporter cette douloureuse victoire et, me cachant le visage dans mes deux mains , j'éclatai en larmes et en sanglots.

— Fort bien, dit M. le Régent, c'est tout ce que je voulais savoir.

Et il se hâta de sortir, car son œil s'attendrissait malgré lui, et il était temps, dans l'intérêt de la dignité paternelle et de l'efficacité de sa singulière leçon, qu'il me dérobât une émotion qui avait soudain effacé son souiire. Il paraît que la tristesse est contagieuse, et je venais de l'éprouver malgré moi-. Mais par quel malin hasard étais-je en train, au moment de l'arrivée de mon père, de feuilleter cet opéra de Persée? Mieux eût valu, sans doute, avoir sous la main un opéra de M, le duc d'Orléans lui-même, son Hypermnestre ou sa Panthée. J'eusse pris facilement mon père au piège de l'amour-propre, ou pu me réfugier à mon tour dansla raillerie : mais il n'était plus temps de rire, puisqu'on m'avait vue pleurer.

Je résolus de me venger de ces larmes, et de la malicieuse épreuve qui les avait fait couler. Je m'étais compromise aux yeux de mon père, c'était le moment de se compromettre aux yeux de tout le monde. Il ne faut point brusquer les natures impétueuses. Elles sortent à tout prix du ridicule, fut-ce par l'odieux.

VT

C'est ce que dès ce soir même je résolus de faire. Je dois le dire, ma tête était tellement exaltée que je n'entendis pas le moindre murmure de ma conscience ; je l'eusse entendu que je l'aurais étoufTé. Il y a des moments où l'on aime mieux étouffer sa conscience que son cœur. Mais je n'eus pas besoin de faire cet effort. Je n'eus pas un scrupule; à peine une timide appréhension et des plus vulgaires put-elle se mêler, sans le ralentir, à cet enthousiasme désespéré qui me poussait en avant. Je ne craignis qu'une chose : c'est d'être rencontrée; c'est-à-dire non d'être vue, mais d'être arrêtée.

J'avais alors pour femme de chambre, comme aujourd'hui je l'ai encore pour com-

pagne de ma réclusion, sous ce modeste costume de sœur laie qu'elle a accepté pour pouvoir continuer de me servir^ une de ces excellentes créatures dont la vie n'est qu'un long et persévérant dévouement. Je lui confiai, sans rougir, mon dessein; elle le désapprouva sans hésiter, mais je n'eus qu'à insister pour la trouver prête à me suivre. Elle m'eût suivie jusqu'au crime, si j'eusse été capable de l'y mener. Elle était bonne, douce, pieuse et laide. 11 me semble la voir encore prenant tristement, mais résolument, la lanterne dont la pâle lumière devait nous guider. Elle ne put s'empêcher de soupirer, en m'enveloppant d'une mante sombre , et en rabattant un long voile sur mes épaules. Un masque de velours noir, comme il était d'usage d'en porter à cette époque d'intrigue et de coquetterie , véritable période vénitienne des mœurs françaises, couvrait mon visage et m'assurait l'incognito.

C'est dans cet équipage que, le 16 mai 1716, nous nous acheminâmes toutes deux de mon appartement vers la chambre isolée où l'on avait relégué le malade, non loin du pavillon des pages. La nuit était obscure , la lune voilée, et le reflet de notre lanterne blanchis-

sait à peine rombre profonde et fraîche des corridors , où le mouvement seul de nos deux ombres sur la muraille indiquait notre marche que n'eussent point révélée nos pas assourdis. A un moment, je m'en souviens, mademoiselle Clonard se pencha, tremblante, à mon oreille. Elle avait cru entendre une ronde.

— Et si l'on nous aperçoit? me dit-elle; si quelque ofTicier du palais sort de sa chambre; si un garde attardé nous rencontre et nous demande : Où allez-vous?

— Reprendre mon mouchoir, lui répondisje, puisque la pitié est un crime.

Elle comprit à mon exaltation qu'il était inutile d'insister. Pourtant, je l'ai pensé quelquefois depuis, elle eut été moins effrayée qu'elle ne le disait en rencontrant, sous la figure de quelque commensal indiscret du palais, un prétexte honnête pour rebrousser chemin.

Pour moi, je crois quej'eusserésisté, crié, que sais-je?' Mon amour-propre brûlait de se venger en accomplissant mon défi. Et mon cœur n'était pas moins impatient de se satisfaire en remplissant ce que je considérais comme un devoir. Plus tard, en songeant aux conséquences, pour mon âme et pour ma vie, de cette aventure, je n'ai pu m'empêcher parfois

de regretter que quelqu'un ne se soit pas trouvé ce soir-là sur mon chemin, mon père , par exemple. Mais mon père, las de ses devoirs, était le soir tout entier à ses plaisirs.

Quelques minutes après, parvenues sans encombre jusqu'auprès du lit du blessé, je me dressais soudain devant lui, pâle, souriante, et le masque à la main.

Il me prit sans doute d'abord pour une apparition. Je retenais ma resjjiration et mes yeux étaient fixes. J'étais arrivée d'un pied sourd et mes voiles pouvaient ressembler à des ailes. Mon immobilité le confirmait dans son illusion. Il l'avait, cette illusion d'une apparition céleste, d'une divine visite, car il ne fît pas le moindre mouvement. Ses lèvres frémirent imperceptiblement, mais il ne rompit point le silence. Evidemment, en ouvrant les yeux, il croyait continuer son rêve, et il ne s'étonnait point de trouver devant lui l'ange habituel de ses pensées.

Je jetai un coup d'oeil autour de nous. Je vois encore la scène. Mademoiselle Clonard s'était enfoncée , en vraie confidente , dans la pénombre. Elle attendait , selon son habitude , en priant. Le page , chargé cette nuit-là de garder M. de Saint-Maixent , assis dans un

fauteuil, sous la veilleuse, s'était endormi, son livre ouvert sur les genoux. Dormait-il bien sincèrement? Je ne m'en inquiétais pas en ce moment. Plus tard , en reconnaissant en lui le chevalier de Mornay, le meilleur ami de M. de Saint-Maixent , je ne m'en suis pas inquiétée davantage. La véritable amitié, comme le véritable amour, est discrète.

Il était temps de rompre le silence : M. de Saint-Maixent avait joint ses deux mains sur le bord de son lit, et ses lèvres s'agitaient comme pour prier ; il allait m'adorer. Il fallut bien se faire connaître.

— Monsieur, lui dis-je, non sans émotion, je suis celle que vous avez sauvée.

Ses yeux se dilatèrent. Une expression de béatitude inquiète se peignit sur son pâle visage; il ne put que murmurer : « Soyez bénie ! » Il s'était dressé sur son séant, comme pour me mieux contempler; mais sa faiblesse trahit son désir et il laissa retomber sur son oreiller son front où déjà perlait la sueur.

— Mademoiselle, reprit-il enfin, me fait là un honneur qui me paye au centuple du faible service que je lui ai rendu, et si je n'ai point le bonheur de mourir pour Son Altesse,

ainsi que je l'ai voulu , c'est pour elle que je vivrai.

— Oui, vivez, lui dis-je ; je le veux. En quels termes êtes-vous avec M. Gendron ?

— Il disait hier que j'en reviendrais peutêtre.

— Je lui défends ce peut-être. Rien ne doit être impossible à un chirurgien tel que lui.

— Quand il a une auxiliaire comme Votre Altesse, ajouta-t-il en toussant.

— Vous sentez-vous mieux, demandai-je?

— Depuis que vous êtes là je commence à guérir.

— Ma visite ne saurait se prolonger sans inconvénient. Il ne faut point vous trop faire parler. Adieu. J'ai voulu, en venant moimême, vous voir et vous remercier, vous montrer que je suis digne d'un dévouement tel que le vôtre . Si ma démarche était connue, je courrais un danger pire que celui de perdre la vie, puisque la réputation lui est préférable ; je confie la mienne à votre honneur. Etes-vous sûr de votre camarade?

— Comme de moi-même ; c'est plus qu'un ami : c'est un frère.

— Tant mieux ; j'espérais vous trouver seul. On nous épie ; nous sommes en un

temps où tout est mal inlerprélé, où il faut du courage pour venir remercier un sauveur, et où, avant d'étancher le sang d'un blessé avec son mouchoir, il faut en arracher ses armes.

Il rougit vivement, puis pâlit à ces mois qui semblaient contenir un reproche.

— Votre Altesse peut voir, dit-il, que je n'ai pas attendu longtemps pour mettre à l'abri de toute calomnie sa noble pitié. S'il y avait un secret entre nous , ce n'est pas moi qui pourrais le trahir, même involontairement.

11 fouilla vivement dans sa poitrine endolorie et souleva un petit sachet suspendu à son cou par un mince ruban bleu fané. Il ouvrit le sachet et en tira précieusement un mouchoir taché de sang, celui-làmêmeque j'avais, dans le troubl§ de ma pitié et de ma reconnaissance, posé sur sa blessure. Je le pris et le dépliai ; je l'avais reconnu de suite, mais nul autre que moi n'eût pu le faire. Le coin aux armes avait été coupé, et si la finesse du tissu et la dentelle qui le bordait révélaient une noble provenance, personne n'eût pu nommer, hors moi, celle qui la première avait respiré le parfum d'ambre qu'il répandait autour de lui.

M. de Saint-Maixent al lendait, comme on attend un arrêt, le résultat de mon examen. Tremblait-il d'être dépouillé de cette relique payée si cher ? Je ne lui rendis point le mouchoir, et après l'avoir considéré un moment, je le mis vivement dans ma poche.

M. de Saint-Maixent ferma les yeux, comme pour mieux supporter la douleur de ce refus muet. J'étais pénétrée d'admiration pour cette noblesse , pour cette dignité, pour cette abnégation si rares chez un jeune homme auquel il était si facile de se vanter. Je résolus de le récompenser dignement de tant de sacrifices. Je voulais confier pour jamais ma réputation à cet amant (je l'avais deviné) si discret, si soumis , si digne enfin de cette générosité.J'arrachaidemon sein une épingle montée en médaillon. Sous le couvercle d'or, enrichi de diamants, qui le fermait, Santerre avait peint sur l'ivoire, six mois auparavant, mon portrait dans le costume de Ziliante, que j'avais porté un jour de fête au Palais-Royal, dans une sorte de ballet chevaleresque, d'où quatre dames de la cour ou princesses, chargées de représenter un des grands chefs-d'œuvre de la Muse dramatique, se détachaient chacune à leur tour, pour chanter, accompa-

gnées par les violons du roi, un des airs du rôle dont elles avaient revêtu ]es insignes. Le peintre m'avait fixée de son pinceau délicat, au moment où je chantais, non sans applaudissement, le bel air de LuUi.

Un vers gravé en légende indiquait cette circonstance. Ce vers était :

Au généreux Roland je dois ma délivrance.

Le malade avait toujours les yeux fermés, seulement une larme brillait à sa paupière et venait de couler silencieusement sur sa joue amaigrie. Je changeai en larme de joie cette larme de douleur. Je jetai le médaillon sur le ht et remettant mon masque d'une main, de l'autre, je fis signe à mademoiselle Clonard et nous nous évanouîmes toutes deux sur la pointe du pied dans l'ombre sourde des corridors . J'étais heureuse et fière. Mon cœur palpitait à rompre ma poitrine. J'avais bravé les convenances pour celui qui avait bravé la mort pour moi. Nous étions quittes. J'avais égalé ma reconnaissance à son dévouement, je l'avais surpassé peut-être. Car enfin, s'il avait donné son sang pour me sauver, moi, pour le récompenser, je lui avais confié , avec mon portrait , l'aven et l'honneur d'une fille de France !

Mon premier mot, en rentrant dans ma chambre, fut celui-ci : « Enfin , nous voilà quittes ! » Mademoiselle Clonard secoua la tête. Elle avait raison.

Quittes! ce mot de l'égoïsme satisfait pouvait-il être le dernier d'une liaison qui commençait par tous les dévouements ? Quittes! oui, si le cœur comptait comme la tête. Quittes! oui, si l'amour ne donnait que ce qu'il faut pour cela. Mais les comptes d'amour sont-ils jamais exacts? On reçoit moins, on donne trop. On poursuit un insaisissable équilibre de sacrifices. Et c'est toujours à recommencer. Et le bonheur de l'amour n'est-il pas de recommencer toujours, de s'augmenter par la reconnaissance, et de

renaître de son épuisement? Quittes ! est-on jamais quittes après de tels services et une telle récompense?

M. de Saint-Maixent le comprit le premier. Il m'avait sauvé la vie. Mais il savait que je la lui avais rendue. Dès le lendemain, il étonna M. Gendron lui-même, qui ne se croyait pas si habile. Il fallut le retenir dans son lit pour l'empêcher de guérir tout d'un coup, ce qui eût été pour son médecin qui, la veille encore, le disait mourant, un succès scandaleux.

Le surlendemain, M. de Saint-Maixent m'écrivit une lettre douce, modeste, respectueuse , passionnée , une lettre comme on en écrit-en ces heures d'enivrement , où l'on se reprend à la fois à la vie, à l'amour, à tout ce qui enchante et console ici-bas. Je l'ai brûlée depuis , mais je m'en souviens toujours. Pourquoi mentir? J'attendais celte audace et j'en fus heureuse. Ne pas répondre eût été une hypocrisie et de plus une cruauté. Mon silence l'eût tué. Je m'étais enlevé d'avance toute excuse plausible. Pouvais-je refuser d'écrire à celui que j'étais allée voir , el; eussé-je eu bonne grâce à laisser attendre un mot à celui à qui j'avais donné mon portrait ?

Et voilà ce qu'on peut appeler la fatalité ! Si le premier pas est le seul qui coûte, c'est qu'une fois qu'on a avancé on ne peut plus reculer.

La route de l'amour est toute en pente. On ne remonte pas.

M, le chevalier de Mornay et mademoiselle Clonard furent les intermédiaires naturels de cette correspondance, qui, d'abord intermittente, devint bientôt quotidienne. Je répondis : on me répondit. Il n'en faut pas davantage, lorsqu'on s'ainre, pour écrire une éternité .

Il vint un jour cependant où il fallut s'arrêter. Nous avions épuisé tout ce qu'on peut se dire. Qne faire ? L'alternative, je le vis sans peine, était un malheur ou une faute. Et je sentais mon choix hésiter. J'aimais M. de Saint -Maixent, mais je me respectais. Du temps de la Régence, ces sortes d'aventures finissaient plus souvent par une faiblesse que par un mariage. Et l'on permettait plus facilement, je dois le dire , à deux amants d'afficher leur commerce que de le légitimer. Là où les mœurs sont faciles , l'étiquette est inflexible. Pour une princesse, se compromettre était permis, se marier était ridicule. Ridi-

cule, comprenez-vous ce mot? En France, il est terrible. La crainte du ridicule, en un pays où le sentiment en est si vif , peut empêcher de tout faire, même le bien.

* L'infamie fait moins peur. De là vient, sans doute, qu'en notre temps, où les crimes furent communs, on vit si peu de mésalliances. On ne renonce jamais moins aux rangs que lorsqu'on ne les mérite pas. Et c'est quand on est le plus indifTérent aux actions, qu'on est le plus impitoyable sur les places.

Je ne sortis de cet abîme de réflexions, d'hésitations et de terreurs qu'en prenant un grand parti. Le grand parti, en toutes choses, c'est d'avouer. Avouer à qui? A ma mère, altière et distraite, à Madame , déjà inquiète ' et toute prête à s'indigner ? A mon père, si moqueur, et qui au fond, tenait à toutes les bienséances dont le sacrifice ne lui était pas nécessaire? Mademoiselle de Valois n'étaitelle pas trop légère pour une confidente? Et mon secret ne lui échapperait-il pas avec le sien, qu'elle eût volontiers dit atout le monde? Madame de Berry, tout entière en ce moment à sa funeste passion pour M. de Riom, trouverait-elle le temps de m'entendre?

J'avais cependant un absolu besoin de con-

seil, de pitié, de consolation. Un jour que madame de Berry était seule et triste, je lui dis tout. Aux premiers mots d'un entretien qui lui rappelait si bien ce qu'elle avait éprouvé, elle se jeta à mon col en fondant en larmes. Nous jjleurions ensemble. Nous souffrions du même mal. Elle aussi, voulait épouser M. de Riom. Les scrupules d'une conscience plus timorée qu'on ne le croirait ajoutaient leur force à celle de son amour, et, comme elle ne savait pas plus vouloir que sentir avec mesure, elle souffrait encore plus que moi. Je la consolai. Elle m'enhardit.

Après tout, me disais-je, je suis cadette. Si les aînées ne peuvent aimer qu'un prince et doivent sacrifier leur inclination à la décoration de l'Etat, quel mal peut-il y avoir à ce que, pour les dernières venues, le droit d'aimer librement compense tant d'infériorités? M. le Régent aimerait-il mieux voir sa fille au couvent que femme d'un bon genlilhomme? Il me sembla que non. M. le Régent, qui ne croyait être que le premier gentilhomme du royaume, avait sur la noblesse des idées sans préjugés. Il croyait à l'égalité de tous les gens bien nés; il admettait les supériorités de la naissance, il faisait bon

marché de celles du rang. La noblesse lui semblait une dignité ; le titre à ses yeux n'était qu'une faveur, et quelquefois qu'un accident. Et quoiqu'on lui ait vu réprimer sévèrement chez les autres une opinion qui, inoffensive chez lui, pouvait devenir dangereuse et saper cette hiérarchie indispensable à la paix de l'Etat, on l'a toute sa vie vu faire plus de cas d'un Courtenay pauvre et obscur, que d'un Potier duc et pair, et préférer les Bauffremont aux Phelippeaux.

Mais, hélas ! les impressions sont plus fortes chez l'homme que les opinions, et l'occasion fait plus que la raison. Les hardiesses de madame de Berry avaient effrayé M. le Régent, les étourderies de mademoiselle de Valois l'indisposèrent. Seule à l'implorer, je l'eusse fléchi; mais le malheur voulut que ma requête tombât entre la dernière algarade de madame de Berry et la nouvelle équipée de mademoiselle de Valois, et quand j'osai parler de M. de Saint-Maixent, mon père avait déjà M. de Riom et M. de Richelieu sur les bras. Madame la duchesse d'Orléans le gourmandait sèchement de son insouciance; Madame l'accusait vertement de se prêter à la ruine et au discrédit de sa maison. Elle lui montrait

les princesses allemandes, levant les mains au ciel et protestant aigrement contre cette confusion des rangs et cette abolition des distances, qui humiliait, par des contacts si imprévus, l'orgueil traditionnel des maisons souveraines de l'Europe. Elle lui montrait le public attentif et railleur, prêt à châtier de ses brocards toute déchéance. Elle l'exhortait enfin à réparer, par un exemple, le dommage causé à pette autorité du sang, indispensable, selon elle, à l'ordre, à la paix de la monarchie, et dont le peuple est le premier à ne pas voir, sans murmure, diminuer l'éclat. Toutes ces influences diverses , également pressantes, jetaient dans d'étranges perplexités ce père, d'autant plus disposé à ressaisir ses droits dans certaines circonstances, qu'il les négligeait plus volontiers d'ordinaire. Son indulgence s'aigrissait aux assauts de cette perpétuelle contradiction. Le jour où je rencontrai M. le Régent librement et où je le crus le mieux disposé à m'écouîer était justement celui où il était résolu à ne pas même m'entend re.

J'étais encore à mon clavecin, essayant de réparer, par une contenance assurée et presque provoquante , l'échec denotre dernière en-

l'abb. de chelles. 10

trevue. Je n'étais point cependant sans appréhension, et je tremblais presque en essayant, d'un doigt distrait et comme en me jouant, les premières mesures de Topera de Sémélé.

Cette fois j'étais mieux tombée, mais j'avais un peu aidé le hasard.

— Eh bien ! ma fille, me dit M. le Régent, êtes-vous remise de votre émotion, et le plaisir que j'éprouve à vous entendre sera-t-il aujourd'hui sans mélange?

^Je l'espère, lai dis-je. Sémélé est un opéra plus raisonnable que touchant.

— Et Lamotte ne vaut pas Quinault. C'est mon avis, quoique Lamotte ait du boc.

— Peut-être n'en penserez-vous pas tant de bien tout à l'heure.

— Et pourquoi, s'il vous plaît? Pourrait-on citer un vers de cet honnête librettiste attentatoire aux lois de l'Etat, de la famille ou de la religion? et faut-il tirer les oreilles au censeur?

— Gardez- vous-en bien, mon cher père.

Quoi de plus simple et de plus raisonnable, par exemple, que cette scène entre Sémélé et sa confidente? N'indique-t-elle pas le moyen le plus naturel à la fois et le plus légitime de sortir d'une situation fausse?

— Et tout cela se trouverait dans un opéra de Lamotte! Vous m'intriguez, ma fille.

Je me retournai vers M. le Régent, et je n'eus pas de peine à voir que son assurance était plus feinte que réelle. Je ne pus m'empêcher de sourire et de prolonger un peu cette petite vengeance.

— Votre curiosité, loin de m'enhardir, refroidit mon empressement ; car peut-être, après tout, me suis-je trompée sur l'autorité que peut avoir M. de Lamotte à vos yeux.

— Point du tout, et je le tiens envers et contre tous, même dans ses opéras, pour un homme de très-bon conseil.

— Peut-être ne ririez-vous point d'être pris au mot,

— Je ne m'en dédis point.

— Eh bien ! mon cher père, veuillez m'écouter jusqu'au boQt.

— Je suis tout oreilles.

Enhardie par le succès de cette innocente mise en scène, excitée par le défi, rassurée contre les malignités du hasard qui, cette fois, et pour cause, se montrait des plus propices, je pris mon courage à deux mains et j'abordai résolument le récitatif de cette scène II, qui semblait venu à point pour ser-

vir d'introduction à ma demande, et pour préparer, par Tinfluence de Tanalogie et par le charme de la musique, M. le Régent à l'écouter favorablement :

Que vais-je devenir? Ah! ma chère Dorine, Du sort de Sémélé conçois-tu la rigueur?

Tu vois l'époux qu'on me destine Et tu connais l'amant que s'est choisi mon cœur.

— A merveille ! interrompit mon père, en qui le dilettante ressuscitait, et que l'audace même d'une pareille attaque empêchait de la prendre au sérieux.

Vous pouvez changer votre sort.

Pourquoi voulez-vous suivre une loi rigoureuse? Ah! s'il vous faut faire un effort, Faites-le pour vous rendre heureuse

Allez à votre père avouer votre choix

— Rien de mieux, comme vous le voyez, dit le Régent, et si toutes les filles avaient cette confiance, les pères seraient bien plus heureux.

Il n'avait pas fini que j'étais à ses genoux. J'avais saisi ses mains et je les couvrais de baisers.

Il demeura muet de surprise. — Relevezvous, ma fille, s'écria-t-il enfin. Bientôt, re-

prenant le dessus sur son émotion, et m'attirant à ses côtés, sur le sofa, il ajouta doucement et d'un air de candeur très-bien joué :

— Vous avez trop d'imagination, ma fille. Ces fictions dramatiques ne vous valent rien, et l'illusioD vous entraine trop loin. Vous n'êtes point Sémélé et je ne suis point

— Je ne suis point Sémélé, mais je suis malheureuse comme elle. J'aime...

— Qu'à cela ne tienne, interrompit-il; et vous désirez, en fille honnête et bien apprise, vous marier. A merveille ! et je suis tout disposé à signer des deux mains.

J'eus un moment d'illusion. Mais elle dura peu.

— Nommez-moi donc, continua mon père, l'heureux vainqueur coupable d'une conquête qui ne me semblait point facile. Il est beau, je le suppose.

— Comme vous l'étiez à- vingt ans.

— Flatteuse! Brave?

— Comme vous l'êtes toujours.

— Vous m'embarrassez ; car s'il est beau, ce ne peut être M. le Duc, et s'il est brave, ce ne peut être M. le comte de Charolais. II sembla chercher un instant, puis, renonçant à deviner :

— Vous ne vous êtes point, j'espère, amourachée de quelqu'un de ces landgraves ou rheingraves à perruque blonde et à brandebourgs qui font la cour à Madame?

Je fis un signe de négation violent. J'avais cru vaincre, j'étais déôoncertée.

— Eh bien! reprit mon père, peut-on savoir le nom de ce beau ténébreux, dont la pensée vous tient si fort au cœur ? A-t-il été présenté, au moins? Existe-t-il en chair et en os, ou faut- il simplement aller le chercher dans quelque roman de chevalerie?

Pour le coup, je n'y tiens plus : Monsieur, lui dis-je vivement en me levant, pâle et fière, l'homme que j'aime, le seul que j'aimerai jamais s'appelle M. de Saint-Maixent. Ses pères ont versé leur sang pour le roi. Il a versé le sien pour moi, et c'est à lui que vous devez de m'entendre. Il est bon gentilhomme, et s'il n'a encore ni fortune ni titre, c'est qu'il est de ceux qui les méritent trop pour ne pas savoir les attendre.

— Il n'aura rien perdu pour attendre, mademoiselle, dit M. le Régent sans s'émouvoir; j'ai obtenu pour lui, de Sa Majesté, le brevet d'une pension de six mille livres, et son agrément pour un grade d'enseigne aux gardes , et ,

à la première occasion, il aura la croix de Saint- Louis. Que voulez-vous de plus ? Je sais ce que je lui dois; mais je ne pousse point la reconnaissance jusqu'à lui donner le droit de se moquer de moi. Un page de l'écurie épouser mademoiselle de Chartres ! C'est pour le coup que l'on rirait en France et surtout en Espagne !

— Monsieur, luidis-je, en France et même en Espagne, le courage et la vertu ont, de tout temps, rapproché les distances et effacé l'inégalité des rangs; ce n'est point la première fois que l'amour donne au monde de ces spectacles et de ces leçons : et mademoiselle de Montpensier épousant Lauzun, la princesse de Holstein épousant Rabutin , n'ont pas été plus ridicules que le roi de Pologne épousant mademoiselle d'Olbreuse, ou le czar Pierre épousant Catherine. Le plus beau privilège du pouvoir n'est-il pas de réparer les aveugles injustices de la fortune et de rendre à la vertu ce qu'a usurpé le hasard?

— Tout cela est bon à dire et mauvais à faire. Pour moi, je suis résolu à mettre bon ordre à ces caprices qui menacent d'embourgeoiser ma famille. Rassurez -vous, je ne ferai point de jalousie; j'enverrai M. de Riom,

— IIG —

qui est un brouillon, aux Iles; M. de Saint- Maixent, qui est un naïf, à la guerre, pour le déniaiser, et M. de Richelieu qui est un fat, à la Bastille.

— Monsieur, lui dis-je, je vous jure devant Dieu, que je n'aurai jamais d'autre époux que M. de Saint-Maixent.

— La famille est assez nombreuse ; je ne vois pas d'inconvénient à votre célibat.

Et M. le Régent sortit furieux, me laissant toute interdite.

J'ai toujours pensé qu'il en est des belles amours comme des belles vies. Les unes et les autres durent peu : soit que Dieu juge que ce qui est à l'honneur de l'homme ne doit point servir à son orgueil, si prompt à trouver des arguments jusque dans la clémence qui l'épargne; soit que, dans ce monde ingrat et coupable, la décadence étant la fin de toutes les grandeurs, la défaillance, la leçon de toutes les forces, la corruption, le châtiment de nos insolentes vertus. Dieu, dans sa prévoyante miséricorde, ait voulu tuer et foudroyer, sur sa fleur encore immaculée, ce rare sentiment qui, comme tous les autres, n'est jamais plus près de la souillure que lorsqu'il est pur, de l'erreur que lorsqu'il

est sincère, de l'orgueil que lorsqu'il est heureux. Hélas! de cet amour si noble et si vivifiant, et qui, comme un soleil, réchauffait et éclairait nos âmes, il n'est plus demeuré dans la mienne que l'ombre froide et grise d'un souvenir ; mais ce souvenir est du moins sans remords et ce regret est sans déception. Et c'est ainsi, Seigneur, qu'il faut expliquer, par la même paternelle prévoyance, les caresses de votre droite et les coups de verge de votre gauche. Tous les mystères de ce monde, même les plus incompréhensibles, s'expliquent et se justifient par votre bonté. Notre raison se révolte, éperdue, sous l'aiguillon de la douleur; mais plus tard, quand la blessure est fermée, sinon guérie, quand l'âme est domptée, sinon apaisée, et que, au soir delà vie, guidée par cet ange voilé qu'on nomme la résignation,elle s'avance vers vous, elle s'approche du divin Maître, et baise ses pieds avec la confiance enfantine de l'humilité.

Vous savez, Seigneur, combien j'ai souffert et combien j'ai combattu, avant de me pher et de me courberjusqu'à l'adoration de votre plus douloureux décret. Vous m'avez donné, Seigneur, un esprit hautain, qu'à cette époque,

l'orgueil du rang et l'impatience égoïste de la jeunesse semblaient de concert exciter à la rébellion. Et vous m'avez donné un cœur sensible, que la douleur pénètre plus profondément que les autres, et où elle fait de plus grands ravages.

Aussi protestai-je de toute la force de mon amour naissant et déjà irrésistible contre votre décret, que venait de me signifier la voix paternelle. Je me roidis en désespérée contre cet égoïste et inexorable préjugé des nécessités de la naissance et des exigences du rang. Je maudis ce rang acheté au prix de mon cœur. Je maudis ce cœur lui-même, dont l'aveugle choix ne me laissait d'autre alternative que l'infidéhté ou la révolte. Entre ces deux fautes, laquelle était la moindre? J'aimais, Seigneur, et j'optai pour la révolte, s'il le fallait. Oui, je me sentis plutôt capable de résister aux menaces d'un père qu'à ces reproches de l'amant sacrifié, retentissant déjà dans mon âme de toute la force de leur silence.

Décidée à lutter, je cherchai autour de moi quelque allié pour aider ma victoire, quelque amie du moins pour consoler ma défaite. Mais à qui m'adresser ? Faire un nouvel et

direct ;.ppel à l'indulgence de M. le Régent était inutile. Il y avait des points sur lesquels cet homme si faible ne cédait jamais , justement parce qu'il était faible et qu'il craignait de le paraître. D'ailleurs , nous étions à ce moment orageux de son gouvernement, où il en sentait d'autant plus le poids qu'il s'était avisé d'en pratiquer les devoirs ; et ces nombreux pardons, dont madame de Berry abusait si étrangement tous les jours, commençaient à lasser sa patience, à épuiser sa bonté naturelle, et à lui faire regarder comme le meilleur parti en toute chose, celui qui s'accordait le mieux avec son repos.

Madame m'aimait, j'ose le dire,etj'en avais eu des j)reuves plus d'une fois. J'étais, en dépit de mes bouderies et de mes rêveries , de mes insouciances et de mes colères, sa favorite, sa préférée, celle en qui, disait-elle, elle pouvait se regarder sans être exposée à ne se point reconnaître. Mes soins lui avaient été agréables, ma compagnie lui était chère. De bonne heure, nous nous étions senties, elle malgré mes légèretés, moi malgré ses rudesses, attirées l'une vers l'autre par cette sympathie qui rend solides même les liens du sang, parce que, seule, elle les rend

doux. Notre fierté commune, mise, sans sortir du Palais-Royal, à tant d'épreuves pénibles, nous avait rapprochées, et. notre commun isolement, au milieu de cette cour dissipée et tourbillonnante, nous avait unies. Mais Madame , naturellement inflexible sur tout ce qui était de vertu et de préjugé, l'était particulièrement pour tout ce qui tenait au rang et aux alliances. Elle eût donné sa vie pour moi ; mais elle eût préféré me voir morte que mésalliée. Et il y aurait eu de la témérité , même à tenter de la convertir. Rien n'eût sans doute pu retenir l'éclat de sa surprise et de son indignation, à l'aveu d'un sentiment que le mariage, loin de le légitimer, eût déshonoré à ses yeux. Je demeurai donc réduite à la fois à la solitude et au silence, hors les quelques heures où mademoiselle Glonard, dont le dévouement encourageait la timidité, venait, n'osant me consoler, s'asseoir en silence à mes côtés et pleurer au moins avec moi.

Pleurer cependant n'avançait guère les choses et convenait médiocrement à cette fierté et à cette décision qui faisaient le fond de mon caractère. Prier eût mieux valu, mais l'Esprit-Saint ne descend que sur les cœurs

tiauquilles et les esprits soumis , et j'étais en proie à toutes les agitations et à toutes les ardeurs de la passion contrariée. L'action semble alors le seul remède à ces inquiétudes. Elle seule peut distraire de ce dont elle ne guérit pas. Je résolus d'agir.

Je me souvins qu'il est un dernier moyen d'obtenir ce qu'un père refuse : c'est de le prendre. S'il est bon , il pardonne ; s'il est faible, il se résigne; s'il est inflexible, il est bien obligé de subir ce qui est à la fois inévitable et irréparable.

Dans la première et terrible effervescence de sa volcanique jeunesse, madame de Berry, ma sœur, n'avait que trop souvent usé de ce moyen. Elle avait réduit ainsi les justes reproches de notre père au silence et ses colères à l'inaction. Je résolus de la suivre sur cette voie impie et désespérée. Je résolus de faire un éclat qui rendrait inévitable l'accomplissement de mesvceux, en le faisant paraître un mal moindre que le refus. J'osai nourrir, j^osai caresser le dessein de me compromettre publiquement, s'il le fallait, pour M. de Saint- Maixent , et de le faire entrer ainsi de force dans ma famille. Peut-être eût-il dû, pour arriver ainsi jusqu'à moi , passer sur le cer-

cueil de Madame. Horrible aveuglement de la passion et de la colère ! Je n'y songeai même pas.

Il y avait, je le sais, la ressource du mariage secret , si fort à la mode aux derniers temps du règne de Louis XIV; commode arrangement qui assurait à la fois la paix de la conscience et le respect, ou du moins le silence de Topinion; qui conciliait toutes les incompatibilités de nom et de rang, et ajoutait à une possession légitime le charme de la discrétion et le ragoût du mystère. Mais, je l'avoue, j'aimais mieux tout braver, au risque d'une défaite , que de m'humilier jusqu'au tranquille succès de ces unions bâtardes, sacrifices équivoques faits à une fausse pudeur, et que le vrai bonheur ne récompensa jamais. Il m'en coûtait par trop de m'ensevelir triomphante sous ces voiles hypocrites. Il m'en coûtait de cacher mon choix, comme si j'eusse dû en rougir; si la discrétion est nécessaire à l'amour, la publicité ne me semble pas moins nécessaire au mariage.

Elle est son honneur ou son châtiment ; pour moi, je préférais m'exposer à un scandale que de me condamnera dévorer dans l'ombre un bonheur silencieux comme une honte. Mais

ce qui me répugnait le plus dans cet expédient, trop digne du temps, d'un mariage secret, c'est que le calcul en pouvait sembler égoïste. J'achetais l'impunité au prix de la fortune et de la gloire de celui que j'aimais. En descendant obscurément jusqu'à lui, je me privais de l'élever jusqu'à moi ; je renonçais à un bonheur et le frustrais d'une récompense. Cette dernière réflexion me décida.

Une seule chose, Seigneur, pouvait me sauver sur cette pente où, de chute en chute, j'allais tomber jusqu'au déshonneur : un refus de M. de Saint-Maixent de s'associer à ma témérité et de profiter de mon sacrifice. Ce refus, aux premières ouvertures qui lui furent faites de mon projet insensé, M. de Saint-Maixent le formula avec une énergie qui, en ne me laissant aucune raison, ne me permettait aucun reproche; car, s'il ne me cacha point qu'il se sentait assez de courage pour renoncer à moi plutôt qu'à l'honneur, il ne me déguisa point non plus, et des larmes de surprise et de joie le vinrent attester , combien il était touché et reconnaissant d'un dévouement capable de pareils excès. Et je ne pus douter de la sincérité de ce refus.

quand je vis combien il coûtait à la fois à son amour et à sa modestie. Après avoir protesté hautement , il s'excusa en tremblant ; et, après m'avoir désapprouvée des lèvres, il me remercia des yeux. Ce long silence, pendant lequel il s'affermissait dans sa résolution et s'encourageait à son martyre, fut plus éloquent que ses paroles. Je sentis combien cet effort de vertu lui coûtait et combien son désintéressement était héroïque. M. de La Haye avait refusé, par crainte de suivre madame de Berry : M. de Saint-Maixent refusa par devoir. M. de La Haye s'était préféré à son amour: M. de Saint-Maixent me préféra au sien. La passion de l'un fut trop raisonnable pour être sincère : la sagesse de l'autre fut trop passionnée pour ne l'être point. Et quelle différence dans les résultats comme dans les mobiles ! Le sacrifice de l'indigne amant de madame de Berry était un affront , et elle s'en trouva assez humiliée pour être guérie du coup : le sacrifice de M. de Saint- Maixent était un honneur. Je ne voulus point demeurer au-dessous d'une telle noblesse, puisque je l'inspirais , et je me sentis à la fois désolée de l'impossibihté, et fière de l'amour d'un homme assez honnête pour me l'avoir

signalée, et assez épris pour en pleurer avec moi. Et c'est ainsi, Seigneur, que je sortis, grâce à la loyauté et à la générosité de ce jeune homme héroïque, résignée de mon plus grand malheur et pure de ma première faute.

Soyez à jamais béni, ô mon Dieu! pour m'avoir sauvée de ces embûches , d'autant plus redoutables que je mêles tendais moi-même, et que, loin de fuir le danger, je brillais d'y tomber. Soyez béni d'avoir choisi, pour me délivrer du mal, cette main généreuse que j'eusse voulu unir à jamais devant vous à la mienne. S'il est une consolation possible à des maux sans espérance, c'est celle. Seigneur, que vous m'avez laissée en votre miséricorde, de trouver, jusqu'en ma plus grande douleur, les marques de votre plus grande grâce, puisque je puis, sans crime, mêler à mes prières le nom du seul homme que j'aie aimé, et du seul homme qui en fut digne.

Pour la première fois de ma vie, surtout en présence d'une impossibihté, je me résignai, n'attendant plus rien que de la Providence. Elle seule, en effet, pouvait dénouer, par un de ces miracles qui lui sont famihers, les liens qui nous enchaînaient si loin l'un

de l'autre, et se servir de ces mêmes liens pour nous unir. En attendant, l'effort de se voir sans se regarder, de s'aimer sans se le dire, était trop douloureux pour l'un comme pour l'autre. Le silence même et l'isolement, au lieu d'attiédir le feu de mes pensées, l'attisaient de je ne sais quels souffles révoltés. Je n'en étais pas encore arrivée à ce renoncement si complet qu'il en est presque doux, et à cette résignation si profonde qu'elle en est presque tranquille. Chaque mouvement que je faisais poussait plus avant dans mon cœur, comme les pointes d'un cilice, la douleur de mon sacrifice; et, dans la solitude où, l'œil fixé sur l'unique espérance, suspendue, pour ainsi dire, entre le monde et vous , je goûte peu à peu la paix du navigateur qui a perdu la terre de vue et vogue entre le double azur du ciel et de l'eau , dans cette solitude d'aujourd'hui, je fusse devenue folle alors , heurtant de tous côtés l'impossible aveugle et brutal ; et, rendant au ciel, dans un dernier défi, ma sensibilité inutile et ma raison confondue , j'eusse protesté contre la divine injustice en fuyant dans le néant.

Vous me conservâtes votre protection , ô mon Dieu, et proportionnâtes, comme tou-

jours, les moyens au but , l'épreuve à mes forces, et le baume à la blessure.

J'ai bon le de le dire pour le cœur humain, mais le meilleur remède aux amours impossibles, c'est encore l'absence, de même que le temps est l'unique allégement aux séparations douloureuses. La blessure du cœur, par une sorte de fatale sympathie, ne cesse de saigner que lorsque s'éloigne celui qui l'a faite. J'étais malade d'un de ces maux qu'irrite la présence du médecin, lorsqu'elle est inutile. Je voyais tous les jours passer et repasser devant moi, dans M. de Saint-Maixent, de plus en plus pâle et toujours muet, comme l'image de mon bonheur, et quoiqu'il m'encourageât du regard et me consolât du sourire, ce sourire si courageux me semblait un reproche , et ce regard si tendre me semblait un appel. J'étais incapable de supporter longtemps sans éclat cette oppression de la destinée; j'étais incapable de soutenir cette sublime gageure, engagée contre la nature et la passion, par respect pour une volonté égoïste et des obstacles d'étiquette. M. de Saint-Maixent , plus fort que moi, mais dont les forces s'épuisaient à cette lutte dévorante, vint encore à mon secours, et il trouva, pour

soutenir ma faiblesse , un moyen qui était à la fois le dernier et le plus courageux de ses sacrifices : il s'exila. Quelques jours après notre dernière entrevue, M. le Régent daigna m'apprendre lui-même que M. de Saint- Maixent quittait le régiment des gardes et Paris pour Bayonne et le régiment de Richelieu, où un de ses oncles était major; et, espérant me guérir du coup en attribuant ce changement à l'inditTérence , il s'empressa d'ajouter que c'était sur sa demande. Pour la première fois de ma vie, j'osai punir mon père, par un regard indigné , d'un traitement dont l'intention pouvait être conforme à ses devoirs , mais dont l'empressement dépassait le but, et je le quittai brusquement, le laissant confondu de cette tranquille colère et de ce muet reproche qui semblait ne s'adresser qu'à lui.

Rentrée dans ma chambre qui, peu à peu, selon les progrès de la douleur et de ma piété, prenait le pieux aspect d'un oratoire, jemejetaisurmon prie-Dieu, et, en couvrant de baisers et de larmes les pieds du crucifix, je vous adressai , Seigneur, une prière que vous n'avez point entendue, parce qu'elle

était encore mêlée, sans doute , de trop d'orgueil et de trop de faiblesse.

Je vous demandai la santé, et la vie, et la gloire pour ce noble amant , si soucieux du devoir , si soumis au sacrifice, et si digne de devenir un exemple pour les autres hommes : et il est mort jeune et obscur , emporté par cette gloire des batailles, maudite des mères et des épouses , qui compte plus de victimes que de triomphateurs, et ne décore que des tombeaux. 0 mon Dieu! pardonnez-moi, si je ne suis point encore assez forte pour vous bénir sans pleurer.

Le soir, je reçus un court billet de M. de Saint-Maixent, m'annonçant un départ qu'il semblait considérer comme un accident, et m'en dérobant ce qui devait le rendre plus cruel à mes yeux. Mais j'étais déjà au-dessus de ces ménagements. Je lui sus gré de m'épargner le plus amer du calice; mais je ne me dissimulai point que c'était un long adieu que nous allions nous dire, comme tous ceux qui sont provoqués par la nécessité et inspirés par le devoir. Pour cet adieu, M. de Saint- Maixent, dont la sollicitude s'épuisait à m'éviter tout pas qui eût pu être, dans l'état oi!i je me trouvais, un faux pas, me demandait lui-

même la faveur d'une dernière entrevue. Je ne sais pourquoi ce mot dernière me fit peur. Je le trouvai funèbre et d'un sinistre augure. J'aurais voulu l'effacer à la fois de cette lettre et de la destinée. Mais il n'était plus temps. M. de Saint-Maixent, comme pour dissiper cette funeste impression, parlait de ce climat de Bayonne, qui devait être favorable à sa santé, et ajoutait qu'en cas de guerre avec l'Espagne, probable, hélas! il serait plus près de la frontière et des premiers à marcher à l'ennemi. Je trouvai la première espérance exprimée peu solide et m'effrayai douloureusement de la seconde. Que voulezvous? la femme n'est pas aussi forte que l'homme. Elle ne sourira jamais à la gloire qui peut lui coûter ce qu'elle aime. Il est une peur que nous avouons, nous autres, et dont rien ne nous guérit, c'est la peur de la mort pour ceux qui nous sont chers.

C'est sous l'influence attristante de ces pensées que, Fâme en deuil, je m'acheminai, accompagnée de ma fidèle Clonard, vers le lieu du rendez-vous.

A peine arrivai-je au bord de la cascade (c'était à Saint-Cloud), que je vis sortir de l'ombre des bosquets et s'avancer vers moi.

sous un rayon de lune, M. de Saint-Maixent, tête nue, et plus pâle encore que de coutume.

Je lui en fis l'observation, et lui demandai s'il souffrait davantage de sa blessure.

— Pas de celle-là, me dit-il, mais de Vautre. Et il me montra son cœur avec un indéfinissable sourire.

Les larmes me vinrent aux yeux D'un

commun et tacite accord, nousnous abritâmes, pour nous entretenir plus à l'aise, derrière une de ces grandes statues qui peuplaient de leur foule muette les avenues qui conduisaient à la cascade. Nous n'avions pour lointains témoins de nos adieux , que mademoiselle Clonard et M. deMornay, qui, par excès de discrétion, s'enfonçaient lentement en causant sous la voûte des grands arbres. Mais la douleur et l'amour, les deux sentiments qui nous avaient conduits à ce dernier rendezvous, tiennent à l'ombre et au silence, lors même qu'ils n'en ont pas besoin. Il semble que la nuit et sa paix mystérieuse soient nécessaires à ces solennels adieux, à ces entrevues désespérées, où l'on veut savourer sans contrainte l'araère douceur de ces larmes qu'on mêle pour la dernière fois. Je

ne sais quel affreux pressentiment m'avait saisie, dont je ne pouvais me défaire et qui me mordait le cœur chaque fois que je m'essayais à l'espérance.

Aussi n'est-ce que par des soupirs que je pus répondre d'abord aux consolations et aux encouragements dont M. de Saint-Maixent s'efforçait d'adoucir et de soulager ma douleur. Malgré mes efforts pour croire à ces promesses qui n'engageaient que lui et que ne devait point ratifier la Providence, je ne pouvais m'accoutumer à l'idée de cette séparation , qu'au déchirement prophétique de tout mon être, je sentais bien devoir être définitive. En vain essayait-il de me persuader le contraire et peut-être de le croire luimême, le tremblement de sa voix démentait l'assurance de ses paroles. Ses yeux contredisaient ses lèvres, et le trouble intérieur se lisait dans cette pâleur tenace , que le sang rebelle refusait de voiler.

Enfin, faisant un effort qui faillit me briser le cœur : « Monsieur, lui dis-je, cessons de nous bercer d'illusions et de chimères. Une dernière fois, jouissons de nous-mêmes et, acceptant avec résignation le sort que Dieu nous réserve, profitons du répit qu'il nous

accorde avant cette séparation inévitable, que, seul, il peut faire cesser. »

Et tombant à genoux sur le gazon, les mains unies, les fronts inclinés Tun vers l'autre, nous bénîmes le Père céleste des faveurs du passé, des douleurs du présent, des menaces de l'avenir, et lui offrîmes dans une élévation filiale nos cœurs en sacrifice.

C'est à ce moment surtout, que je compris quelle merveilleuse puissance donne à l'âme son union, quand elle est pure, avec une autre âme. C'est à ce moment que je sentis combien était indissoluble le lien qui nouait nos deux destinées, et combien l'assimilation que produit l'amour est profonde. Lui c'était moi, moi c'était lui. Nous n'étions qu'un seul et même cœur en deux personnes. Nous sentions et pensions en même temps les mêmes choses. Les mêmes paroles sortaient à la fois de nos deux bouches et confondaient l'hommage de notre adoration . Et notre prière montait vers le ciel, portée par ces deux voix aussi semblables que deux flocons du même encens , deux flots de la même source, deux colombes du même nid. Et nous goûtions dans cette identification absolue une joie ineffable qui, nous élevant et nous épurant

sans cesse, nous faisait toucher peu à peu à ce bonheur des élus, qui doit être de se sentir vivre ensemble éternellement dans la contemplation du souverain bien.

Quand nous nous relevâmes et nous assîmes à côté l'un de l'autre , nous étions tristes, mais d'une tristesse sereine et douce, celle du sacrifice accepté. Le fiel du calice n'est pas au fond ; il est au milieu : il faut avoir le courage de boire jusqu'au bout. Les délices de rame commencent aussitôt que finissent les répugnances de la chair. Par la grâce, qui vient à son secours aussitôt qu'il en est digne, le chrétien jouit de sa victoire avant qu'elle ne soit consommée. Nous étions donc tristes, mais calmes, de ce calme du martyr prêt au supplice et qui se sent envahir peu à peu par l'enthousiasme de la mort. Douce et vivifiante chaleur qui ranime les sens épuisés, qui réchauffe la volonté engourdie , qui éclaire l'intelligence hésitante, qui apaise les dernières résistances, qui console et efface les derniers regrets , et embrase l'élu de l'impatience du ciel ! C'est ce feu intérieur dont le rayonnement faitbaisser les yeux aux proconsuls, et de ses éclairs fait tressaillir le peuple. C'est ce feu intérieur qui donne aux visages

des martyrs la clarté de ces vases d'albâtre renfermant une lampe allumée. C'est ce feu intérieur enfin qui tend irrésistiblement vers le céleste foyer d'où il est descendu, et qui y remonte dans cette flamme où. les naïfs imagiers des vieux missels voyaient l'âme ellemême , et qu'ils font errer et voltiger sur la lèvre des cadavres sacrés étendus dans Tarène.

Nous n'en étions point encore à cette abnégation parfaite et nous ne goûtions point entières les pures voluptés de cette ivresse du sacrifice, de ce tendre délire de la volonté en Dieu. Mais nous nous sentions envahis par une sorte ^e doux enthousiasme qui soulevait notre âme vers le ciel et y attachait nos regards par une sorte d'invincible attraction. Je me souvins alors de cette dernière soirée que saint Augustin et sa mère Monique passèrent ensemble à cette fenêtre au bord du Tibre , assis à côté l'un de l'autre, à écouter les brises nocturnes et à plonger, dans les sérénités de l'incommensurable azur, leurs yeux mouillés des larmes d'une sorte d'avantgoût des éternelles béatitudes. Autour de nous la même nuit déployait ses voiles sombres, soulevés par la brise rafraîchie aux bas-

sins et parfumée aux parterres. Pareille à une mer lointaine, elle nous berçait dans l'extase des mêmes vagues et consolantes harmonies, et comme sainte Monique et son fils, nous goûtions lentement les pures et tristes délices d'un adieu résigné. Nous ne nous parlions pas. La parole est inutile aux âmes qui, dans l'exaltation d'un sentiment commun, en arrivent à se mêler assez étroitement pour s'enleodre par le silence même. Dans ce moment, d'ailleurs, ce bruit de lèvres, même à peine entr'ouvertes, nous eût semblé capable de profaner ou d'effaroucher les fugitives joies de notre communion. Nous ne parlions pas, nous nous écoutions sentir et penser l'un dans l'autre. Nos yeux étaient commela seule partie vivante de nous-mêmes. Fixés sur le ciel, ils se plaisaient à s'égarer dans ces immensités bleues que la permanence du regard semble rendre transparentes, et au delà desquelles la vue baigne dans une lumière qui est comme le rayonnement du trône de Dieu. Suivant notre regard, la pensée , plus rapide e t plus 1 égère encore , s"éle vai t plus haut et s'étendait plus loin, et bientôt, palpitait, éperdue, dans une sorte d'ivresse. Le bruit sourd de la cascade, dominant les

imperceptibles et harmonieux frôlements du vent passant dans les feuilles, entretenait et charmait notre rêve, et, sous un rayon de lune, un rossignol précoce, atteint dans son sommeil, se réveilla soudain et se mit à chanter son hymne instinctif à la lumière et à l'amour. Notre ravissement, arrivé à son comble, agita tout notre être d'une sorte de tressaillement, et les larmes tombèrent de nos yeux, comme des rameaux mouillés de pluie,tombent les goûtes secouées par l'orage.

L'excès même de ce passager bonheurnous réveilla, et, des tendres fictions où se reposaient nos âmes entrelacées, nous tombâmes brusquement sur la réalité. La nuit s'éclaircissait, il fallait se séparer. Mademoiselle Clonard et M. de Moniay s' avançaient vers nous, et leurs signes discrets nous indiquaient que notre entrevue dépassait les mesures prévues.

M. de Saint-Maixent se leva le premier. Il me jeta un regard, que je crois de temps en temps sentir encore, comme une flamme, passer sur mon cœur :« Adieu, Mademoiselle, me dit-t-il. Adieu, peut-être pour jamais. Soyez bénie pour avoir daigné abaisser vos yeux jusqu'à moi et pour m'avoir permis de vous consacrer ma vie. Le Dieu qui seul pou-

vait nous unir ne m'a pas jugé digne de tant de bonheur. Que sa volonté soit faite. J'accepte comme une épreuve la douleur d'aller vivre loin de vous, et j'espère de sa bonté qu'il l'abrégera. Pour moi, tant que mon cœur battra, tant que mes lèvres parleront, mon cœur ne contiendra d'autre image que la vôtre et mes lèvres ne prononceront point d'autre nom. Recevez, ajouta-t-il en s'agenouillant devant moi, et en effleurant respectueusement de ses lèvres mes mains tremblantes, qu'il appuya ensuite sur sa tête en signe d'hommage, le serment que je vous fais d'un amour inviolable et d'une fidélité éternelle. »

Je suffoquais, les sanglots soulevaient ma poitrine. Je le relevai, et je ne sais comment mes lèvres touchèrent son front... Innocente faveur, la seule qu'il ait jamais reçue de moi. Et à travers ime sorte de douloureux gémissement qui entrecoupait mes paroles :

« Allez, rassuré, lui dis-je, où Dieu vous envoie. Ma constance répondra à la vôtre, car aussi vrai que je vous aime et que vous en êtes digne, je fais vœu de n'être jamais à un autre homme qu'à vous. Le cloître est fait pour les princesses qui ne veulent se donner

qu'avec leur cœur, et le cloître est la porte du ciel , où se re trou vent ceux qu'a séparés 1 a vie . »

Et tous deux, nous dîmes à la fois : « Adieu, et à bientôt, ici-bas ou au ciel! » et nous nous séparâmes, lui, entraîné par M. de Mornay, moi, soutenue par ma fidèle suivante, que ce soir-là faisait mon amie.

C'est là qu'est notre prochain rendez-vous, Seigneur. Il m'y a précédée, et je le vois en ce moment qui me sourit de loin et me fait signe dans votre gloire.

Dès le lendemain, j'éprouvais une lassitude et un dégoût dont je n'avais point l'idée. C'est en vain que Madame, ma mère ellemême, effrayées de mon marasme, essayèrent de me distraire. Je n'étais un peu soulagée que parla solitude, parce qu'alors je pouvais me livrer sans contrainte à la douleur qui me dominait. Mes études habituelles m'étaient importunes ; mes occupations favorites me semblaient sacrilèges, mon clavecin demeurait muet. Parfois je m'asseyais devant lui sans avoirla force de l'ouvrir, et parfois aussi il me semblait entendre sortir des touches prisonnières comme un essaim de notes plaintives, timide accompagnement du gémissement intérieur. Tous les airs dont je

me souvenais étaient tristes. J'avais oublié tous les autres ; si je feuilletais mes recueils de musique, j'étais sûre de tomber sur les chants du désespoir et du regret.

Un jour, je tombai sur ceux-ci :

Dieux tout-puissants ! ah ! vous étiez jaloux De la félicité que vous m'avez ravie. Dieux tout-puissants! ah! vous étiez jaloux De me voir plus heureux que vous!

Vous n'avez pu souffrir le bonheur de ma vie, Et je voyais vos grandeurs sans envie.

J'aimais, j'étais aimé, mon sort était trop doux.

Dieux tout-puissants! ah! vous étiez jaloux De la félicité que vous m'avez ravie.

Dieux tout-puissants! ah! vous étiez jaloux De me voir plus heureux que vous ! '

Je fermai le livre et je pleurai tout le jour.

Une autre fois, cherchant à m'aguerrir à répreuve, je tombai sur ces vers d'Issé qui expriment si bien la langueur désespérée des premiers regrets :

Heureuse paix, tranquille indifférence.

Faut-il que pour jamais vous sortiez de mon cœur? Je sens que ma fierté me laisse sans défense, L'amour, le tendre amour, force ma résistance- Heureuse paix, etc.

* Isis, acte HI, scène ii.

Je force encor mes regards au silence, Je cache à tous ma nouvelle langueur.

Mais que sert cette violence?

L'amour en a plus de rigueur

Et n'en a pas moins de puissance.

Heureuse paix, etc. l.

Je n'achevai pas, et mes yeux poursuivant un thème plus favorable à mes pensées, je dus lire encore cette vaine supplication à la fatalité du cœur :

Amour, laisse mon cœur en paix.

Mille autres se feront un plaisir de se rendre. Ne te plais-tu, cruel, à blesser de tes traits

Que ceux qui veulent s'en défendre?

Mille autres se feront un plaisir de se rendre,

Amour, laisse mon cœur en paix 2.

Et ce jour-là, je ne lus point davantage.

Je sentais combien, dans mon état, il était imprudent de se laisser aller à ces mollesses de l'âme, et je cherchais en vain une pensée sur laquelle appuyer ma résignation. Le devoir ne m'apparaissait encore qu'aveugle et brutal, et inflexible comme la nécessité. Et je m'indignais de Tafl'ront de ces luttes intimes,

1 Issé, scène m.

2 Ibid., scène v.

où le cœur combat contre la raison avec des forces si inégales.

J'éprouvais exactement toutes les alternatives si bien peintes dans le monologue d'Alys:

Mais du devoir trahi j'entends la voix pressante

Qui m'accuse et qui m'épouvante.

Laisse mon cœur en paix, impuissante vertu;

N'ai-je point assez combattu?

Quand l'Amour malgré moi me contraint à me rendre Que me demandes-tu?

Puisque tu ne peux me défendre,

Que me sert-il d'entendre

Les vains reproches que tu fais?

Impuissante vertu, laisse mon cœur en paix.

Enfin, un jour, je tombai sur ce chœur des Hcspéricks , d'une si douce indifférence et d'une si égoïste quiétude. C'était la paix, la paix tant cherchée, qui se révélait enfin à moi, par son appel le plus profane:

De ce séjour Nous chassons l'Amour.

Notre paix est certaine.

De ce séjour Nous chassons l'Amour.

On n'y craint pas sa chaîne, Les jeux viennent tous S'y rassembler pour nous.

Nous goûtons un sort plein d'appas.

Il n'est point de peine Où l'Amour n'est pas.

Cette ibis, je fermai le livre avec colère, et cette colère me fit du bien , parce qu'elle me rendait à moi-même et me montrait encore préférables à toutes celles qu'il cherche en dehors d'elle, les consolations que le cœur trouve en lui. « Yoilà donc, m'éciiai-je, à quoi se réduit toute la sagesse humaine. Ne pas sentir pour ne pas souffrir. Ne pas aimer pour ne pas regretter. Et c'est cette systématique torpeur, qu'on a regardée comme la félicité parfaite! Ah ! plutôt chercher dans la mort elle-même l'absolu repos, que de sacrifier mon cœur à cette morale équivoque!

Plutôt succomber dans la lutte que de me rendre si honteusement sans combat! Plutôt la douleur que la honte ! Mais où trouver mieux? De quel côté tourner mes yeux et mon oreille? Les livres sacrés seront-ils plus savants que les livres profanes, et m'apprendront-ils le remède à mes maux ou me donneront-ils la patience de les supporter? »

Et repoussant du pied ces frivoles volumes, impuissants, même à endormir la douleur humaine, je me jetai d'un élan désespéré aux pieds du crucifix. Soudain je me sentis comme rassérénée. La brise du soir entr'ouvrit ma fenêtre etlaissa pénétrer jusqu'à moi

l'abb. de chellks. 13

comme la caresse d'un souffle rafraîchissant, et j'éprouvai ce soulagement imprévu qu'apporte à la respiration le renouvellement de Tair. Alors, toujours à genoux, l'œil fixé sur le crucifix, il me sembla voir frémir les lèvres pâles de la divine effigie. Et de ces lèvres pâles sortait une voix grave et douce dont le vague murmure des arbres qui bruissaient à ma fenêtre rendait, parle contraste, l'accent plus pénétrant et plus profond. Et cette voix disait :

« Demandez, et on vous donnera ; cherchez, « et vous trouverez ; frappez, et on vous ou- « vrira.

« Car qui demande, reçoit ; et qui cherche, « trouve ; et Von ouvrira à celui qui frappe '.

« Venez à moi, vous tous qui ployez sous le « travail, et je vous ranimerai.

« Prenez mon joug sur vous, et apprenez de « moi, parce que je suis doux et humble de « cœur, et vous trouverez du repos à vos dmes.

« Car mon joug est doux et mon fardeau lé- « ger^.

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