‹ Les Confessions de l'abbesse de Chelles, fille du RégentChapitre 4 sur 5 · Évangile selon saint Matthieu, chap. vu, vers. 7 et · texte numérisé non relu

Évangile selon saint Matthieu, chap. vu, vers. 7 et

2. Evangile selon saint Matthieu, chap. xi, vers. 28, 29, 30.

« Si quelqu'un veut me suivre, qu'il se renonce '< lui-même, et prenne sa croix et me suive.

« Car qui voudra sauver son âme la perdra, « et qui perdra son âme à cause de moi et de « l'Évangile, la sauvera.

« Que servirait à l'homme de gagner le monde « entier et de perdre son âme ?

« Et que donnera Vhomrae en échange de son « âme?

1 Qui aura rougi de moi et de mes paroles, au « milieu de celte génération adultère et péche- « resse, le Fils de VHomme aussi rougira de lui « lorsqu'il viendra, dans la gloire de son Père, « avec les anges saints ' .

« Cherchez premièrement le royaume de Dieu <i et sa justice, et tout le reste vous sera donné « de surcroît.

(I Vendez ce que vous avez et le donnez en au- » mône. Faites-vous des bourses que le temps « n'use point, un trésor qui subsiste dans les « deux, où les voleurs n'en approchent point, et « où les vers ne le rongent point.

« Car où est votre trésor, là est aussi votre « cœur.

1. Évangile selon saint Marc, chap. viii, vers. 34, 35, 36, 37, 38.

« Ceignez vos reins, et ayez en vos mains des « lampes ardentes.

« Comme ceux qui attendent que leur maître ï retourne des noces, afin. lorsquHl viendra et « frappera à la porte ^ qu'ils lui ouvrent aussi- « tôt.

« Heureux les serviteurs que le maîti'e, quand « il viendra, trouvera veillants ; je vous le dis « en vérité, il se ceindt-a et les fera mettre à « table, et, allant de l'un à l'autre, il les ser- « vira ^ »

Quand je me relevai, la nuit était venue, les étoiles luisaient au ciel, et je le regardais avec larmes, comme on regarde une patrie retrouvée. Une sorte d'auréole enveloppait mon crucifix de lumineux reflets. Et mon âme répétait sans cesse, comme un écho attendri, les paroles de l'évangile qui m'avaient sauvée

« P7'enez mon joug sur vous, et apprenez de « moi, parce que je suis doux et humble de « cœur, et vous trouverez du repos à vos âmes.

' Évangile selon saint Luc, chap. xii, vers. 31, 33, 34, 35, 36, 37.

« Car mon joug est doux et mon fardeau « léger. »

Je ne pus dormir de la nuit, et la passai tout entière en réflexions décisives; je me représentai combien, dans ma famille et dans le monde, avec les tentations et les facilités de mon rang, l'œuvre de mon salut était difficile. Je me vis, entre ma grand'mère, mon père et ma mère, abandonnée sans secours à tous les dangers de l'indépendance et de l'isolement. Ma grand'mère, qui était encore ma meilleure amie, était à cet âge où l'afFeclion qu'on inspire et celle qu'on ressent s'effrayent et s'affaiblissent également par la pensée de l'imminente séparation. Mon père était trop distrait et déjà trop inquiet, disputant à grand'peine aux soucis et aux fatigues du gouvernement les restes de sa force et de sa gaieté. Le mauvais état des affaires des bâtards, ses frères, préoccupait exclusivement ma mère. Mes sœurs avaient le cœur ti-op occupé pour que j'y prisse la moindre place. A quoi bon parler de M. de Saint-Maixent, à ces amies trop distraites dont l'une m'eût répondu Riom et l'autre Richelieu ? Et à quoi bon mêler à leurs larmes, quand elles pleu-

raient, des larmes qui provenaient d'une tout autre source?

Je me voyais donc fatalement seule, condamnée à supporter le scandale des vices de la cour ou à les partager, à me rejeter dans ce tourbillon d'où le véritable amour m'avait tirée, et à y étourdir ma passion par des diversions sacrilèges, ou à promener dans ces réunions brillantes l'ombre importune de ma douleur et l'inutile reproche de ma vertu !

Une pensée de dévouement se mêlait encore, pour l'encourager, à ma répugnance croissante pour le monde et à mon dégoût de ses fausses joies. Je voyais autour de moi tous les miens se perdre comme à l'envi. Je les voyais insulter à ces devoirs, dont le rang rend le respect plus impérieux à la fois et plus nécessaire , et manquer à cet exemple que les grands doivent aux petits qui l'attendent. Mon père, qui s'essayait à l'ambition et s'achevait au 'plaisir, ne semblait empressé qu'à donner le quotidien signal de la licence universelle, et il "consommait par l'indifférence cette corruption de sa famille que l'indulgence avait commencée. De mes deux sœurs, l'une condamnée, l'autre déjà flétrie, par l'in-

dignation ou la malignité publique, la contagion semblait gagner jusqu'à mon frère, unique et fragile espérance des honnêtes gens. Madame passait sa vie à médire de ce qu'elle ne pouvait empêcher, et n'opposait plus au débordement que ses satires, mises à la poste sans profit pour l'opinion, et où elle déchargeait périodiquement une colère qui n'éclatait plus.

Et moi, je courbais la tête sous le poids de cette réprobation divine dont je sentais autour de moi les éclairs avant-coureurs, et dont le tonnerre devait bientôt foudroyer madame de Beiry en plein scandale. Et je me disais : « Qui donc sauvera ma famille si je ne me dévoue ? Et qui donc détournera la vengeance céleste de son iniquité triomphante, si je ne m'agenouille, demandant sans cesse la grâce de la m.aison, et la protégeant de mon repentir sinon de ma sainteté et de mes prières sinon de mes vertus? »

Dès le lendemain du départ de M. de Saint- Maixent, j'avais pris, par une sorte d'irrésistible pressentiment, des vêtements de deuil, et je les avais gardés malgré les prières de quelques-uns, qu'alarmait une douleur si mystérieuse et si résolue, et malgré les rail-

leries des autres. Je parle de ceux dont je les devais souffrir. Bientôt, je sentis que je ne les pourrais plus quitter.

Dédaignant les conseils de ces prêtres de cour qui, de mon temps, avaient fait vœu d'indulgence, dont le ministère était la plus agréable des sinécures, et qui passaient leur vie à absoudre des fautes que quelques-uns même, les aumôniers, partageaient volontiers, j'allais souvent, suivie de ma fidèle Clonard, chercher, dans une humble chapelle desservie par les pères de l'Oratoire, un directeur dont l'autorité ne fût pas astreinte aux lois de l'étiquette, ni les légitimes reproches assujettis aux formes du respect. Je me jetai aux pieds d'un vieux prêtre dont les cheveux blancs commandaient une vénération que son noble visage rendait facile, et dont l'évangélique naïveté ignorait l'art de traduire dans la langue des boudoirs la parole de Dieu.

Il daigna encourager et bénir mon dessein de quitter la cour et de revenir abriter, en attendant la vocation, ma jeunesse au pieux asile de Chelles, loin des îempêtes du monde et du cœur.

Le 1" avril 1717, je me levai de la table

qui nous réunissait et je déclarai à mon père mon dessein d'entrer, sinon en religion, du moins en retraite. Je lui annonçai en même temps que, pour que ma résolution ne pût être taxée de précipitation, et pour lui épargner toute crainte de changement ou de regret, je m'imposais l'épreuve d'un délai d'un mois pendant lequel, faisant violence à mon dégoût du monde, je consentais à subir dans toute leur étendue les devoirs les plus frivoles de mon rang, et à m'offrir moi-même à des séductions et à des tentations dont j'étais désormais sûre de triompher.

En m'écoutant, mon père rougit, pâlit, et demeura grave et triste. Peut-être sentait-il la nécessité d'un sacrifice, qui cependant coûtait à son cœur. D'un autre côté, j'avais fait ma profession de foi avec tant d'énergie et de mesure en même temps, j'avais si bien devanciHoute objection, qu'il n'y avait guère à répondre à la demande d'une séparation qui invoquait le nom de Dieu et l'autorité de la vocation. Ma mère, quoique surprise, ne put s'empêcher de laisser voir son contentement du souci diminué et de la tâche allégée. L'exemple est contagieux, et elle espérait bien que si j'étais la première a me consacrer

à Dieu, je ne serais point, la dernière. Ma grand'mère, en dépit de Tétiquette et de l'âge, ' sentit fondre, à la pensée de me quitter, toutes ses rudesses, et m'embrassa en pleurant. Mon frère me regardait avec ces yeux inquiets, où déjà, à travers l'ardeur du plaisir, se lisait je ne sais quel désabusement précoce et quel pressentiment naissant d'une fin semblable. Mademoiselle de Valois se mit à rire à l'idée de me voir religieuse. Elle ne pouvait prendre au sérieux un costume qu'elle avait laissé profaner ainsi qu'ellemême dans cette insolente exhibition de portraits, où, pour surcroît d'ironie, le duc de Richelieu, triomphant à la fois de l'Eplise et de l'État, avait affublé du vêtement monastique ses plus illustres et plus téméraires conquêtes. Madame de Berry, qui avait assez fréquemment de ces accès de religion, et que la grâce, qui n'eut que le temps de l'effleurer, durant ses trop courtes retraites aux Carmélites, eût sans doute conquise bientôt entièrement si la mort ne l'eût devancée, madame de Berry me regardait, attendrie et rêveuse, et, assise à côté de moi, m'avait pris la main et la serrait avec eifusion dans les siennes. Le reste du repas, interrompu par cette nou-

velle, fut sombre et contraint. On ne regardait que du coin des yeux, on ne mangeait que du bout des lèvres. Mon père avait besoin de se distraire, ma mère de porter la nouvelle toute fraîche à sa bonne duchesse Sforce, ma grand'mère de pleurer, moi de prier.

Je priai beaucoup, en effet. Seigneur, et au calme que vous fîtes descendre dans mon âme, aux pieuses et douces visions qui enchantèrent mon sommeil, je crus comprendre que l'offrande vous était agréable et que je pouvais poursuivre le sacrifice.

La pensée de mon départ pour Chelles, sur laquelle j'avais concentré toutes les forces de mon esprit, ne m'avait pas absorbée au point d'oublier celui qui avait, après Dieu, le plus de part à mon sacrifice.

Je lui annonçai mon dessein en termes courts et précis. Je n'aurais pas eu la force de feindre longtemps la résignation que je n'avais pas encore. Je lui disais : « Je vais vers Dieu pour être plus près de vous. »

Il me répondit : « Je vous suivrai, si je ne vous précède pas. »

La tristesse communicative de cet invincible pressentiment me disposa encore da-

vantage à l'adieu et au deuil éternel de ce costume du cloître, deuil qui était déjà dans mon cœur.

Cependant, je me prêtai de bonne grâce à la nécessaire humiliation et à l'inévitable ennui d'une épreuve, dont mon père, par une curiosité qui n'était pas sans espérance, avait , dès le lendemain , commencé lui-même, presque en souriant, le supplice. Les fêtes, les bals , les concerts , les promenades sur l'eau à la lueur des fusées, les cavalcades aux flambeaux dans la forêt, remplie de moelleuses fanfares et de lumières ailées, j'acceptai tout, je supportai tout sans plaisir et sans ennui; j'étais devenue indifférente à tout ce qui cherchait à m'enlever à mon rêve habituel. De jour en jour, l'espoir paternel baissait, et mon courage se fortifiait de Tincrédulité affectée de quelques personnes, en même temps que des secrets encouragements de quelques autres, qui, incapables d'imiter ma résolution, se plaisaient du moins à la louer.

Un seul soir, je parus faiblir. Mes larmes m'échappèrent, et comme il arrive souvent, cette marque de sensibilité, qui n'était pas une marque de faiblesse, me fit à la fois

plaisir et peine ; car, si elle pouvait inspirer des doutes sur la solidité de ma vocation, elle rassuraitsur sa sincérité, qui ne craignait point le spectacle d'une défaillance. C'était à l'Opéra, on jouait Armicle ; mademoiselle Antier chanta si divinement, c'est-à-dire si humainement cette plainte désolée de la séductrice impuissante et abondonnée :

Renaud, ciel ! ô mortelle peine!

Vous partez, Renaud, vous partez !

Démons, suivez ses pas, volez et l'arrêtez ! Hélas ! tout me traliit, et ma puissance est vaine.

Renaud, ciel ! ô mortelle peine !

Mes cris ne sont plus écoutés.

Vous partez, Renaud ! vous partez !

que la commotion fut trop forte et, comme d'ordinaire, se résolut en larmes.

Mon père sourit et se penchant sur le velours de la loge, il donna, avec une bruyante reconnaissance, le signal des applaudissements. C'était une ironie, je l'acceptai, et en sortant, je mis mon père au défi de renouveler l'épreuve où la surprise l'avait rendu vainqueur. Deux jours après , on rejouait Arniide, j'y assistai, pâle et fière, et, malgré tout le talent de mademoiselle Antier, je ne jjleurai pas.

On essaya, vers ce temps-là, d'une autre diversion. Mon père, sous prétexte de sonder ma vocation , prenait un plaisir malin à multiplier autour de ma résolution, encore chancelante, tous les pièges et tous les embarras que le rang et l'expérience mettaient à sa disposition. Il avait juré de ne me livrer à Dieu qu'à la dernière extrémité, et après avoir épuisé tous les moyens de me conserver aux hommes. Je ne sais s'il ne lui passa point par la tête d'employer à celte mission, d'un nouveau genre, le génie galant de Richelieu.' Heureusement pour lui, il songea combien il était délicat de s'ouvrir à ce fat (comme disait ma grand'mère, à l'allemande) , et combien cet indiscret faisait payer cher ses services. Il songea aussi qu'il n'avait déjà que trop laissé pénétrer dans la place cet ennemi intime de sa famille. Enfin, quelque inoffensif que lui parût l'artifice, il pouvait être difficile de l'arrêter à temps, et de ma juste indignation, ou d'une trop éclatante défaite, des plaintes, des cris et des pleurs de ma sœur de Valois, trompée sur ses intentions et croyant à une infidélité de son cher duc, compliquée d'une rivalité de sa dévole sœur, il pouvait résulter un scan-

dale qui dépasserait de beaucoup le bénéfice po^sible d'un succès. Mon père renonça donc à cet étrange et outrageant stratagème, dont il n'avait vu, à travers les fumées du souper, qae le côté comique, et dont, le lendemain, lui apparurent les odieux dangers; c'est ainsi que, sans s'en douter, le beau duc échappa à la seule mission d'Etat dont il fût capable, manqua le brevet d'invincible, que lui eût. signé ma défaite, et peut-être évita l'affront mérité dont je n'eusse pas manqué de punir publiquement ses prétentions. Sans doute, en y regardant de près, cetle alternative ne parut pas moins déplaisante que l'autre, à M. le Régent, qui évita une expérience, où il était également dangereux d'échouer ou de réussir. Je lui sus gré de cette défiance tardive. J'étais bien décidée à la justifier et à venger d'un seul coup, par la plus victorieuse des résistances, les effrontés triomphes de ce preneur de cœurs. J'aurais crevé de sarcasmes cetle vanité bouffie, et je l'aurais envoyé faire panser de baisers les blessures de son amour- propre. Avec moi, je le déclare, il était beaucoup plus près du soufflet que du baiser. Se donner, m'a toujours paru, même en amour, une lâcheté; je veux qu'on se dé-

fende et qu'on se rende, après avoir lutté de façon à montrer sa valeur, debout, à un vainqueur à genoux. Richelieu n'était pas fait pour ces amours héroïques, qui ressemblent à des vertus. Je le méprisais comme il le méritait, et une des plus grandes injures qu'on ait pu me faire, est de me l'avoir prêté, comme si, au temps même de mes plus grands égarements, j'eusse été femme à le prendre.

La séduction ayant peu de chance de réussir, on essaya du mariage, qui compense en avantages solides les brillants attraits de l'amour. Mon père me vint dire un soir en confidence, comme un secret d'Etat, que le comte de Charolais avait demandé ma main. Je me bornai à montrer mon pied, qui était tout ce que je pouvais donner en effet à ce prince méchant et débauché, bas jusqu'en ses plaisirs, cruel jusqu'en ses amours, qui eût déshonoré le nom des Bourbons, s'il était aujourd'hui au pouvoir d'un homme de faire rougir une vertu de dix siècles. Un autre jour, il fut question du jeune comte de Bombes, fils du duc du Maine. Cette fois, c'est madame d'Orléans qui, dans l'intérêt de cette maison bâtarde qu'elle préférait à la sienne, se contraignit jusqu'à sourire et s'abaissa jusqu'à

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prier. Je n'eus pas de peine à être inflexible, tout en faisant tous mes efforts pour n'être pas blessante; c'est ainsi que j'écartai successivement, sans grand mérite, tous les prétendants qu'on voulut m'offrir. M. le Régent m'en cherchait dans toutes les cours de l'Europe, Il eut envoyé mon portrait au Maroc, s'il y eût eu en ce moment un jeune sultan capable d'imiter le cheik Ismaël, et de donner un pendant au triomphe de la princesse de Conti.

Enfin, le terme approchant, mon père renonça à m'inquiéter et à m'éprouver plus longtemps; il s'avoua vaincu, et, déguisant son dépit sous une formule plaisante, selon son habitude :

— Soyez donc l'épouse de Jésus-Christ, ma fille, me dit-il, quoiqu'à vrai dire je n'aie pas l'espoir d'être très-bien avec mon gendre.

J'ai répété ce mot, parce que, dans sa pensée, il était exempt de blasphème, et parce qu'il peint l'homme et le temps.

Le 16 mai 1717, expirait le mois d'épreuve que, d'aecord avec mon père, je m'étais imposé. Dès le jour même, je faisais, avec ma fidèle Clonard, mes préparatifs de départ; et, dès le lendemain malin, au lever de Taurore, je quittais le Palais-Royal dans une chaise fermée, sans autre escorte que celle de quelques valets préposés aux bagages, la seule que j'eusse voulu accepter. Quand je me retournai une dernière fois du côté des fenêtres du palais paternel, une seule figure, collée aux carreaux, me souriait tristement, et une seule main agitait en signe d'adieu le mouchoir mouillé de larmes : c'était Madame. Je me sentais le cœur serré par une sorte de douloureuse surprise ; mais, sauf la légitime émotion

qui succède toujours à la rupture d'une habitude, même quand on y renonce sans regrets, je n'éprouvai aucune de ces défaillances qui accompagnent les grandes séparations. Comment celle-là m'eùt-elle coûté? elle comblait le dernier vœu auquel je fusse attachée; elle réalisait le seul désir qui animât ma vie. Je quittais Paris, cette nouvelle Babylone, et le Palais-Royal, théâtre d'ambition et de débauche, dont les musiques et les flambeaux semblaient un perpétuel défi à la pudeur publique, et où la famille elle-même n'avait pas un abri qui ne fût violé par le scandale. Était-ce là la patrie? était-ce là le foyer? Et cette patrie, ce foyer, n'étaient-ils pas plutôt au pur et tranquille sanctuaire de Chelles où j'allais, au pied de la statue des patrons tutélaires, ou sous ces frais ombrages qui avaient abrité les jeux de mon enfance? Bien loin donc d'être affligée comme celui qui part et qui laisse derrière lui le toit natal et les coeurs qui l'aiment, je me sentais presque joyeuse d'aller retrouver, fidèles au rendezvous de Dieu, et sous un voile toujours intact, ces pieuses compagnes qui, après avoir été pensionnaires comme moi, devenaient religieuses comme leur maîtresse : colombes im-

maculées qui n'avaient jamais quitté le colombier. Je revenais, déjà lasse de mon voyage à travers les stérilités du monde, leur demander le secret de leur repos et partager avec elles la pai.x qui ne leur avait jamais manqué. Je me représentais leur joie au retour de l'enfant prodigue, et les pieuses larmes et les embrassements de toute cette troupe de vierges sages, quand la vierge folle viendrait s'agenouiller sur leur porte et demander à s'asseoir au milieu d'elles. Et, savourant d'avance les douces émotions de cette bienvenue, je gourmandais, dans mon impatience, la lenteur des chevaux et l'indolence des postillons.

Bientôt je saluai de loin les deux clochers de Chelles, la flèche pointue de l'église capitulaire, ses petits bois encore dégarnis de feuilles, faibles débris de ces sombres forêts où se donnaient rendez-vous les royaux chasseurs de la première race, son échiquier déjcà verdoyant de prairies et de champs de blés séparés par des haies de sureaux et d'agaves, ses coteaux tapissés de vignes, et sa montagne blanche, le Montchalat, au pied de laquelle la Marne déroule son ruban d'azur.

Je ne pus retenir une sorte de cri de joie en m'inclinant devant cette antique croix aux

guirlandes fanées, dédiée à sainte Sauteur, comme on dit dans le pays, et où les vieilles du bourg viennent s'asseoir au soleil et garder les petits enfants. Tout me semblait beau, tout me souriait dans ce cher paysage, jusqu'à cette gigantesque échelle de bois vermoulu, qui servait autrefois aux supplices féodaux, dont la maigre et morne silhouette s'est plus d'une fois dressée dans mes rêves, et autour de laquelle les moineaux joyeux pépiaient, héritiers des sombres vautours, gazouillaient à l'envi, et se poursuivaient à tire-d'aile.

Enfin, le cœur battant, j'arrivai devant le grand portail, tandis qu'un valet, sautant de derrière le carrosse, gravissait le perron et soulevait le lourd marteau rouillé. Le guichet s'ouvrit doucement, une pieuse figure apparut blanche sous son voile noir, et un murmure joyeux sembla répondre de l'intérieur au nom qu'elle prononça.

Pendant ce temps, soutenue par mademoiselle Clonard, j'étais descendue de ma chaise, j'avais, avec un élan enfantin, franchi les marches, et je tombais aux pieds de l'abbesse, madame de Villars, qui, sur la porte ouverte, me tendait les bras, confuse, dans

sa roideur, de cette marque imprévue d'humilité et de soumission. Derrière elle, madame de Frelteville me souriait à travers ses larmes, et la vieille sœur tourière , geôlière aux cheveux blancs, la moins tendre du couvent, essuyait du revers de son tablier le verre obscurci de ses besicles. Au moment où je pénétrai sous le sombre porche débouchant sur la cour d'entrée, plantée d'arbres séculaires, les cloches se mirent à tinter, et bientôt ébranlèrent les voûtes d'appels retentissants. C'était fête au couvent et fête au bourg , fête fériée et carillonnée , fête de la translation du corps de sainte Balhilde, fondatrice du monastère, et je voyais déjà les religieuses deux à deux se diriger lentement vers l'église.

Malgré les instances de Tabbesse pour me faire prendre un peu de repos dans les appartements, et l'offre qu'elle me fit de retarder l'office de quelques moments, je voulus aller apporter immédiatement à Dieu le tribut de mes actions de grâces, et, par les couloirs qui conduisaient aux loges grillées où s'asseyaient, aux jours de cérémonie, l'abbesse et ses hôtes, je m'acheminai ou plutôt je m'élançai vers le sanctuaire, poursuivie par

lo sourd bourdonnement des cloches, que traversait parfois, comme un feu d'artifice éclatant sous un ciel noir, le carillon et sa fusée de notes aiguës. Cet appel grave et lent, pareil à la voix lointaine d'un ami, me remplissait le cœur d'une sorte de solennelle tristesse qu'interrompait soudain, à la reprise du cliquetis argentin, une volée dépensées joyeuses, gazouillant comme des oiseaux.

Mon visage reflétait fidèlement ces alternatives de mélancolie et d'allégresse, et ma pâleur, à ce que m'a dit plus tard madame de I retteville, avait de subits éclats rosés.

A peine agenouillée, je me penchai sur le V Llours noir du prie-Dieu , et j'appuyai

litre le grillage de fer mon front ardent; je r 'spirais, comme une bouffée de vent dans lUrage, celte atmosphère fraîche et sereine C i l'église, je savourais, avec l'impression de Id plus délicieuse surprise, ce spectacle dont le charme, aux derniers temps de mon séjour à Chelles, ne me pénétrait plus, et ces harmonies qui me laissaient indifférente. Les cierges étincelaient dans les chandeliers d'argent, une douce odeur d'encens parfumait lair autour de moi, et aux accords intermittents de l'orgue qui préludait se

mêlait le doux murmure des psalmodies.

Et me penchant sur la balustrade, je me mis, avec une sorte d'ivresse, à me plonger dans les anciennes impressions et les anciennes habitudes. Je fis d'abord d'un œil attendri la revue générale de ma vieille église. Je goûtais une sorte de joie douce et profonde à rebrousser chemin de dix années, et à redevenir enfant et chrétienne. Je joignais les mains comme autrefois. Je cherchais à côté de moi mes anciennes compagnes de jeu et voisines de prière; j'allais de l'autel, où pour la première fois j'avais attendu dans mon cœur encore virginal, anéantie dans Textase, la visite du Dieu sans tache venant à moi sous la forme dune hostie, symbole de son sacrifice et de ma rédemption, j'allais, dis-je, de cet autel, but de tant d'élans d'amour et de foi, témoin de tant de silencieuses larmes, au bénitier dressant devant la porte discrète sa large coupe de basalte remplie d'eau sacrée, et où tant de fois j'avais dévotement trempé mon doigt. Chaque tableau, chaque statue m'envoyait son souvenir, et il me semblait voir sortir du clair-obscur de chaque chapelle comme une ombre ailée, familière et fraternelle, qui se penchait vers

moi et me saluait doucement à l'oreille. Je reconnaissais successivement, avec les délicieux tressaillements de l'exilé qui reprend possession de sa demeure, ma nef gothique dont la croix s'arrondissait du côté de l'orient et les croisées à pignons qui la ferment obliquement. Mes yeux s'épanouissaient aux reflets pourprés de ces beaux vitraux rouge foncé, qu'on eût dit teints dans le sang du Christ, comme ceux de Saint-Denis. Je revoyais la chapelle de Saint-Eloi, le caveau de Clotaire III, fils de sainte Bathilde, le tombeau de Mathilde de Nanteuil, abbesse en 1270, le croisillon dont le tableau de verre représentait le martyre de saint Vincent, le sanctuaire aux splendides incrustations de marbre, l'autel aux ornements de cuivre doré, le tabernacle d'argent massif. Je saluais pieusement tour à tour cette famille des saints patrons, statues domestiques vouées à la garde et à l'honneur du chœur; les châsses précieuses de sainte Bathilde et de sainte Bertilde, de sainte Radcgonde, de saint Genest et de saint Georges. Je me souvenais d'une des plus touchantes légendes du couvent, de ces six religieuses de Chelles guéries, le 13 juillet 1G31, par le contact du miracu-

leux reliquaire de sainte Bathilde, de convulsions qui faisaient le désespoir et la terreur de leurs compagnes.

C'est quelque temps auparavant, en 1614, que les bénédicùnes de Chellcs avaient quitté l'habit blanc, selon la règle de saint Césaire et de saint Colomban, pour revêtir le noir costume obtenu par leur austérité de Henry de Gondi, archevêque de Paris.

Et peu àpeu,m'élevantàdes considérations et à des souvenirs plus désintéressés, je méditais cette histoire de Chelles et les liens mystérieux, les analogies frappantes qu'elle avait avec ma propre histoire. Je pensai à la fondatrice dumonastère, àsainteBathilde, qui vint s'y retirer pendant sa viduité ; à sainte Bertilde, la première abbesse,qui, pliant l'orgueil du sang à toutes les humilités du cloître, s'y montra plus modeste et plus attachée à ses devoirs que la plus si'.nple religieuse. Je pensai à celte Radegonde, jeune vierge, qui n'avait jamais quitté l'abbaye, et qui y expira à quatorze ans , véritable ange terrestre ensevelie dans sa robe d'innocence : fleur humaine de beauté et de pureté , éternel honneur et éternelle grâce du cloître, que le 5 août de chaque année la communauté

entière invoque en chantant la préface : Puerilis et Virginis. Je pensai à Gomiheilde, première femme de Charles-Martel, qui finit ses jours à Chelles; à Gisèle, sœur de Charlemagne, qui y mourut abbesse en 810; à Hermentrude, épouse de Charles le Chauve, qualifiée abbesse de Chelles; à Rosilde, sa fille, et à ce bon roi Robert, grand faiseur de cantiques, qui y avait chanté plus d'une fois au lutrin son hymne favorite : Constantia martyrum.

Je ne pouvais faire un pas dans cette antique basilique sans y rencontrer quelquesunes de ces ombres royales, dont elle fut comme le rendez-vous à travers les siècles. Partout je me heurtais à ces grands noms et à ces grands exemples, honneur éternel de ces familles souveraines qui toutes avaient au ciel comme députée une sainte de leur nom et de leur sang. Seule, la maison de France n'y était représentée que par saint Louis , attendant encore sa compagne de paradis- Toutes ces réflexions encouragèrent ma résolution et exaltèrent ma vocation. Je brûlai d'être cette pieuse sinon cette sainte intermédiaire auprès de Dieu d'une famille mau-

dite, je brûlai d'effacer de mes larmes l'arrêt de la divine réprobation que je sentais peser sur elle, et, dans l'élan d'une prière ardente et sincère, je mis le pied à celte symbolique échelle qu'on voit dans les armoiries de Chelles, qui monte de la terre au ciel, et au haut de laquelle s'épanouissent deux fleurs de lis.

Et quand, au milieu de l'office, je vis, pour obéir à une coutume ancienne, le seigneur de Montfermeil, recouvert d'une chape d'or, le cierge à la main, venir, suivi de chantres et d'écuyers, et des Pères bénédictins de Chelles, mettre genou en terre devant la tribune abbatiale et faire hommage à sa suzeraine, je fus transportée d'une sorte d'ivresse de pieux orgueil et de noble joie, et je me sentis devenir pour jamais religieuse de Ghelles.

Dès le lendemain, l'abbesse, dans les appartements de laquelle j'avais accepté une passagère hospitalité, vint me demander mes intentions et me présenter le R. P. Ledoux, prieur des bénédictins de Clielles; je demandai à me retirer dans ma cellule, et j'y fus suivie par ce vénérable religieux, avec lequel j'eus un long entretien, à la suite duquel je lui donnai ma confiance et le choisis pour directeur. J'avais eu, dans les derniers temps do mon séj our à Paris , le père de Trévoux , j ésui te ; mais ainsi que je l'ai dit, j'avais répugné à le consulter sur ma vocation, le trouvant trop disposé à seconder sur ce point l'opposition de ma famille, soit méfiance de la solidité d'une résolution si imprévue, soit complai-

sance pour les vues trop mondaines d'un père prévenu,

Ma cellide ne différait en rien des soixantesept autres qui sont à Chelles. Elle n'avait d'autre agrément que sa situation sur les jardins. Ma bonne Clonard, devenue sœur laie, venait m'y voir et m'y servir. On l'avait désiré ainsi, afin que la transition fût ménagée et que je ne tombasse point tout d'un coup du monde dans la solitude.

Après avoir rempli mes premiers devoirs et choisi le jour de ma prise d'habit, je fis écrire quelques lignes par mademoiselle Clonard à M. de Saint-.Maixent, afin de l'informer du commencement de mise à exécution de mon dessein do retraite et de l'espoir que j'avais qu'il l'approuverait. Mes sentiments pour lui étaient si purs que, volontiers, je n'en eusse fait un mystère à personne. Notre amour était de ceux qui peuvent prendre Dieu pour confident et pour tiers. C'était un mutuel encouragement au bien, une prière à deux. Je ne me sentis néanmoins pas assez détachée pour me hasarder aux dangers d'une correspondance. J'étais assez forte pour souffrir, non pour braver. Je ne voulus donc point écrire moi-même. M. de Saint-Maixent

s'associa à ces scrupules par un sacrifice qui les dépassait. Il ne répondit point, se croyant tenu au silence dans une circonstance où je m'imposais tant de réserve. Il m'aimait assez pour ne point se plaindre d'une infidélité qui avait Dieu pour objet. C'est pour rester sienne et pure que je m'étais réfugiée dans le cloître, et c'est pour le rencontrer sûrement au rendez-vous du ciel que j'avais renoncé à tous les autres.

Le 30 juillet 1717, je pris l'habit. Tout le monde pleurait à la pensée de cette jeunesse à jamais vouée au deuil et de ce rang perdu dans l'humilité. Moi seule, je ne, pleurai pas, et, il me sembla qu'avec Dieu pour témoin et son prêtre pour ministre , je célébrais ces pures fiançailles , ces noces austères d'un amour sanctifié par le sacrifice, et qui aspirait aux éternelles béatitudes, trouvant le bonheur humain trop étroit pour lui.

Les efforts de M. le Régent, mon père, pour m' arracher à une vocation qui lui semblait ou prématurée, ou désespérée, et dont il se faisait reproche, ne s'arrêtèrent point devant les grilles du cloître. Après quelques mois, durant lesquels il voulut me laisser boire au calice, espérant que le miel s'en aigrirait bien

vite, il renouve'a directement, ou par infermédiaires respectables, ses tenta livespourme faire revenir d'une résolution qui, disait-il, le calomniait. On me représenta de quels inutiles regrets trop de précipitation est suivie, dans ces vœux où l'on engage à la fois sa liberté et sa conscience, et où l'orgueil même est, pour la nature révoltée, une chaîne de plus. On me représenta de quelles pointes subtiles et aiguës est intérieurement hérissé ce voile de la réclusion volontaire que les jeunes filles semblent porter si légèrement. On alla jusqu'à me dire que madame la duchesse d'Orléans elle-même me regrettait et réclamait l'ingrate transfuge. Je ne me laissai ni ébranler, ni offenser par ces remontrances qui tenaient à la fois du conseil et du reproche, et je persistai dans mon dessein sans paraître m'y opiniàtrer. Cette patience et cette tranquillité convainquirent mon père mieux que des protestations et des colères, qui trahissent plus l'effort qu'on fait pour s'affermir que l'indignation de la vocation contrariée.

Et lorsque, en juillet 1718, M. le Régent vint à Chelles, accompagné de monseigneur le cardinal de Noailles, pour tenter, sous les

auspices mêmes du prélat qui devait le bénir, de me faire différer mon serment, je compris que c'était là le dernier effort du monde et, aux larmes mêmes que me coûta ma victoire, je sentis que j'avais vaincu. Mais je suppliai qu'on m'épargnât désormais ces émotions , inutiles comme épreuves, et dangereuses comme conséquences. Il ne faut jamais tenter le cœui', dont toute erreur est une faute, et corrompre une résolution par la pitié. Hors d'une certaine mesure, je m'en suis convaincue, les sentiments les plus honnêtes peuvent gâter le devoir.

Après avoir obtenu, au milieu des larmes de l'adieu, le consentement de M. le Régent, je résolus d'écrire une dernière fois à M. de Saint-Maixent pour lui demander le sien. Car je sentais que je dépendais de lui par la confiance et par la reconnaissance. N'est-ce pas lui qui m'avait donné le rare et courageux exemple d'une vertu qui lui coûtait le bonheur? et pouvais-je délier sans lui sur la terre des liens que je voulais renouer au ciel?

« Monsieur, lui écrivais-je, voici les der- « niersmots que vous recevrez de moi. Je n'ai « pas cru que les devoirs de la vie nouvelle " que je vais emlu-asser, m'interdissent jus-

« qu'au droit de vous dire adieu. Les obstacles « qui nous ont séparés dureront, selon toute '( apparence, autant que nous, et il n'est pas « probable que le monde embrasse une nou- « velle sagesse. Je n'ai pas cru pouvoir faire « un meilleur usage de la liberté que votre « générosité me laissait, qu'en la consacrant « à prier pour notre salut. J'ose donc espérer « que vous croirez à la sincérité d'une réso- « lution assez forte pour paraître vous sacri- « fier, et que vous ne douterez pas d'une af- «' fection qui prend Dieu pour témoin. Lui « seul peut remplir le vide que votre absence « laisse en mon âme , et l'espérance du ciel " peut seule me consoler de l'attente de cette « terre. Vivez donc, priez , espérez , et si un « trop long délai ne vous décourage pas, ac- « ceptez le rendez-vous que je vous donne en « N.-S. J.-G. »

Quelques jours après, ma fidèle Clonard me remettait un court billet, où il me sembla remarquer des traces de larmes. Il ne contenait que ces mots :

« J'admire votre courage autant que je « m'en afflige. Votre résolution me flatte et « me tue. Je ne puis l'approuver sans larmes. « Ce n'est que pour vous que j'ai pu craindre

« un serment éternel. J'ai fait mes vœux le « premier dès que je vous ai vue. Vous seule « pouvez inspirer un amour qui soit une « vertu. Adieu. J'accepte votre rendez-vous " et, je le sens à ma douleur, Dieu me fera la « grâce de vous y précéder, »

Le 25 août 1718, je fis profession entre les mains de Mgr le cardinal-archevêque de Paris. Ce vénérable prélat, digne des anciens jours, et un de ceux dont la sainteté a demandé et obtenu grâce pour tant d'indignes pasteiu's, prononça un discours plein d'une tendre éloquence. On ne pouvait douter d'une vertu dont il donnait l'exemple , ni de cette grâce qu'il promettait à la foi et au repentir, et qui semblait rayonner sur son candide visage. Il parla de la vie religieuse , des perfections qu'elle comporte et de la joie qu'elle donne à ceux qui savent la mériter. Et il me semblait, en l'écoutant, commencer à jouir de celte paix tant souhaitée que donne seule l'abnégation , et dont il sentait si vivement l'espérance qu'il en communiquait la réalité. Je prononçai donc mes vœux avec la ferme intention de les tenir, de les honorer, et d'échapper par tous les moyens, même celui (pardonnez-moi. mon Dieu !) de la mort volon-

taire , à la honte d'une désertion , si je me sentais assez lâche pour succomber aux tentations de cet ennui désespéré, dont, au dire des plus vieilles el plus fermes religieuses, Satan se sert pour éprouver et décourager quelquefois les vocations les plus intrépides.

Pour moi, ce n'est point au début que je devais ressentir les atteintes de ce mal subit, inexorable , de l'inutile regret des choses de la terre, qui ne se guérit que par cet autre mal, doux celui-là et salutaire, qu'on appelle le mal du ciel. Ce n'est point aux premières heures de méditation et de prière que je sentis soudain la source intérieure s'arrêter, tarie par les sécheresses de l'orgueil. C'est au milieu de ma carrière seulement, après avoir épuisé les douceurs du calice, que j'en devais trouver l'amertume. Et c'est après m'être abondamment désaltérée dans le courant de voire grâce, que je devais traverser, comme un désert, l'aridité d'un long découragement.

Mais à ce premier moment, je savourais à longs traits les ineffables délices de la mortification , et j'arrosais de larmes de joie le premier épanouissement, si doux à l'âme, de cette ileur, bientôt flétrie par ma faute, de la perfection monastique.

M. le Régent, mon père, n'avait point voulu, de peur d'un attendrissement qu'il regardait comme une faiblesse , surtout en public , assister à ma profession, non plus que Madame, effrayée de l'impression fâcheuse que pourrait produire sur mon attitude au sacrifice l'éclat bruyant de sa douleur. Il dédommagea, par l'envoi d'une dot de 100,000 livres, le monastère de cette absence.

Pour moi , je reçus dans une magnifique bourse à ses armes une somme de 30,000 livres , destinée à mes libéralités ou à mes aumônes, et le brevet d'une pension de 1 0,000 livres. C'était certes plus qu'il n'en fallait pour soutenir ce que, en dépit du cloître et de son égalité, j'étais obligée de conserver de mon rang.

Je passai les premiers temps en longues méditations, en prières , en promenades , en réception de visites, en longs entretiens avec le R. P. Ledoux, qui cultivait avec une sollicitude étonnée cette aptitude et cette curiosité, que, de tout temps, j'avais manifestée pour les problèmes théologiques. Je l'embarrassais par mes questions, et il me surprenait quelquefois par ses réponses. C'était, au demeurant, un prêtre d'une science vasie dans

l'aeb. de chelles. 1(>

un esprit plus étroit, et qui, avec les vertus de son état, manquait peut-être de ce caractère qui donne autant d'autorité à la vertu que l'exemple.

Je consacrais aussi une partie de mon temps aux humbles et pratiques devoirs de la fonction que, dans le monastère, j'avais acceptée en prenant mon nom de religion J'avais choisi le nom le plus sympathique et le xjIus conforme à ma situation, parmi les noms de ce calendrier angélique, qui formaient depuis huit cents ans le lien du monastère et du ciel. Je m'appelai sœur Bathilde. Je demandai une fonction, craignant avec raison les tentations perfides du loisir et l'énervement de la rêverie solitaire. On me donna celles qui s'accordaient le plus avec mes goûts. Je fus faite sacristine , et chargée, en cette qualité, de la garde et de la toilette de l'autel, de l'entretien des lampes sacrées, de l'éclat des vases et des calices, symbole de cette pudeur monastique qui n'admet pas de tache. Je passais mes journées, dans l'intervalle des offices et des promenades dans les jardins, à justifier la con* lîance de la maison et l'humble orgueil des religieuses. Le printemps approchait, avec sa corbeille pleine de fleurs: j'y puisais sans re-

lâche , sans cesse courbée sur les grands et petits autels, arrosant , émondant et renouvelant ces petits jardins suspendus sur les degrés du tabernacle, et enroulant autour des cierges leurs guirlandes de corolles odorantes. Je sentis se faire en moi peu à peu cette paix profonde qui naît de Tordre, de la patience et du travail; les disciplines monastiques me trouvèrent non-seulement soumise, mais empressée, et dépensant encore, en fréquentes et vives élévations vers Dieu , le superflu de ces forces mystiques que la règle n'épuisait point.

Si le bonheur existe ici-bas , et si les promesses de ce beau mot sont autre chose que des espérances, je fus heureuse dans cette vie égale, paisible, unie, m'emportant doucement, pareille à une rivière sans courant et comme sans flots , qui glisserait sous un ciel silencieux, entre des rives sans accidents, vers im horizon sans éclat.

Les choses allèrent pendant quelque temps ainsi, paisibles et silencieuses, et les jours se succédaient sans monotonie, grâce à l'activité qui me rendait chaque jour les mêmes devoirs nouveaux, et grâce à l'humilité qui me les rendait doux, lorsque éclata un orage subit

qui troubla profondément la paix de mon âme el la régularité de ma vie, et entraîna des accidents dont ma vocation faillit être victime.

Le défaut en ce monde qui fait le plus de dupes, parce qu'il touche à une qualité, et cela jusqu'au point de lui ressembler souvent, c'est l'orgueil. Cet orgueil, puisé dans le sang d'une mère hautaine, et que le rang m'eût, d'ailleurs, facilement inspiré, si je ne l'eusse déjà eu dans le caractère, m'avait suivie au cloître, avait àmon insu survécu à mes vœux, et, comme un feu mal éteint, se réveilla soudain en pleine humilité. C'est par lui que Satan commençal'assaut de mon âme, et c'est par lui, comme par une porte mal gardée, que cet ennemi subtil de mon salut a pénétré plus d'une fois dans la place. C'est à ces trop nombreuses défaites quej 'ai reconnu la vanité de ces sentiments tutélaires auxquels nous confions noire df'fense et sur la foi desquels nous nous endormons naïvement. Je n'aurais jamais pensé que la tentation dût faire brèche à l'endroit de mon cœur que je pensais le plus inaccessible et que, par l'orgueil même de mon sacrifice, qui semblait devoir me garantir de toute faiblesse, je pusse être

conduite à le regretter. Ali ! il est tien difficile de demeurer dans la vie religieuse, constamment digne de l'œil de Dieu auquel on s'est consacrée ! Mais combien ne faut-il pas trembler, lorsqu'on a le malheur d'être née princesse, de n'avoir pu l'oublier, et d'offrir ainsi au démon la tentation d'une proie plus belle ou du moins plus importante que les autres !

Je ne tardai pas à sentir à je ne sais quelles brûlantes inquiétudes, à je ne sais quels troubles involontaires, que j'étais devenue l'objet de l'attention du maudit, de sa prédilection fatale, et que l'attaque allait être longue et la défense difficile. Chaque fois qu'il me venait une pensée de dégoût ou de regret et que je sentais se révolter l'ancienne fierté contre une condition si différente de celle à laquellej"étais destinée, je m'attachais avec une sorte d'acharnement à l'abnégation monastique et je me cramponnais à la croix. Et peu à peu cependant, comme la mer qui vient, je sentais en moi le sourd murmure de l'amertume soulevée. Madame de Yillars,notre très-digne abbesse, n'avait pas plus oublié peut-être de qui elle était la sœur que moi de qui je suis la fille. Mais elle était abbesse

et pouvait s'en souvenir, tandis que moi, simple religieuse, j'aurais dû l'oublier. Inflexiblement attachée à la règle, jalouse de son autorité, la voyant compromise jusque dans le plus simple et le plus involontaire manquement,et menacée par le moindre partage, je ne tardai point à m'apercevoir, à l'aigreur mal contenue de quelques observations et au dépit qui s'exhalait même de son silence, que ma présence la gênait, et que ma soumission lui était importune , comme toute affectation, quand on la suppose. Je faisais, malgré moi, ombre sur le soleil de domination et d'indépendance dont elle avait jusquelà gardé l'entière chaleur et l'éclat complet. J'avais beau m'effacer systématiquement, elle me sentait présente par mon absence même, qu'elle ne pouvait pas se dissimuler. Une telle situation eut été rapidement insupportable, si je n'eusse appelé au secours de ma patience la gaieté naturelle de ma jeunesse; je m'efforçai donc de rire de ce dont je ne voulais point pleurer. Peut-être ces innocentes plaisanteries furent-elles envenimées, et le trait, changeant de main, alla-t-il bien au delà de mon but, et, au heu de glisser sur la rugueuse écorce de madame de Villars,

pénétra-t-il plus profondément que je ne l'eusse désiré dans cet amour-propre qui ronge encore , même au couvent, la part de l'amour de Dieu. Quoi qu'il en soit, je dois m'accLiser de ces légères représailles, qui ne dégénérèrent que malgré moi en une sorte de rébellion. On n'est plus maître de sa parole dans la bouche des autres. Une malice devient facilement une médisance , une critique, une satire, et une plainte, une injure. Plus d'une de mes compagnes trouva bon, d'ailleurs, de joindre ses ressentiments aux miens et de les venger ensemble, en se cachant derrière moi. Le couvent, comme le monde, a ses perfidies. lia aussi ses ambitions, et l'ennui d'une longue et dure domination faisait désirer un gouvernement plus doux, tel qu'on prévoyait que serait le mien. Ajoutez à ces alliées intéressées, les jeunes têtes encore mutines sous la guimpe, et ardentes sous cette neige du linon, et vous comprendrez facilement que je me trouvai bientôt,malgré moi, à la tête d'un parti qui s'était formé à mon insu, et mç poussait doucement en avant.

Bientôt le couvent, d'ordinaire si calme, fut en proie à ces tendres rancunes, à ces souriantes discordes et à ces débats aigres-doux

qui caractérisent les guerres monastiques. Madame de Yillars essaya de couper court, avec une dignité frémissante, à l'orage qui se préparait; les actes d'autorité, en pareil cas, ne servent qu'à préparer les actes de rébellion. Les vieilles religieuses lui prêtèrent en vain l'api-ui de leurs remontrances, et demeurèrent en vain fidèles par habitude; les jeunes excitèrent la lutte, mues par le double intérêt qui préside à toutes les coalitions : d'abord, l'espoir de la récompense, puis la crainte du châtiment.

Je ne tardai pas à voir que la conciliation était impossible. Sans rien compromettre de Tobéissance extérieure, je roidis mon attitude. Une résistance de ce genre ressemble fort à une attaque. Madame de Villars enleva au père Ledoux ses bonnes grâces, pour les confier à un autre père, avec le soin de sa conscience. Elle voulut recevoir des visites pour multipher les marques et les signes de cette autorité qui lui échappait, et jouir comme d'un triomphe des honneurs du chœur, de la crosse et de l'encensoir. Ces cérémonies finirent par me devenir insupportables. Il m'en coûta d'aller, à mon rang, baiser cette main qui tremblait de ne pouvoir

frapper. J'écrivis à M. le Régent. Monseigneur le cardinal de Noailles arriva. Le bruit de la querelle s'était répandu dans Paris et était déjà exploité par les nouvellistes. On parlait d'un nouveau Port-Royal. Le cardinal eut avec le père Ledoux et Tabbesse une longue conversation. 11 me vit aussi, sans rien me confier des conseils donnés et des résultats obtenus. Il se borna à m'exliorter à la patience et à la soumission.

Le 12 avril 1719, M. le Régent vint dîner avec moi à Chelles, et à la fin du repas il me plaisanta agréablement sur Tambilion dont le cloître lui-même, ne défend pas, sur les ennuis du sceptre, etc. Pour la première fois, je sentis que mon père avaitraison;cette bienveillante ironie me fît mal. J'aurais voulu pouvoir me rejeter de toute la force de mon repentir dans l'humilité la plus expiatoire. Je cherchai dans ma mémoire un monastère assez lointain et assez sourd pour qu'on y put oublier et n'être point entendue. Je n'en trouvai pas. C'était une époque terrible. L'ingénuité des anciennes mœurs n'était plus, et, si on avait encore en quelques lieux les vertus monastiques, on n'en avait nulle part la naïveté. Les monastères démon ordre étaient

encore plus mondains que Chelles, dont la contagion les avait gagnés, et l'on y outrait naturellement le nouveau bon ton du cloître. Où se réfugier? à Jouarres, à Hyères, j'aurais retrouvé des abbesses et des compagnes prêtes à me faire ressouvenir que j'étais princesse, si j'eusse pu l'oublier. Madame avait de si singulières histoires sur Maubuisson et sur Tabbesse, sa parente, que je tremblai d'y perdre le peu que j'avais pu faire de mon salut. Aux Carmélites, on faisait des nœuds et des festons, et madame de Berry ne s'y trouvait pas trop mal. Que pouvais-je espérer de sanctuaires assez indulgents pour qu'une pénitente de caprice comme madame de Berry y fût à son aise ? Je résolus donc de rester à Chelles, et d'effacer s'il se pouvait, par les mérites de mon gouvernement, les fautes de mon obéissance. J'avouai donc à M. le Régent, de bonne grâce, que je désirais être abbesse, sans nuire pour cela aux intérêts de madame de Villars, que je sentais le salut impossible dans la voie trop étroite où je m'étais engagée, que j'étouffais dans l'humilité et que j'avais besoin de respirer dans un rang plus élevé, et où je pusse donner de plus faciles exemples. C'est ainsi que l'orgueil trouve ré-

ponse à tout, et le moyen d'être fort jusque dans l'aveu d'une faiblesse ! M. le Régent ne put s'empêcher de sourire de ce sophisme, et je ne pus m'empêcher d'en rougir.

Dans les premiers jours de mai, madame de Yillars, après avoir rendu ses comptes, résigna son abbaye et prit congé de ses religieuses, avec une émotion et une modération qui nous furent un cruel reproche. Ces adieux si clignes ressemblèrent, pour beaucoup d'entre nous, à un châliment.Nous ne goûtâmes bien, ni les unes ni les autres, une délivrance payée d'un remords. La sincère douleur des plus vieilles religieuses, leurs larmes silencieuses, lorsque madame de Villars passa devant elles, me remplirent d'un trouble indéfinissable. Je sentis qu'elles perdaient plus qu'elles ne gagnaient en moi. Le départ de madame de Villars ressemblait à l'exil de la règle, et mon avènement, à la suite d'un conflit dont j'eus l'avantage sans en avoir l'honneur, semblait promettre la plus dangereuse des libertés. Cette pensée empoisonna la joie que nous attendions du succès. Nous avions l'air d'être les vaincues. Et quand ce fut à mon tour de recevoir les adieux de celle que je remplaçais, je baissai les yeux malgré moi devant une

vertu supérieure à la défaite, tandis que je me sentais inférieure à la victoire.

Je résolus d'aller, dans une retraite expiatoire, me préparer à mes nouvelles et difficiles fonctions. Je me repentais déjà de les avoir acceptées ; loin d'avoir allégé le fardeau de ma conscience, je l'avais témérairement augmenté. J'allais avoir charge d'âmes. Je devais faire à la fois mon salut et celui de mes religieuses. Je ne pouvais plus me sanctifier ou me damner toute seule. J'entraînais mon couvent tout entier en enfer ou au ciel. Cette idée me donnait des sueurs froides, et je tremblais de tous mes membres en présence de l'immensité de mes devoirs et de mes dangers. Pendant que madame de Yillars, le front serein et la conscience tranquille, prenait le chemin de l'abbaye deBellechasse, au faubourg Saint-Germain, derrière l'hôtel du maréchal, sonfrère, et allait attendre dansune obscurité sans regrets, le moment de reprendre une autorité sans remords, et d'édifier une autre communauté par l'exemple du mérite uni au rang, je roulais, triste et inquiète, vers l'abbaye duYal-de-Grâce, pour y attendre ces bulles qui pouvaient être un jour devant Dieu l'arrêt de ma condamnation.

Le 16 juin 1719, un courrier arriva de Rome, porteur des bulles d'institution canonique. Un grand repas, donné à Sainl-Cloud, par M. le Régent, solennisa cette bienvenue. J'y parus, non sans quelque embarras, et y reçus les compliments de cette cour qui en avait pour toutes les fautes heureuses. Je me fusse sentie plus fière, si je les eusse moins mérités.

Le 14 septembre 1719 eut lieu mon installation solennelle à Chelles, en qualité d'abbesse.

Dès dix heures et demie, je vis arriver, déjà émues au bruit des cloches sonnant à toute volée , l'excellente Madame avec la duchesse de Brancas, madame de Chasteau-

lier et madame de Rathamhausen ; j'allai à son devant avec M. le duc de Chartres, mon frère, qui l'avait précédée. Et les portes ne s'étaient pas refermées sur ses équipages, qu'elles se rouvrirent à grand fracas pour M. le Régent, accompagné de mademoiselle de Valois, dont le manteau de taffetas gris et la coiffure effilée, parsemée de perles et de diamants, attiraient tous les regards. Madame la duchesse d'Orléans, ma mère, s'était fait excuser sous prétexte d'une saignée. Je dirai, tout à l'heure, le vrai motif de son absence. Bientôt l'éghse fut envahie par la cour, et trop étroite pour celte foule dorée. Les diamants scintillaient aux feux des lustres et; des cierges, l'odeur de l'encens se mêlait à celle* des fleurs, et, dans les intervalles de silence, on entendait bruire, comme les flots d'une mer de brocart et de soie, les robes et les habits brodés qui chatoyaient sous le reflet ardent des vitraux. L'air était doux et pur, de grandes brises faisaient onduler leurs fraîcheurs ailées sur cette brillante assistante, et balançaient, comme des blés, les plumes et les panaches. La musique du roi était dans les tribunes et les violons s'appelaient l'un l'autre en gémissements harmonieux. Ah ! ce

futun beau jour, jour spleudido, jour unique, ou dégoûtée de tous les autres, je me surpris à croire encore au bonheur que donne la puissance. Qui n'eût à ma place partagé cette illusion? J'avais vingt et un ans, et cette fleur de beauté que donne la jeunesse s'épanouissait, comme une rose, sons mes voiles. J'étais à cette heure privilégiée où, jusque dans le cloître, on jouit malgré soi du printemps de l'âme et de la vie, où l'on sourit à la solitude, où la joie intérieure, comme un flambeau vivace, éclaire toutes nos pensées et toutes nos actions, où le sacrifice a ses plaisirs et l'humilité ses coquetteries, où le deuil volontaire est si léger qu'il ressemble encore à une parure. J'avais vingt et un ans, je me sentais envahie par une irrésistible allégresse, et mon cœur bondissait dans ma poitrine, et je murmurais avec ravissemen t ces paroles , salu t confiant du prêtre marchant vers l'autel : « Inlroïbo ad allare Dei, Dci qui Iselificatjuvenliitem meam : j'irai vers l'autel du Dieu qui réjouit ma jeunesse. » C'est dans cette sorte de douce ivresse que je m'acheminai vers mon prie-Dieu de velours violet, semé de fleurs de lis d'or, et placé au milieu du- chœur des religieuses. Et tout mon visage exprimait,

sans doute, si bien malgré moi le débordement de cette joie enfantine du triomphe, que M. le Régent ne put s'empêcher de sourire lorsque je m'inclinai devant lui, en mettant dans cette révérence toute la dignité dont son fin regard me laissait susceptible.

On avait enlevé leurs voiles aux quatre statues de marbre blanc, images des quatre plus célèbres abbesses de Ghelles, qui semblaient assister, immobiles témoins, à l'installation de celle qui leur succédait. Une d'entre elles me ressemblait, dit-on, comme une sœur aînée. Douze moines bénédictins, revêtus de chasubles rayonnantes, servaient la messe qui fut dite par Mgr le cardinal de Noailles. La magnificence naturelle de cette cérémonie, rehaussée de toutes les pompes des solennités mondaines, m'avait si profondément saisie que, lorsque, après l'ÉpUre, le maître des cérémonies entra dans le chœur des religieuses et m'appela de sa voix grave, je ne l'entendis point, en proie à une sorte d'extase. Il dut s'approcher de moi et renouveler son appel; je me levai, comme réveillée en sursaut, et, suivie des abbesses du Val-de- Grâce et de Montmartre, qui m'assistaient, et des cinq ou six dignitaires du couvent, je

m'avançai lentement vers l'autel , je fis en passant une respectueuse révérence à Madame, qui pleurait accoudée sur son prie- Dieu, contre la balustrade, et je m'agenouillai, pâle et ferme, devant Mgr de Noailles, assis, dans une grande chaise à bras dorés, sur la plate-forme de l'autel. On apporta, en grande cérémonie , la confession de foi que je lus d'une voix distincte, et je reçus du prélat le livre contenant la règle du couvent. Je revins ensuite à ma place , avec le même cortège. Après le Credo elV Offertoire, ie dus la quitter encore, toujours accompagnée de mes assistantes. On apporta pour offrande deux grands cierges et deux pains, dont l'un était doré et l'autre argenté. Après que le cardinal eut communié, je m'agenouillai de nouveau devant lui et après m'avoir imposé les mains, il me donna la crosse, l'anneau et la croix, puis il me reconduisit lui-même à mon siège, non à mon prie-Dieu, mais à mon siège d'abbesse, qui était une espèce de trône, surmonté d'un dais de princesse du sang avec des fleurs de lis. A peine y fus-je placée, que les trompettes et les hautbois se firent entendre, mêlant de doux accords champêtres ù l'éclat des fanfares. Le cardinal, suivi de son

cortège de pi'êtres, se plaça au côté gauche de l'autel, sa crosse dans la main, et l'on entonna le Te Deum avec accompagnement de cymbales, composé exprès pour la circonstance par le fameux La Lande, chef de la musique du roi. Aux derniers versets, la foule des rehgieuses, prosternées dans le chœur, se releva, et cette longue file de robes noires serpentant dans les bancs, vint enfin défiler devant moi. A chaque signal des cymbales, les deux religieuses de chaque rang s'inclinaient à la fois en signe de soumission. Bientôt l'air triomphal de la marche d'Atys résonna dans l'église, et chose étrange ! et, qui montre combien est irrésistible la tyrannie de la mémoire, les beaux vers de cet air si connu me revinrent à la pensée, et je les répétais en moi-même, en les scandant machinalement sur le pas des religieuses qui s'avançaient lentement deux à deux, et faisaient leur révérence en mesure :

Que devant vous tout s'abaisse et tout tremble, Vivez heureux, vos jours sont notre espoir. Rien nVst si beau que d'admirer ensemble Un grand mérite avec un grand pouvoir.

Que l'on bénisse

Le ciel propice

Qui dans vos mains

Met le sort des humains.

0 vanité des joies et des ambitions humaines ! La dernière religieuse de mon couvent n'était pas encore passée devant moi que je sentais se refroidir, à la pensée effrayante de mes devoirs, la fièvre d'orgueil dont m'avaient enflammée ces prémices de mes droits. Je pensais au compte terrible à rendre un jour de ces soixante-six brebis du Seigneur, que je devais conduire de ma crosse pastorale au bercail éternel. Je me considérais moi-même avec une sorte de méfiance et de découragement, et je supputais de combien de vertus celte grande tâche dépassait le niveau de mes forces. Et pour être convaincue et affligée de mon indignité, pour sortir de l'église aussi humble et aussi triste que j'y étais entrée joyeuse et superbe, je n'avais pas besoin de cette singulière leçon que me donna indirectement, au passage, un malicieux courtisan, qui ne se fût point consolé, s'il eût pu croire que je l'entendrais. J'ai entendu ainsi dans ma vie bien des choses, à l'insu de ceux qui les disaient, et j'ai pu faire mon profit de bien des critiques qui ne m'étaient point destinées. C'est à ce titre que je veux rappeler le mot qui échappa à ce frondeur indiscret, et qui, comme celui de l'es-

clave placé derrière le triomphateur romain, m'aveitit plus malicieusement que charitablement de la vanité des grandeurs humaines et du danger auquel elles exposent celui qui les compromet, de perdre jusqu'au droit et au respect. Parmi les prélats assistants, il y en avait plusieurs, Seigneur, dont le titre était plus édifiant que le mérite, et que les intérêts du monde ont plus d'une fois disputés aux fonctions évangéliques. Le malin public de la cérémonie ne se fit point faute de le remarquer, et, aumomentmême où l'enthousiasme communicatif de ces rites splendides de l'intronisation semblait devoir le lui faire oublier, la majesté du culte effaçant jusqu'à l'indignité de ses ministres. Les tentures de la couronne, les pierreries au soleil du Saint-Sacrement, la musique, les parfnms mêlés de l'ambre, de l'encens et des fleurs, et la troupe de prêtres et d'évêquesqui avaient un rôle dans la solennelle représentation de l'autel, surprirent et éblouirent tellement une provinciale qui se trouvait aux premiers rangs qu'elle s'écria naïvement : « N'est-ce pas ici le paradis? — Eh non! madame, lui répondit quelqu'un; il n'y a pas tant d'abbesses ni tant d'évêques. »

Je surpris, en regagnant le chœur des religieuses, cette singulière réplique ; une des abbesses qui m'accompagnaient rougit imperceptiblement. Pour moi, je ne sais trop pourquoi cette cruelle malice m'atteignit au cœur; elle fut l'épine secrète de mon triomphe, et cette légère piqûre suffit à en empoisonner la joie.

Nous sortîmes de l'église à midi et demi.

Bientôt chacun des nombreux et illustres hôtes de Chelles put réparer ses forces dans un magnifique festin, servi par les officiers de la bouche de M. le Régent et de Madame. A la première table, présidée par elle, s'assirent M. le duc d'Orléans, le duc de Chartres, la princesse Victoire de Soissons, mademoiselle d'Auvergne, fille du duc d'Albret, et les dames d'honneur de Madame. De mon côté, je présidais une autre table, dressée dans le grand réfectoire, où s'assirent autour de mademoiselle de Valois et de moi mes douze abbesses et mes soixante religieuses. Après le dîner, nous sortîmes pour promener dans les jardins. Une sorte d'ouragan de pas et de cris impatients salua notre sortie; c'était le bon peuple de Chelles qui, en vertu d'un droit immémorial, pillait le dessert et les

confitures et faisait bruyante liesse de ces succulents débris :

A cinq heures eut lieu le départ. Madame m'embrassa en pleurant, M. le Régent en souriant, M. le duc de Chartres en rêvant, mademoiselle de Valois sans penser à rien, et je me trouvai bientôt seule, dans ma cellule, en proie, pour la première fois, aux réflexions et aux soucis qu'entraîne le gouvernement, même de soixante religieuses.

Je fus distraite des soins de mon abbaye et de ma conscience, vers cette époque, par une série d'événements, dont les uns alTectèrent assez mon esprit et les autres mon cœur, pour détourner mes yeux du salut et les fixer exclusivement sur des affections ou des intérêts terrestres.

On a vu que madame ma mère avait dédaigné d'assister à ma consécration, sous prétexte d'une indisposition subite et d'une saignée nécessaire. L'affront n'eût été qu'ap' parent, si elle se fût bornée à préférer ainsi sa santé à son devoir; mais pour accuser davantage son absence et pousser le cbâtiment de ce qu'elle appelait mon ingratitude jusqu'au point où il pouvait ressembler à une

- l'Oi -

vengeance, elle s'était promenée avec madame Sforce à Bagnolet. Je suis forcée, pour repousser jusqu'au soupçon de torts que je n'eus point en réalilé, de dévoiler les vrais motifs de celte antipathie, qui dégénérait peu à peu en haine. L'indifférence de ma mère, bientôt aigrie jusqu'à l'hostilité, a été une des grandes douleurs de ma vie, et je puis devant vous, ô mon Dieu, tout en m'accusant de n'avoir point fait peut-être tout ce qu'il fallait pour améliorer ces dispositions, affirmer que c'est celle que j'ai le moins méritée. C'eût été un grand bonheur pour moi de trouver dans une mère la raison d'une conseillère et le cœur d'une amie ; mais la raison de ma mère et son cœur lui-même avaient été de bonne heure occupés et absorbés par un sentiment qui n'en admettait point d'autres : je veux parler de cette préférence égoïste et aveugle qui lui faisait vouer à la cause indigne des bâtards tout ce qui lui restait de dévouement et d'énergie, et qui la dominait assez pour étouffer, comme ronce stérile, tous ses devoirs et toutes ses affections légitimes. Ma mère eût fait volontiers de l'humihation de ses enfants un pont à *^etto élévation usurpatrice, à cette ambition

sacrilège, qui tendaient jusqu'au trône, et dont les murmures de la France ne décourageaient point les efforts. Et cet orgueil de la naissance irrégulière qu'elle partageait avec eux, et qui semblait triompher de la tache originelle et de la souillure même d'un sang avili, puisait dans la contradiction des hommes ou dans celle des événements , une audace et des forces désespérées.

Jamais madame la duchesse d'Orléans ne fut plus vaine et plus lière et n'afficha davantage ce qui eût fait la modestie d"uue autre, qu'au moment même où la déchéance des bâtards allait être solennellement proclamée, aux applaudissements vengeurs de la pudeur publique, où ils allaient être chassés comme intrus du sanctuaire de rhérédité royale, et où la foudre d'une tardive réparation allait mettre en cendres leurs hautaines espérances et vouer à jamais au pamphlet ces prétentions téméraires qui osaient attenter à la fois à la morale et à l'histoire. Depuis le jour où elle s'était sentie menacée dans le sort de ses frères qu elle idolâtrait, et où des craquements, avant-courriers de la chute prochaine,avaient effrayé et éloigné, sans l'étonner ni la décourager, les amis intéressés

réfugiés sous le fragile échafaudage de la fortune de ces princes de l'adultère, madame la duchesse d'Orléans m'avait témoigné celte froideur qui annonce l'aversion. On eût dit qu'elle me considérait, d'avance, comme responsable de ce qui allait arriver. Mon dédain pour d'autres avait été un affront pour elle-même, et mon silence même était taxé de complicité. Mon refus, raconté plus haut, d'épouser le fils du duc du Maine et d'ajouter un auxiliaire de plus à cette conspiration de la hâlardise, avait porté son mécontentement à son comble, et je m'étais aussitôt sentie, à certaines calomnieuses piqûres, vouée à l'aiguillon et au venin de ces prétendues mouches à miel, qu'entretenait autour d'elle madame la duchesse du Maine, et qui n'étaient que les frelons de l'ambition et de l'envie ; sentiments qui se montrent si insolemment dans la devise de Lodovise :

Piccola si, fa pur gravi le ferite.

Sur ces entrefaites, et pendant qu'à Sceaux s'ourdissaient ces trames secrètes, bientôt partout tendues dans l'ombre, et où Ton espérait faire tomber la France avec mon père, fut tenu ce fameux lit de justice qui con-

somma et consacra la ruine de ces prétentions, si invétérées, si encensées, qu'elles se croyaient un droit. Une distraction de Madame, qui en avait beaucoup, détourna sur ma tête l'effort de cette colère, de cette indignation, et de cette honte de l'échec. Je devins un des buts innocents de cette haine coupable, et enfin éclata, longtemps suspendu, l'orage impatient des représailles. Madame la duchesse de Lorraine, ma tante, avait mis sous le couvert de sa mère une lettre à mon adresse: 3Iaclame cVOrléans. Madame, ma grand'mère, préoccupée à ce moment de quelque mauvaise chanson française à composer pour l'Allemagne , ou de quelque nouveau tour de sa chienne Badine , envoya immédiatement la lettre à madame d'Orléans, ma mère, à qui elle la croyait destinée, et qui ne la lut point sans surprise ni sans courroux. C'était une réponse à une lettre de moi, où j'avais dit, selon ^'expression de Madame • à l'allemande, » ma façon de penser sur le duc du Maine et sa séquelle, et où j'avais fini par plaindre mon père d'être le beau-frère d'un tel homme. On devine les plaintes, les pleurs, le vacarme enfin qui suivirent cette algarade, dont je me trouvais si

involontairement complice. Ceci se passait en mars 1719.

Je venais à peine, en mai, d'arriver au Valde-Gràce, où j'attendais mes bulles, que le feu de ce ressentiment, qui couvait sous la cendre, se ranima bientôt au contact de nouvelles circonstances, non moins propres à la combustion. Un jour, madame ma mère s'écria devant moi qu'elle ne me pardonnerait .jamais d'être convenue, à son insu, avec mon père , de me faire abbesse. Je ne pus m'empêclier de lui répondre que puisqu'elle avait toujours pris le parti de l'ancienne abbesse contre moi , on ne lui avait pas confié ce secret, car elle s'y serait opposée. Là-dessus elle se prit à pleurer amèrement; elle en vint jusqu'à dire qu'elle était bien malheureuse avec son mari et ses enfants; que son mari était l'homme le plus injuste du monde, puisqu'il tenait captif son beau-frère, l'homme le meilleur et le plus pie^x, un saint, et que Dieu l'en punirait... Je répondis que je me taisais par respect. Et cette modération ne fit qu'exciter davantage une colère qui ne me laissa plus qu'à me retirer.

Voilà quels sont les crimes que ma mère n'a jamais pu me pardonner, outre celui de

ma naissance. Je n'aimais pas le duc du Maine; j'avais refusé son fils, celui que Madame appelait plaisamment « l'homme aux grosses lèvres, » et j'avais dépossédé de son siège madame de Villars, la sœur du maréchal, un des « oiseaux de Sceaux, » Voilà sous quels frivoles prétextes ma mère me priva à jamais de TafFection et de la solHcitude qui étaient son devoir et mon droit, et pourquoi je sentis, dès ma jeunesse, tarir absolument ce petit filet de tiède et maigre amour, qui avait laissé souffrir les soifs du cœur à mon enfance à demi orpheline. Voilà pourquoi enfin , le jour de ma consécration, demeura vide la place de celle qui aurait dû m'accompagner à l'autel. Une autre absence qui me fut aussi bien sensible, mais dont je ne puis accuser que la mort, c'est celle de cette pauvre Berry, enlevée, à la fleur de râge,par une maladie que les excès ou peut-être seulement les médecins rendirent mortelle. Je la regrettai d'autant plus que, dans les derniers temps, la leçon de la douleur lui devenait salutaire, et que, renonçant peu à peu à ses égarements, et couvrant le plus grand de tous de l'absolution du lien légitime , elle tournait vers vous, ô mon Dieu! son cœur, que toutes les joies

du monde avaient laissé inassouvi. Sa fin noble et courageuse purifia sa vie. Les larmes de son agonie ont pesé, sans doute, Seigneur, devant vous autant que ses fautes , et vous avez ouvert à cette Madeleine de ma famille, morte pour avoir trop aimé, ces bras que vous avez tendus, dans la personne de votre fils, au repentir de la femme adultère !

C'est par elle , Seigneur, que voire droite terrible a commencé ses ravages dans notre sang, et que votre juste colère a fait son premier exemple. 0 mon Dieu! si j'ai dans le cours de ma vie pu acquérir à vos yeux quelques humbles mérites, reportez-en le bénéfice sur cette âme. Que mes prières achèvent sa rédemption! que j'entende retentir dans ma nuit le cri de joie de sa délivrance, que je sente frémir autour de moi son âme caressante, et que je vous bénisse de ne m'avoir repris ma sœur sur la terre que pour me la rendre au ciel !

Cependant les événements se précipitaient, fournissant de nouveaux aliments à ma surprise et à ma douleur.

En novembre 1719, mademoiselle de Valois, qui eût voulu épouser le comte deCharolais, ne pouvant épouser M. de Richelieu,

fut mariée au fils du duc de Modène. Les diamants et les robes de cérémoie ne purent la consoler tout à fait de cet exil de France dans une des cours les plus maussades de l'univers. On sait le reste, son voyage de quatre mois, ses querelles puériles avec la duchesse de Villars, ses démêlés avec son beau-père, sa fuite romanesqueavec son mari, son mépris pour ce légitime ;9aH/o , et les moyens bizarres et malins par lesquels elle cherchait à réchauffer la glaciale monotonie de son existence. Ma sœur de Montpensier, plus heureuse qu'elle, puisqu'elle devenait reine, ne sut pas demeurer digne de cette fortune et déchut jusqu'au ridicule. Et ma pauvre Beaujolais, dont la raison d'État, d'accord avec son cœur, devait faire une princesse d'Espagne, paya plus tard pour elle, et mourut de l'échec injuste de ses espérances. Mais le plus grand événement de ma vie, par le contre-coup qu'y frappèrent ses conséquences, ce fut la découverte de l'odieuse conspiration de Cellamare et la guerre avec l'Espagne, qui en fut la suite. Je l'ai réservé pour la fin de mon énumération, quoiqu'il fût antérieur à tous les autres. Qu'importent les dates dans l'histoire d'une âme? C'est que

je voulais m'y appesantir, sans distraction, et jouir du triste plaisir d'occuper, en en approfondissant les causes, la douleur qui depuis me dévore et me consume , Seigneur, je l'espère, en me purifiant.

C'est en janvier 1719 que la guerre fut déclarée, guerre odieuse, guerre fatale, dont la malédiction n'est tombée que sur des innocents et a épargné les du Maine, ces grands coupables !

Quand j'appris cette terrible nouvelle, ma première pensée, je l'avoue, ne fut point pour la France. La France est immortelle. Elle f jt pour M.deSaint-Maixent,quiallaitêtre exposé à des dangers que les sombres pressenliments qu'il avait manifestés si souvent me rendaient encore plus redoutables. Je ne pus m'empêcher de pleurer d'avance sur lui et sur moi. Je ne résistai point à l'envie de lui écrire. Je voyais bien, je ne sais trop pourquoi, que c'était la dernière imprudence de ce genre que je pouvais commettre. Je 'encourageai. Je l'exhortai non à braver 1» mort, mais à supporter la vie. Je lui représentai que la foi et l'espérance peuvent changer peu à peu en ineffables douceurs, les plus cruels supplices de l'âme. Je lui montrais le ciel comme une

récompense de nos efforts, comme le but commun de notre pèlerinage isolé. Mais je le suppliais de ne rien faire pour m'y précéder, selon sa triste espérance, et d'altcndre, sans en solliciter l'avancement, l'heure du tranquille départ pour notre divin rendezvous.

M. de Saint-Maixent me répondit quelques mots. Il me sembla deviner, à leur respect exailé, à leur pénétrante tristesse, au sombre enthousiasme qui éclatait parfois jusque dans l'effort qu'il faisait pour le contenir, l'intention d'un adieu suprême et comme la prophétique certitude de Taccomplissement de son secret et terrible désir. Il y avait, dans cette éloquence du gentilhomme et du soldat, je ne sais quoi de celle du martyr. Au-dessous de sa signature, se dressait, sous la forme d'une petite croix, ce baiser sanctifié dont je lui permettais parfois le signe, et dont je lui avais an soir, sans m'en apercevoir, laissé cueillir sur mon front la chaste réalité. Pardonnez-moi,mon Dieu, c'était le second, et ce devait être le dernier. Pardonnez-moi, mon Dieu, car si dans cette lointaine et pure caresse, symbole inoffensif de la possession future, si dans l'intimité de cetadieu du cœur

que les lèvres n'ont exprimé qu'une foiSjil'y a péché, si cet irréprochable amour, par lequel nous nous sommes élevés jusqu'au désir des béatitudes célestes, a pu être coupable en empruntant, même fictivement, à la passion profane, ce signe unique de la communion des êtres, pardonnez-moi, mon Dieu, doublement pour la faute qui nous échappa alors si innocemment, et pourTimpossibilité de m'en repentir !

M. de Saint-Maixent, dans sa lettre, m'informait que le régiment de Richelieu, dont il faisait partie en qualité d'enseigne, venait de recevoir l'ordre d'entrer en Roussillon, avec les régiments de Picardie, la Marine, Poitou, La Couronne, Royal-Artillerie, Bombardiers, d'Assigny, d'Olonnes , Leneck , Blésois, de Valègre, de Voilant, Mineurs, formant les troupes d'avant- garde. Il me disait qu'il ne craignait rien, qu'il marchait avec le chevalier de Mornay, officier au même régiment, qu'ils s'étaient juré de ne se point quitter, et que s'il venait à succomber, le médaillon et les quelques lettres, qu'il me supphait de lui permettre de garder, seraient religieusement recueillis et mis en lieu sûr. Les secrets et les reliques de ce genre sont d'ailleurs, me

disail-il,toujours respectés àlaguciTC, où une indiscrétion est regardée comme une félonie. Enfin, ajoutait-il, le désir de défendre un si précieux dépôt me rendra invincible et peutêtre invulnérable. En tout cas, il me l'affirmait, on ne le fouillerait que mort . Et il espérait que ce serait la main d'un ami.

Tout ce qu'il me disait là ne me loucha qu'au cœur; je n'eus pas le moindre scrupule de fausse pudeur, la moindre appréhension de la divulgation du secret, assez mystérieux du reste, grâce à la dissimulation du costume dans le portrait, et à l'absence de toute signature au bas des lettres, pour craindre, comme autrefois, l'affront d'une raillerie. Oui pouvait reconnaître, dans cette Zillante, l'abbesse du couvent de Ghelles? Qui eût osé, sans en rougir, calomnier cette ressemblance qui était sans doute fortuite? Du reste, je n'avais pas besoin de me rassurer, n'éprouvant pas la moindre inquiétude. Loin de cacher le secret de ce sentiment, si noble et si fier qu'il était comme ma vertu, je l'eusse proclamé bien haut, si j'y avais été poussée. Notre amour était de ceux dont on s'honorerait dans le monde, s'ils y étaient plus nombreux. Non, je ne rougis point à la pensée que

.jaalqu'un pouvait croire que j'avais été la maîtresse de M. de Saint-Maixent , mais je pâlis à la pensée que peut-être je ne le verrais plus. Je pleurai, mais ce n'était point de cette crainte qui vient de l'amour- propre. Je n'avais, en pensant à la guerre d'Espagne, que les ciaintes qui viennent du cœur. Peu m'importait tout le resie : insoucieuse de mon honneur, indifférente à. la patrie, il n'était lîliis qii'un danger au monde, celui qui me faisait attendre si impatiemment des nouvelles, etdévorer les bulletins de l'arméeque m'apportait chaque ordinaire. C'était le danger de le perdre !

... Armée de Catalogne, le 10 décembre 1719.

« La campagne, ouverte sous les plus brillants auspices, se terminait de même. Partout le drapeau français victorieux avait fait reculer le drapeau espagnol humilié. Quoique pénible, la guerre n'avait pas été trop meurtrière et le soir, aux rendez-vous du camp, il ne manquait point trop d'amis à l'appel. M. de Saint-Maixent s'était distingué entre tous dès le commencement des opérations. Xous n'avions fait que notre devoir ^ il faisait le sien jusqu'à l'héroïsme. Nous avions peine à le suivre et peine plus grande à le retenir. Il était toujours en l'abb. de chelles. 19

avant, toujours le premier au feu, indifférent aux balles et aux boulets, et se plaignant d'être invulnérable. Parfois, à le voir s'animer au combat, la main crispée sur l'épée, les yeux étincelants d'un feu sombre, la lèvre frémissante d'une sorte de rire sardonique, nous tremblions pour les suites de ce dédaigneux défi qu'il semblait adresser à la mort, à cbaque rencontre. Et nous redoutions qu'enfin piquée an jeu , elle ne lui fît expier par quelque brutale et perfide vengeance le mépris de son courage. Et à le voir ainsi changé , lui autrefois si calme et si maître de lui, nous nous demandions quel sentiment profond et au-dessus du terrestre avait pu changer l'agneau en lion et lui avait inspiré ce dédain du trépas qui, à son âge, ne peut s'expliquer que par le dégoût de la vie. Moi seul, qui avais deviné plutôt que pénétré le mystère des pensées de mon malheureux ami , je feignais de l'ignorer et rinterrogeais comme les autres. Mais une réponse à la fois douce et brève , de celles qui n'admettent point de réplique, coupait bientôt court à nos questions, et nous ne cherchions plus à savoir ce secret si bien gardé, ni à consoler une douleur si sauvage.

Ces tristes pressentiments qui faisaient succéder si vite le silence à nos paroles , ne devaient pas tarder à être réalisés.

« Lorsque nous arrivâmes, le l^r décembre, devant Roses, dont M. le maréchal de Berwick avait résolu le siège, M. de Saint- Maixent, bien que boitant légèrement d'une balle morte qui lui avait , d'un ricochet , contusionné la jambe gauche, insista pour commander une des colonnes d'assaut. Son

colonel, M. de X , successeur de M. le

duc de Richelieu, obligé, depuis son emprisonnement à la Bastille , de céder son régiment, qui n'en était plus à connaître la bravoure de M. de Saint- Maixent , s'opposa paternellement à cet excès de zèle, et lui fit observer qu'il avait assez fait pour ses preuves et qu'il fallait laisser la place à d'autres. M. de Saint-Maixent insista et fit respectueusement observer qu'il n'avait rien fait pour perdre la confiance de ses chefs. « Puisque vous le prenez ainsi, lui répondit « le marquis de..., je serais désolé de faire « la moindre peine à un officier tel que vous; « mais prenez garde à vous, car je n'augure « pas bien de ce débarquement, et j'ai idée « que vous 'pourriez vous repentir de votre

« empressement... —On ne se repent jamais « d'avoir fait son devoir , » répondit Saint- Maixent, et il vint faire ses préparatifs de combat, aussi joyeux que s'il eût obtenu une faveur. Ce fut à lui à son tour à me détourner de l'accompagner. Je me servis pour le suivre de l'argument qu'il venait d'employer avec un si triste succès. — « Je « ne crois pas, lui dis-je, avoir rien fait pour « perdre ta confiance. » — Il ne put s'empêcher de sourire et ne dit plus rien.

« Cependant l'ennemi attendait avec anxiété la réalisation de notre dessein. Nous pouvions voir avec nos lunettes de longues files de mulets et de voitures suivre la route escarpée du col d'Orriols, et se diriger vers le pont Mayor, sur lequel on passe le Tez, et qui débouche dans la direction des faubourgs de Girone. C'étaient les principaux de la ville qui mettaient en sûreté leurs femmes, leurs enfants et leurs effets les plus précieux.

« Le 5 décembre, les tartanes etles barques chargées d'artillerie arrivèrent à portée, et par quelques bombes d'essai, qui firent néanmoins quelque dommage, nous avertîmes la ville et entamâmes la conversation avec les canons des forts, dont les bouches demeuré-

rent muettes. Seulement, nous voyions un certain mouvement du côté des chantiers, et comme une troupe d'hirondelles qui sentent l'orage, les barques de reconnaissance rompre leur observation et rentrer précipitamment aux abris du port. Le ciel, en effet, ne disait rien de bon. Le vent fraîchissait, et la mer, comme travaillée par une sorte de frémissement mystérieux, devenait sombre et houleuse.

« Le débarquement n'en fut pas moins résolu, et au signal d'une fusée partie du vaisseau amiral qui se tenait à quelque distance, les bateaux d'attaque s'ébranlèrent et s'avancèrent vers le rivage, où Ton ne distinguait que quelques vedettes.

« Au moment même , l'orage éclata, et du sein déchiré des gros nuages noirs amoncelés sur nos têtes, sembla jaillir la flamme d'une sorte d'artillerie céleste, dont les roulements précipités portaient dans les cœurs les plus aguerris une terreur involontaire. Les éclairs se" succédaient avec rapidité, illuminant la nuit qui n'en paraissait ensuite que plus obscure, et sanglant les visages d'une piquante lueur. Nos barques s'entre-choquaient les unes contre les autres ; malgré l'effort des

pilotes, nos voiles gonflées à contre-vent nous entraînèrent à la dérive. Une première barque toucha un récif, et sombra avec sa cargaison humaine, dont une partie seulement vint à la nage s'accrocher aux cordes et aux fusils qu'on leur tendait. Nous fîmes en vain le signal de détresse. Les gros vaisseaux, avec leur énorme tirant d'eau, ne pouvaient approcher de la côte sans s'engraver. Dans les hunes, dans les hautbans, tout un peuple de matelots assistait de loin, sans pouvoir nous seconder, au spectacle de notre lutte impuissante contre les éléments. La pluie commençait à tomber à larges gouttes et nos habits étaient déjà traversés et glacés. Comme s'ils eussent attendu, pour l'achever, le moment où commençait notre perte, les canons des forts joignirent leur tonnerre à celui du ciel, et cinq ou six bordées de mitraille firent un grand dégât parmi notre monde et coulèrent deux des barques d'avant-garde. Les soldats s'étaient couchés à plat ventre sous les bancs pour éviter ces décharges meurtrières, auxquelles le roulis empêchait notre petit pierrier d'avant de répondre avec quelque précision. Nous étions graves ou tristes comme des gens qui vont à la mort. Plusieurs de nos matelots

se signaient, et quelques soldats murmuraient leurs patenôtres; seul, parmi nous, M. deSaint- Maixent gardait tout son sang-froid, et distribuait avec une merveilleuse sérénité les ordres et les encouragements. Bien qu'il ne fût point marin, par une sorte d'intuition, il conseillait la manœuvre, et si à propos, que le pilote avait fini par l'écouter comme un sauveur et ne faisait pas un mouvement sans le consulter du regard.

« Je n'oublierai jamais cette tête pâle, aux cheveux roidis par la pluie, et que l'éclair par moments couronnait comme d'une fugitive auréole. Le danger opérait toujours dans Saint-Maixent une sorte de transfiguration. On eût dit qu'il était là dans l'élément fatal et passionné qui convenait à son âme. Il souriait aux éclairs et au tonnerre, il persistait seul, debout, à offrir sa poitrine aux boulets qui sifflaient autour de lui sans même l'eflleurer, il les regardait dédaigneusement se perdre autour de lui dans le sang ou dans l'eau, et pas un nuage ne troublait son œil inspiré.

• Grâce à ses efforts, et à ce courage qu"il avait fini par communiquer au moindre matelot, nous parvînmes à gagner le rivage et à

y mettre pied à la faveur d'une courte éclaircie. M. de Saint -Maixent s'était élancé le premier à terre et je l'y avais suivi. Nos hommes se rangeaient derrière nous en se secouant et en essuyant leur baïonnette. En marchant en avant , nous pouvions assister, sans les aider, aux vains efforts de ceux qui cherchaient à nous imiter. Cinq barques seulement,sur les quarante que nous étions, purent verser à terre leur contingent. Vingt-huit tartanes échouèrent, couvrant les flots de leurs débris, auxquels s'accrochaient des hommes désespérés. Une pirogue armée, commandée par le chevalier de Bernage, eut le même sort. L'escadre ne put demeurer indifférente devant un tel désastre, quelques vaisseaux s'avancèrent au risque de s'ensabler, et les bateaux de réserve les précédant parvinrent à sauver le plus grand nombre des matelots et quelques effets. Pour nous, nous marchions toujours en avant jusqu'à un petit fort, qui paraissait peu gardé. Une vive mousqueterie noas détrompa bientôt, et, jalonnant la route de blessés et de cadavres , nous nous engageâmes dans un petit sentier creux, bordé d'épaisses haies d'aloès.

M. de Saint-Maixent marchait le premier,

et pour encourager davantage nos hommes, il avait saisi le guidon de notre compagnie, et agitait sur sa tête nue, qu'un coup de vent avait dépouillée, ses plis immaculés semés de lis.

« Au haut de la petite côte que nous montions , nous nous trouvâmes soudain en face d'un corps d'infanterie, avec de la cavalerie aux ailes, qui se répandit autour de nous en tiraillant. Nous allions être enveloppés. Pour parer à ce danger et couvrir notre retraite, je fis descendre précipitamment une partie de notre troupe avec ordre de tenir le plus longtemps possible à l'entrée du sentier. Ces braves gens y allèrent sans sourciller. Et cependant c'était la mort, et la mort sans gloire, peut-être sans profit. M. de Saint- Maixent ne se retournait même pas. On eût dit qu'il se croyait suivi par une armée. Soudain, je le vis entouré d'un groupe de cavaliers qui , attirés par son enseigne , avaient sauté la haie et le sabraient furieusement. Je le vis se débattre avec prestesse. Chacun de ses mouvements donnait la mort. Son épée se rompit au moment où j'accourais, je reçus au revers de l'épaule un coup qui lui était destiné, et comme je

chancelais, il put encore me retenir de la main. Nos hommes nous avaient enfin rejoints et la mêlée devenait générale. Profitant habilement des accidents de terrain et des obstacles de souches et de branchages , qui empêchaient les chevaux de se mouvoh", nos hommes avaient engagé avec succès contre les chevaux une sorte d'escrime improvisée à la baïonnette. M. de Saint-Maixent, visant le chef du détachement, venait de le renverser sur sa selle d'un coup de pistolet. Il avait jeté son tronçon d'épée inutile, et il se défendait, acculé contre un tertre , trop haut pour être tourné, avec la pique de son guidon. Déjà il l'avait retirée plus d'une fois rouge de sang. Quand le tourbillon se rapprochait trop de lui , il écartait d'un rapide moulinet les plus acharnés et d'un vigoureux soufflet de l'enseigne, il faisait tourner bride aux chevaux hennissant de douleur et d'efTroi. Cependant, il n'avait pu soutenir longtemps impunément, quelque courte qu'elle eût été, une lutte aussi inégale. Et, quand , las d'escarmoucher, les cavaliers ennemis eurent remonté la côte et furent se reformer, sans doute derrière une compagnie d'infanterie, qui s'avançait lentement, crainte de surprise, M. de Saint-Maixent

perdait son sang par deux larges blessures, l'une au côté gauche, l'autre au sommet du front. Il me regarda en souriant, pâle et l'œil pâmé. Il était tombé sur ses genoux, et les mains jointes devant son guidon , planté devant lui , comme devant l'image de la foi et de la patrie, il sembla murmurer une courte prière. Je m'étais élancé sur lui et je le soutenais dans mes bras, penchant sur mon sein sa tête déjà livide.

« — Écoule, me dit-il, je crois que c'est bien fini, cette fois.» Et il fouilla dans sa poitrine avec un grand soupir. «Il faut vivre, me dit-il, « pour reporter cela. Pour moi,je dois mourir • ici. Je la reverrai unjour... Je suis heureux. »

« Et il s'affaissa, me tendant de sa main crispée un médaillon et un petit paquet de lettres, attachés à un cordon de soie bleue. Je m'aperçus alors que le médaillon était brisé, et que les lettres étaient tachées de sang. Une balle avait porté sur le précieux paquet, et, glissant sur la boîte de métal, revêtue de soie, qui le contenait , avait pénétré dans la poitrine. Noshommes l'entouraient en pleurant , et cette perte leur faisait oublier leurs blessures ; ils ne songeaient qu'à soulager ses derniers moments. L'un d'eux étan-

chait le sang de son front, un aiilre accourait avec un bidon rempli de l'eau de la source voisine.

• Sain t-Maixent but avidement et le remercia d'un regard plein d'une ineffable reconnaissance. Il ne pouvait déjà plus parler, ses lèvres s'agitaient sans laisser passer de son. Je lui tenais la main sans pouvoir parler moimême, tant j'étais ému. Au moment où nous nous apprêtions à l'enlever et à l'emporter avec nous sur un brancard de fusils entrecroisés, que nous avions recouverts de nos vêtements, une décharge retentit et le chemin se trouva envahi de nouveau par les cavaliers ennemis, qui arrivaient à grand bruit. Une nouvelle blessure avait achevé dans nos bras M. de Saint-Maixent, qui, frappé au côté gauche de la tête, retomba pour ne plus se relever, sur le corps d'un de ses fidèles porteurs,renverséprès de lui. Je ne voulais pas lui survivre, mais mes soldats m'entraînèrent de force, et la pensée du précieux dépôt dont je m'étais chargé donna à leurs remontrances l'autorité qui leur manquait. Je donnai un suprême adieu à Saint-Maixent. Penché sur son corps sanglant, je regardai une dernière fois ce beau visage, encore beau malgré ses

blessures, et où se lisait une expression de satisfaction angélique. Et nous descendîmes au galop cette colline fatale qui servait de tombeau à mon meilleur ami. Tout était perdu, sauf l'honneur, et nous rapportions notre drapeau.

« Notre petit détachement, retranché au bas de la côte, avait gardé héroïquement l'unique porte de salut qui nous restât. Mais les intrépides sentinelles diminuaient peu à peu, décimées par les mousquetades qui croisaient sur les pentes leurs feux de plus en plus rapprochés. Notre unique tambour battait la chamade à coups désespérés. Une petite caravelle, chargée de recueillir les naufragés et les fuyards, courait des bordées sur la côte en nous rappelant de son canon d'alarme. Nous nous embarquâmes, non sans perdre encore quelques hommes, salués d'un feu roulant de mousqueterie, dans les intervalles duquel nous pouvions distinguer, à travers les jurons, d'ironiques adieux, et, ivre de douleur et de rage, sans mêmem'occuper du coup de sabre qui m'avait fait chanceler auprès de Saint-Maixent, et qui ne se trouvait être qu'une forte contusion, la lame, par suite d'un soubresaut, ayant frappé à plat, je me

jetai dans le fond du bateau parmi les sacs et les gabions qui nous étaient inutiles. Une seule pensée me possédait et me rendait insensible à la douleur. Comment venger mon pauvre Saint-Maixent? Comment au moins rendre à son corps les honneurs d'une sépulture chrétienne, le garder au moins de la promiscuité des hâtives et cyniques funérailles, telles que la guerre les accorde aux vaincus par la main des vainqueurs? Comment planter une croix sur sa tombe? J'aurais voulu l'ensevelir de mes propres mains et le placer moi-même dans son dernier lit et le recouvrir doucement de terre, de mousse et de fleurs. Il me semblait que c'était là un devoir de notre amitié fraternelle auquel je ne pouvais manquer sans déshonneur....

« Le soir, la tempête s'était calmée, et une lune à peine voilée de quelques nuages ayant reparu à l'horizon , je me hasardai à demander la commission d'une dernière reconnaissance. Les ennemis s'étaient retirés. Et trouvant le fort trop peu à l'abri d'un coup de main, ils l'avaient évacué et étaient rentrés dans la ville. Quatre vaisseaux, embossés à portée de canon, reçurent Tordre d'appuyer mon entreprise par la diversion d'une canonnade, et,

à la faveur du bruit et de la fumée, je débarquai sourdement, avec quelques hommes de bonne volonté , armés de piocheset de pelles. Je portais, moi, une petite croix de buis façonnée à la hâte par la piété maladroite de quelques soldats. Nous gravîmes sans encombre la côte maudite, et nous nous engageâmes dans le sentier creux, témoin de tant de nobles agonies. Nous avancions avec précaution, la lune était assez claire pour nous guider, j'avais fait éteindre les falots. L'impatience faisait bondir mon cœur et précipitait mes pas. Je marchais à perdre haleine. J'arrivai enfin sur le théâtre de notre sanglante mêlée.

« Des cadavres d'hommes et de chevaux y gisaient encore pêle-mêle sur les cailloux rouges de sang, parmi des débris d'armes et debranchages, effeuillés par la mousqueterie. Je les soulevai un à un, de plus en plus anxieux. Je ne reconnus point celui de Saint-Maixent. La place qu'il occupait quand il tomba devant nous était vide. Le cadavre du soldat qui le portait sur les fusils croisés, quand retentit la dernière et fatale décharge, était encore là, mais celui de Saint-Maixent, auquel il avait servi de sanglant oreiller,n'y était plus. Nous

fîmes aussitôt noire funèbre besogne. Nous creusâmes une large fosse où nous jetâmes amis et ennemis, je récitai une prière dont mes compagnons disaient les répons, et, la bêche sur l'épaule, tristes du dernier adieu et satisfaits du devoir accompli, nous regagnâmes le rivage et de là le bord sans avoir été inquiétés »

Voilà la lettre que je reçus le 20 décembre 1 7 1 9,avec un paque l des miennes souillées de sang, et un médaillon à demi brisé. Le coup qui avait tué mon cher Saint-Maixent avait rendu le portrait méconnaissable, selon son entier désir, et sa mort même, solitaire et privée des soins pieux d'un ami, n'eût point trahi son secret. Le même fer brutal qui lui avait percé le cœur avait effacé la tête du portrait dont il ne restait plus que le corps. Je l'ai relue vingt fois, cette lettre, je trouvais à me nourrir de ces détails navrants, comme un sombre plaisir et la consolation machinale du désespoir. Je la baisais convulsivement et la mouillais de larmes, comme si ce récit de son agonie, si pieusement écrit par la main d'un ami,eût été une dernière image de celui que j'avais perdu.

Je demandais sans cesse à Dieu de me réunir à lui. Mais Dieu ne l'a pas encore voulu. La mort, que nous regardons comme un malheur et presque comme une honte, est un bonheur pour le juste , et par suite une récompense.

Un coup si terrible devait modifier profondément mes idées et mes sentiments, et j'ai toujours pensé que l'intention divine avait été, en me faisant précéder si prématurément par M. de Saint-Maixent, de rabattre en moi les dernières pensées terrestres , de me tourner toute entière du côté du ciel, et de m'atlirerviolemmentdanscettevoie du salut, où j'allais trop par les sentiers du monde.

L'influence de ce grand malheur sur ma vie fut depuis permanente et, je l'espère, féconde; il donna une direction et un but à mon énergie, il ajouta à mon amour naturel pour le bien l'attrait et le désir de la future récompense; il passionna ma pensée pour ces grandes spéculations théologiques, pour

cette science du divin où notre curiosité s'augmente et se sanctifie par notre admiration et notre espérance. Guidée par le révérend père Ledoux, je m'enfonçai dans ces régions sacrées où tant d'apôtres, de martyrs et de solitaires m'avaient précédée, et où je suivais de si illustres traces.

J'examinai avec une ardeur inquiète cette grande question de la grâce, qui divisait alors si profondément les esprits et avait mis le trouble dans l'Église et la désunion parmi les fidèles. J'étais dans des dispositions de cœur et d'esprit à ne point incliner, dans ce grand débat, que les subtilités ont trop obscurci et les passions trop envenimé, du côté de la liberté. J'en étais venue à mépriser souverainement tout ce qui avait jusque-là fait mon orgueil. Quand on est en bonne santé, on aime à marcher seul, dans la liberté entière de ses mouvements; mais pour le malade qui se traîne au soleil, le secours d'un bras ami est aussi doux que nécessaire. Ce n'est pas l'âme frappée de la foudre qui se révoltera contre celui qui la relève. Ceux donc qui ont voulu supprimer des actions humaines le rôle de la grâce, rôle modeste , discret , bienfaisant, conso-

lateur, auraient dû supprimer aussi celle croyance, légitime cependant, à l'ange gardien qui nous accompagne dans la vie, et qui n'est que la vivante incarnation, la fraternelle image de la grâce. Ils ont péché par orgueil et par ingratitude; ils ont péché par orgueil, en se croyant capables de se sanctifier tout seuls, eux sur qui le péché pèse dès l'origine, et que le sang d'un Dieu a seul pu racheter dans la personne de leurs pères coupables, avant même qu'ils ne fussent nés; ils ont péché par ingratitude, en reniant le bienfait qu'ils ont reçu, qu'ils reçoivent et qu'ils recevront tous les jours sans vouloir le demander et, par suite, sans vouloir le reconnaître.

La doctrine de la liberté absolue est une doctrine contradictoire aux croyances fondamentales de notre foi, qui nous enseigne que nous sommes des esclaves rachetés, des criminels sauvés du gibet par l'immolation d'un Dieu. Elle augmente imprudemment l'obstacle, sous prétexte de conserver intact le mérite; elle brise les liens de protection et de reconnaissance qui réunissaient la

re au ciel ; elle dégage l'homme-hge de Dieu de son vasselage importun. Mais à quoi

sert cette liberté nouvelle dont la possession l'enivre si vite? Elle l'entraîne à sa perdition, et il regrette trop tard, dans le dur esclavage de Satan, ce maître implacable, cette douce et vivifiante domesticité qui l'unissait à Dieu, ce maître miséricordieux.

Pour moi, dès ce jour, la question fut résolue. J'avais été trop cruellement frappée pour ne pas avouer la puissance de Dieu ; j'avais été trop visiblement soutenue et consolée par la même main terrible, redevenue paternelle, pour nier sa bonté. Je m'empressai de vouer au Seigneur l'hommage filial de toutes mes pensées et de toutes mes actions ; je trouvais du bonheur à abdiquer toute volonté et à me laisser conduire comme un enfant. Cette obéissance est si douce, cette résignation si délectable, que je ne comprends pas qu'elle ait paru à certains docteurs une humiliation et une bassesse, qu'acceptant le voyage, ils aient refusé le guide, et qu'ils aient fièrement renoncé, pour cette longue route de la vie, à l'ombrage, à la fontaine et au bâton. Pour moi, c'est avec délices que je me plongeai, au sortir de mes dévorantes épreuves, dans ces eaux vives et rafraîchissantes; et si je suis sauvée, je le dis hardi-

ment , je crois que ce n'est point par la liberté dont j'ai fait un si mauvais usage, mais par la grâce qui seule peut inspirer, soutenir, consoler notre liberté.

Ce qui me rendait si décisive sur ces matières délicates, qui faisaient hésiter ou errer tant de savants hommes de mon temps, c'est que je les examinais non au point de vue du monde et de l'intérêt terrestre, mais au point de vue du ciel et de l'intérêt de ma sanctification et de mon salut. La différence de ces points de vue peut expliquer que j'aie résolu en quelques jours un problème qui, à l'heure où j'écris, agite encore le monde.

Et s'il y a des raisons profanes de se décider dans les choses sacrées, je l'avoue, l'examen des motifs, des intentions et des résultats ne fat pas sans lever mes derniers doutes, et sans confirmer l'instinct qui me poussait irrésistiblement du côté de la grâce.

Je distinguai bien vite que la grâce et le libre arbitre, qui avaient jadis été les causes de la lutte, n'en étaient plus que le prétexte. Il s'agissait alors surtout du maintien de la suzeraineté romaine et de l'infaillibilité papale contre la doctrine de l'appel comme

d'abus et de la suprématie des conciles ; il s'agissait de toute une révolution en matière dedirection,c'est-à-dired'influence,eLlacompagnie si habile et si puissante des jésuites frémissait, à l'idée de perdre le gouvernement delà conscience des rois et, par suite, de la destinée des peuples. Toute une école nouvelle de confesseurs surgissait, et se levait, comme une vengeance, de la solitude humiliée et des ossements profanés de Port-Royal. Elle enseignait l'autorité, nouvelle alors, de la loi, supérieure au caprice même des rois; elle enseignait le mépris des honneurs et du commandement, le culte de l'humilité et de l'obéissance; elle enseignait l'art de ne pas devenir évêque, et d'évêque cardinal, et si elle eût prévalu, un Dubois ne l'eût jamais été. Parmi les adversaires de la nouvelle doctrine, conforme cependant à la véritable tradition de l'Église, à laquelle, chose étrange, on ne pouvait revenir qu'en passant pour un impie, je le retrouvais en tête, s'évertuant à gagner le chapeau , et suivi dans sa croisade en faveur de Rome, de sa suprématie et de son infailhbilité, par tous les prêtres et par tous les prélats qui avaient avili le ministère et déshonoré la cj'oix pastorale. Dans l'autre

camp, au contraire, celui des rebelles, celui des persécutés, je ne trouvais que des saints prêts à devenir des martyrs : des Noailles, des Soanen, des Petit- Pied, des Yittemant, et je n'avais pas de peine à me persuader que la vérité devait être du côté de ceux qui apportaient à une cause l'iiommage de leurs vertus, et le témoignage de leur désintéressement. J'ai toujours cru plus volontiers ces témoins qui se font persécuter.

C'est dans ces sentiments de résignation et d'humilité, que je me consacrai tout entière aux affaires de la communauté et à l'interprétation des Ecritures Saintes.

Bientôt, les avis et les explications du père Ledoux ne me suffirent plus, et aidée de deux secrétaires, je m'enfonçai au plus avant dans ces ténèbres de la Bible, obscures pour l'impie , lumineuses pour le croyant , et je le laissai plus d'une fois derrière moi, tout étonné de me suivre, là où il eut dû me diriger, et d'apprendre avec moi ce qu'il eût dû m'enseigner. Je ne suis point vaine, Seigneur, de ces légers succès. Je les devais à votre inspiration et au flambeau, toujours marchant devant moi, de votre grâce. Pour comprendre les Écritures et pénétrer dans

leur sens caché, la naïveté vaudra toujours mieux que la science.

Mais il n'est point de si bon miel qui ne s'aigrisse, et attentive à préserver ma foi de la corruption d'une douleur encore trop profane et de trop terrestres regrets , je m'appliquai à varier mes occupations et à m'entretenir ainsi dans cette santé morale, si fragile, qu'elle ne doit user qu'avec précaution et qu'avec mesure même de ce cordial généreux de la poésie sacrée, qui enivre ceux qu'elle ne soutient pas. Je donnai donc tout ce qui me restait de force et d'activité à Tentretien du cloître, et aux nombreuses réparations qu'exigeait la vétusté de l'abbaye. Il ne suflit point de servir Dieu, il ne faut point négliger son temple, et le tenir en tout temps, comme son cœur, digne de lui. Je fis donc restaurer et embellir le monastère, y consacrant tout le superfluet même un peu du nécessaire des revenus dont je disposais. Je fis surtout cesser la pénurie d'eau , qui , durant les ardeurs de Tété , rendait incommode et onéreux l'assainissement et le rafraîchissement des corridors et des jardins.

Je mandai à Chelles le père Sébastien , religieux carme du grand couvent de la place

Maubert, si fameux par ses inventions mécaniques. Après avoir examiné le terrain du bourg et la situation de Tabbaye, il se détermina à faire construire une machine , par le moyen de laquelle l'abbaye a désormais toute la provision d'eaù nécessaire, avec un réservoir dans l'intérieur du couvent , contenant plus de deux cents muids d'eau pour les besoins journaliers et en cas d'incendie, ce qui exempte l'abbesse d'entretenir une voiture avec un homme et un cheval, comme on faisait à mon entrée en fonctions.

Gomme la situation de la fontaine du bourg est de 18 pieds plus basse que le terrain de l'abbaye, le père Sébastien s'avisa de faire creuser un fossé d'environ 40 toises de longueur sur 7 à 8 pieds de profondeur, pour y placer le tuyau qui sert à conduire l'eau à l'abbaye. Il a fait faire une roue à godets de fer-blanc, et peints à Thuile de diverses couleurs. Cette roue a 32 pouces de diamètre et 6 pouces d'épaisseur de bois de chêne armé de fer, dont l'arbre a deux lanternes d'horlogerie de 4 pouces de diamètre. Par le moyen de cette roue, les pompes jouent, font élever et attirent l'eau en sortant de la fontaine, qu'il a fait renfermer par un bâ-

timent neuf, pour que rien ne puisse la troubler, avec des bords de pierre dure et de glaise, hauts de 3 pieds ; de sorte qu'elle est à Tabri des inondations de la rivière de Marne, qui en est assez voisine.

A côté du tuyau qui dégorge l'eau, il a fait faire une manivelle qu'un enfant peut tourner sans peine à droite ou à gauche , et en deux ou trois tours de la manivelle , on peut remplir un seau d'eau de très-belle ëau, qui s'élève aussi avec la même facilité pour l'usage de l'abbaye, qui se souviendra, dans tous les temps à venir, de l'habileté de ce savant religieux. Je félicitai chaleureusement le bon père, aussi modeste qu'ingénieux, de ce nouveau bienfait, ajouté à tant d'autres, dans des pays stériles qui, l'Auvergne notamment, lui seront éternellement reconnaissants. Il ajouta la grâce la plus flatteuse à ce service, en faisant placer une nuit au-dessus de la fontaine une plaque de marbre noir, avec une inscription à ma louange , qui aurait dû être à la sienne :

QTJ.E PER PRATA HUMILIS BATHILDIS

LYMPHA FLUEBAT

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