‹ Les Confessions de l'abbesse de Chelles, fille du RégentChapitre 5 sur 5 · HUIC DEDIT ADELAIS, UNDÈ SUPERBA FLUAT · texte numérisé non relu

HUIC DEDIT ADELAIS, UNDÈ SUPERBA FLUAT

Et il ajouta , sans vouloir même se nommer, sur un bronze doré, celte autre légende :

FONTEM ESALTARI JUSSIT ET HANC LAPIDEM POSUIT LUDOVICA ADELAIS AEBATISSA. ANNO iETATlS &VM 21, MENSE NOVEMBRI ANNO 1719. IMPERANTE LUDOVICO XV, REGENTE PHILIPPO, AURELIANENSI DUCE, ADELAIDIS PATRE.

C'est ainsi que s'écoula, dans de pieuses études et d'utilespratiques, la première année de mon deuil secret , de la fin de 1719 à la fin de 1720. Je n'étais pas heureuse, étant destinée à ne plus l'être ici-bas. Mais j'étais aussi tranquille qu'on peut l'être , quand on désire la mort, tout en subissant la vie. Le récent coup de foudre qui eût pu déraciner ma vocation, si ébranlée déjà, l'avait au contraire raffermie, et je goûtais de plus en plus les tristes douceurs de l'abnégation monastique. C'est à ce moment qu'une affreuse calomnie se répandit dans le public, qu'on osa même la faire insérer dans la Gazelle de Hollande. On y lisait que Madame d'Orléans, abbesse de Chelles, s'était fait relever de ses vœux à Rome.

Je me bornerai, pour unique et décisif témoignage de mes sentiments, à ce moment,

à transcrire ici la lettre, que j'écrivais à ce sujet, le 1" octobre 1720, à madame d'Artaignan, dite de Sainte-Mélanie, religieuse du Val-de-Grâce et une de mes intimes amies. J'y retrouve, non sans émotion, la trace de mes ferveurs bibliques, et delà tristesse profonde dont m'avait remplie ce que j'entendais dire de la France, livrée alors tout entière à cette bacchanale de l'or qu'on a appeléeleSystème:

« Les ténèbres s'épaississent dé

« plus en plus, et obscurcissent toute la « face de la terre. Faut-il donc s'étonner que « ces enfants de la Prostituée et ces citoyens « deBabylonenecomprennentpas les œuvres « de lumière? Ils ont fermé leurs yeux pour « ne point la voir, et bouché leurs oreilles « pour ne point entendre sa voix. Les mala heureux ne disent que ce que le père du • mensonge leur suggère. Satan fait en vain « tous ses efforts , plus il s'arme contre moi « et plus le Fort redouble son secours. Plus « on veut croire que je me repens d'être re- « ligieuse, et plus le Seigneur me fait goûter « la douceur que l'on trouve dans cette vo- « cation. Si je ne craignais toujours ma fai- « blesse, je désirerais que ces combats fussent

« perpétuels, par la force et les grâces que « Dieu me fait sentir dans ces temps. Ainsi, « ma chère amie, ne vous en troublez pas plus « que moi. Redoublons nos prières et la fidé- « lité à nos obligations , et laissons dire ces « pauvres aveugles ; leurs discours sont plus « dignes de mépris que d'attention , même « selon le monde, et combien encore plus « selon les lumières de Jésus- Christ. C'est « pourquoi je ne m'arrêterai pas davantage « à réfuter leur folie , qui se détruit d'elle- • même; mais je prierai sans cesse le Père « des miséricordes de dissiper leurs ténèbres ; a afin qu'ils sentent et comprennent combien « le Seigneur est doux, combien son joug est « léger, et combien il y a de plaisir à le serti vir fidèlement.

« Soeur d'Orléans. »

Cependant, les querelles à propos de la bulle , échauffées de toutes sortes d'ambitions et envenimées de toutes sortes de rancunes, se multipliaient en France et divisaient en deux camps, également acharnés, l'Eglise ellemême. La majesté de la religion en fut compromise, la paix des consciences troublée, et la sûreté de l'Etat fut menacée par ces ébran-

lements du fanatisme et de la persécution. Je m'étais, on le sait, sentie dès les premiers jours, janséniste, c'est-à-dire reconnaissante envers la grâce divine de son indispensable secours et de la surabondance de mérites qu'elle met à la disposition des âmes pauvres d'œuvres, chargées de péchés, et qui ne monteraient point, sans cette aide, la voie étroite et escarpée du salut. Je me sentais si faible , si désarmée dans ce grand combat spirituel , que je regardais l'alliance de l'homme et de Dieu lui-même contre le démon, comme aussi nécessaire qu'honorable. J'ai dit quel mépris je me sentais pour cet orgueil, paré de modestie, qui prétendait abandonner l'homme à lui-même, et, dans le désert de la vie, le réduire aux ressources de sa liberté- Je trouvais cette doctrine desséchante, décourageante, et son ingratitude ne me révoltait pas moins que son insufîisance. J'étais indignée de ces principes hautains qui brisaient le lien qui réunit Thomme à Dieu et la terre au ciel, et sembl aient refuser le bienfait de l'assistance divine, dont l'homme ne peut cependant se passer, et sans laquelle il n'est pas de salut. Dès que je pus penser en matière de religion et raisonner ma foi, je me sentis attirée par

l'insinuante tendresse du dogme de la grâce , par cette assurance de la céleste sollicitude , toujours éveillée et toujours prête à courir au secours de l'humanité défaillante. Je ne m'égarai point dans le dédale des vaines subtilités. Les meilleurs principes ne souffrent pas qu'on en déduise les extrêmes conséquences. Je ne voyais donc qu'un bienfait là où les jésuites voyaient un danger. Et je ne pouvais me figurer qu'il fût des pécheurs assez téméraires pour abuser de la protection de Dieu , et pour faire dégénérer l'espoir de son secours jusqu'à celui de l'impunité. Je ne trouvais ni ma liberté , ni ma responsabilité diminuées par Tintervention de l'assistance divine et je ne croyais point qu'une aussi auguste alliance que celle du Tout-Puissant me dispensât de vaincre. Il était à craindre, il le faut croire , quoique ce ne fût point charitable à dire, que d'autres, moins discrets, n'abusassent de la grâce au point de devenir importuns , et de réduire leurs vertus à en demander la force. Cependant je voyais, parmi ceux qui pensaient comme moi, les juges les plus sûrs d'être favorablement jugés, les pasteurs les plus dignes de la houlette et du troupeau, tandis que je comptais avec étonne-

ment, parmi les adversaires de la grâce, les prélats dissolus et les abbés ambitieux, c'està-dire ceux qui en avaient le plus besoin. Pouvais-je hésiter entre l'opinion d'un Dubois et celle d'un Noailles ! pouvais-je hésiter entre les persécuteurs coupables et les saints per^ sécutés?

C'est cette persécution qui porta le dernier coup non à mes convictions, mais à mes doutes; je me rangeai hardiment, sûre de ne me point tromper, du côté de ceux qui ne se défendaient que parleurs vertus, contre ceux qui déguisaient leurs vices d'un attachement mensonger à l'Eglise : fidélité mercenaire et suspecte qu'attirait seul l'espoir de la récompense, et qui ne négligeait pas assez les profits de la victoire.

Je me fis donc auprès de M. le Régent la protectrice des affligés et des exilés, je leur offris, en dépit des ordres surpris à l'insouciance paternelle ou à l'inexpérience d'un roi enfant, l'hospitalité inviolable de mon couvent, et pour leur donner du courage, j'affectai de me montrer en télé du parti de cette pacifique et légitime résistance.

J'étais loin d'être d'accord avec monsieur mon père sur ces questions si brûlantes, et de

la solution desquelles les prélats constitutionnaires lui avaient persuadé que dépendaient le repos de la Régence et l'avenir de la monarchie. M. le duc d'Orléans, excité par M. le cardinal de Bissy, et par le prêtre indigne qu'on allait voir usurper un à un tous les honneurs de l'autel et escamoter jusqu'à la pourpre elle-même, me pressait, sinon de faire ma soumission, du moins de me réduire à la neutralité. Nous eûmes, à ce sujet, à chaque mercredi des années 1721 et 1722, bien des conférences qui finissaient toujours plus mal qu'elles n'avaient commencé.

De guerre lasse, M. le Régent, qui n'était point grand théologien , m'envoya le père de Trévoux , dont l'insistance me déplut, et que je priai de ne point reparaître devant moi. Je l'avoue aujourd'hui avec humilité et repentir, j'avais, à celte époque, contre la compagnie de Jésus tout entière, de secrètes et d'insurmontables préventions. Je me souvenais trop de l'ambition et de la duplicité de quelques-uns d'entre eux. J'oubliais trop le mérite général et les immenses bienfaits du corps tout entier. Les confesseurs de roi depuis Henri IV m'empêchaient d'admirer les martyrs de la Chine et les civilisa-

leurs du Nouveau Monde. J'en exceptais à peine le père Caussin, qui osa résister à Richelieu. Mais le père Tellier, le père de la Chaise et le père Gaillard emportaient la balance, et l'indignation me faisait pencher du côté de l'injustice. Je le reconnais aujourd'hui plus volontiers que je ne l'eusse fait alors, car l'ardeur de ma foi et de mon prosélytisme m'entraîna, j'en conviens, plus d'une fois trop loin. L'inflexibihté de mes adversaires m'avait rendue inflexible à mon tour, et je ne tardai point à répondre à leurs persécutions par des disgrâces. Mon accueil au père de Trévoux fit renvoyer le père Ledoux, qu'on soupçonnait, bien à tort, de m'inspirer une fermeté qu'il était loin d'avoir. Pour représailles, je forçai madame de Fretteville, qu'on avait gagnée, et qui s'était chargée de me convertir à la Constitution, de quitter le couvent.

Il fallait, car je ne puis penser aujourd'hui sans larmes à ce châtiment qui ressemble à une vengeance, que je fusse bien animée, pour me séparer ainsi de celle qui avait été ma maîtresse et ma meilleure amie. Mais j'étais jeune et fière, et je ne souffrais point qu'on me voulût gouverner impunément.

Madame de Fretteville eut le tort de me croire plus complaisante que je ne l'étais réellement. Mais je pouvais demeurer inflexible dans ma foi sans le demeurer dans ma colère. Je ne le fis point. Irritée par quelques présomptueuses paroles, qui m'avaient été rapportées, et indignée d'apprendre que celle à qui j'avais donné toute ma confiance dans de pieux desseins en voulait abuser dans des vues mondaines, je lui ôtai sa place de dépositaire que je donnai à madame de Lanty. Et elle dut, pour se dérober aux éclats d'une colère qui ne pouvait se rassasier, se résigner àquitterle couvent, sous prétexte de maladie, et à se retirer à Rouen dans sa famille.

Je ne m'arrêtai point là, et sans respect pour leur rang dans l'Eglise, j'engageai directement la guerre avec deux prélats des plus acharnés et des moins sincères molinistes, et dans lesquels je m'obstinais à ne voir que des hommes. Je ne prétends pas louer ma conduite en cette circonstance. Je me suis imposé la loi de tout raconter avec sincérité; je poursuis cette tâche, non par esprit d'orgueil, mais par esprit de pénitence.

Je m'étais, depuis ma profession, intimement liée avec madame de Rohan, abbesse d'Hyères, femme qui réunissait aux dons de l'esprit les qualités du caractère. Nous étions en parfaite conformité de vues et en échange fréquent de lettres et de visites.

Voici la vengeance, plus malicieuse que maligne, que j'accomplis un jour, avec sa complicité, sur M. le cardiual de Bissy, qui donnait trop volontiers des leçons aux autres pour n'avoir pas besoin d'en recevoir de temps en temps lui-même. Moi seule pouvais me hasarder à le faire, puisque mon rang m'assurait non-seulement l'impunité, mais encore les respects même de ma victime.

■ l'aeb. de chelles. 22

— 254 ~ Quand je songe aux emprisonnements, aux exils, aux affronts dont il se montra le trop prodigue dispensateur envers tout prêtre et même tout prélat coupable de ne point penser comme lui, quand je pense qu'il ne tint pas à ce prince de l'Eglise de déchirer le sein maternel et d'empoisonner la blessure, je me sens quelque répugnance à me repentir du châtiment que j'osai infliger à cette vénérable morgue et à cette cacochyme inflexibilité. Je me considérais comme prédestinée à cette œuvre de représailles, et, Judith espiègle du partijanséniste, je remplis sans scrupules et sans remords, le feu aux yeux et le sourire aux lèvres, ce qui me paraissait comme une mission.

D'accord avec moi, madame de Rohan, mon aimable complice, dit un jour au prélat qu'elle recevait en visite, qu'elle était trèscontente de sa communauté, et pour les mœurs et pour les sentiments; qu'il n'y avait ({u'une seule sœur converse, dont elle ne pouvait venir à bout, et qu'elle la recommandait à son zèle. M. de Bissy, étonné de la résistance, dit à madame de Rohan de la lui envoyer.

Je parus donc devant mon juge sous un

faux nom, et avec de menus artifices de voiles, de démarche, de mine, qui m'assuraient l'incognito.

Le cardinal, absolument pris à ce déguise^ ment, se mit à m'admonester de son mieux, en assaisonnant sa mercuriale, moitié brusque, moitié paternelle, de fréquents hem! hem! et m'interpellant familièrement dû titre de : ma bonne enfant! a Savez-vous, me dit-il enfin, que si vous continuez de manquer de respect et de soumission envers vos supérieurs, je vous ferai mettre en pénitence ? »

Sans me troubler beaucoup de cette menace, je pris la parole et lui exposai catégoriquement mes sentiments; pais, mon chapelet égrené , je me mis à lui dire le sien sans le moindre ménagement. Je lui reprochai l'exagération et lïntolérance de ses opinions, que je n'attribuais qu'à des vues absolument humaines; je lui fis un détail fort circonstancié de sa conduite et de sa vie, qu'il entendit fort impatiemment et qu'il interrompit plusieurs fois , en me disant qu'il n'y avait point de punition que je ne méritasse pour parler comme cela à un prince de l'Eglise et à mon supérieur.

Il eut beau , avec la fougue dont il est capable, rejeter ce même discours et s'emporter jusqu'à me saisir violemment le bras, la langue n'en continua pas moins imperturbablement son office, et je ne me tus que lorsque je ne trouvai plus rien à lui dire. Il se cabrait sur son fauteuil et attendait , le visage pourpre, le moment de commencer à son tour sa remontrance.

Madame deRoban, qui entendait tout d'une chambre voisine, ne lui en laissa point le temps, et étouffa d'un violent éclat de rire cet accès d'éloquence. Le cardinal, qui était hors de lui-même , au point de ne plus rien voir, ne put cependant s'empêcher d'entendre cet ironique avertissement. Avec cette souplesse qui lui était habituelle , il changea en un instant de ton, de visage et de geste, et subitement rasséréné par une réflexion révélatrice , il me fixa avec une attention déjà respectueuse , puis reconnaissant dans la sœur converse révoltée madame d'Orléans ellemême, il baissa les yeux, et, prenant son supplice en bonne grâce, il se leva de son fauteuil, souriant et papelard , pour murmurer des excuses. Je le laissai s'embrouiller dans ses patenôtres de cour etleplantai là tout net ,

encore plus persuadée par cette démarche de toutes les vérités que je lui avais dites , et lui décochant pour tout adieu ces mots prononcés d'un tonhref : « Profitez de l'avis, si vous pouvez, »

Le mystifié, tout penaud, se retourna alors contre madame de Rohan, et moins gêné dans ses mouvements , lui porta âprement ses plaintes de l'avoir ainsi compromis. Mais il n'eut d'autre réponse, sinon que madame d'Orléans était la mal tresse quand elle venait dans son couvent, et que s'il avait à se plaindre de quelqu'un, c'était à cette princesse, fort capable de lui répondre, qu'il le devait faire.

Malheureusement pour lui, cette aventure lui arriva le matin. Il ne voulut pas, comme on peut bien se l'imaginer, dîner dans une pareille maison. Il en sortit plein de colère et de dépit, et fut obligé daller lui-même dans un cabaret chercher ses gens qui dînaient. Il a été cependant assez sage pour n'en point parler. Mais madame de Rohan et moi ne fûmes point si discrètes.

Cette aventure et quelques autres, qui portaient un trop hardi témoignage de la vivacité de mes opinions jansénistes et de ma vigueur à les défendre, firent, del'abbesse de

Chellès, là providence des persécutés, et la protection que je ne pus refuser aux R. P. bénédictins, dont le chapitre général se réunissait, en avril 1723, à l'abbaye de Marmoutier, pour l'élection d'un général de la congrégation de Saint-Maur, en remplacettiënt du père de Sainte-Marthe, m'engagea àVec M. de Camilly, archevêque de Tours, dans une polémique qui préoccupa un moinent jusqu'à l'attention du public profane , assez désintéressé dans là gestion.

Je ne citerai de cette guerre de plume, qii'un seul document, qui peint l'esprit dont j'étais alors animée, et l'ardeur excessive de nia foi.

Jé transcrit cette lettre, qui fait plus d'honneur à ma fermeté qu'à ma modestie, pour ih'hiimilier, Seigneur, et non pour me vanter. Ma pitié elle-même devenait intolérante coinme la persécution, et je ne tardai pas à expier, par une subite sécheresse de votre grâce, l'orgueilleux abus que je faisais de ma foi au détriment de ma charité. L'excès auquel • je me laissai emporter en cette circonstance et en d'autres suffirait à démontrer les inconvénients de la polémique en matière religieuse, et la supériorité de l'exemple et du

silence sur toutes les autres armes, parfois si dangereuses, de la contradiction.

M. l'archevêque de Tours, après avoir vainement essayé de l'intimidation et de là flatterie, pour amener le chapitre à accepter la constitution, m'écrivit une lettre assez ironique, sous ses respectueuses apparences, dans laquelle il fivouait son échec, et insinuait perfidement que cet ouvrage était réservé à M. A. R., qui, sans doute, serait plus heureuse que lui.

Je supportai plus impatiemment que tous les autres ce trait, trop habilement lancé pour ne pas avoir traversé la cuirasse d'indifférence, dont j'avais affecté, pour éviter des luttes scandaleuses, de me revêtir. Je ne crus pas pouvoir me dispenser de répliquer, et je le fis en ces termes:

« J'ai reçu votre lettre, monsieur, qui m'a « doublement surprise ; vous avez été si « longtemps à me faire réponse, que je n'en * attendais plus ; mais je l'ai été bien davan- « tage de la manière dont vous m'écrivez. « Croyez-vous me tromper? — J'ai su les « intentions du Roi et celles de M. le duc « d'Orléans, et c'est parce que je les ai sues, « que j'ai été surprise que vous les ayez si

peu suivies. Mais ce que je ne puis souffrir, c'est que vous vous vantiez d'avoir fait attention à la lettre que je vous ai écrite. Vous l'auriez dû faire, puisque je vous mandais les propres termes de M. le duc d'Orléans, et même ceux de M. deFréjus. Vous avez agi si différemment, que j'en serais surprise, si je ne connaissais vos vues et votre ambition. Il n'a pas tenu à vous que notre congrégation n'ait été perdue. Le sacrifice aurait peut-être plu à quelques personnes, et vous aurait avancé. Vous en auriez rougi avec plaisir. Mais Dieu, qui garde les siens, les a soutenus contre les brigues. C'est lui, sans doute, qui les a soutenus à refuser constamment l'acceptation de la constitution. Je suis dans leurs sentiments, n'ayant,comme eux, rien à désirer que le ciel. Nous tournons le dos à la porte qui mène aux grandeurs ecclésiastiques, et si, des évêques de France acceptant la bulle, on en retranchait ceux qui ont des vues telles que les vôtres, et toutes humaines, tant ceux qui ont été récompensés, que ceux qui ont espéré de l'être, le nombre en serait bien petit. Mais nous ne voyons que ce qui s'est toujours

" vu dans tous les siècles de l'Eglise. N'at- « tendez donc pas, monsieur, que^e presse « nos pères d'accepter la bulle ; je ne les re- « connaîtrais pas pour mes frères, s'ils la re- " cevaient. Si je pensais en moliniste, je " vous injurierais ; au moins vous rendrais- « je de mauvais services. Mais tout ce que je « désire, pour vous prouver la pureté de ma « foi, c'est de trouver l'occasion de vous ren- « dre service et de vous faire plaisir; je la « rechercherai même pour vous marquer ce « que je dois à votre caractère, et les senti- « ments que le christianisme m'inspire pour « vous, monsieur, etc.... »

Bientôt un souci, devenu poignant, de sourd qu'il était, vint m'arracher impérieusement à cette stérile polémique, où j'avais cherché une diversion à ma douleur, sans y trouver autre chose qu'une vaine agitation.

Depuis quelque temps, M. le Régent, mon père , m'inspirait la plus triste sollicitude. Sa santé chancelante, chaque jour minée par des excès nouveaux, n'était pas faite pour diminuer ces alarmes. Lorsque j'étais entrée au couvent, un des motifs déterminants de cette vocation précoce avait été le désir et l'espoir de racheter ses fautes et de prier Dieu pour qu'il lui fit la grâce de la conversion et du salut. C'était là l'ambition secrète de mon sacrifice. Ces pieuses espérances avaient dû

résister déjà à bien des déceptions. Je tremblais que mes efforts ne fussent déjoués par la persistance de son impénitence et par l'éclat imprévu de cette divine vengeance , qu'elle semblait déiier et qui grondait déjà sur sa tête. Tous mes efforts, depuis longtemps, tendaient à ameper au repentir ce cher et grapd coupable. J'avais essayé d'éveiller discrètement son attention sur ses intérêts futurs, dont il faisait trop bon marché, sur sa responsabilité envers son peuple , sur le juger ment de la postérité , sur ce Maître trop négligé qui pouvait, d'un moment à l'autre, lui faire expier l'abandon dont il outrageait sa majesté jalouse.

Mon père me fermait la bouche par une plaisanterie et déconcertait ce qu'il appelait mes sermons , pav l'éplat de rirç éternel çle son insouciance. Aucune voix, écho de la mienne, n'osait troubler le complaisant concert de ses flatteurs et réveiller sa conscience. Ceux qu'il appelait ses roués n'avaient garde de lui rappeler des devoirs qui eussent aboli leurs droits. Il avait de bonne heure écarté, à force de sarcasmes, jusqu'à l'opiniâtre dévouement de M. le duc de Saint-Simon, le seul honnête homme de la Régence. Il ne l'ap-

pelait que lorsqu'il avait besoin de lui, et n'acceptait ses conseils qu'en échange de ses services. De son côté , M. de Saint-Simon, inflexible censeur, intraitable ami, ne mettait les pieds au Palais-Royal que lorsque l'espoir d'être utile l'emportait sur la crainte de n'être pas agréable. Quand, à la suite de ces paniques, si communes en ce temps, la foule des courtisans, croyant le Régent perdu, courait à l'hôtel de Condé, M. de Saint-Simon venait, conseiller du malheur et courtisan de la sohtude. Quandla foule revenait, souriante et empressée, et qu'on rallumait les flambeaux de l'orgie. M, le duc de Saint-Simon s'éloignait, reconduit par le vertueux d'Ibagnet, et, sur la porte du festin , qui les provoquait en vain de ses lumières et de sa musique, l'un haussait les épaules et l'autre levait les mains au ciel.

Depuis quelque temps cependant un des plus fidèles et des plus spirituels amis de mon père , soudain touché de la grâce et frappé de la foudre rénovatrice sur la route de la débauche , comme saint Paul sur le chemin de Damas, le duc de Brancas, retiré à l'abbaye du Bec, harcelait M. le Régent de ses lettres touchantes et de ses avertissements prophé-

tiques. La voix publique semblait se joindre à cette voix amie dans ces vers répandus à profusion dans Paris, et qui semblent inspirés par de menaçants pressentiments :

Si tu veux fléchir ma justice Et que j'exauce tes désirs, Impie, abandonne le vice, Quitte ses criminels plaisirs.

Mon peuple, sous ta main coupable.

Languit, gémit amèrement.

Quoique la misère l'accable Sans espoir de soulagement.

Je t'ai mis en main la puissance, Etait-ce pour en abuser Et pour opprimer l'innocence?

Le maître doit-il écraser?

Tu ressentiras la misère Avant qu'on ait vu le soleil Parcourir trois fois l'hémisphère, Si tu ne suis pas mon conseil.

Profite du temps qui te reste. Si je diffère à te punir.

Ton sort en sera plus funeste.

Lorsque je te ferai venir.

Je redoublais de prières et de lettres pour précipiter ce retour tant désiré, et pour conjurer cette terrible leçon dont il me semblait, quand je regardais au ciel , voir passer les

éclairs avant-coureurs. A propos de la distribution d'évêchés qui eut lieu en 1723, au grand scandale de la véritable Eglise, humiliée de voir ainsi récompenser des services dont on eût été puni sous un autre règne, je ne pus contenirmonindignation, et me crus obligée d'en envoyer à M. le Régent le formel témoignage. Cette lettre, plus heureuse que les précédentes, trouva le défaut de sa cuirasse d'indifférence et dïronie . Elle le toucha , Tétonna, Teffraya même quelque peu. Il s'en occupa au point de la relire deux fois. Il en fut assez ému pour en parler et même pour la laisser voir. Informée de cet effet inattendu, j'en bénissais le ciel quand cette affreuse et terrible nouvelle : M. le Régent est mort! vint brusquement, brutalement, me ravir cette dernière illusion et aggraver des doutes les plus désolants les plus légitimes regrets.

Mon père était mort en quelques secondes, ainsi qu'il avait le triste courage de le désirer, frappé par ce coup de tonnerre de l'apoplexie, qui supprime toute transition entre la mort et la vie, et met instantanément le coupable en présence du juge.

Je reçus ce coup , si sensible à mon cœur,

avec soumission à voire volonté , Seigneur! Le dirai-je ? J'eus un moment de consolation que vous fussiez vengé d'un pécheur qui vous avait tant offensé. Que cet instant fut court et que je revins promplement au déchirement que cette perte faisait à mon cœur ! Que je ressentis vivement ce coup qu'elle portait à la vaine gloire et au rang de ma maison ! L'autorité que son amitié pour moi me donnait fut anéantie avec lui. Les ministres, jadis si soumis à mes ordres , si assidus à me faire leur cour, reprirent leur orgueil naturel. Ma famille , elle-même , m'abandonna sur un léger prétexte. Tous ces coups, qui étaient des effets de votre miséricorde sur moi, pouvaient m'attirer de grandes grâces, si j'en eusse compris les mystères. Mais mon orgueil m'aveugla , l'amour de la vengeance me saisit. Ce fut sur ce motif que je fis madame d'Artaignan prieure du Tresnel; je l'en mis en possession malgré ma mère, et j'ôtai injustement cette place à madame de Veny, à qui elle appartenait par bien des titres.

J'arrivai au Val-de- Grâce. Quelle différence pour une âme aussi vaine que la mienne! Mes chambres, qui, du temps de mon père, ne désemplissaient pas de monde,

étaient vides. Ces milliers de placets et de mémoires que mon amour-propre s'amusait à recevoir, et où j'avais pu lire un jour jusqu'à l'orgueilleuse signature d'un Law, se changèrent en demandes ordinaires des pauvres. Je ne vis personne de ma famille. Le choix de madame d'Artaignan m'avait de nouveau brouillée avec madame la duchesse d'Orléans, qui commençait à me pardonner mes premières offenses. Mon frère, M. le duc de Chartres, oubliait de son mieux, aux pieds de mademoiselle Quinault, le pouvoir qu'il avait laissé échapper, et, en attendant le coup de Dieu qui devait faire en lui un si sublime exemple, donnait à la cour le spectacle d'un prince trop tôt résigné et d'un fils trop tôt consolé.

Je ne vis donc personne de ma famille, en ce jour de tristesse et d'angoisses, où l'humiliation s'ajoute à la douleur, où l'obscurité succède tout d'un coup à la puissance et l'abandon à l'empressement. L'affection des miens me manqua donc, en même temps que s'évanouissaient Tillusion de mon crédit et le prestige de ma popularité. Seule, en proie à toutes les suggestions de la douleur, de la colère et de l'orgueil, et après un

séjour de convenance, abrégé autant que possible, je retournai dans mon abbaye, la rage dans le cœur, et bien déterminée à me venger, par tout ce que je pourrais, de l'affront de cet isolement , et de cette mort imprévue qui avait si brusquement interrompu mes rêves d'influence et de domination, qui ne coûtait pas moins à ma vanité qu'à mon affection, et que j'osais considérer comme une perfidie de la Providence , comme une trahison de Dieu.

XYIII

Quelques mois à peine après mon retour à Chelles, quelqu'un qui aurait visité le monastèie, du temps de madame de Villars et même du temps de mes premières ferveurs d'austérité, ne Peut point reconnu et se fût signé dès la porte, comme les pèlerins de la légende devant un de ces couvents maudits, dont l'enfer a pris possession et où les démons, successeurs des moines, blasphèment en chœur ou promènent leurs bandes lubriques.

J'avais remplacé la vieille touriére à la voix chevrotante, toute renfrognée sous ses besicles de corne, par une sœur converse avenante, souriante, toujours prête à souhaiter

la bieriveulie. J'avais réformé les jardins, d'un aspect trop sévère. Les charmilles s'y arrondissaient en portiques , en berceaux parfumés de la fleur grimpante des chèvrefeuilles et des jasmins. Partout des massifs de fleurs, des bosquets de lilas et des espaliers de roses. Et sous ces charmilles, sous ces bosquets, sous ces berceaux, un essaim folâtre de novices et de pensionnaires, se poursuivant, s'enlaçant, se lutinant, et illuminant ce cadre de verdures, fraîches et sombres, du fugitif éclat de leurs robes blanches, et scandalisant de leurs cris, de leurs rires et de leurs bonds, les tranquilles oiseaux familiers de l'abbaye.

Au parloir, un bruit perpétuel de chuchotements, de saluts et d'adieux galants, une foule frivole et gaie d'abbés musqués, pirouettant sur leurs talons rouges, et faisant chatoyer leurs bas de soie; ou de belles dames aux vastes paniers, secouant leurs têtes empanachées, et s'environnant d'un nuage dé poudre odorante que chassait l'éventail. Au réfectoire : au lieu de la frugale hospitalité d'autrefois , un riche service , des cristaux élincelants, des flambeaux dorés, des mets choisis, une nombreuse et profane as-

semblée, de joyeux convives, un orchestre et des valets brodés.

Au dortoir : des rubans , des fleurs, des dentelles," des miroirs, des romans, des lettres et des portraits.

A l'église : les airs les plus nouveaux, et le prédicateur à la mode : culte de théâtre, chapelle d'opéra; la prière en grande pompe, la dévotion en gala. Plus de recueillement, plus de mystère, plus de ténèbres , plus de véritable adoration, plus d'extase, plus de larmes de repentir.

A l'écurie : voitures dorées, chevaux piaffant in fiocchi, piqueurs en habit rouge, meutes aboyantes et sonores fanfares.

Partout des fleurs, partout de la musique, partout de petits vers, partout la joie ou ses apparences. Nous étions toutes jeunes, toutes mondaines, toutes frivoles. J'avais renvoyé au Yal-de-Grâce les dévotes mûres et les vieilles boudeuses, toute la cabale du confessionnal, le parti des laides, ces opiniâtres, ces revêches, qui prétendaient maintenir la tradition et la règle, qui traitaient mon parloir de salon et mes soupers de festins, qui regrettaient les anciens jours où l'on se pâlissait de jeûnes, où l'on s'exténuait de rosaires.

ou la piété avait ses héroïnes et rhumilité ses martyres.

C'est ainsi que se passait le temps, en fêtes, en conversations, en concerts, en promenades sur l'eau. On lisait à Chelles, aussitôt qu'à Paris, les livres les plus nouveaux. On y recevait les gazettes de Hollande, et plus d'une fois, il m'est arrivé d'y tenir bureau de bel esprit, et de faire concurrence à madame de Tencin, ou à madame de Lambert.

Malgré tout ce mouvement, toute cette agitation, tout ce bruit de fausse joie, je n'étais pas heureuse, je ne parvenais pas à me divertir sincèrement. Je goûtais à tous ces plaisirs du bout des lèvres, comme un malade, et je trouvais, dès le bord du vase, une amertume inévitable. Au milieu de cette foule empressée, j'éprouvais par moments comme un impérieux besoin de solitude, comme un opiniâtre regret du silence. J'avais des accès de tristesse immense. C'était comme une mer ténébreuse qui m'environnait soudain, et où je me plongeais et me noyais avec une sorte de joie désespérée. Toutes ces vanités de la vie ne servaient qu'à me faire songer à la mort. Et en dépit de ces roses et de ces chants, de cette poésie et de cette musique, je me

sentais poursuivie de l'idée du tombeau.

Je fis préparer le mien d'avance, à côté de celui de sainte Bathilde. Un soir, après un de ces soupers où, le plus souvent, je ne paraissais qu'au dessert, je voulus lui faire une visite en grande cérémonie. Tous mes cçnvives prirent des flambeaux. On se rendit à l'église; on y fit lever la pierre qui ferme l'ouverture de la cave, dans laquelle il fallut descendre par une échelle.

■Je voulus me coucher dans le cercueil comme pour en prendre mesure. Je pris un funèbre plaisir à renouveler l'expérience, puis je donnai le signal du départ à mes convives, quelque peu étonnés de ce caprice et de mon sang-fi'oid. Je déclarai que je trouvais ce dernier gîte fort commode, et que j'en prendrais possession le plus tôt que je le pourrais.

11 est certain que, par moments, l'idée du suicide, qui s'était présentée à moi plusieurs fois, durant les luttes et les épreuves de mon noviciat, hanta de nouveau mon esprit.

Effrayée moi-môme du danger de ces préoccupations, je résolus de m'en distraire autant que possible, par une grande variété d'occupations, surtout manuelles, les plus efficaces

— Zlô —

contre rhypocondrie. Tout en me remettant à mes études favorites de chimie, d'astronomie, d'histoire naturelle, je me mis à façonner des ouvrages au tour, en bois et en argile, que je faisais ensuite cuire au four. Je prenais un singulier plaisir à cet exercice dont j'abusai, ce qui me causa des douleurs qui me forcèrent d'y renoncer. Je fis alors des coiffures et des perruques. J'entrepris un grand ornement de broderie. J'y travaillai avec des brodeuses que je faisais venir de Paris. Je m'amusai aussi avec de la poudre. Je fis des fusées de feux d'artifice qu'on tirait le soir dans les jardins, au grand ébahissement des paysans de Chelles. J'avais des pistolets et je tirais au blanc.

0 temps perdu jjour le bien, perdu pour la prière, perdu pour le salut, que vous êtes passé vite et que je vous regrette aujourd'hui! Je rougis en'pensant à cette antique et sainte maison de Chelles, fameuse par l'austérité de sa règle et la gloire de ses abbesses, et que j'ai laissée déchoir au rang de ces couvents presque profanes, si communs aujourd'hui, où l'homme règne à côté et quelquefois audessus de Dieu. Qui m'eût dit, à l'iieure de mes premières ferveurs, de mes premières

extases, de mes premiers serments, que je les oublierais si vite? Qui m'eût dit qu'en racontant cette partie de ma vie, je devrais, pour être sincère, enregistrer non de grandes œuvres, mais de grandes folies, non des témoignages d'édification et de charité, mais des certificats de frivolité et de relâchement!

Pour me punir, Seigneur, j'irai jusqu'au bout, je les relirai, je les transcrirai, ces futiles monuments du scandale, ces prix de l'infidélité décernés par la malignité publique.

Écris donc, abbesse indigne, fille dégénérée des Bathilde et des Mathilde, écris, sous la dictée des petits poètes, ces petits vers, insolent hommage à ta galante hospitalité; écris, malgré ta rougeur, malgré ton tremblement, malgré tes larmes, cette chanson dédiée à Chelles, où l'on t'insulte sans crainte de te calomnier, et où l'on raille cet habit monastique que tu as laissé déchoir, jusqu'à le mettre à la portée des pamphlétaires.

De rabbaye Où réside Vénus,

Nonne jolie Disant peu d'oremus.

Loin des soins superflus,

"Se songeant tout au plus Qu'à bien passer la vie, Fait bons les revenus De l'abbaj-e.

Du monastère L'Amour est directeur,

En l'art de plaire Il instruit chaque sœur.

Savoir gagner les cœurs Par des attraits trompeurs, C'est la règle sévère Qui maintient en vigueur

Ce monastère.

Pour tous offices On y goûte chaque jour

Mille délices Qu'assaisonne l'amour.

Chaque instant sur les cœurs *

Il répand ses faveurs.

A ce Dieu si propice Elles livrent leurs cœurs

Pour tout office.

Le badinage S'empare du parloir.

Il y ramage Du matin jusqu'au soir.

Sans lui près de ces sœurs On n'a nulles douceurs.

On n'a nul avantage.

Et leur introducteur

Est badinage.

Je nuirai pas plus loin. Ce sont là de trop

— -Zlii —

mauvais vers pour être méchants, et je pourrais bien rire de ma pénitence.

J'aime mieux citer encore ceux-ci qui, sous leurs compliments, cachent du moins une piquante ironie. Je les répéterai, Seigneur, parce qu'ils me sont aussi pénibles aujourd'hui, qu'ils me furent agréables alors. Quand la rose est fanée, on ne sent plus que l'épine.

Voilà donc la chanson, sur l'air de Joconde, que, en 1726, on pouvait adresser à l'abbesse de Chelles, sans craindre d'autre punition que son sourire :

Je suis prophète, jeune Iris, Mon nouveau jansénisme Va gagner la cour et Paris.

C'est fait du molinisrae.

Les docteurs à yos agréments Ne peuvent pas répondre, Et vos yeux sont des arguments Qui savent tout confondre.

N'allez pas, comme avec Quesnel

En use le Saint-Père,

Me faire un procès criminel,

Je crains votre colère.

Pour mes tendres Réflexions,

Quelle heureuse fortune,

Si sur cent propositions

Vous en acceptiez une.

Je vois en vous de Port-Roj-al Ressusciter l'élite.

Vous avez l'esprit de Pascal Et d'Arnauldle mérite.

Oa peut exalter vos attraits, Sans craindre l'hyperbole, Et j'estime plus vos Essais Que ceux du grand Nicole.

Que dans vos yeux Jansenius Trouve de fortes armes!

Que la tulle Untgenitus Tient peu contre vos charmes!

Pour vous plaire. Iris, de bon cœur Je me fais janséniste ; Mais ayez pour moi la douceur D'une àme moliniste.

Je vois l'Amour armé de traits

Qui vous suit à la trace.

De voire air vif, brillant et frais

La grâce est efficace.

Je soutiendrais ce dogme-là

En ma thèse publique.

Quand on devrait chez Loyola

Me traiter d'hérétique i

Je défendrais vos doux appas

En directeur de Cythère.

Contre eux on ne me fera pas .

Signer le Formulaire.

Si par malheur votre courroux

Me condamne ou m'exile,

Je n'en appellerai qu'à vous»

Non au futur concile.

Enfin, car je veux épuiser la coupe jusqu'à la lie, voici une véritable épigramme, et une

épigramme à deux tranchants. Je la reçus un jour à Chelles, délicatement insérée dans un bouquet. Je fus assez mortifiée, en voyant que le censeur anonyme nous imposait silence, à madame de Bourbon, abbesse du couvent Saint-Antoine, et à moi, sans la moindre galanterie ella moindre consolation.

Taisez-vous d'Orléans, Bourbon,

Voulez-vous, en doctes personnes.

Parler sur la religion ?

C'est bien là l'affaire des nonnes !

Fleury, l'oracle de la foi.

Saura vous apprendre à vous taire;

Doutez-vous qu'il le puisse faire,

Lui qui l'apprit si bien au Roi ?

Enfin, la voilà terminée, la revue de mes iniquités. Je sais que le monde m'en prête encore plus que je n'en ai commises.

Seigneur, c'est le châtiment des vies légères, qu'uneseulefaute connue semble permettre de supposer toutes les autres. Oui, je le sais, on a été jusqu'à faire voyager à Chelles, sous un déguisement, le duc de Richelieu. On le faisait voyager de même à Modène, avec plus de vraisemblance, mais sans plus de vérité. Pourquoi s'obstiner à me faire ainsi aimer,

malgré moi, ce que j'ai le plus haï et le plus méprisé? M. de Richelieu le savait, et ne s'est jamais hasardé à perdre en un jour sa trop faible réputation. J'ai quelquefois, je l'avoue, été tentée de l'attirer au piège, où je voulais le laisser attaché comme à un pilori de ridicule. Mais, tout éventé qu'il est, il a flairé le danger, et ne s'y est jamais exposé.

Je sais qu'on est allé* jusqu'à me supposer des goûts bien plus bas encore. 11 est des gens qui ne peuvent pas croire encore que Cauchereau ait pu être impunément mon maître de chant, ou que j'aie pu compter, sans encombre, avec mon intendant Augeard. Plût au ciel. Seigneur, qu'aucune de mes fautes ne fût plus véridique que ces calomnies! Plût au ciel que je pusse rire de toutes les suppositions aussi bien que de celles-là! Que mon fardeau serait moins lourd , que ma route serait jtlus courte, et que plus tôt j'accourrais. Seigneur, aux pieds de votre gloire, rejoindre mon cher Saint-Maixent, et vous bénir éternellement avec lui !

C'était à la fin de l'année 173 L Depuis quelque temps, je me sentais une lassitude extrême de la vie étourdie et dissipée que je menais^dans le but, toujours manqué, d'échapper à m.a pensée, et surtout à ma conscience. J'éprouvais cette langueur vague qui se résout, à la moindre secousse, en une pluie de larmes involontaires. De temps à autre, des frémissements sourds dans tout mon être semblaient annoncer quelque réaction violente, quelque catastrophe rénovatrice, et j'étais dans une atlenle pleine de trouble, comme la nature aux premiers bruits avantcoureurs de l'orage.

La saison de l'année où nous nous trou-

vions ajoutait à ces pressentiments mélancoliques l'inévitable tristesse de ses influences» Tout se réunissait pour me préparer à la chute de mes dernières illusions et de mes dernières espérances, pareilles à ces feuilles jaunies que balayait le vent : la plainte monotone des bises déjà glacées , la brièveté des jours, la pâleur maladive du soleil , l'abaissement des horizons , ces signes de douleur et de deuil , celte décadence de la lumière , cette humilia^ tion de la nature fatiguée , tout cela formait un cadre digne de mes défaillances et de mes angoisses j et aucune joie survivante, aucune force opiniâtre , aucun rayon de dernière jeunesse ne troublait cette sombre et fatale harmonie qui s'établissait entre l'automne de ma vie et celui de l'année, le déclin de mon être et celui de la nature.

Une seule différence résistait à la comparaison et cette différence, hélas ! n'était pas à mon avantage. Le printemps, en effet, meurt et ressuscite chaque année ; la nature ne se dépouille que pour refleurir, ne s'éteint que pour briller de nouveau, ne s'endort que pour se reposer. Elle semble avoir puisé dans la certitude des lois éternelles qui régissent les évolutions des saisons, et, dans Texpé*

rience de tant de siècles d'espérances qui n'ont jamais été trompées, une sorte d'ineffable sécurité. C'est avec confiance qu'elle s'étend sous son linceul de neige ; c'est sans crainte qu'elle voit s'éteindre, une à une, autour d'elle , toutes les lumières du ciel. Elle assiste, calme et résignée, à l'envahissement de cette décrépitude passagère qui voile, sans la pouvoir détruire, son immortelle beauté. Elle sourit à sa nudité et à sa sécheresse. L'adieu qu'elle dit aux oiseaux et aux fleurs n'a rien de désespéré, et cette tristesse de l'automne elle-même, conserve je ne sais quel mystérieux attrait , quelle insinuante sécurité. Mais il n'est plus de jeunesse, Seigneur, après la jeunesse écoulée. La force et la beauté ne reviennent plus quand on les a perdues, et quand commence l'automne de la vie, quand le cœur se refroidit, quand l'esprit se lasse, quand les sens s'affaiblissent, l'espoir d'aucune renaissance , d'aucune résurrection , n'adoucit la surprise et la douleur de notre décadence. Il n'est qu'un printemps pour l'homme sur la terre; et qui peut se flatter d'être admis à jouir de cet éternel printemps du ciel, qui ne fleurit que pour les saints?

J'avais peu de distractions capables de me dérober à ces tristes pensées. Les déceptions, et les fatigues de cette longue querelle théologique, où j'avais pris si imprudemment parti, avaient à jamais aigri pour moi le miel de mes études favorites. Les devoirs de ' mon état me trouvaient encore rebelle ou fatiguée. J'étais devenue indiiférente aux plaisirs par lesquels j'avais en vain essayé d'échapper à leur joug.

Une seule des obligations de la vie monastique m'était demeurée douce et chère. C'est celle de l'hospitalité. C'est toujours du fond du cœur que j'ai, sur la porte de mon couvent, souhaité la bienvenue au proscrit ou au voyageur, et mon visage était encore plus souriant et ma main plus empressée, quand c'était dans une langue étrangère qu'on saluait mon seuil , et quand à tous ses droits à ma protection, mon hôte ajoutait le malheur de n'être pas Français.

C'est ainsi qu'un soir d'octobre 1731 , la sœur tourière ayant conduit au parloir, où je le vins reconnaître, un pauvre capucin espagnol, à l'œil encore vif, au visage bronzé, rudement épanoui dans sa barbe blanche, je répondis à ses inclinations par le plus bien-

veillant accueil, et sans vouloir jeter les yeux sur ses autorisations épiscopales et les lettres de recommandation de son général, je 1-ui fis donner dans la maison des PP. bénédictins de Ghelles, la cellule d'honneur, et le fis signaler à tous les bons soins du vénérable prieur.

Le lendemain il vint, accompagné du prieur, m'en remercier et m'exposer l'objet de sa mission. Il était procureur du couvent de Girone, en Catalogne. Un incendie récent avait détruit la plus grande partie de son abbaye, et il avait été désigné par ses supérieurs pour parcourir la France et les Pays- Bas , apitoyer les âmes pieuses sur ce grand désastre, et demander aux fidèles, moyennant quelques spéciales indulgences, l'argent nécessaire pour le réparer.

Il s'était humblement et courageusement prêté à cette ingrate mission, que plusieurs de ses frères, répandus dans toute la chrétienté, partageaient avec lui. Il avait enduré bien des fatigues, subi bien des affronts. Son bras s'était roidi à tendre cette bourse que l'incrédulité ou l'égoïsme avaient plus d'une fois repoussée. Ses joues s'étaient creusées à ce jeûne habituel, par lequel, sublimement

avare, il augmentait à la fois le trésor de son couvent et celui de sa pénitence. Le soleil implacable des grandes routes, la poussière et la pluie avaient hâlé et ridé son front chenu, ses pieds endoloris n'étaient plus défendus que par des lambeaux de sandales de la piqûre des ronces et du choc des cailloux. Il souffrait tout cela sans se plaindre, naturellement, simplement, en soldat plus qu'en moine, se redressant, encore vert et dispos, et maniant son bâton en homme qui peut encore s'en passer. Il espérait, malgré son âge et ses fatigues, aller jusqu' au bout du voyage, arrondir suffisamment sa besace, revoir son monastère debout et mourir comme Siméon. Celle franchise, cette naïve intrépidité, cette confiance ingénue, encore plus touchante dans un vieillard, l'objet incontestable et sacré de sa mission, la persévérance de son zèle et de son dévouement, toutes ces circonstances et toutes ces qualités étaient faites pour lui mériter l'intérêt sympathique que je lui avais accordé tout d'abord. Dès les premières conversations, je m'étais aperçue sans peine que sa rudesse cachait une grande bonté, et sa modestie une grande science. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Il

avait l'expérience gaie, en homme dont les souvenirs sont sans regrets et surtout sans remords. Sa simplicité éloquente, sa familiarité mesurée, révélaient une intelligence d'élite et une éducation première achevée. J'appris, sans étonnement, que le monde avait eu pour lui toutes les faveurs qui peuvent éloigner un homme du cloître, et que lorsqu'il était entré en religion, il l'avait fait malgré la résistance de sa famille, dont l'orgueil souffrait de son sacrifice et qui eût voulu au moins l'atténuer par la perspective des grandeurs ecclésiastiques, auxquelles sa naissance lui donnait le droit de prétendre, et auxquelles il avait, dès le premier jour, irrévocablement renoncé. Il m'avoua que depuis, il avait partagé tout son temps entre la prière et la science, cette autre prière, et que ses recherches chimiques et anatomiques, souvent interrompues par des missions de ses supérieurs, avaient été l'unique distraction, encore utile, qu'il se fût permise aux devoirs de son état, et la seule infîdéhté, ajoutait-il en souriant, qu'il eût jamais faite à Dieu.

Il me raconta que, malgré ses efforts pour réduire cette curiosité opiniâtre aux limites

de riiumilité monastique, elle s'était maintenue vive et ardente comme une passion. C'est en vain qu'il avait, en soignant ses frères malades, en se chargeant de Tapothicairerie et de la distillerie, cherché à creuser un lit au torrent et à absorber, dans des applications toutes pratiques, cette impatience de savoir et cette activité à s'enquérir, dont rien ne pouvait éteindre en lui le feu demeuré tout profane. Il me raconta, avec une sorte d'émotion, ses longues séances solitaires à la bibliothèque , son attention et ses ravissements quand le hasard amenait à l'abbaye un homme capable de répondre à ses questions et de le fixer sur les progrès de la science, qu'il ne pouvait suivre que de loin, comme on suit un vaisseau du rivage. 11 énuméra les quelques résultats extraordinaires auxquels l'avait amené une longue et patiente pratique, dont il consignait les observations sur un petit cahier de papier blanc, enchâssé dans son bréviaire.

Il m'avoua que souvent encore, il franchissait les fossés et escaladait les haies, durant les haltes de son rude voyage , pour herboriser dans les prés, et comment plus d'une fois, déjàbien las, ilavaitété attiré sur les hau-

l'aBB. de CHELtES. -25

teurs par l'espoir de quelques découvertes , ajoutant sans profit les fatigues du naturaliste à celles du pèlerin. Il m'avoua que son plus grand bonheur , durant les rares loisirs de l'abbaye , était d'étudier la médecine et la chirurgie , d'expérimenter sur des insectes ou des animaux, de modeler en cire la forme des os humains, de figurer le système des nerfs avec des fils de diverses couleurs, tendus sur des clous; enfin et surtout, quand l'occasion s'en présentait par hasard, de disséquer et de monter, d'après nature, de belles pièces anatomiques. Il avait formé à son couvent un petit cabinet de physique et de chimie où étaient plusieurs squelettes arrangés par lui, et il parlait de ces funèbres prouesses de son scalpel, comme un sculpteur des prodiges de son ciseau.

Je répondis par une attention bienveillante à ces confidences , et pour les mieux encourager, je n'hésitai point à lui avouer à mon tour que, plus éloignée que lui des délices même permises de cette curiosité, je n'avais pu m'empêcher, pour les goûter, de violer à la fois, dans ma première jeunesse, les convenances de mon sexe et celles de mon état. Je lui racontai mes recherches, mes

surprises et la joie naïve de ces perpétuelles découvertes qui exalteut, jusqu'au délire, le bonheur de connaître. Je lui dis ma passion encore maléteinte pour la chimie, laphysique, la botanique et même l'anatomie. Je lui fis les honneurs de ma petite collection d'histoire naturelle. Je lui montrai les fleurs desséchées dont chacune me rappelait une agréable promenade , quelquefois une excursion téméraire, et qui, pour mon cœur, avaient gardé ce parfum qu'elles n'exhalaient plus. Enfin, perdant toute contrainte, j'ouvris unearmoire où se dressa, à ses yeux étonnés, le squelette d'un daim que j'avais moi-même disséqué jusqu'au dernier vertèbre.

Cette communauté de goûts et d'aveux resserra encore des relations auxquelles je prenais un plaisir inattendu, et où il apportait une sorte de confiance reconnaissante et sereine. Il s'enhardit jusqu'à exhiber un jour devant moi, sans que je l'en priasse, ce qu'il appelait son butin. Je le vis tirer avec précautioQ d'une sorte de bissac qu'il portait avec lui, les trophées de ces recherches par lesquelles il abrégeait et allongeait à la fois sa route, et soulageait sa fatigue en l'augmentant : des oiseaux morts, des insectes,

des médailles, quelques débris de poteries romaines, un petit cachet ciselé, une tête de mort, et quelques fleurs desséchées.

Il en est une qu'il me montra avec une sorte de vénération triomphante, qu'il maniait avec une discrétion pieuse, comme une relique, qui lui semblait rayonnante, et dont la vue illuminait son œil et faisait remonter le sang à ses joues hâlées. Cette fleur privilégiée, connue seulement de quelques initiés, et dont la découverte équivalait à un grade, il l'avait longtemps cherchée dans les buissons, dans les gorges, dans les ruines où \elle se plaît, dans ces sohtudes abruptes où elle semble cacher une sorte de douleur ou de honte mystérieuses, si bien exprimées par sa hampe courbée, agitant fièrement et tristement une grappe de clochettes sanguinolentes ; c'était une sorte d'asphodèle, dont il répétait avec enthousiasme le nom un peu pompeux : Hémérocallis {BesiuXé du jour).

Tout en causant et en développantles péripéties de son odyssée botanique, il avait placé sur une table ce crâne sans nom, qui réfléchissait le jour sur sa face pohe, et dont les orbites creux, et les mâchoires serrées, portaient si èloquemment le deuil

de la lumière et le désespoir du silence.

Je ce sais pourquoi, à peine eus-je fixé cette tête insensible, immobile, aux trous mornes, qu'il se fit en moi, habituée pourtant à ridée et à la contemplation de la mort, comme un trouble profond et subit. Je tressaillis malgré moi, comme à un grand pressentiment de douleur ou de pitié. Une terreur involontaire s'était emparée de mes sens ; pâle et l'œil hagard, je me sentais livrée sans défense à une sorte de fascination étrange et irrésistible. Je posai la main sur mon cœur; il battait avec violence, sonnant comme un glas d'émotion et de frayeur. Je passai la main sur mes yeux ; je voyais toujours, à travers le double voile des paupières baissées et de la main fermée sur elles, cette tête blanche et polie, aux trous ronds, d'où semblait jaillir par intervalles un trait de flamme. Soudain je fis un brusque soubresaut, comme si quelqu'un m'eût saisie par derrière. Je venais d'entendre passer comme un soufQe brûlant autour de mon oreille, où avait retenti mon nom, prononcé à voix basse: Adélaïde!

Toutes ces impressions, que j'analyse aujourd'hui lentement , s'étaient succédé en un instant. Frère Gonzalve, s'apercevant

d'une émotion quMl n'eût jamais soupçonnée si profonde, et attribuant le changement de mon visage et cet ébranlement de tout mon être, a quelque regret filial ou fraternel, imprudemment réveillé, fit un pas vers la table, et, tout troublé lui-même de ce qu'il considérait comme une maladresse, jeta sur le crâne qui s'y dressait, le lambeau de bure qui enveloppait ses trouvailles, et les protégeait contre les secousses de la marche.

Je ne sais pourquoi, à ce moment même, je sentis dans tout mon corps comme une sensation douloureuse, pareille à celle de la brusque occlusion de la bouche , ou de la constriction de la gorge. Je manquais d'air, j'étouffais. Poussée par une force irrésistible, je marchai vers la table, je débarrassai la tête de mort de son voile, et j'éprouvai un soulagement instantané, pareil à celui que donne le passage de l'obscurité à la lumière, ou la bienfaisante irruption de l'air dans une chambre trop étroite.

— Madame, dit, en s'inclinant, le père Gonzalve, je sapplie Votre Altesse d'excuser mon indiscrétion, et la faute bien involontaire par laquelle j'ai réveillé peut-être quelque douloureux souvenir.

— C'est plutôt de la reconnaissance que je vous dois, mon père. Le spectacle de la mort dans son œuvre, la contemplation de ces ruines de la vie, sont d'une édification salutaire, et devant laquelle on ne doit point reculer, quand, soldat de la mortification ou de rhumilité, on marche sous le froc ou sous le voile. La mort, qui est pour le monde une crainte, doit être pour le cloître une espérance. Ce signe de la défaite de l'homme est pour nous un signe de victoire. C'est en priant devant une tête de mort, que Madeleine s'est sauvée, et l'abbesse de Chelles, plus pécheresse qu'elle, ne doit fuir que ce qui l'a perdue. D'ailleurs, je ne sais pourquoi je me sens prise d'un involontaire intérêt pour rinconnu qui, durant sa vie, parla par cette bouche et regarda par ces yeux. Ou je me trompe bien, ou il y a, dans la destinée de l'âme qui anima un moment ce débris humain , une histoire comme vous les savez si bien conter, et plus touchante encore que celle de la légende de l'hémérocalle et de la martyre mystérieuse qui l'arrosa de son sang.

— Histoire touchante en effet, murmura le père Gonzalve, et bien triste.

— Contez-la moi.

— Je n'oserais.

— Je vous en prie, d'où vous vient cette tête? Est-ce celle d'un assassin, ou de sa victime? Vient-elle du meurtre ou du supplice, du cercueil ou du tombereau ? Je la croirais plutôt ramassée sur un champ de bataille, tant il y a de noblesse sur ce front dépouillé, de fierté dans cette bouche muette, tant il est demeuré d'expression dans ces yeux vides, et tant cette tête, comme un portrait mal effacé, a gardé des restes de dignité, je dirais presque de vie. On voit, à la roideur des lignes, qu'elles n'ont jamais fléchi; cette bouche a commandé, ces yeux ont toujours regardé droit. La mort même, cette inévitable servitude, n'a pu lui donner l'air servile. C'est une pensée libre qui a habité là, j'en suis sûre, lui dis-je en touchant le crâne du doigt.

Le père Gonzalve m'écoutait avec un étonnement non dissimulé. Chaque parole que je disais semblait lui ravir sa pensée. J'avais évidemment deviné juste, et ma pénétration lui faisait l'effet foudroyant d'une révélation.

— Eh quoi! madame, vous sauriez... murmura-t-il ébahi.

— Je ne sais rien, je devine. L'homme dont voici la tête fut un gentilhomme et un soldat.

— Gentilhomme, dit le jjère Gonzalve, si, j'en crois la finesse et la blancheur des extrémités du cadavre; soldat,' j'en suis sûr, car c'est aux environs d'une ville assiégée, quelques heures après une chaude affaire, que j'ai relevé le corps qui portait cette tête.

— De grâce ! de grâce ! mon père, interrompis-je d'un ton où l'ordre se mêlait à la prière, achevez.

Le P. Gonzalve, qui ne comprenait rien 4 cette impatience croissante, et que chaque regard jeté sur moi déconcertait davantage, me fit alors le récit suivant :

• C'était à la fin de l'an 1719, pendant la guerre qui marqua cette année fatale à l'Espagne. Ainsi que vous ne l'ignorez point, sans doute, le couvent de Girone n'est pas fort éloigné de Roses. Lorsque parut soudain, dans le port, la flotte française, prête à foudroyer la ville, je m'y trouvais, depuis quelques jours, pour une de ces missions qui m'y appelaient fréquemment. Quand éclatèrent les premiers coups de canon, effrayant prélude du bombardement, je me portai, sur

la demande du gouverneur, du cùté des murailles, où mon ministère pouvait être utile et où ma présence devait encourager" des' défenseurs si inférieurs à l'attaque. J'assistai, du haut d'une tourelle d'enceinte, au spectacle douloureux, même pour un ennemi, de la subite tempête qui perdit la flotte en sauvant la ville. Quelques troupes étaient parvenues à débarquer, et Tatlaque avait été engagée aussitôt contre un petit fortin d'approche, situé au haut d'une colline, dont il couronnait la défense naturelle et qui n'était abordable que par des sentiers encaissés comme des ravins, où la cavalerie ne pouvait manœuvrer, mais où des tirailleurs hardis devaient écraser des agresseurs supérieurs en nombre. C'est ce qui eut lieu, en effet, non sans peine.

« Après un combat assez long, et dont l'issue faillit être funeste aux défenseurs du fort, qui ne durent leur victoire qu'à la faveur de la position, les assaillants, qui avaient eu la précaution de garder pour la retraite l'issue de la gorge, se retirèrent en désordre sur le rivage où ils furent recueillis à la hâte par quelques caravelles à demiéchouées, et reconduits à coups de fusil jus-

qu'en pleine mer. L'étroit théâtre de cette lutte inégale, et engagée avec une témérité dont je ne puis encore m'expliquer le mystère, était encombré de débris d'armes, de troncs d'arbres roulés à la hâte pour arrêter l'invasion des chevaux, de blessés et de morts des deux partis, horrible pêle-mêle de corps mulilés,dont la pluie avait pétri le sang avecla boue. L'horreur brutale du pillage s'ajoutait à toutes les autres. Et quand, quelques heures après rengagement, j'arrivai sur le cbamp de bataille, muni de charpie, de cordiaux, et suivi d'une charrette remplie de paille, dans le dessein de trouver quelques blessés et d'assurer aux morts une sépulture chrétienne, je trouvai la plupart des corps dépouillés jusqu'à la nudité par la main des vainqueurs (la guerre a de tous temps fait une sorte de droit de ce sacrilège qui souille la victoire), et gisant dans une boue rouge et glacée.

« Il n'y avait, ainsi que je m'en pus assurer en tâtant les mains, en soulevant les têtes, en palpant les poitrines, aucun blessé à sauver. La mort régnait, sans mélange, sur cette muette et insensible assemblée. La chaleur et la vie avaient partout disparu. Je m'assis, fatigué et attristé par cette exploration sté-

rile , sur un petit tertre qui dominait la gorge, tout tapissé d'amarantes , de pariétaires, de coronilles, de toute cette flore triste et modeste de l'automne qui se perpétue jusqu'en plein hiver, et parfume jusqu'ci la neige de l'acre senteur de,la lavande. Et, le front dans mes mains, je murmurai pour toutes ces victimes une oraison commune, tandis que les hommes qui m'avaient accompagné creusaient les fosses et s'apprêtaient à y transporter les corps.

« Bientôt je relevai la tête, et mes yeux alors tombèrent sur un cadavre qui, jusquelà, n'avait point attiré mon attention, et qui cependant ne tarda point à l'absorber tout entière.

« C'était le corps d'un beau jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, un véritable chefd'œuvre de conformation, et qui portait, en caractères encore éclatants, cette grâce unie à la force qui est le signe de la pureté des races. Ce beau corps, d'où le sang à peine refroidi s'échappaitpar une large blessure au flanc gauche, avait la blancheur da marbre, et je puis dire qu'il illuminait la boue, sur laquelle il reposait sans en être souillé. Je ne sais par quel inexplicable attrait, où la eu-

riosilé enthousiaste du savant se mêlait, pour l'exciter encore davantage, à la pitié de rtiomme, je m'avançai avec une sorte de respect, pour le mieux admirer, devant ce type unique de la beauté virile. Je ne pouvais m'empêcher de maudire ceux qui l'avaient tué. Le sacrilège de cette destruction me faisait haïr jusqu'à nos sauveurs. Je soulevai les bras qui retombèrent inertes. Je penchai sur le cœur une oreille attentive. Le cœur ne battait plus. Je pris dans mes mains ces mains fines et blanches comme celles d'une femme, j'étanchai, pour en mieux mesurer la profondeur, le sang noir qui dégouttait encore d'une horrible blessure que le jeune héros (car c'en était un, on n'en pouvait douteràlafière attitude et à l'expression martiale que gardait ce cadavre) avait reçue sur le temporal droit, et qui avait pénétré jusqu'au cerveau. J'écartai tristement cette admirable chevelure noire que la pluie avait collée aux joues. Et je prenais à cette pieuse besogne je ne sais quel intérêt particulier et comme une paternelle sollicitude.

« Cependant, les fosses étaient creusées et l'ensevelissement allait commencer . Soudain , une vedette se replia sur nous avec frayeur.

Elle signalait à la cote plusieurs voiles. Une tarque, plus avancée que les autres, venait de débarquer une troupe qui s'avançait avec précaution sur la jetée. Nous n'avions que le temps d'esquiver un combat inégal, car ne prévoyant aucun obstacle à la mission pieuse dont je m'étais chargé, j'avais pris une très-mince escorte , et mes hommes avaient plus de pelles et de pioches que de fusils. Nous résolûmes donc, remettant l'accomplissement de notre funéraire corvée à un moment plus opportun, de nous retirer, en laissant ainsi une moitié, s'il la voulait accepter, au petit corps ennemi qui s'avançait sans doute pour assurer, par une reconnaissance, les attaques du lendemain.

« Il serait trop long de vous dire, madame, par suite de quels sentiments et de quels desseins je résolus de ne pas me séparer de ce beau corps dont je vous ai parlé, de ne pas le laisser exposé au froid de la nuit , aux souillures de la boue et au bec des oiseaux de proie qui, attirés par le carnage, voletaient déjà autour de la gorge en poussant des cris sinistres. Je fis signe à un de nos hommes, et sans m'inquiéter du sourire d'incrédulité par lequel il accueillit ce qu'il

croyait être une dernière tentative de salut, je hissai avec son aide le cadavre jusque sur la charrette. Je jetai sur sa nudité mon propre manteau et donnai le signal du départ. En me courbant vers la terre, jV avais remarqué un objet brillant que j'y ramassai. C'était un cachet, une fort belle opale gravée avec des armes, et enchâssée dans un très-beau manche ciselé en forme de couronne fermée. Ce pouvait être un indice pour essayer d'établir l'identité du corps, je m'en emparai donc sans scrupule. L'arroyo fouetta ses mules, et nous reprîmes rapidement le chemin de la ville.

« Le soir même, prétextant le rappel de mes supérieurs et l'inutilité de ma présence dans la ville, si elle était attaquée le lendemain, je retournai au couvent, escortant à pied, tout en égrenant mon rosaire, la charrette qui transportait ce que j'appelais ma conquête.

« A peine rentré dans ma cellule, où j'avais fait transporter le corps, je me livrai, avec une sorte d'acharnement, à toutes les pratiques capables de le rappeler à la vie. C'est en vain que j'essayai de l'eau froide, des vinaigres, des gouttes de Hongrie, des

fumigations. Aucun mouvement ne répondit à mes efforts. La tête soulevée retombait toujours, inerte et froide, et quelques flots de sang noir, épanché par les blessures du front et du flanc, furent Tunique et effrayant témoignage de l'inutilité de mes efforts. Ah ! madame, quel dommage ! J'ai toujours là, devant mes yeux, ce beau corps d'ivoire, où s'effaçait de plus en plus, comme le réseau d'une source tarie, la circulation bientôt imperceptible des veines. Je vois fixés sur moi ces grands yeux noirs dont l'étincelle avait disparu, et qu'une main pieuse n'avait pas eu le temps de fermer. En examinant plus attentivement le corps, je remarquai, presque au-dessus de la blessure béante du côté, les traces d'une blessure ancienne. Quel rude tribut cet adolescent inconnu avait déjà payé aux misères de la vie ! Comme on sentait qu'il ne s'était point épargné les dangers, et qu'il avait couru comme à une fête à tous les combats de la vie!

« Plus je regardais et plus je me sentais saisi d'un intérêt assez douloureux pour faire jaillir mes larmes. Je ne retrouvais, en effet, avec surprise, sur ce front calme et pur, sur ces lèvres encore vermeilles, sur cette poi-

trine délicate, aucun des stigmates de la passion. Partout mêlée aux robustes attraits de la force virile, je respirais je ne sais quelle grâce féminine. Partout s'exalait ce parfum de pudeur virginale et d'intacte vertu, si rare au corps des hommes et au corps des soldats. Ce beau corps, pareil à celui d'un jeune martyr, avait je ne sais quelle suave odeur de sainteté précoce. Avec mon œil expérimenté, je distinguai, en joignant les mains d'étonnement , les traces sanguinolentes du cilice. 0 Providence ! ce sont là de tes traits! C'est donc un jeune saint, un de ces rares exemples de piété et de chasteté, qui méritent obscurément sa grâce à cette Babylone des camps , que j'avais devant moi! Je m'agenouillai, et je baisai respectueusement ces mains pures et courageuses, et ce fj'ont sanglant, dépouille déjà sacrée d'un mort qui, j'en suis sur, est au ciel.

• Je renonçai, comme à une profanation sacrilège, à l'idée qui m'avait longtemps séduit, de porter le scalpel sur ce corps sanctifié, et d'étudier, par une occasion unique, les mystères de la vie sur un chef-d'œuvre humain. J'allai trouver mon supérieur, je lui fis partde ma découverte, de mes impressions,

de mes scrupules. Il daigna les partager, après avoir prié comme moi auprès du cadavre. J'en obtins seulement la permission de détacher cette tête, de la préparer, de la conserver pieusement, dans l'espoir, qu'une sorte de pressentiment nous rendait plus pressant, de retrouver un jour, grâce aux indications du cachet, la famille, légitime propriétaire de cette relique, et en attendant, de prier devant un signe digne de la prière, et résumant, avec une si sublime éloquence, les misères de la vie et les grandeurs de la mort.

« Le lendemain, tout le couvent, le prieur en tête, conduisait à son dernier lit, creusé parmi les fleurs dans notre petit cimetière, à l'abri d'un sycomore, ce jeune héros si prématurément moissonné par la gloire, et qui trouvait au moins dans une terre chrétienne, les pieux honneurs et l'inviolable asile dus au courage et au malheur.

« Depuis, plus d'une fois il m'est arrivé d'interroger des Français étaljlis à la cour d'Espagne. Aucun d'eux n'a pu répondre d'une manière précise à mes questions. Aucun n'avait connaissance d'un mort de marque, demeuré parmi les cadavres du siège de

Jl

Roses. Plusieurs, à qui j'ai montré le cachet trouvé sur le champ de bataille, n'ont point reconnu ces armes, et quelques-uns m'ont dit, avec raison, que rien ne démontrait que ce fussent celles du mort, et qu'elles avaient pu être perdues dans le désordre de la mêlée, par quelque combattant peut-être survivant encore, ou enseveli depuis sur le théâtre même de la lutte, qu'un groupe de croix de bois, ornées parfois, par la piété du passant, de quelques fleurs agrestes, bientôt séchées, désigne seul aujourd'hui au respect des passants.

Je n'avais pas entendu ce récit sans verser plus d'une fois des larmes , double hommage au pathétique de l'histoire et à l'émotion communicative du narrateur. Chose étrange ! ces larmes me déchiraient et me soulageaient le cœur en même temps. La pire certitude vaut mieux que le doute. Les diverses circonstances énumérées par le père Gonzalve, successivement rangées dans mon esprit, y laissaient comme de subites traînées de lumière. Je ne sais quelle voix intime murmurait de plus en plus distincte : « Écoute ! écoute ! Il y a dans les paroles que tu entends le sens longtemps cherché de ta

vie, le remède providentiel offert à tes incertitudes. »

Et j'écoutais, avec une attention de plus en plus émue, ce funèbre et touchant récit, et il me semblait voir M. de Saint-Maixent m'apparaître, le front éclatant de lumière, toujours pâle, le corps diaphane, s'élevant d'une sorte de tombeau et remontant vers le ciel, en agitant doucement deux ailes noires aux bords étincelants.

A mesure que le père Gonzalve parlait, cette vision devenait de plus en plus distincte, et j'assistais, muette, aune sorte de résurrection de celui que j'avais tant aimé. Me contenant par un effort suprême, je voulus aller jusqu'au bout, et épuiser, avec le bon moine, tous les signes au moyen desquels je pouvais achever ce travail d'assimilation et de reconnaissance, dont il était si loin de soupçonner l'intérêt pour mon âme et pour ma vie.

— Puisque vous ne vous séparez jamais, même dans vos courses , lui dis-je , de cette relique non encore consacrée, devant laquelle depuis dix ans vous épanchez devant Dieu le trop-plein de votre âme, vous n'avez pas dû, mon père, vous séparer davantage de ce cachet, qui peut vous servir à donner un nom

à l'objet encore mystérieux de votre respect et de votre pitié. Avez-vous là ce cachet? que je l'examine à mon tour.

Le bon moine souleva sa robe de bure, tira de sa poitrine un scapulaire et quelques médailles, suspendues à un cordon, et parmi lesquelles pendait le précieux cachet. Il le détacha et me l'offrit.

Je crus tomber à la renverse. C'était le cachet de M. de Saint-Maixent, celui dont il scellait nos lettres, et où étaient gravées, non ses armes qui l'eussent trahi, mais le poétique et mystérieux blason qu'il avait imaginé, pour qu'à la seule inspection de la cire , je pusse le reconnaître, sans crainte d'être devinée. C'étaient deux étoiles d'argent sur champ d'azur, avec la devise de notre amour, tout fait d'espérance, et le mot du céleste rendez-vous: Aile stelle! Aux étoiles!

Je sentis comme un frisson passer dans mes veines, et je fus obligée de m'asseoir pour ne point tomber. Je m'armai de toute mon énergie et je parvins à dompter ma surprise et ma douleur. Je voulais tout savoir. Je voulais aller jusqu'au bout. Jen'échappais point d'ailleurs au doute qui avait été plus d'une fois manifesté devant le père Gonzalve, non sur

l'authenticité du cachet, mais sur la certitude du rapport qui le rattachait au mort. Je me souvenais bien que M. de Mornay m'avait dit n'avoir pas retrouvé, lors de sa pieuse et courageuse visite , le corps de son malheureux ami, mais il faisait nuit, la lueur d'un falot est peu favorable aux recherches, avec sa flamme errante, à tout moment coupée d'ombres. Il pouvait s'être trompé. La mort défigure si cruellement. Il n'y a que l'œil d'une mère, qui, sur le champ de bataille, soit infaillible, et puisse dire avec certitude devant un cadavre : Celui-là fut mon fils ! Son cœur a averti ses yeux. Mais le meilleur des amis, privé de ce cri du sang qui révèle l'un à l'autre , même à travers la terre, la mère et l'enfant qu'elle a porté dans son sein , peut embrasser le corps dépouillé d'un inconnu en croyant serrer celui de l'ami cherché. Que d'Achilles, depuis le premier, ont ainsi méconnu leur Patrocle !

Pour moi, je ne pouvais m'empêcher de pâlir, à la pensée de revendiquer comme mien ce qui n'était peut-être que le reste d'un autre homme inconnu et indifférent. Et cependant, plus je regardais cette tête , plus il me semblait y voir l'image fidèle et véridique de mon

cher Saint-Maixent. Par un rapide travail (l'imagination, je lui rendais cette vie qui lui manquait. Je rallumais ses deux grands yeux noirs si mobiles, si éloquents, si touchants, au sein de ces orbites creux. Je voilais d'une épaisse et soyeuse chevelure cette ouverture du coup de sabre maudit, par où s'était échappée la pensée. Je faisais remonter le sang à ces lèvres recouvertes d'une chair purpurine et ombragées d'une hue moustache. Et je croyais revoir Saint-Maixent et l'entendre me parler, m'appeler !

Je résolus de tenter une épreuve définitive. — Mon père, dis-je au père Gonzalve, je vous remercie du triste plaisir que m'a fait votre touchante histoire, je vous remercie aussi de l'édification qu'elle m'a donnée. Coniîez-moi ce crâne, sur lequel nous avons en vain cherché à mettre un nom, et que l'anonyme rend encore plus sacré. Je veux ce soir méditer devant ce funèbre témoignage de la vanité des choses humaines. Je veux prier devant cette noble et pure image de la mort la plus touchante de toutes, la mort précoce, la mort' imprévue , en plein triomphe de la vie et du bonheur. Cette prière est de celles qui rendent meilleur.

Le père Gonzalve n'avait rien à me refuser. Mon désir lui sembla mi pieux caprice, un de ces élans d'humilité et de foi qu'il est aussi imprudent que coupable de contrarier chez une femme , quand cette femme est abbesse, et princesse par-dessus le marché. Il voulut porter lui-même ce triste trophée dans ma cellule. Il le plaça sur mon prie-Dieu, aux pieds du crucifix d'ivoire , s'inclina respectueusement et me laissa seule.

A peine la cellule fermée , je pris la tête et la fixai sur une sorte de tige en fer, tournant sur un pivot, et dont je me servais, il y a peu de temps encore, aux jours de mes infidélités profanes , pour accommoder des coiffures , avec les ouvrières que j'avais fait venir de Paris. Et à la lueur de ma lampe, je me livrai tout entière aux apprêts de cette expérience décisive qui devait confirmer ou détruire tous mes doutes.

Il était mort à Paris, en 1717, un homme singulier, un artiste excentrique , dont une idée, immédiatement adoptée parla mode, avait fait la réputation et la fortune, que son mérite , d'ailleurs réel , n'eût point suffi sans

doute à lui donner. 11 s'appelait Antoine Benoist.

D'abord peintre de portraits à Thuile, il avait abandonné cet art trop élevé, et où des rivaux par trop redoutables lui barraient le chemin, pour mouler et modeler en cire les figures des plus célèbres personnages de la cour. Il avait ouvert, dans la rue des Saints- Pères, un cabinet qui représentait le cercle de la cour « en la manière qu'il se tient au Louvre, toutes les personnes principales qui le composent y étant représentées en cire, et vêtues avec tout l'éclat qu'elles font paraître. » Ainsi parlait la Gazelle, oracle des ruelles. Mais ce qu'elle ne disait pas, c'est que ce qui fit la vogue de ces images fragiles, outre la nouveauté, c'était la perfection réellement saisissante de la ressemblance.

Benoist a exécuté sept médaillons du feu roi Louis XIV, pour lesquels ce prince a bien voulu poser longuement, et qui sont des merveilles efTrayanles de réalité, aujourd'hui que l'idée de sa mort se mêle à celle de sa vie. Il avait modelé aussi d'une façon saisissante cette charmante et à jamais regrettable duchesse de Bourgogne, devant laquelle Hadgi Mustapha Aga, envoyé du bey de Tripoli,

s'était écrié, dit-on, que cette figure, à qui il ne manquait que la parole, demanderait son âme à l'artiste au jour du jugement, et que, ne pouvant la lui donner, il serait précipité dans l'abîme pour avoir osé contrefaire Dieu.

J'avaib pu voir Benoist en 1715, deux ans avant sa mort , et quoique âgé alors de près de quatre-vingt-six ans , il avait répondu à mes félicitations et à mon empressement, en me donnant quelques leçons de cet art frivole et sublime, qu'il avait poussé si loin, d'imiter et, pour mieux parler, de contrefaire la vie. .Te m'armai donc de ma palette, de mes pinceaux, je délayai mes couleurs à l'eau de gomme. Je fouillai dans l'armoire remplie de tant d'instruments divers, futiles auxiliaires de mon active oisiveté. J'y retrouvai le petit creuset portatif, le soufflet, les chalumeaux, le sachet rempli de cire. Je disposai tout autour de moi, et, au bout d'une heure, j'avais appliqué sur le crâne une sorte de masque de cire.

Alors, prenant la cire attiédie entre mes doigts, comme le sculpteur prend la terre glaise, je la pétris, jela façonnai, j'indiquailes saillies et les méplats du visage, j'arrondis les contours. Je creusai à l'aiguille, légèrement

chauffée, les plis des lèvres, les joues, et les rides légères du front, sur lequel la vie n'avait encore tracé que ses premiers sillons. J'eus alors, en mat, une certaine et pâle ressemblance de ce modèle idéal que j'avais devant les yeux.

Je poursuivis ma tâche avec une sorte de fébrile inquiétude. Par moments, je craignais de succomber trop tôt, de ne pas achever mon œuvre de résurrection, de mourir enfin sans l'avoir revu !

La chaleur de la lampe et du fourneau faisait couler sur mes joues de grosses gouttes de sueur qui se mêlaient à mes larmes et que j'essuyais avec elles. Plusieurs fois, je fus obligée d'aller entr'ouvrir la fenêtre et de respirer un peu de calme avec l'air pur de la nuit.

Cependant ma tâche avançait. Peu à peu, sous l'effort de mes doigts, je voyais jaillir* tout d'un coup comme un trait de vie, comme un éclair d'expression. Je pris mes pinceaux et j'essayai d'animer par la couleur cette blanche maquette, pareille à un plâtre; j'humectai de vermillon ces lèvres pâles, sup lesquelles ressortit aussitôt l'émail de ces belles dents, qu'après dix ans la mort avait respectées. Je pris une de ces perruques courtes et

frisées dont je me servais quelquefois pour ajouter à l'effet du masque , à peu près abandonné alors, mais que je portais souvent dans mes promenades aventureuses.

J'eus un moment de honte en pensant que ces insignes de mes distractions parfois trop mondaines, que ces cheveux artificiels dont je m'étais servie à Hyèreset même à Ghelles, pour jouer ce que nous appelions la comédie sacrée, touchaient un front sacré doublement par la majesté de la mort et celle de la sainteté. Mais je ne m'arrêtai point 'à ces scrupules; j'étais décidée à aller jusqu'au bout. Il le fallait! N'avais-je pas toute la vie pour pleurer mes fautes et mes regrets?

Je dessinai des sourcils, fins, arqués, et tels que ceux dont j'avais tant de fois admiré la souplesse et l'énergie. Je peignis ensuite les yeux, ces yeux fiers, intelligents et doux, dont la lumière éclairait l'esprit et échauffait le cœur. Et pour remplacer, autant que possible, rélincelle absente du feu divin, j'enchâssai finement au milieu de la prunelle un giain de diamant.

Cependant la nuit s'avançait, l'aube matinale éveillait de ses joyeux rayonnements les dernières fleurs et les derniers oiseaux, eifa-

çant àriiorizon les étoiles attardées, et relevant à la fois ces lumineuses sentinelles. Bientôt l'Angelus du matin résonna, éparpillant dans l'air cristallin ses notes argentines, si douces à entendre pour l'oreille chrétienne. Je jetai mes pinceaux. Je repoussai du pied le fourneau, le soufflet et les chalumeaux. Je tirai les rideaux, qui laissaient transparaître un jour qui contrariait les effets de la lumière. Mon travail était fini. Je plaçai mes deux lampes devant la tête de cire, et, cette fois, je revis Saint-Maixent, frappant, vivant, parlant! Je jouis de nouveau de ce tendre regard et de ce tristç sourire, dont douze ans avant j'avais reçu, dans un dernier adieu, l'impression éternelle. C'était lui ! C'était bien lui ! La lumière jouait sur sa chevelure noire et la partageait en boucles étincelantes et en boucles sombres. Son œil brillait; sa bouche semblait m'appeler.Omon cher Saint-Maixent, vous m'êtes donc rendu ! Et, oubliant la réalité, oubliant mon œuvre, dupe de ma propre illusion, je m'élançai, en proie aune sorte de délire, vers cette tête adorée. Je voulais la couvrir de baisers. Une pensée foudroyante m'arrêta en chemin. Horreur ! ces lèvres sont froides, et cette tête pâle, que ranime le fard

a l'air d'une tête fraîchement coupée ! Je ne pus résister à la secousse de ces émotions contradictoires. Un voile de sang s'abattit sur mes yeux, mes jambes fléchirent, el je tombai à terre, privée de sentiment.

Quand je revins à moi, j'étais couchée sur mon lit, entre ma fidèle Clonard et le bon P. Gonzalve, qu'on était allé chercher en toute hâte, parce que, dans mon délire, je prononçais son nom à travers des mots entrecoupés. La funèbre vision ne leur avait pas fait un moindre effet qu'à moi-même. Clonard avait cru à un jeu de ma part, à une sorte d'expérience fantasmagorique. Elle avait conservé assez de force pour me secourir, me relever et me porter sur monlit. Puis, elle avait couru demander du secours.

— Ah! madame, me dit le soir le P. Gonzalve, quand il me crut un peu remise des émotions de cette nuit fantastique, quelle étrange et miraculeuse coïncidence! Quand je suis entré dans votre chambre, j'ai cru ne pouvoir en passer le seuil, fixé au sol par la surprise et la terreur. Vous aviez, par une fantaisie que je ne me permettrai pas de blâ-

mer, puisqu'elle a failli vous coûter si cher, saisi, sans vous en douter, d'une façon si complète, la ressemblance de ce malheureux jeune homme inconnu dont j'ai ramassé le cadavre dans les gorges de Roses, que c'était à le croire ressuscité. Mêmes traits, même air, même regard. Sous vos doigts créateurs, cette tête ranimée avait reconquis la vie.

Je ne lui répondis que par des torrents de larmes.

Enfin, à un moment où nous fûmes seuls, je n'y tins plus, et, me déchargeant dans le cœur du saint homme de ce secret qui m'étouffai t :

— Mon père, lui dis-je, ce n'est pas un jeu sacrilège, une coupable fantaisie qui m'a fait essayer cette nuit cette expérience, que je suis peut-être destinée à payer de ma vie.

Le bon père, tout ému, fit un mouvement d'affectueuse dénégation.

— Cette expérience était nécessaire pour me convaincre, par l'effet que vous en ressentiriez, de l'exacte ressemblance, de l'identité que je soupçonnais déjà entre le cadavre de

Roses et un homme que j'ai beaucoup

connu, et dont mon vœu le plus cher était de retrouver la dépouille. J'ai voulu voir; j'ai

vu. Je ne regrette point ce que j'ai fait. Je me cuis convaincue que le jeune homme recueilli par vous sur le champ de bataille était le même que celui dont j'ai pétri et coloré rimage... N'est-ce pas, mon père?

—Le même, madame, un portrait plus que ressemblant, un portrait vivant.

—Eh bien! mon père, lui dis-je, au milieu de déchirants sanglots, apprenez le nom de ce mort inconnu, dont votre couvent a gardé la sépulture. Il s'appelait le chevalier de Saint- Maixent. Il était brave, il était beau; c'était un héros et un saint, et je l'aimais !

Je retombai sur mon séant, épuisée, éperdue. Le bon vieillard s'était jeté à genoux au pied de mon lit; il avait pris ma main ; il la baisait respectueusement, et j'y sentais couler ses larmes : les larmes de l'absolution.

Le lendemain, le P. Gonzalve quitta le couvent de Chelles. Sa pérégrination était finie. Il emportait dans sa bourse de quoi faire rebâtir une aile de son couvent, et dans ce couvent un tombeau

Nous n'en dirons pas plus que n'en eût dit sans doute l'abbesse de Chelles. Il est des situations qu'il est aussi imprudent qu'impossible de peindre par la parole, et sur lesquelles il faut, pieusement discret, abaisser à jamais le voile de Timanthe. Le mystère est souvent plus éloquent que la vérité, et il est certaines choses que rien n'exprime mieux que le silence.

Après une pareille épreuve, l'abbesse devait être à Dieu tout entière et ne pouvait plus, selon l'expression de Bossuet pour mademoiselle dé La Vallière, « respirer que du côté du ciel. »

Dès la fin de 1731, elle brisa solennellement les derniers liens qui la rattachaient à la

terre. Slle renonça à tous les honneurs qui pouvaient contrarier son immense et insatiable besoin de recueillement et d'humilité. Elle répara toutes les erreurs et toutes les fautes de sa vie. Elle se démit de l'abbaye de Chelles en faveur de madame de Veny, de cette nièce de la spirituelle et galante abbesse de Notre-Dame du Tresnel, tendre Égérie du garde des sceaux d'Argenson. Elle se réconcilia avec sa mère, et se retira au Val-de- Grâce, où elle scella loute vivante la porte de son tombeau. On n'entendit plus parler d'elle dans le monde, les pauvres seuls la connurent et la bénirent. Elle passa ainsi douze ans dans le recueillement de ses regrets, et dans les larmes de son repentir. La conversion fut sincère et complète, et trouva grâce devant le scepticisme de Duel os et l'âpre sévérité de Saint-Simon lui-même.

« Elle vint donc s'établir pour toujours,dit

« ce dernier, dans un bel appartement du

« couvent des bénédictines de la Madeleine

« du Tresnel, auprès duquel madame la

« duchesse d'Orléans, qui avoit quitté Mont-

« martre, s'étoit fait un étabhssement ma-

« gnifique et délicieux, avec une entrée

« dans la maison, où elle allait passer les

« bonnes fêtes, et quelquefois se promener.

« Madame de Ghelles reprit peu à peu sa dé-

« votion et sa régularité, et,quoique en prin-

« cesse, mena une vie qui édifia toujours de

« plus en plus jusqu'à sa mort, »

C'est là que Louis Racine lui adressa ces vers touchants :

Plaisirs, beauté, jeunesse, honneur, gloire, puissance, Ambitieux espoir que permet la naissance. Tout aux pieds de l'Agneau fut par elle immolé. Elle s'immole encor dans sa retraite même. Assise au premier rang, son cœur en est troublé. De ce rang descendue, au seul objet qu'elle aime En silence attachée, elle embrasse la croix. Victime par l'amour devant Dieu consumée, Vierge qui nuit et jour tient sa lampe allumée En attendant l'époux dont elle avait fait choix. Dans notre siècle impie, éclatante merveille ! Les princes sont changés en humbles pénitents. Et voilà par quel coups. Dieu puissant, tu réveilles Même en ces derniers jours, la foi des premiers temps !

11 n'est demeuré aucune trace de ce long séjour, tout entier consacré au devoir du salut. Elle sera sauvée, certainement, la Madeleine de la Régence, sauvée, parce que, comme sa sœur aînée, la grande pénitente, elle a beaucoup aimé!

Lf" 20 février 17'i3, elle mourut, ou plutôt s'éteignit doucement, sejrant sur son cœur et embrassant tour à tour im crucifix d'ivoire et une tête de mort qui, dans un dernier baiser, reçut son dernier soupir, et, selon son vœu suprême, fut enterrée avec elle.

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