IL
sitions toucbanteB, lui répondit d un air de dédain :
— Allons donc, monsieur I on met pour vous les comtesses au couvent, sans que vous vous en tourmentiez le moins du monde ; on pourrait me jeter aux Filles>Repenties, vous ne viendriez seulement pas m'y voir.
Un édat de rire du duc domina tous les bruits.
— Ah ! oui, répliqua-t-il, une comtesse, la j>leureuse, la larmoyante, la désolée I ne fallait-il pas me désoler avec elle? Son mari m'a rendu un grand service en m'en débarrassant. Ah ! qu'elle était ennuyeuse, ma belle I Elle est à Nancy, pleurant ses fautes dans fion couvent, qu'elle y reste! comme tu Tas très-bien senti, je n'irai pas l'y voir^
— Elle était jolie cependant, cette femme, reprit la créature.
— Fade et insignifiante, ma chère, et prenant des airs de roman anglais à faire mal au cœur.
— Lauzun, tu nous triches, poursuivit un des convives; tu nous poses madame de Slainville comme ta maîtresse : elle ne Tétait point, je le sais, j'en suis sûr; ^eUe n'eut qu'un tort, celui de croire à tes mensongères paroles, et de t'aimer véritablement.
— Ne fut-elle pas ma maîtresse ? C'est possible. La chdse était pour moi de si peu d'importance, que je
n'en ai pas pris note, je ne m'en souviens plus ; il se peut que tu aies raison.
Je ne crois pas que le mépris puisse aller plus loin, et qu'un homoie soit jamais plus infâme que celui-là. La comtesse entendit tout ! Pétri Gée sur sa chaise^ elle crut qu'elle allait mooiir ; elle ne se sentait pas la force de faire un mouvement; elle resta comme hébétée jusqu'à la fin de l'orgie. Us burent toute la nuit, et, en sortant de là, ils se rendaient à une course de chevaux que le oomte de Lauraguais et M. de Lauzun cherchaient à organiser suivant la mode anglaise. Quand ils se levèrent pour partir, la mémoire revint à la comtesse; elle se rappela ce qu'elle était venue faire et ne voulut pas quitter la place sans apprendre à cet homme qu'elle le connaissait enfin.
Elle rassembla son courage, sortit de sa cachette, comme si elle s'y était endormie, et pria qu'on appelât le duc, qui lui avait donné rendez-vous.
— Vous aviez donc un fameux sommeil , dit le mai^ d'hôtel , car ils ont foit du bruit à réveiller des taupes I
On prévint M. de Lauzun, qui se rappela le billet du matin. 11 ordonna de faire entrer le jeune homme datis la diambre de bain.
— Puisqu'il est fà mystérieux, ajouta-tr-il, nul n'ira
le chercher là et nous déranger; c'est sans doute quel* que page d'amour.
Il quitta la table, un peu aviné, mais non ivre, et s'en alla retrouver la comtesse, à laquelle il était si loin de penser.
Au moment où il entra^ elle était dans Tombre, il ne la reconnut pas.
— Que me voulez-vous, mon enfant? Je suis trèspressé. Vous a-t-on servi quelque chose? Je suis fâché qu'on vous ait oublié, vous paraissez souffrant.
Il s'approcha, et à peine l'eût-il regardée, qu'il recula do trois pas, en poussant un grand éclat de rire.
— Par ma foi! c'est la comtesse. Ah! vous auriez du vous montrer plus tôt. On vous aurait mieux reçue.
Ces paroles, ce qu'elle avait entendu déjà, cet accueil si différent de ce qu'elle s'était promis, exaltèrent la pauvre femme jusqu'à lui prêter des forces et de la dignité; elle ne s'emporta pas, elle se contenta de montrer de sa main la porte du cabinet où elle avait clé renfermée.
— J'étais là, dit-elle, j'ai tout entendu.
— En vérité? répondit l'autre sans se déconcerter. Ce n'était pas la peine de quitter votre couvent pour cela, n'est-il pas vrai, madame la comtesse? Eh bien,
je n'ai plus rien à vous apprendre. Cependant, sans s'adorer, on peut encore passer de bons moments ; moi et ma petite maison, nous sommes tout à votre service.
— Infâme ! lui jeta avec un mépris écrasant la malheureuse^ je ne demande qu'à sortir d'ici et à ne vous revoir jamais. N'importe où je sois, je serai plus en sûreté qu'en ce lieu abominable. Laissez-moi passer.
— A votre aise, madame^ je ne vous retiens pas.
U lui fit place avec un empressement dérisoire, et, appelant ses laquais, il leur cria :
— Éclairez à mad..., à monsieur, veux-je dire.
Et il la reconduisit, affectant un esprit ironique ; mais elle se mit à courir comme une insensée, et rejoignit en un clin d'oeil le fiacre qui l'avait amenée et qui l'attendait depuis sept ou huit heures; le cocher, endormi après avoir été au cabaret, ne se doutait pas de la fuite du temps.
Elle était folle, ses tempes battaient comme des cloches ; l'automédon lui demanda où il fallait la conduire : elle ne le savait plus, l'adresse de sa maison lui échappa machinalement; il l'arrêta donc devant l'hôtel de Stainville et descendit pour lui ouvrir la portière. Il la trouva sans connaissance et crut qu*elle dormait.
n s'imagina sans doute que sa pratique l'avait imité et qu'elle se réveillerait comme lui, une fois son somme
terminé. Il ne voulut point troubler ce sommeil m efaer aux ivrognes et s*en alla se remettre sur son siège, où il en fit autant, très-sûr d'être prévenu lorsque te petit jeune homme voudrait sortir : il le tenait dans sa boîte et savait qu'il ne la quitterait pas sans son aide.
Au jour^ la comtesse ouvrit les yeux^ recon&iit la porte et n'eut plus qu'un besoin, qu'un désir: embrasser ses enfants et puis mourir. Elle appela le eoeher, se fit descendre, frappa jusqu'à ce qu'elle eût fait lever le suisse, qui ne la reconnut pas, et auquel elle deouaida si M. de Stainville était à l'hôtel.
Il était pour huit jours à Versailles.
Devenue plus hardie alors, elle s'informa d'une vieille nourrice i laquelle ses enfants étaient eonflée; on lui indiqua sa chambre; elle prétendit avoir à hiî porter une lettre de son fils. Enveloppée de son maaleau, son chapeau avancé sur le front, elle ne devait, sous ce costume^ et dans un moment où l'on étiHt si loin de songer à elle, éveiller aucun soupçon, même chez eux qui l'avaient le mieux connue. Le suisse lai fit observer cependant qu'elle aurait pu venir un peo plus tard.
Elle monta les degrés , entra chez la nourrice, qui poussa un cri d'épouvante ; elle se nomma, la vieille femme crut rêver.
DE LA MARQUISE iM
— Vite nne jupe et' une mante et conduÎB-moi. dbtm mes filles ; je ne veux pas qu'elles me iKÂmt ainsi, et je sais que je n'ai pas beaucoup de temps à les isoir.. Hàtetoi!
La nourrice n'en pourait^ croire ses yeust ; elle se figura que sa maîtresse était mortB, tant elle était et" frayante de pâleur, et n'osait pas lui parler.
— Mon Dieu ! si tu ne veux pas que je meure sans voir mes enfants, dépècbe-tordonc, nourrice!
Elle s'habilla vivement, s'élança dans la chambre des deux petites, et, après les avoir embrassées avec une espèce de frénésie, elle retomba dais la ruelle, ne pou» vant se soutenir davantage.
Deux heures après, son mari revint; il arrivait précipitamment, rappelé par un courrier de l'abbesse,. annonçant la disparition de la comtesse ; il comptait ne faire que toucher barres et repartir pour Nancy. 11 la trouva avec la Oèvre, le délire et dans le plus grand danger. Pour cette fois, on crut qu'elle n'en réchapperait pas ; elle en réchappa cependant, et M. de Stainville eut le mauvais cœur de la renvoyer aux Filles-Sainte-Marie.
M. de Lauzun est un de ces jeunes seigneurs à idées philosophiques qui veulent tout changer en Franco; ils en viendront à leur but; je ne sais trop ce qu'ils mettront à la place. En attendant, ils no conservent
i82 LES CONFESSIONS
plus de leurs pères que le nom, et, lorsqu'ils sont une fois en train de mal faire, ils dépassent tous les autres, on le voit.
11 eut cependant assez de vergogne pour ne pas trop répandre la dernière visite de la comtesse, et fort peu de personnes l'apprirent.
Ce siècle-ci est étrange ; il ne ressemble à aucun au* tre, et je ne sais où il conduira les suivants. On voit les gens de la plus haute qualité, séduits par la forme, par l'esprit, par la nouveauté surtout, préparer les verges qui doivent les fouetter, et peut-être même les couteaux qui doivent les abattre.'
Ainsi M. de Lauzun, dont je vous parlais tout à l'heure ; ainsi M. le duc de Chartres, lui plus que les autres encore; ainsi le jeune marquis de la Fayette, qui s'en est allé guerroyer, avec une quantité (d'autres fous, pour ces républicains d'Amérique, dont Franklin nous offre un échantillon.
Franklin ! un grand savant, un bien honnête homme, mais un fier cuistre, un ennuyeux de première volée.
Je vais revenir tout à l'heure à lui et à M. de la
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Fayette; je ne sais pourquoi je pense à une drôle de chose que je veux écrire auparavant; ou plutôt je sais bien pourquoi j'y pense : c'est qu'elle a donné beaucoup à parier et qu'elle fut un grand grief contre le feu roi.
Elle nous fut racontée, dès le lendemain, chez madame de Rochefort, c'est-à-dire chez le duc de Nivernois, dont la comtesse était l'amie décente. Certaines femmes couvrent tout du masque de l'amitié, voilà le genre; c'est ce qui fait, je crois, si grand'peur à M. Walpole, lorsqu'il se flgure qu'on le supposera mon amant. Il sait que presque toujours l'amitié n'est qu'un prête-nom, et il craint d'être accusé de le prendre pour une femme de quatre-vingts ans*
Le roi était allé après souper chez madame Victoire; en rentrant chez lui, il appela un garçon de la chambre, et lui donna une lettre, en lui disant :
— Jacques, va porter cette lettre à M. de Choiseul, et qu'il la remette tout à l'heure à l'évêque d'Orléans.
Jacques obéit : M. de Choiseul était chez M. de Penthièvre, il y alla. M. de Choiseul, averti, reçut la lettre du roi, et, trouvant sous sa main Cadet, premier laquais de madame de Choiseul, il lui ordonna de chercher l'évêque dans tous les coins et de revenir promptement lui dire où il l'aurait trouvé.
Cadet courut partout. Au bout d'une heure et demie,