‹ Les confessions de la marquise: suite et fin des Mémoires d'une aveugleChapitre 17 sur 17 · IL · texte numérisé non relu

IL

son LES CONFESSIONS

m'.'sclames de Luxembourg, de Lauzun, du Ghâtclet, de Ligne; MM. de Castellane, de BoufiBers, de Bezenval et quelques Suisses; plus, l'abbé Barthélémy, commensal du château. La duchesse de Grammont, sœur de M. Choiseul, était absente.

J'ai voulu dire quelques mots de ce voyage et de Tcxil sans exemple d'un ministre que tous les courtisar]s allaient voir, en dépit de sa disgrâce; et puis cette vie de Ghanteloup me plaisait infiniment Chanteloap est un beau château, bâti pour la princesse des Unina, qui avait rêvé, à son retour d'Espagne, d'en faire une principauté indépendante^ etqui n'y avait rien épargnéi^ je vous le jure. Il y avait un domestique nombreux, un train de grand seigneur, des jardins superbes, .une chère de financier, et tout ce qui rend la vie agréable.

On faisait chez soi ce que l'on voulait le matin. A une heure, le déjeuner, où l'on n'était pas for^ de paraitre. Madame de Choiseul tenait le salon ensuite, ei l'on n'y restait pas, si on préférait être ailleurs. A cinq heures, chasse oupromenade ; à huit heures, le souper^ et, quant au coucher, c'était à toutes les heures ; on jouait, on causait, on lisait, liberté complète et absolue. On ne se fanait point de compliments, on ne se levait pour personne, on causait avec qui l'on voulait; on était dix-huit ou vingt à table, on se plaçait à sa

Dr: LA MAUQUISE 207

guise, on ne s'attendait point, et, si Ton arrivait tard, on n'y faisait pas attention.

On recevait les lettres en sortant de table, on les lisait dans un coin^ on se communiquait ses nouvelles, puis on jouait avec ceux qui plaisaient, ou Ton ne jouait pas, cela était libre comme le reste.

On causait ensuite, et Ton causait bien, jusqu'à des heures très-prolongées. M. de Choiseul s'occupait de ses terres, vendait et achetait des bois et des troupeaux ; il ne s'occupait pas plus de politique que de la Chine. Il n'avait jamais été aussi heureux, répétait-il du matin au soir.

— Par ma foi ! petite fille, mes ennemis m'ont rendu service.

Ils ne l'avaient pas fait exprès, dans tous les cas, et il n'avait pas besoin de leur en savoir gré. On croyait à une désolation épouvantable de sa part, et il prouva qu'il était le vrai sage.

Je retournai à Paris après cinq semaines de Chanteloup, et j'y trouvai une lettre de M. Walpole, qui me traitait de Turc à More, toujours dans l'idée qu'on me croirait amoureuse de lui et que j'étais trop tendre.

Je lui en demande bien pardon, mais c'est là une grande folie I

Êtcs-Tous sexagénaire.

Cessez de prétendre à plaire.

Crainte de TeCTet contraire Et d'éprouver des dégoûts.

Pour adoucir la tristesse Compagne de la vieillesse, Livrez-vous à la paresse, Et ne comptez que sur vou"i.

Je répondis par ce couplet à M. Walpole, et, comme il aime par-dessus tout ce qu'on lui refuse, quand il vit qu'il ne me tourmentait pas autrement, il reprit son petit train de correspondance, sans cesser toutefois de me gronder, afin de n'en pas perdre Thabitude.

Vers cette époque mourut madame de Talmont, sur laquelle je m'arrêterai quelque peu ; et je ne puis m'empêcher de citer à cet égard une note de M. Walpole, toute pleine d'esprit, et de ce que les Anglais appellent humour. Il la joignit au portrait de la princesse, fait par ftioi, et j'ai conservé l'un et l'autre. Voici la note :

« Elle était née en Pologne et alliée de la reine Marie Leczinska, avec qui elle vint en France, où elle épousa un prince de la maison de Bouillon, qui la laissa veuve.

Pour plaire à la bonne reine, elle joua, dans les derniers temps de sa vie, la dévote, de galante qu'elle était dans sa jeunesse pour se satisfaire elle-même. Son dernier amant avait été le jeune prétendant, de qui elle portait le portrait dans un bracelet dont le côté opposé offrait celui de Jésus-Christ. Quelqu'un ayant demandé quel rapport il y avait entre ces deux portraits, la comtesse de Rochefort (ensuite duchesse do Nivernais) répondit :

» — Celui qui résulte de ce passage de l'Évangile : Mon royaume n'est pas de ce monde.

» Lorsque je me trouvai à Paris, en 1763, et que j'eus écrit la Lettre à Rousseau^ sous le nom du roi de Prusse, lettre qui lit tant de bruit, la princesse de Talmont pria madame la duchesse douairière d'Aiguillon, de qui j'étais fort connu, de me conduire chez elle...

» Nous la trouvâmes au Luxembourg, dans une vaste salle tendue d'ancien damas rouge, avec quelques vieux portraits d'anciens rois de France et éclairée seulement par deux bougies.

B L'obscurité était si grande, que, lorsque je m'avançai vers la princesse, qui était assise dans un coin reculé de la salle, sur une petite couchette entourée de saints polonais, j'allai broncher contre le chien, le chat, un tabouret^ un crachoir ; et, lorsque je fus enfin

parvenu auprès d'elle, elle ne trouva pas un mot à me dire. Après une visite de vingt minutes, elle me pria de lui procurer uoe levrette blanche, pareille à celle qu'elle avait perdue et que je n'avais jamais vue.

x> Je promis tout, et pris congé, sans plus songera oUe, à sa levrette et à ma promesse.

D Trois mois après, au moment où j'allais quiitor Paris, un domestique suisse qui me servait^ vint m'apporter, dans mon cabinet de toilette, une mauvaise peinture d'un chien et d'un chat.

» — Vous n'êtes sans doute pas assez fou, lui disje, pour croire que je voudrais acheter un pareil tableau!

a — Acheter 1 ce n'est, pardi ! pas à acheter, m&stsieur : cela vient de madame la princesse de Talmont, et voici un billet avec.

» Elle me rappelait ma promesse, et, afin que je ne pusse point me tromper dans les marques de sa pauvre défunte Diane, et que je fusse en élat de lui en proGU* rer exactement une autre, elle m'envoyait son portrait, ajoutant qu'il fallait lui renvoyer le tableau, dont elle ne voulait se défaire pour rien au monde I »

Cette princesse deTalmont, si ridicule sur ses vieux jc«xrs, avait eu des aventures adorables dans sa jeunesse* Ses amours avec Charles-Edouard eurent un dér^

iioûment que je raconterai, car le faitejst peu connu et je Tai su d'original ; ce fut, en effet, son dernier amour et elle y donna toute sa vie. Nous n'aimions guère ^omme cela en France.

Madame de ïalmont, je ne puis le taire, avait eu beaucoup d'amants; elle était peu aimée dans la société, à cause de sa vanité féroce, et j'en ai, pour ma part, tracé un portrait dans sa jeunesse, où je la maltraitais d'importance. Je n'en veux retenir que cette phrase, la plus vraie et la plus certaine :

c( Elle plaît, elle choque; on l'aime, on la hait ; on la cherche, on l'évite. »

Nous en étions toutes plus ou moins jalouses, à cause de ses prodigieux succès près des hommes, qui l'adoraient.

On ne pouvait cependant lui refuser une générosité et une noblesse de sentiments qu'elle prouva toute sa vie. Ëile commençait à chercher un peu la retraite; elle avait plus de trente ans, les uns disent même trente-six, lorsqu'elle connut à Paris le prince Charles- Edouard Stuart, qui préparait son expédition d'Angleterre. Elle le trouva beau, elle l'aima, elle en fut aiméo; mais elle avait de nombreuses rivales, célèbres ou inconnues ; le prince, comme. tous les héros, aimait passionnément les femmes; il semble que la gloire

cherche de préférence ceux qui rendent à notre sexe des hommages sincères. C'est aussi une femme.

La princesse reçut la confidence de ces projets, servis sous main par la France, toujours ennemie de la maison de Hanovre. La reine fit doucement quelques observations à sa cousine, lorsqu'elle sut la nouvelle intrigue où collc-ci s'engageait.

— Il y a une fin à tout, lui dit-elle, prenez garde! On excuse beaucoup de choses chez une jeune femme, dont on se moque lorsque la jeunesse a fui. Ce prince serait votre fils, il ne peut vous aimer; renoncez-y.

Elle n'y renonça point; au contraire, elle s'y acharna, et déclara à son amant que, s'il lui fallait de l'argent, Clic vendrait jusqu'à sa chemise pour lui en donner le prix.

Charles-Edouard n'accepta pas précisément; mais il refusa avec tant de reconnaissance, qu'elle lui envoya dor^ sommes immenses, en proportion de sa fortune. Heureusement, elle ne pouvait tout aliéner.

Lorsqu'il partit pour l'Angleterre, elle en fît une maladie qu'elle prolongea ensuite indéfiniment, et, quand elle fut guérie, elle s'échappa en secret de chez elle, où elle était censée renfermée par ordonnance des médecins. Elle se déguisa, emmena un domestique et une femme de chambre polonais, qu'elle avait et qui

étaient esclaves, et s'en alla s'établir à Calais, où elle avait plus vite des nouvelles de son idole. Sa résolution était bien prise de le rejoindre s'il triomphait, de l'attendre s'il ne réussissait pas.

La vie de ce jeune prince est un roman, et tout ce qui s'y rattache en tient. On sut les triomphes du parti des Sliiarts ; la princesse, enivrée, commandait ses parures et se préparait à passer la mer... Tout à coup, le bruit de la défaite de CuUoden se répand, l'armée écossaise est taillée en pièces, on ignore ce que le prétendant est devenu.

Madame de Talmont, à celte nouvelle n'hésita pas. Au lieu de pleurer et de gémir, ainsi que l'eût fait une femme ordinaire, elle agit. Elle tenait en réserve ce qu'elle appelait les fonds de l'adversité ; elle chercha des bateliers, leur donna ce qu'ils demandèrent et fréta une embarcation sur laquelle elle monta en personne, escortée seulement de son Polonais, et s'en alla tourner autour des côtes d'Angleterre pour tâcher de recueillir le prince fugitif. Elle l'avait dès longtemps prévenu qu'en cas de revers, il la trouverait à son poste cl qu'il pouvait compter sur elle.

La mer était affreuse; elle faillit périr vingt fois, rien ne la rebuta; elle avait un courage de lion.

— Il faut retourner, disaient les matelots; il ne vien-

dra personne par un temps semblable ; aucune barque ne tiendrait la mer, et nous allons périr.

Elle les menaça bel et bien de leur brûler la cervelle avec des pistolets qu'elle ne quittait point, et les força de rester jusqu'à ce qu'elle eût perdu Tespérance. Ou le prince était pris, ou il avait profité d'une autre occasion ; le plus sage était de retourner aux nouvelles, à Calais. On ne parlait que du prétendant et de la dame étrangère qui courait après lui. Tous les renseignements s'accordaient : embarqué sur un bâtiment espagnol, Charles-Edouard allait arriver en France, où peut-être on le recevrait fort mal. 11 s'agissait de le cacher d'abord; de ménager ensuite son refour avec le roi, qui ne voulait pas se mêler hautement des affaires de ses voisins, malgré la guerre qu'il soutenait glorieusement depuis plusieurs années.

Le duc de Richelieu était à Calais, commandant on corps d'armée envoyé pour soutenir le prétendant, empêcher de dégarnir les côtes d'Angleterre, et lui laisser, par conséquent, plus de facilité d'agir, en le délivrant de ses ennemis. Le but n'était pas avoué, bien qu'on le devinât.

M. de Richelieu dénicha la princesse, qui se cachait, et employa tous les moyens de la renvoyer à Paris ^ elle refusa net.

— Je veux le recevoirà son arrivée, puisque je n'ai pu faire mieux. Je ne l'abandonnerai point dans le malheur.

— Princesse, il y a une femme avec lui.

— Cela est faux; d'ailleurs, il k quittera; tant pis pour ellel

— Il ne la quittera point; elle est belle et jeune, elle l'a suivi partout.

— Et moi, que suîs-je donc? qu'ai-je donc fait? est-il nn ingrat?

— Les hommes, et les princes surtout, sont un peu sujets à ce défaut , ne vous le dissimulez pas , madame.

— Monsieur, vous jugez tout le monde d'après* vous.

— Que non pas! je ne' fois point cet honneur à tout le monde.

Il y perdit son temps; elle s'en alla se mettre dans une cabane de pêcheur, au bord de l'Océan, et ne dormit ni nuit ni jour, surveillant la mer et ne laissant pas passer une coquille de noix sans la visiter.

Une nuit, par un orage affreux, elle se prom uait sur le rivage avec une lanterne que portait le Polonais. Ce pauvre homme n'était point amoureux et subissait tout cela, sans se plaindre; il ikquait sa peau à chaque instant pour le bon plaisir de sa msdtresse.^

De temps en temps, il élevait son fallût au bout d'un bâton, et criait comme une hurlubière; jamais on ne vit Polonais à pareille fête. Entre deux rafales, il leur sembla entendre des cris,

— Le voilà ! dit-elle; il faut le sauver, c'est lui, ce doit être lui.

Comme il était vraisemblable que le prince arrivât sur une barque, et comme le vaisseau espagnol ne le conduirait pas tout droit au portl Elle avait dans sa tète qu'il viendrait ainsi, en aventurier, rien ne put la dissuader du contraire, et la voilà remuant tous les gens de la côte, leur offrant des sommes inunenses pour mettre un canot à la mer.

Elle en trouva trois assez bardis pour se risquer ; Tun d'eux était un pilote. Elle voulut le suivre.

— Je vous apprendrai que vous êtes des lâches! ditelle aux autres; je vous montrerai ce que peut le courage d'une femme.

Elle entra bravement la première, sans vouloir rien écouter. Son cœur Tinspirait. Ils rencontrèrent, après mille périls, une chaloupe montée par deux hommesseulement, le prétendant et un matelot, Charles-Edouard s'étant obstiné à descendre en secret pour voir M. de Richelieu et savoir par lui les intentions positives du roi, avant de mettre devant tous le pied sur la terre de France.

H allait périr si elle n*eût amené ce secours ; sa chaloupe faisait eau, et son guide n'avait pas Texpérience nécessaire à une campagne de cette espèce, dans la tourmente et le danger.

On juge de Tétonnement du prince en reconnaissant madame de Talmont sous les habits d'une pêcheuse, — M. de Richelieu disait d'une pécheresse; — il n'en pouvait croire ses yeux et se trouvait fort penaud, la belle miss étant restée sur le bâtiment espagnol; il avait l'embarras des richesses. La princesse ne se gêna pas pour l'embrasser devant tout le monde; elle l'avait bien gagné t

On abandonna la chaloupe, et la barque les conduisit à terre, secouée par les vagues comme une prune au bout d'une branche entre les mains d'un polisson. Le navire du prince était resté à deux lieues en mer, et, pour son équipée, il avait compté sans la tempête; d'ailleurs, il n'était pas de ceux qui se laissent arrêter par un obstacle, qu'il vînt des hommes ou de Dieu.

En arrivant, le prince demanda à être conduit cheÉ M. de Richelieu. Afadame de Talmont ne l'entendait

pas ainsi ; elle voulut avoir son tour la première, et à demain les affaires sérieuses I Elle avait tout prévu : une chambre presque élégante était préparée, un souper servi ; elle retint d'abord son amant par le souper, ensuite par ses séductions, — tant il y a qu'il ne vit le duc que le lendemain matin.

Celui-ci comprenait ces distractions-là. Il arriva dès qu'on l'eut prévenu, et, après ses bordées de plaisanteries ordinaires, il assura Charles-Edouard qu'on le recevrait â merveille en France, et qu'il pouvait aller à ï^aris, pourvu qu'il eût l'air de se cacher. Le prince n'en demandait pas davantage pour le moment, et faisait son deuil de son royaume; il avait un fort bon esprit et voyait clairement que tout était perdu. La princesse prit la balle au bond ; elle répondit fort gaillardement :

— Eh bien, nous allons partir ; je n'ai plus besoin de me cacher.

— Cela ne se peut pas tout à fait ainsi, madame, reprit Charles-Edouard. Je retournerai au navire espa.-* gnol, j'arriverai sans me cacher non plus, et je m'en irai à Paris ensuite, seul, si vous le voulez bien. Il ne serait pas convenable, réfléchissez-y, que l'on nous vît arriver ensemble.

— Qu'importe!

— Il importe beaucoup, madame; j'ai des ménage-

ments à garder ; je ne suis pas le premier venu, et vous n'êtes pas non plus sans notoriété.

— Gomment, après ce que j'ai souffert I après ce que j'ai fait!

— Allons, madame, entendez la raison, dit M. de Richelieu, il faut songer à la reine, à ce que Ton dircu

— On dira ce que Ton voudra, monsieur, je ne m'en soucie guère.

Quoi qu'elle en eût, elle dut céder et s'en aller chez elle ; le prince le lui fit promettre, et s'y prit adroitement ; elle ne vit pas l'Anglaise, si elle la soupçonna. Cette belle passion dura quelque temps encore, tant que Charles-Edouard fut à Paris. Il ne l'oublia jamais, il resta en correspondance avec elle jusqu'à sa mort ; quant à elle, elle l'aima d'amour à perpétuité ; elle en était folle, sans l'avoir aperçu depuis vingt ans, et faisait mille extravagances. Que de fois je l'ai vue pleurei* en parlant de lui I

Au moment de mourir, elle ne voulut pas faire comme tout le monde. Elle appela son confesseur, ses infirmiers, son intendant; puis elle dit à ses médecins :

— Messieurs; vous m'avez tuée , mais c'est en suivant vos principes et vos règles. Quant à vous, monsieur mon directeur, vous avez fait votre devoir en me causant une crainte salutaire^ et^ vouS) mon intendant

VOUS vous trouvez ici à la sollicitation de mes gens, qui demandent que je fasse écrire mes dernières volontés. Vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle; mais convenez que je ne remplis pas mal le mien.

Ensuite elle se confessa, communia, ajouta un codicille à son testament et assura qu'elle était prête, quand le bon Dieu l'appellerait. Elle s'était fait faire une robe bleu et argent et une très-belle cornette de point, avec lesquelles elle voulait être enterrée. L'archevêque n'y consentit pas : on vendit Thabit et la cornette et on en donna le prix aux pauvres; on parla de cette toilette dans le peuple pendant six mois.

J& vous nommais tout à l'heure M. de Richelieu ; cet homme a fait du bruit toute sa vie; il en fait encore à l'âge qu'il a, et sa dernière aventure n'est pas la moins piquante, sans compter son mariage, qui vient de couronner l'œuvre. Celte aventure a fait bavarder tout le genre humain^ peu la connaissent au juste; mais je la sais d'un juge qui a vu les pièces, et la voici :

M. de Richelieu était allé à son gouvernement de Guienne; il était toujours galant, mais comptait alors soixante-seize années, et les jeunes femmes ne le regardaient pas beaucoup, malgré sa gloire et ses dignités. Il n'aimait pas la province m les provinciales, bien

qu'il se fit traiter en roi dans son intérieur et par ses courtisans, Louis XV le savait et en riait.

— Sire, je représente Votre Majesté, répliquait le duc, lorsque le roi lui en faisait quelque remarque badine.

Il découvrit dans un couvent du Rouergue, une madame de Saint-Vincent, femme d'un président à mortier du parlement d'Aix, qui s'était séparée de son mari pour se mieux divertir, et qui se faisait passer pour une victime. Elle avait plus de quarante ans; mais c'était encore une poulette, en comparaison du vieux maréchal. Il la trouva belle : elle l'avait été et en conservait des restes. Il le lui dit, elle le crut, et ils se prouvèrent mutuellement qu'ils avaient raison de se croire l'un l'autre.

Gomme on le pense, la présidente n'aimait pas ce vieux singe; elle fut charmée de se servir de lui pour quitter son couvent sans la permission de sa famille et pour venir à Paris sous son égide. Il en était enchanté et la montrait partout; on en riait... C'était cependant une fille de qualité : elle était de Vence de Villeneuve, en son nom; mais elle n'avait ni sou ni maille, ayant tout mangé avec ses amoureux, et M. de Saint- Vincent ne se souciant pas de payer davantage.

M. de Richelieu est avare, il ne donne rien à per-

sonne; mais il dépense énormément pour lui. La présidente essaya de lui faire entendre qu'elle avait des besoins, il fil la sourde oreille; elle insista, il s'en tira par une plaisanterie.

— Allons donc, madame ! à nos âges ! C'est bon pour des jeunes gens de payer l'amour de bonne foi; pour nous, nous serions volés tous les deux.

Elle ne se tint pas pour battue, ou, du moins, elle prépara une manœuvre différente et s'arrangea de façon à le forcer dans ses retranchements. Ici, l'obscurité commence, on ne sait au juste de quel côté est le tort; mon juge supposait qu'il pouvait bien être des deux côtés; je suis de son avis.

Un beau matin, la présidente arrive cheE son amant, éplorée, au désespoir, et lui dit qu'elle est perdue s'il ne vient à son secours : on va lui enlevertout ce qu'elle possède, la mettre en prison.

Le maréchal sourit de son sourire ironique, qu'il avait déjà à l'âge de seize ans, et lui dit qu'il n'a rien, qu'il est gêné lui-même : toutes les phrases d'usage,

— Vous avez du crédit, usez-en.

— Comment cela ?

— Votre signature suffit.

— Ma signature? Elle court, attrapez-la. Mon inten*' dant a bien quelques billets de moi, prenez-les.

Elle s'en alla vite les chercher ; l'intendant les lui donna, en souriant comme son maître; elle les prit : il y en avait pour deux cent mille livres. Elle appela à son aide un certain procureur dépossédé ; ils décidèrent que cela ne suffisait pas, se mirent à étudier la signa* ture et fabriquèrent d'autres billets pour la môme somme, un peu plus même, dit le procès, et le tout fut mis en circulation. La Saint-Vincent toucha l'argent, et tout alla bien jusqu'à l'échéance. Lorsqu'elle présenta le premier billet, le maréchal et son intendant rirent beaucoup : ils le savaient faux et ne se remuèrent point pour le retenir. Le vieux maréchal se réjouissait de la figure de son infante lorsqu'elle découvrirait de quelle monnaie on avait payé ses faveurs. Sur ces entrefaites, son notaire lui fit demander un moment d'audience ; il le reçut.

— Monsieur le maréchal, vous avez donc eu besoin d'argent? Comment ne m'en avez-vous pas demandé, au lieu de laisser votre signature courir sur la place?

— Je n'ai point de signature hors de mes affaires, monsieur.

— Comment ai-je vu alors hier au soir pour cinq cent mille livres de billets signés de vous, entre les mains d'un juif?

s:* LES CONFESSIONS

— Cinq cent mille livres? Cela ne se peut pas.

— Je vous demande pardon^ monseigneur, et souscrits au nom de madame de Saint- Vincent.

— Je ne lui en ai pas souscrit un seul.

— Ils sont faux alors, car je les ai vus, j'ai l'honneur de vous le répéter.

— Eh I qu'est-ce que cela me fait! je ne les payerai point.

— Je vous demande pardon, monseigneur, vous les payerez, à moins que vous ne prouviez la fausseté de la signature, ce à quoi je vous engage, si vous en avec les moyens. Pour cela, il faudra fouler aux pieds les considérations quelles qu'elles soient et faire porter une accusation de faux contre madame de Saint-Yin-cent.

— C'est fort grave.

— C'est indispensable, sinon payez et taisez-vous. Si j'avais l'honneur d'être M. le maréchal duc de Richelieu, je trouverais la leçon chère, mais je la recevrais en silence, pour éviter pis.

— Allons donc, monsieur! vous êtes fou! payer cinq cent mille livres la vieille carcasse de la Saint-Vincent, moi qui ai eu les plus belles et les plus nobles pour rien? Je mettrais plutôt en mouvement tous les parlements du royaume.

— Gomme il vous plaira, monseignear; j'ai dû vous donner mon avis.

Le maréchal s'inquiéta, on le comprend, et se mit en quête d'avocats; les consultations furent unanimes : prouver le faux ou payer. Il n'hésita point, et madame de Saint-Vincent fut arrêtée, ainsi que le procureur et deux ou trois autres. On les conduisit à la Bastille, et le crédit de M. de Richelieu obtint qu'on agirait en-* vers eux avec la dernière rigueur.

Leduc n'était point aimé; il avait beaucoup d'envieux, beaucoup de femmes abandonnées et trahies, beaucoup de gens maltraités par ses violences ; tout cela fit émeute, il y avait contre lui clameur de haro. Il ne s'en inquiétait pas plus que de la pluie qui tachait l'impériale en velours rouge de son carrosse.

La Saint-Vincent ameuta le peuple en sa faveur, tant elle criait. Il est certain qu'on usa d'arbitraire envers elle, bien qu'elle fût une voleuse et une faussaire. On la fit tourmenter à la rendre folle, sans égard pour son sexe et sa condition, pendant que le maréchal, plus coupable qu'elle encore, car il n'avait aucune excuse, se promenait et jouissait de ses honneurs.

Je ne puis pas dire qu'il fût estimé; il est difficile,

au contraire, de jouir d'un mépris plus profond que

celui qu'on lui portait dans tous les rangs. Au parle-

ment, lorsque Taffaire se plaida, les avocats le couvrirent de tant de boue, que le prince de Conti les interrompit et ajouta que, bien qu'il ne fût pas son ami, il n'écouterait pas un mot de plus, et que l'on était assemblé, non pas pour entendre injurier M. de Richelieu, mais pour savoir si les billets étaient vrais ou faux.

Le jugement, après lequel on cria beaucoup, me semble fort juste, au contraire. Il déclara les billets faux, et ils Tétaient en effet ; mais M. de Richelieu le savait, du moins pour une partie : il avait fait ou fait faire ce faux lui-même ; dans quel but? C'est ce que Toa ne sait ni ne saura jamais. Si on eût condamné madame de Saint-Vincent, on eût dû le condamner avec elle, et on ne le pouvait pas, on se contenta de le flétrir.

La présidente et ses complices n'eurent aucune peine, on les relâcha, tout en acclamant leur crime; et le piquant de Taffaire, c'est que M. de Richelieu eut à payer les dépens d'abord, les dommages et intérêts ensuite. L'arrêt était clair; pour qui savait l'affaire, il ne pouvait être autrement. La Saint-Vincent fut abîmée et obligée de se cacher; elle s'en alla dans un coin obscur et l'on n'entendit plus parler d'elle. Ce furent les créanciers qui perdirent; Richelieu ne paya point, la Saint- Vincent encore bien moins, on h) comprend.

Le maréchal n'en perdit pas un pouce de sa taille et de son impertinence. Il alla partout la tête haute, plaisantant de cette honteuse histoire avec un cynisme effronté. Un des arguments de son avocat pour sa défense fut celui-ci :

— Tout le monde sait que M. le duc de Richelieu n'est pas de ceux qui prodiguent leur argent aux femmes; il n'eût jamais donné cinq cent mille francs même pour la plus belle. Son caractère à cet égard, est bien connu.

Il paraphrasait ce texte, et se drapait dans son avarice ; je ne saurais rendre le dégoût qu'il inspirait, on ne prenait pas la peine, de le cacher.

Il lui vint alors une autre idée, et cette idée ne pouvait venir qu'à lui. Nous étions un soir à souper chez M. Necker. — En voilà encore un dont je ne veux pas parler : le terrain brûle, je ne pourrais dire ce que je pense, et je ne veux pas dire ce que je ne pense pas. — Le maréchal y était, ainsi qu'une madame de Roothe, veuve d'un M. de Roothe, Irlandais naturalisé, et directeur de la Compagnie des Indes françaises.

Madame de Roothe avait près de quarante ans ; elle n'était pas belle, pas trop spirituelle non plus; enfin une personne tout à fait éteinte, bien faite pour être la compagne d'un vieillard tel que celui-là. U le sentit

a28 LES CONFESSIONS

snr-ie-champ» et, se retournant vers madame Necker, il lui dit en riant :

— Vous connaissez bien madame de Roothe?

— Sans doute, monsieur le maréchal.

— Savez- vous que c'est une charmante femme ?

— Aussi bonne que vertueuse, je n'en ai jamais douté.

— Si je répousais ?

— Vous feriez une bonne œuvre, pour vous et pour elle.

— Elle n'est pas riche ?

— Non.

— Voudrait-elle accepter un vieillard de quatre* vingt-quatre ans?

— J'en suis sûre, lorsque le vieillard s'appelle M, de Richelieu.

— Eh! eh! beaucoup pourraient se tromper sur l'étiquette du sac; ce serait un grand tort au moins.

Il a, à cet égard, des prétentions qu'il justifie, à ce que l'on assure.

La demande fut faite, et madame de Roothe, qui n'avait rien, ne refusa pas ce brillant parti. Elle était mademoiselle de la Vaulx, d'une bonne famille de Lorraine; elle avait été chanoinesse d'un des chapitres de ce pays, et n'épousa M. de Roothe qu'assez tard. Le

mariage fat célébré, il fit beaucoup de bruit; il fut, qui pis est, consommé. Le lendemain, M. de Richelieu alla voir le duc de Fronsao, son fils, retenu dons son lit par la goutte; il ne pesait pas une once.

— Vraiment, monsieur, lui dit-il, vous êtes donc malade? Je croyais que c'était un prétexte pour ne pas voir madame de Richelieu.

— J*ai la goutte au pied, monsieur le maréchal ; je ne me lève point.

— Vous êtes de peu de ressources, monsieur î cela m'arrive quelquefois, d'avoir la goutte dans un pied ; alors je me tiens sur l'autre, voyez plutôt.

Et il resta plus d'une minute sur une seule jambe. Le duc de Fronsac fit une grimace abominable.

— Cela vous ennuie, mon mariage, n'est-ce pas? Soyez tranquille, si j'ai un fils, je le ferai cardinal. Les cardinaux n'ont pas porté malheur à notre famille. Qu'en pensez-vous?

Et, tournant sur ses talons comme au temps de sa jeunesse, il le laissa là.

Le maréchal m'a amené sa femme l'autre jour. Nous sommes du même âge, mais il vivra plus vieux que moi. Il n'a aucune infirmité, il est seulement un peu sourd, fort peu. Nous parlions des trois règnes que nous avons vus l'un et l'autre.

— Ah I madame, cela est pourtant vrai que nous en avons vu trois, sans compter qu'ils ne se ressemblent guère. Sous le premier, on se taisait; sous le second, on parlait tout bas ; sous celui-ci, on parle tout haut.

C'était faire, en quelques mots, l'exposé véritable des situations.

Je n'écris plus maintenant que par intervalles et suivant ce qui arrive. Voici un événement qui a fort oo cupé les nouvelles à la main et que je trouve effrayant pour l'avenir. Le jour de Noël deux jeunes soldats s'en allèrent dans un cabaret, y prirent une chambre, et s'enfermèrent. Là, ils écrivirent quatorze lettres, on ne sait à qui. Un d'eux les porta à la poste et revint; pendant ce temps, l'autre écrivait un testament et une dernière épître, qui devait rester après eux et qui s'adressait à tout le monde.

Il déclarait que lui et son camarade, convaincus qu'il n'y avait pas de Dieu, qu'il n'y avait pas d'autre vie, fatigués de celle-ci, se décidaient à en sortir librement.

Cette vie était leur bien et ils en pouvaient user à leur fantaisie, n'ayant de compte à rendre à personne, au delà du tombeau. Ils souhaitaient le bonjour à leurs camarades, et, à tous ceux qui s'ennuyaient sur terre, ils souhaitaient le courage d'en sortir et de les imiter.

Cette mort fait plus d'impression que tous les écrits de Voltaire, d'Helvétius et de MM. les athées. Ce sont les premiers martyrs de leurs systèmes, et il n'est pas impossible qu'elle ne fasse des prosélytes. Oh ! combien le temps qui suivra celui-ci est gros d'événements et de malheurs (1) !

Il n'y a rien, ce me semble, à répondre à cela; les faits sont éloquents et parlent d'eux-mêmes.

J'ai eu hier une entrevue avec un homme dont on parle beaucoup en ce moment, et qui vaut beaucoup mieux que sa réputation, ainsi qu'il, le dit dans une pièce qu'il m'a lue, laquelle pièce est^ à mon sens, un

(J) Les partisans des nouvelles doctrines et des bienfaits qu'elles nous ont octroyés, veulent-ils prendre la peine de comparer ce passage des Mémoires de madame du DcfTand, avec les nouvelles diverses des journaux de chaque jour. A cette époque malheureuse, le suicide était une chose tellement rare, que la société tout entière était remuée par celui de deux pauvres soldats. Aujourd'hui que nous sommes délivrés du joug épouvantable qui pesait sur nous« aujourd'hui que nous sommes en progrès et que nous jouissons des immenses bénéfices de ce progrès tant vanté, il n'est pas de jour où les gazettes n'enregistrent quatre ou cinq suicides auxquels personne ne pense.

coup de canon chargé contre nous et auquel noua mettons le feu nous-mêmes ; car on se Tarracbe, et elle a déjà eu presque autant d'aventures que son auteur, ce qui n'est pas peu dire. On comprend que je veux parler de Garon de Beaumarchais. On en dira ce qu'on voudra; quant à moi, j'en raffole. 11 jette les impertinences à pleines mains autour de nous ; je ne saurais le blâmer de son courage, car je trouve ces impertinences bien méritées; seulement, il a trop d'esprit, tout le monde lui en veut. On le persécute ou bien on le divinise, il n'y a pas de milieu. Voltaire m'a dit de lui :

— Il a autant d'esprit que moi; mais il a plus de hardiesse, de là son impertinence. Si je disais tout ce que je pense, nous serions à deux de jeu.

Je crois qu'il a raison. Pourtant Beaumarchais a plus de feu que Voltaire n'en a jamais eu, même dans sa jeunesse. Il est sérieusement amoureux, passionné; il est plus homme, peut-être parce qu'il a une vigoureuse santé et que le patriarche n'a jamais vécu qu'à demi.

J'en reviens à Beaumarchais.

J'avais grande envie de le connaître; je ne savais comment m'y prendre, tant il se faisait de cris autour de moi à son égard. On l'accusait de tout ce qu'un homme peut faire. C'était un empoisonneur, un voleur,

un duelliste, un effronté, un menteur, un calomniateur, le vocabulaire tout entier des adjectifs de ce genre 1 c'était à qui s'en donnerait le mieux. Je fus donc obligée de faire un- souterrain pour arriver jusqu'à lui, sans que ma cohorte tout entière s'indignât.

J'ai mis Viard en campagne ; il a trouvé quelqu'un chez Mesdames, où Beaumarchais est bien reçu, et il est arrivé jusqu'à lui, et, en causant de je ne sais quoi, il est venu à bout de lui faire demander à me voir. Viard a fait le difficile, en vrai secrétaire de vieille femme qu'il est. Enfin, il s'est laissé vaincre et il a pris jour et heure, au moment où je n'ai personne.

Il est venu. Sa voix m'a tout d'abord séduite; j'ai voulu torcher son visage, et j'ai trouvé qu'il a de beaux traits réguliers, et, si son œil a le feu de sa pa* rôle, il doit être d'une grande expression.

Je Tai attaqué tout droit sur son Barbier de Séville^ que j'ai vu ; sur son Mariage de Figaro^ que je brûlais de connaître; sur ses procès et les arrêts qu'il a subis; enfin sur le mal qu'on dit de lui et les ennemis qu'il a. Il a été aussi spirituel, aussi franc, aussi hardi, que ses Mémoires contre Goesmaim. Je ne puis rie.; dire de plus.

— Monsieur, je voudrais bien connaître votre Mariage de Figaro, On assure qu'on ne le laissera pas re-

présenter ; d'autres prétendent, au contraire, que vous êtes sur le point de lever les obstacles ; tous s'accor^ dent à dire que vous le lisez mieux que les comédiens ne sauraient le jouer.

— Cependant, madame, nous avons de parfaits comédiens.

— Je le sais; mais cela n'importe pas, puisque vous valez mieux. Vous comprenez que tout ceci est pour arriver à une lecture ; la voudrez-vous bien accorder à une pauvre vieille femme comme moi?

— Madame, je sais combien vous avez d'esprit, je sais qu'on peut tout vous dire, et votre demande m'honore infiniment. Je lirai le Mariage de Figaro, et je le lirai comme vous désirez qu'on vous le lise.

— Je ne comprends pas.

— Vous allez me comprendre : je sais quel cercle est le vôtre, je connais les préventions qu'on y affiche contre moi ; je suis sûr que vous me recevez à l'insu de ces belles dames qui ont gâté Rousseau, un sot philosophe, entre nous, mais un sot sublime^ la plume à la main, un sot cuistre dans ses actions. Elles lui ont tout pardonné, j'en ignore la raison, car il n'était pas amusant; à moi, elles ne me passeraient rien, je suis un épouvantail. Pourquoi? Je ne l'ai jamais su. Elles ont dans leurs maris, dans leurs amants, des hommes au-

ttement corrompus que moi, et elles les adorent. Estce parce que je suis le fils d'un horloger? Rousseau était-il mieux? Est-ce parce que j'ai écrit les Mémoires contre Goesman? Rousseau n*a-t-il pas fait ses Cow/*(?5- 5toiwP Sa Julie vaut-elle ma Rosine et ma Suzanne? C'est une pleureuse assommante, et mes filles sont gaies au moins, si elles ont des amoureux.

En tout cela il avait raison.

— Eh bien, monsieur? reprîs-je voyant qu'il s'arrêtait.

— Eh bien, madame, ces gens-là ne viendraient pas me voir chez vous et ne vous pardonneraient pas de me recevoir; vous seriez embarrassée pour me le dire, dans la crainte de me blesser, et j'aime mieux vous le dire moi-même, pour vous prouver que cela ne me blesse pas du tout. Nous lirons le Mariage de Figaro^ tête à tête, quand il vous plaira.

Je fus charmée de cette façon, et je lui avouai qu'il me tirait en efiTet d'un grand embarras. Nous en rimes ensemble, et, si mes amis m'avaient entendue, ils auraient chanté leur antienne sur ma sympathie pour les barbouilleurs de papier.

Je suis forcée de l'avouer, ces gens-là me plaisent au superlatif.

Beaumarchais me raconta sa vie; elle est bien eu-

rieuse, elle est bien particulière. Son talent pour la musique et son esprit, joints à ses avantages physiques, le sortirent de la boutique de son père, où il avait cependant montré une grande aptitude, car il avait inventé une façon d'échappement qui est restée. II fut présenté à Mesdames de France; elles en furent charmées, et voulurent prendre de ses leçons. Il leur apprit la harpe, il leur montraà chanter^ elles en profitèrent assez mal, madame "Victoire surtout, qui a la voix la plus fausse du royaume.

Mesdames parlèrent de lui à la reine, et la reine le fil venir à son clavecin. Elle le goûta, elle le reçut familièrement; rintrigue s'en mêla; on remua le ciel et la terre^ on le fit renvoyer. 11 en eut beaucoup de chagrin et ne parlait de la reine qu'avec le plus grand res* pect.

C'est uiie jalousie de courtisan qui l'a éloigné ; il ne me dit rien cependant sur la personne et se contenta de sourire lorsque je prononçai quelques noms.

J'ai donc entendu ce Mariage de Figaro ^ et j'aurais beaucoup à en dire; c'est un feu d'artifice d'esprit, c'est étincelant, éblouissant; c'est un imbroglio qui ne ressemble à rien qu'à lui-même et que l'on ne peut définir, il faut le connaitre. Comme principes, cola est détestable; si j'étais le roi, cette pièce ne serait jamais jouée.

DE LA MAUQUJSE 237

Vous verrez que les gentilshommes pousseront à ce qu'on la permette, ils riront d'eux-mêmes. Je les connais bien.

— Monsieur de Beaumarchais^ vous êtes un homme d'esprit rare et je suis bien sûre d'une chose, c'est que, si vous étiez M. le duc d'Aumont ou M. le duc de Choiseul, vous n'eussiez point fait cette pièce-là.

— Et je vous prie de croire, madame, que, si j'avais l'honneur d'être M. le duc d'Aumont^ ou M. le duc de Richelieu, elle ne serait jamais représentée.

— Je m'en douté bien, répliquai-je ; sans cela, M. de Beaumarchais n'eût pas si parfaitement connu ce bon siècle, ses abus et ses ridicules.

— Madame^ nous allons à une révolution, et, si la noblesse le voulait, il serait encore temps de l'empêcher.

— Soyez tranquille, monsieur, elle ne l'empêchera pas. Elle donnera ce qu'on ne lui demandera point et refusera ce qu'elle devrait accorder. Les jeunes gentilshommes se sont engoués de la philosophie et des idées anglaises... ils en ont pris surtout le mauvais, remarquez-le.

— Ah i madame, ils n'auraient garde de faire autrement. Permettez-moi une observation... Vous m'étonnez fort, je vous croyais philosophe.

-^ Monsieur, j'ai vu les philosophes de trop près pour me livrer à ces gens-là. Tout esprit qui les conr naîtra comme moi devra les fuir. Quelle race!.,. la France sera leur dupe.

— Vous êtes cependant Tamie de M. de Voltaire?

— Voltaire n'est pas un philosophe à la fagon de ces messieurs ; je vous jure qu'il se moque d'eux et on ne le croit pas.

Beaumarchais resta avec moi jusqu'au moment où nos convives du souper arrivèrent. Nous entendîmes un carrosse dans la cour.

— Madame, me dit-il en riant, y a-t-il une petite porte ou un escalier dérobé dans cet appartement?

— Gomment, monsieur! sortir de chez moi en bonne fortune I Si M. Walpole vous entendait, il se moquerait et il dirait que je suis romanesque. Viard vous conduira, à une condition : c'est que vous reviendrez bientôt.

11 me l'a promis et je crois qu'il le tiendra, nous nous sommes fort goûtés mutuellement. Quoi qu'on en dise, cet homme est bon pour ceux qu'il aime. Il a du fiel contre ses ennemis, ce n'est point un crime. Sa vie est uu combat, et il se sert de ses armes; a-t-il tort? Je ne le crois pas.

Je lui ai donné une lettre pour Voltaire ^ qui est

un jaloux, et qui ne le traite pas comme il le devrait» Les grands hommes ont leurs petitesses.

Je parlais de Voltaire, il est à Paris. On nous Tavait annoncé depuis longtemps ; cette fois-ci, ce n'est pas une chimère ; il est chez le marquis de Yillette, quai des Théatins. C'est la nouvelle de la cour et de la ville ; l'empereur de Chine arrivant ici ne produirait pas cet effet-là ; on va bayer sur ce quai pour voir sa fenêtre ; les Parisiens sont imbéciles.

Il est arrivé le 10 février à quatre heures et demie ; je ne me permettrai plus de conjectures, car j'avais bien cru qu'il ne reviendrait jamais. Il a avec lui madame Denis, M. et madame de Yillette. Je lui ai envoyé avec Viard un petit mot auquel il a répondu :

a J'arrive mort, et je ne veux ressusciter que pour me jeter aux genoux de madame la marquise du Deffand. o

Il reçut plus de trois cents personnes dans la même journée ; je me gardai de me mêler à cette foule, je n'aurais pu le voir à mon aise, et je n'avais nulle envie de rester dans l'antichambre. Je ne m'amuserai pas à

raconter les faits et gestes de Voltaire pendant son séjour ici. Il y aura assez d'historiographes à gages pour les transmettre à la postérité; je dirai seulement ce qui me concerne.

Lekain était mort justement la veille de son arrivée ; il n'eut pas la satisfaction de lui voir jouer sa pièce. Or, à mon sens et à celui de bien d'autres , les pièces de Voltaire sans Lekain perdent la moitié de leur valeur.

Je suis donc allée chez Voltaire, après avoir laissé passer la presse. 11 est très-change, très-vieilli, à ce que l'on m'a dit, du moins ; il n'y a plus que le sourire de vivant chez lui, et cet œil qui ne s'éteindra jamais, même dans la tombe. Il m'a regue avec une extrême amitié ; nous sommes de si vieilles connaissances I

— Ah I madame, m'a-t-il dit, vous êtes bien heureuse de ne plus rien voir; vous verriez de vilaines choses !

— Monsieur, je verrais votre triomphe, et j'en prendrais ma part pour l'amitié que je vous porte.

— Mon triomphe sera bientôt la tombe, car je n'en puis plus. Ils m'accablent, ils me croient immortel; il y a quatre-vingt-quatre ans que je meurs, et ils me traitent comme si je devais toujours vivre.

— Vous nous demeurerez, au moins?

— Non, non, je suis trop vieux pour voir dévorer en huit jours le peu de temps qui me reste. Je m'en irai au carême. Vous viendrez voir la répétition d'Irène, qui se fait ici? Les comédiens me font la galanterie de venir chez moi à midi et demi.

— Hélas i monsieur, cela ne se peut pas : c'est rheure où je commencée dormir. Je n'ai plus de nuit, plus de jour; pour moi^ tout est pareil, et le sommeil vient quand il veut ; excusez-moi et permettez que je vous cherche toutes les fois que je le pourrai, à mes heures lucides.

M. de Beauveau étaitavec moi; nous ne demeurâmes pas longtemps. Le grand homme était assoupi; je levai le siège et lui dis que je reviendrais le lendemain ; ce que je fis.

La visite fut drôle. On m'introduisit : c'était un grand salon très-doré, très-orné^ très-magniflque. J'y trouvai d'abord la grosse madame Denis, sa nièce, une bonne femme qui ne parle pas trop mal et qui n'est pourtant qu'une gaupe et une sotte. Elle a des prétentions à mourir de rire; elle se croit un reflet de Voltaire, et elle se ferait volontiers adorer sur le même autel. Elle daigna me recevoir avec affabilité, en me disant :

— Mon oncle vous aime beaucoup^ madame.

Je répondis par un compliment, dont elle eût voulu sa part, que je ne lui donnai pas.

A côlé d'elle était le marquis de Villette, ou soi-disant tel. C'est un marquisat assez contestable, et lui un vrai personnage de comédie. Sa femme est jeune et jolie : c'est mademoiselle deVaricourt, la pupille de Voltaire, que l'on appelle Belle et Bonne.

Voltaire était enfermé dans sa chambre ; il se repo* sait, après avoir lu sa pièce tout d'une haleine, comme un jeune homme.

— Madame, recevez les excuses de mon oncle, poursuivit madame Denis après sa belle phrase ; il n*en peut plus, il né voit personne ; mais il vous verra.

— Madame, je me retire, je ne veux pas déranger M. de Voltaire.

— Nous ne le souflPrirons pas, scanda M. de Villette avec Tair d'un histrion qui se gendarme; M. de Voltaire ne nous le pardonnerait jamais.

Ils me firent asseoir, et la conversation commença, sur Voltaire, bien entendu. Je remarquai que madame Denis se confondait avec l'idole et prenait la moitié de tout. En parlant de lui, elle disait nous sur toutes choses, et cela avec une naïveté si convaincue, qu'il n'y avait pas moyen de lui en vouloir. Quant au marquis de Villette, il répétait à chaque mot :

— Mon illustre ami...

C'était absolument le marquis de Mascarille. Cette petite mademoiselle de Varicourt me parut sacrifiée à cet homme, qui ne la valait pas. Son histoire est romanesque ; monsieur son mari la lui fit conter séance tenante, et ce fut tout ce qui m'intéressa dans cette visite. J'ajouterai quelques petits détails à cette histoire, que j'ai sue de Voltaire lui-même, en dehors du Yillette, dont il se moquait, bien entendu. De qui ne se moquait-il pas?

M. de Varicourt, oflBcier aux gardes^ avait douze enfants et pas le sou. Il en fallut donc fourrer au couvent, surtout celle-ci, qui n'avait point l'espoir de mariage. Les garçons se tirent mieux d'afiTaire que nous. Mademoiselle de Varicourt avait la tète exaltée et ne se souciait point du cloître; elleehercha le moyen de l'éviter et n'en trouva pas d'autre que d'écrire à Voltaire et de le conjurer de venir à son secours.

La lettre était bien tournée, pleine de cœur; il eut pitié de celle qui l'avait écrite et s'en alla près de madame Denis, lui disant qu'il allait arracher au diable cette âme qu'on prétendait donner à Dieu. Il engagea mademoiselle de Varicourt à venir chez lui, la trouva charmante, s'y attacha fort, et se promit de la bien marier.

Le hasard amena à Ferney le marquis de Villette,

244 TiKS CONFESSIONS

le plus vain et le plas sot personnage de cette cour philosophique. Il a une très-grande fortune; il trouva la protégée de Voltaire très-aimable et se fit une gloire de lui donner son nom. Il espère ainsi aller à la postérité, et il ira; c'était pour lui le seul moyen d'y pat* venir, sur les ailes de Voltaire I Je vous prie de croire que l'expression est du susdit marquis, je ne m'en permets pas de cette force.

Après cette histoire racontée, je voulus me retirer; on me retint, on fit redire à Voltaire que j'étais là ; il m'envoya des vers, je les lus, ou plutôt je me les fis lire, et M. do Villette entama un dithyrambe ; on ne se figure pas ce qu'était l'adoration pour ce vieux squelette, dont l'esprit ranimait jusqu'aux morts.

Son Irène l'occupait seule : — c'est une très-mauvaise pièce, où on ne le retrouve pour ainsi dire plus, mais où il y a de temps en temps quelques beaux vers. Il vint enfin, lorsque je commençais à me sentir une indigestion de Denis et de Villette. Il arriva les bras étendus et l'exclamation à la bouche.

— Ah ! madame, pardonnez-moi! je dictais quelques vers ; on me demande un changement dans Irène; ces comédiens ne sont jamais contents de leurs rôles. C'est une sotte engeance ; il est triste de ne pouvoir jouer ses pièces soi-même, on réussirait bien mieux.

— Vous appelez cela vous reposer?

— Sans doute ; je me repose en travaillant. Un vieux bonhomme comme moi n'a pas de temps à perdre. Je ne vous vois pas, madame ; vous m'abandonnez, vous êtes livrée aux flatteurs et vous oubliez vos amis ; pendant ce temps, tout le monde envahit mon temps^ jusqu'aux prêtres !

— Les prêtres ?

— Sans doute... Marquis, je suis épuisé; contez donc à madame la lettre de l'abbé Gauthier.

— Madame, il y a un abbé Gauthier qui est chapelain des Incurables ; il a écrit à M. de Voltaire une lettre par laquelle. ••

— Marquis, interrompit Voltaire, si nous en sommes aux par laquelle et aux sur laquelle, nous n'en finirons pas; j'aurai plutôt fait de le dire moi-même. Cet abbé Gauthier est, par ma foi I le chapelain des Incurables ; c'était le seul auquel je pusse m'adresser dans tout Paris, convenez-en. Soyez tranquille, ils feront des pointes là-dessus, ces Welchesi

— Ils n'y ont pas manqué. Les épigrammes courent Paris.

— Cet abbé m'a donc écrit une lettre fort honnête ; et, pour avoir mieux raison de son style, en voilà une copie; prenez et lisez !

La voici, cette copie; c'est une pièce historique maintenant :

a On ne saurait avoir plus de joie de vous voir que je n'en ai, monsieur; un homme tel que vous ne peut douter de l'empressement qu'on met à le connaître. Accordez-moi la permission de venir voug saluer. Il y a trente ans que je suis prêtre ; j'ai été vingt ans aux Jésuites ; je suis estimé et considéré de monseigneur l'archevêque ; je rends des services, je prête mon ministère dans diverses cures de Paris; je vous offre mes soins. Quelque supériorité que vous ayez sur les autres hommes , vous êtes mortel comme eux. Vous avez quatre-vingt-quatre ans, vous pouvez prévoir des moments difBciles i passer ; je pourrais vous être utile, je le suis à M. l'abbé de TAttaignant ; il est plus âgé que vous. Je vais dîner et boire avec lui aujourd'hui Permettez-moi de vous venir voir. »

— Eh bien, monsieur, qu'avez-vous fait?

— Il est venu plusieurs fois, ce brave abbé Gauthier; c'est pour moi une providence en culotte et en rabat; il me préserve du scandale et du ridicule. Et, maintenant que je vois les abbés, il me sera permis de voir autre chose, j'en ai l'assurance. Ne le pensez-vous pas, ma* dame la marquise?

Sa marotte était d'aller à Versailles, de voir le roi, la reine et les princes; je savais qu'il ne l'obtiendrait pas, je ne voulus pas le lui dire tout crûment ; je lui répondis que je l'espérais comme lui. Il me connaît; il vit à mes lèvres que je le trompais et voulut me faire expliquer.

— Monsieur, lui dis-je, la reine. Monsieur, et M. le comte d'Artois ont grande envie de vous voir ; Mesdames et madame Elisabeth font des signes de croix quand on prononce votre nom.

— Et le roi ?

— Le roi suit les instructions de son curé, comme un bon bourgeois. Êtes-vous bien avec le curé ? Voilà la question.

— Et l'abbé Gauthier, pensez-vous qu*il serve à autre chose? Pensez-vous que ce soit pour le plaisir de regarder sa soutane que je le garde près de moi ?;

— Alors, monsieur, si l'abbé Gauthier est un sauveur, vous n'avez besoin de personne.

— Eh I eh! vous verrez! Je sais d'avance l'accueil qui m'attend à Versailles. Le roi ne me parlera pas, Monsieur me parlera trop, la reine sourira, M. le comte d'Artois plaisantera, et tout sera fait.

— Et c'est pour si peu de chose que vous vous donner tant de peine ! Oh! monsieur, je ne vous conçois pas.

Il avait ces petitesses au suprême degré ; la faveur

des grands fut toujours sa manie, et il les flatta de toutes ses forces. Aussi Voltaire était-il le contraste et le remède vivant de sa doctrine, je l'ai dit plus de cent fois à lui et à sa livrée philosophique. Lui, il en riait ; les autres se mettaient en colère.

«— Voltaire est trop riche, me répétait d'Alembert ; que n'eut-il pas fait dans un grenier I

Le maréchal de Richelieu arriva ; je voulus lever la séance, Voltaire me fit rasseoir de force.

— Restez, restez, madame ! vous et mon héros, mon Alcibiade, vous êtes ce que j'aime le plus au monde, mes contemporains. Nous voilà trois du même âge, frais et dispos ; on est heureux de se trouver ainsi» quand on se connaît depuis si longtemps.

— M. le maréchal et vous, vous êtes jeunes, mon-» sieur, repris-je; vous faites des tragédies comme i vingt ans ; M. le maréchal se marie comme à trente; mais moi I je suis une pauvre aveugle, qui s'en va mourant.

— Madame, vous avez plus d'esprit que nous, et, si vous compariez votre visage aux nôtres, vous auriez encore des caprices de coquetterie, vous pouvez vous en permettre.

Heureusement, je sais à quoi m'en tenir, et ces flatteries ne m'atteignent point. Je ne répondis rien au

vieux maréchal. Voltaire parla d'autre chose. Ce qui occupait le monde en ce moment, c'était le duel de M. le comte d'Artois et de M. le duc de Bourbon, pour une aventure de bal niasqué avec madame la duchesse de Bourbon, qui ne s'en privait pas et qui conservait les bonnes traditions de la Régence.

Je ne raconterai point cette histoire; on en parle encore et j'en ai les oreilles rebattues. Les nouvelles à la main en sont pleines, et je suis sûre qu'il y en aura cent récits. Les princes sont jeunes, ils s'amusent ; ne nous sommes-nous pas tous amusés? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils ont tous bien fait leur devoir, et qu'ils n'ont failli en aucune façon au sang d'Henri IV ; il ne nou s en faut pas davantage.

Je laissai Voltaire avec le vainqueur de Mahon, et je m'en allai souper chez la maréchale de Luxembourg, où Ton parla de ces deux débris et où l'on voulut me faire parler d'eux; je me tus, je ne suis pas une gazette.

On a trop abusé de Voltaire, il y a succombé, et il a failli mourir d'un vomissement de sang et de satragé-

die. Tronchin l'a soigné et sauvé ; mais il a eu un avertissement de sa mort. Il n'a pas manqué de se servir de l'abbé Gauthier en ce moment, et voici une autre pièce historique qui le prouve. Les philosophes en étaient à mordre les pavés de rage. Leur patriarche, leur dieu, donner un pareil soufflet à leurs principes 1 S'il fût mort, ils l'auraient jeté aux gémonies : c'est justement ce qu'il ne voulait pas; car le premier mot qu'il m*a dit, après sa guérison, a été celui-ci :

— Madame la marquise, vous savez ce que j'ai fait. Je ne voulais point qu'on jetât mon corps à la voirie.

11 en est revenu, pour cette fois, contre toutes les prévieions. Un jeune homme y serait mort, et, s'il n*ar vaitpas abusé de ses forces, il vivrait encore.

Voici la fameuse pièce qui a fait tant de bruit :

a Je, soussigné, déclare qu'étant attaqué, depuis quatre jours, d'un vomissement de sang, à l'âge de quatrevingt-quatre ans, et n'ayant pu me traîner à l'église, M. le curé de Saint-Sulpice ayant bien voulu ajoutera ses bonnes œuvres celle de m'envoyer l'abbé Gauthier, prêtre, je me suis confessé à lui, et que, si Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catholique, où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes, et que, si j'a-

vais scandalisé TÉglise, j'en demande pardon à Dieu

et à elle.

Signé : Voltaire.

» Le 2 mars, dans la maison de M. le marquis de Yillette, en présence de M. l'abbé Mignot, mon neveu, et de M. le marquis de Villevieille, mon ami. »

Je vousjure qu'aprèssa résurrection il fut bien honteux de sa panique, et qu'il aurait volontiers arraché cette page-là de sa vie^ en la payant bien cher. Rien n'y fit, bien entendu, et il donna le spectacle complet à la galerie, d'un homme qui a peur du diable, après avoir prêché toute sa vie que le diable n'existait pas.

On joua sa pièce, il eut un triomphe personnel ; quant à la pièce, elle était détestable, et on la supporta à cause de lui. Il vint me voir couronné de lauriers, et fut aussi aimable que dans sa jeunesse. Nous nous mimes sur le compte de nos souvenirs, et nous en avions long à dire, depuis tant d'années! Il fut charmant.

— Madame, nous nous verrons souvent à l'avenir, me dit-il en me quittant. J'ai acheté une maison dans le quartier Richelieu, je passerai là huit mois de l'année et quatre mois à Ferney. Ce peuple-ci me comble, il me suit dans les rues et m'appelle Thomme aux Galas.

252 LBS CONFESSIONS

— Monsieur, vous avez fait beaucoup de bien ; ce qui vaut encore mieux que d'avoir beaucoup d'esprit.

— Âh! madame, vous me flattez aussi. De vieux amis comme nous se doivent la vérité.

— Monsieur, paye-t-on tout ce qu'on doit?

Il me quitta sur ces beaux projets. Je ne l'ai plus revu.

Trois jours après^ il tomba malade, et on le cacha, à cause des confessions et des prêtres, qu'on ne voulait pas lui laisser recommencer. On ne sut sa mort qu'après, et l'abbé Mignot emporta son corps; il craignait les diiScultés, et il en eût eu certainement. Il le fit enterrer à son abbaye, encore l'abbé et les moines furentils chicanés.

Ce que Ton n'aurait pas prévu, c'est que le bruit de cette mort s'éteignit tout de suite. Ce fut une explosion comme un feu d'artifice, et qui tomba de même. J'en ai eu un moment de tristesse très-grande, dont je me suis distraite comme toujours, en m'occupant d'autre chose.

11 m'est arrivé encore une aventure, et, à mon âge^ c*est chose rare; je la veux raconter, ce sera probablement la dernière. Je ne sais comment elle m'est venue chercher, car elle concerne des gens que je connais peu et avec lesquels je n'avais que des rapports de société as-

sez rares, enQn, c'est comme cela, et il n'y a rien à répondre aux faits.

Il y a huit jours, mademoiselle Sanadon, ma demoiselle de compagnie, entra chez moi d'un pas discret; j'étais au lit, je ne dormais point, je rêvais à cette vie longue, qui ne flnit point.

Elle prit sa voix de tête et me demanda si j'étais disposée à l'entendre,

— Sans doute, mademoiselle; qu'y a-t-il?

— Madame, c'est une jeune fille..,

— Eh bien ?

— Elle semble très-intéressante et veut vous parler, mais à vous seule.

— C'est quelque quémandeuse, peut-être; faites-lui donner et laissez-moi en repos.

— Non, madame, elle ne demande point, elle est très-bien habillée ; mais elle est triste et elle pleure.

— Qu'y puis-je faire? Demandez-le-lui,

— Elle ne veut le confier qu'à madame.

— Qu'elle entre doncl Ce sera quelque sotte fille avec quelque sot enfant ; il faut le mettre aux Enfants- Trouvés : saint Vincent de Paul les a institués pour les filles embarrassées.

La jeune fille entra et s'arrêta à la porte ; j'entendis une respiration pressée et un sanglot ; cela me fit un

chagrin imprévu, je n'aime pas à voir souffrir. Je lui criai d'avancer; elle vint lentement.

— N'ayez pas peur, mademoiselle... Je suis ttès* vieille^ je suis aveugle ; mais je ne suis pas méchante.

— Je le sais bien, madame; c'est pour cela que je viens à vous.

— Je puis donc vous être utile?

— Oh! madame, vous pouvez sauver la vie de ma mère.

Son pauvre cœur tout gros se dégonfla, elle répandit un torrent de larmes. Je la laissai se calmer d'abord, et je la priai ensuite de s'expliquer,

-— Madame... madame... je suis un enfant naturel..^

— Ahl repris-je, ne vous en tourmentez pas, il y en a bien d'autres!

— Ah ! madame , je respectais, je vénérais, j'adorais ma mère, je ne me doutais pas de sa faute...

Et elle pleurait.

— Il faut toujours l'adorer, la vénérer, la respecter, ma chère enfant; on ne sait jamais comment les fautes se commettent, et, d'ailleurs, les fautes d'une mère ne se discutent pas.

— Je le sais, madame ; mais c'est bien dur, allez!

— Mademoiselle, seriez-vous dévote et intolérante?

— Madame, je n'ai pas le bonheur d'être dévote, je

suis ma religion de mon mieux; mais, quant à accuser les autres, que Dieu m'en préserve I je ne suis point parfaite, je puis pécher et j'ai besoin d'indulgence; pourquoi donc refuser la mienne à mes frères en Jésus- Christ?

Elle me dit ces mots comme une bonne petite fille, avec un ton qui me toucha.

— Achevez donc votre confidence, mon enfant ; racontez votre histoire et dites-moi comment je puis vous servir à quelque chose.

Yoici ce qu'elle me raconta :

— Madame, nous demeurons bien près d*ici, dans la rue du Bac ; ma mère est ouvrière en linge et elle m*a appris son état. Nous avons une petite rente et nous gagnons notre vie ; nous n^avons donc besoin de personne pour nous aider sous ce rapport. J'ai été bien élevée, je sais plus que n'apprend d'ordinaire Une fille de mon état. Ma mère n'avait pas toujours été ouvrière, madame; c'est une fille de gentilhomme, élevée â Saint- Cyr, et bien malheureuse, allez!

— Est-il possible, mademoiselle I et qui Ta conduite là, cette malheureuse personne?

— C'est ce que je sais aujourd'hui et ce que je ne Bavais pas il y a deux jours, madame. Je croyais ma mère veuve d'un tailleur, elle me l'avait dit; je la

croyais fille d'un marchand de laine, et jamais le soupçon d'une autre origine ne m'était venu. Pour expliquer son éducation, elle m'avait parlé d'une marraine fort riche qui l'avait élevée et qui lui avait donné des goûts, des habitudes au dessus de sa naissance. Elle le déplorait avec moi, et cependant elle ne put s'empêcher de m'apprendre ce qu'elle savait,

— Gela est bien naturel.

— Nous vivions dans la retraite , non pas heureuses, mais tranquilles^ mais doucement, sans secousse et sans douleur. Nous ne voyions que quelques voisins^ et très-peu encore et fort peu de temps, puis M. lé curé de Saint-Sulpice, qui était bien bon pour nous. Il y a huit jours, ma mère sortit ; elle sortait tous les mois une fois, sans moi, et revenait avec la petite somme qui forme le plus clair de notre avoir. Ce jour-là, elle rentra plus tard que de coutume, si pâle^ si chagrine, que j'en eus une peur épouvantable et que je ne pus m'empêcher de pleurer.

» Je m'empressai autour d'elle ; elle pouvait à peine parler, elle se jeta à mon cou et fondit en larmes. » — Mon enfant, répétait-elle, ma pauvre enfant I D J'eus beau la questionner, je n'en tirai pas davan tage; elle se tordait les bras, puis elle joignait les mains, priait Dieu, lui demandait pardon et à moi aussi.

» — Ah ! reprenait-elle , trompée 1 trompée î qui l'aurait crul...

— Hélas! mademoiselle, il faut toujours s'attendre à être trompée. C'est un service que nous nous rendons tour à tour. Qui est-ce qui ne trompe point, et qui est-ce qui n'est pas trompé en ce monde?

Cette vérité lui parut ou cruelle ou douteuse ; elle me regarda un instant comme indécise; puis elle re-, prit:

— Ma pauvre mère ne voyait pas comme vous apparemment, madame ; elle fut bien longtemps à reprendre ses sens et je n'en pouvais tirer aucune explication. Enfin, elle se calma un peu, c'est-à-dire la souffrance du corps prit le dessus sur celle de l'esprit; elle commença une véritable maladie, mais sa raison et son cœur revinrent en elle pour s'entendre avec moi.

» Elle était bien honteuse de ce qu'elle avait à me dire; elle sentit qu'il le fallait, et, après avoir essayé do se jeler à mes genoux, après avoir caché son visage dans son lit, elle vint à bout de me conter son histoire.

» Ma mère, en sortant de Saint-Cyr, s'en alla chez une parente à la campagne, aux environs de Fontainebleau; elle était orpheline et sans biens, très-belle, trèsbonne et très-affectueuse. Cette parente, qui l'avait recueillie, lui lit payer son hospitalité par ses larmes.

et la rendit une vraie martyre. Elle ne voyait personne, n'avait ni compagnes ni amies, et travaillait du matin au soir.

» Un jour, ou plutôt un soir, un monsieur, égaré dans la forêt par un orage, à la suite d'une longue chasse, demanda Thospitalité à la petite maison. Il y fut reçu avec plaisir par la maîtresse, enchantée de se produire et de montrer son usage du monde. Il n'était plus jeune; mais il avait un esprit charmant, une tournure et- des manières qui séduisaient; bien qu'il fût très-simplement mis, il ressemblait à un seigneur. H s'empressa beaucoup près de ma mère, fit plus de compliments encore à la vieille dame, se nomma, bien entendu. C'était un gentilhomme, parent et ami du capitaine des chasses, qui chassait avec lui un chevreuil ou un sanglier de temps en temps, lorsque Sa Majesté n'était pas à sa résidence royale, ce qui arrivait souvent.

» Il plut beaucoup aux deux recluses, sollicita la permission de revenir ; il en usa, fit la cour à ma mère à rinsu de son tyran, s'aperçut bien vite de son malheur et se servit de cette connaissance pour la perdre. Il la plaignit, tâcha de la consoler, lui parla de mariage, lui jura qu'il l'épouserait, et, tomme ma mère l'assurait que jamais sa parente n'y consentirait :

» — Eh bien, dit-il, puisqu'elle veut garder sa vie-

lime en dépit de tout, nous la forcerons ; je vous enlèverai, et elle ne pourra plus ensuite vous refuser son consentement.

» Ma mère ne le voulut point, elle résista longtemps; enfin, le tentateur arriva juste dans un moment où elle venait d'essuyer une scène épouvantable et où elle avait la tête à moitié perdue, il en profita et l'emmena avec lui.

» C'était la nuit, ils se sauvèrent comme des voleurs. Le futur époux conduisit sa conquête à Paris, au fond du Marais; il la mit dans une maison, avec une vieille femme pour la servir, et vint la voir tous les jours, en prenant des précautions minutieuses. Il s'insinua de plus en plus dans le cœur de ma pauvre mère, et s'en fit sérieusement aimer, par reconnaissance d'abord, par entraînement ensuite ; car, malgré son âge, il était plein de séduction.

D II trouvait chaque jour des motifs pour reculer le mariage : il manquait des papiers, il y avait des formalités à remplir, il y avait des consentements de parents à demander, une affaire i finir; il s'y prit si bien, qu'il entraîna la jeune fille et que je vins au monde avant que le prêtre eût béni cette union, qui ne devait jamais se former. Ma mère comprit enfin qu'on la trompait ; elle demanda une explication qui ne lui fut pas refusée.

mais qui la détrompa un peu sur le caractère de rhomrae auquel elle appartenait. H lui avoua qu'il l'avait séduite, qu'il n'était pas libre, que sa femme, plus âgée que lui et infirme, existait encore, mais qu'elle ne pouvait vivre longtemps, et qu'aussitôt que sa chaîne serait rompue, il épouserait la seule femme qu'il eût jamais aimée.

» Hélas ! ma mère le crut encore et lui pardonna. L'idée de le perdre lui était affreuse. Elle vécut ainsi deux ans, espérant, attendant toujours, ne voyant personne, que son amant et sa vieille servante, s'occupant uniquement de moi et ne sortant que pour aller à l'église. Malgré sa faute, sa consolation et son espoir étaient en Dieu.

» Un matin, mon père devait venir, il ne vint pas ; elle resta huit jours sans nouvelles de lui, n'en pouvant aller chercher nulle part : elle ignorait sa demeure. Elle faillit mourir d'inquiétude. Enfin une lettre arriva. Elle était datée de Bordeaux; il avait été obligé de partir précipitamment, il ne savait quand il reviendrait; mais, en allant à un endroit qu'il désignait, ma mère aurait là-dessus des détails plus positifs. Vous jugez si elle y courut I

» C'était à un homme d'aflaires qu'on la renvoyait. Il prit un air de condoléance dont ma mère s'effraya

fort; on finit par lui raconter que M. de Bellefontaine, gentilhomme peu riche, mais d'une grande capacité, s'était livré à des suggestions malveillantes pour madame de Pompadour : il avait osé mal parler d'elle, et, sans un ami qui l'avait averti à temps, il serait sous les verrous de la Bastille. Forcé de se cacher d'abord, de s'expatrier ensuite, il n'avait eu que le temps de charger cet officieux des soins à prendre pour notre existence; chaque mois, celui-ci nous remettrait de quoi suffire à nos besoins, en attendant le retour de mon père et sa liberté. Ma mère le crut encore, en se désespérant; mais sa confiance n'était pas altérée. Elle pleura beaucoup, dit qu'elle voulait le rejoindre et qu'on devrait lui dire où il était; à quoi le fondé de pouvoirs répondit qu'il n'y manquerait pas.

» On l'amusa pendant longtemps par des nouvelles contradictoires; elle eut la patience d'attendre en priant Dieu de lui rendre le père de sa fille et de lui accorder le bonheur de me donner un nom et un état.

D Les mois s'écoulèrent ; au bout de l'année, la pension dimânua, le gentilhomme était ruiné. Il fallut renvoyer la servante ; puis, à mesure que je grandissais, il fallut travailler, La patience de ma mère ne se lassa pas; sa résignation lui donnait des forces. Malgré la mort de madame de Pompadour, M. de Bcllefontaine

ne revint pas ; il avait mille raisons, il promettait toujours. Elle espérait et ne me disait rien , la pauvre mère ! elle me cachait toutes ses douleurs.

9 Enfln^ l'autre jour, elle alla, comme à l'ordinaire^ chercher notre petit revenu. L'homme d'affaires prit un air de circonstance et lui dit qu'il était temps de lui dire la vérité et de ne pas la leurrer davantage. Main* tenant, j'étais élevée, je n'avais plus besoin de per^ sonne, j'avais un état, et je pouvais voler de mes propres ailes, d'autant plus que j'étais jolie, ajouta-t-iU

D Mon père n'était point M. de Bellcfontaine ; il al^ lait se marier pour la troisième fois et 3upprimait toutes les pensions de ce genre. Ma mère pouvait se regarder comme favorisée ; jamais il n'avait fait pour personne . ce qu'il avait fait pour elle, il ne soutenait pas si longtemps ses victimes, sa fortune n'y aurait pas suffi. Maintenant, il avait rempli son devoir et elle ne devait plus compter sur rien.

» Ma pauvre mère crut rêver ; elle tombait de son haut, Une pareille confiance, un pareil dévouement ainsi récompensés ! Cependant elle voulut tout savoir, * et, à force d'instances, elle obtint le nom de son séducteur. C'était M. le maréchal duc de Richelieu,

-^ Miséricorde I m'écriai-je.

— Hélas I oui, madame, et, depuis lors^ ma pai^yre

mère sa meurt. Elle a écrit, ou plutôt elle m'a fait écrire au maréchal; elle n'a pas eu de réponse. L'idée de me laisser sans secours, sans biens, la désespère; Elle a cherché le moyen d'arriver jusqu'à lui, et elle a pensé à vous, madame, à vous qui le connaissez ; vous^ si charitable, on le sait, dans le quartier, vous parlerez bien A M. le maréchal, vous le prierez de ne pas retirer à ma mère le secours qui la faisait vivre et..*

— Non, mon enfant, ce n'est pas à lui, c'est à ma-» dame sa femme, c'est à la maréchale, bonne et généreuse, que je m'adresserai, et je vous répoiids du succès.

-i- Comment, madame?,,.

— Laissez-moi faire ; retournez pr^ de votre mère, et ne vous inquiétez de rien. Demain, j'aurai probablement de bonnes nouvelles à vous donner, Revenez me voir vers cette heure-ci; je suis heureuse de vous servir; c'est une bonne œuvre dont Dieu me tiendra compte, je l'espère.

— Ah I madame, il vous laissera encore longtemps parmi nous, pour que ma reconnaissance...

— Ne me parlez pas de reconnaissance ; à mon âge, on sait ce qu'elle vaut, si au vôtre on y croit encore. Allez, mademoiselle, et ne craignez plus.

Le soir même, j'ai envoyé prier la nouvelle maréchale de Richelieu de vouloir bien me recevoir en par-

ticulier. C'est, comme je l'ai dit, madame veuve de Roothc, Donne et aouce personne, assez insignifiante, tout à fait propre à charmer par ses soins les derniers joui*s d'un vieillard. Elle m'a indiqué une heure, je lui ai tout raconté, et, le lendemain, la pauvre fille avait non-seulement une dot raisonnable, mais encore la permission de s'appeler mademoiselle de BellefoU' taine^ et de choisir un mari. On m'assure que le maréchal lui en a trouvé un dans les gardes-françaises. Elle est venue pour me voir aujourd'hui; elle est pleine d'effusion ; je ne l'ai point reçue, je suis trop malade, et c'est certainement la dernière fois que j'écris. Ma longue vie touche à son terme, je m'éteins, je le sens ! J'ai dicté ce matin ma dernière lettre pour M. Walpole. Je n*ai point de regrets, je suis lasse et je me reposerai peut-être. D'ailleurs, la Franco s'en va, et je ne veux pas assister à son agonie...

DE LA MARQUISE ZOo

TMre de Viard à M. Horace Walpoh^

8 Paris, SO octobre 1780.

» Vous me demandez, monsieur, des détails sur la maladie et la mort de votre digne amie. Si vous avez encore la dernière lettre qu'elle vous a écrite, relisezla; vous y verrez qu'elle vous fait un éternel adieu, et cette lettre est, je crois, datée du 22 août. Elle n'avait point encore de fièvre alors; mais on voit qu'elle sentait safln approcher, puisqu'elle vous dit que vous n'aurez plus de ses nouvelles que par moi. Je ne puis vous dire la peine que j'éprouvais en écrivant cette lettre sous sa dictée ; je ne pus jamais achever de la lui relire après l'avoir écrite ; j'avais la parole entrecoupée de sanglots. Elle me dit :

» — Vous m'aimez donc?

» Cette scène fut plus triste pour moi qu*une vraie tragédie, parce que, dans celle-ci, on sait que c'est une fiction, et, dans l'autre, je ne voyais que trop qu'elle di-

sait la vérité, et cette vérité me perçait l'âme. Sa mort est dans le cours de la nature; elle n'a point eu de maladie, ou, du moins, elle n'a point eu de souffrances. Quand je Tenlendais se plaindre, je lui demandais si elle souffrait de quelque part. Elle m'a toi;yours répondu :

D — Non.

» Les liuit derniers jours de sa vie ont été une léthargie totale. Elle n'avait plus de sensibilité ; elle a eu la mort la plus douce, quoique la maladie ait été Ion* gue.

» Il s'en faut beaucoup, monsieur, qu'elle ait désiré des honneurs après sa mort. Elle a ordonné, par son testament, l'enterrement le plus simple. Ses ordres ont été exécutés. Elle a aussi demandé à être enterrée dans réglise de Saint-Sulpice, sa paroisse, et c'est là qu'elle repose. On ne souffrirait pas dans la paroisse qu'elle fût décorée après sa mort de quelque marque de distinction. ï) Ces messieurs n'ont pas été parfaitement contents ; cependant son curé l'a vue tous les jours, et avait commencé sa confession; mais il n'a pu achever, parce que la tête s'est perdue, et elle n'a pu recevoir les sacre* meuts.M. le curé s'est conduit à merveille; il avait cru que sa un n'était pas si proche.

» Je garderai Tonton (chien de madame du Defihiid)

jusqu'au départ de M. Thomas Walpole. J'en ai le plus grand soin, il est très-doux, il ne mord personne, il n'était méchant qu'auprès de sa maîtresse. Je me souviens très-bien, monsieur, qu'elle vous a prié de vou. en charger après elle.

» Madame la maréchale de Luxembourg n'a pas quitté son amie, b

Madame du Deffand mourut le 24 septembre 1780. Elle légua tous ses papiers à M. Horace Walpole^ et ses correspondances ont déjà été publiées.

Page 1