‹ Les confessions de la marquise: suite et fin des Mémoires d'une aveugleChapitre 16 sur 17 · J96 LES CONFESSIONS · texte numérisé non relu

J96 LES CONFESSIONS

miraculeux. La caisse de faïence qui renfermait cet arbuste remontait à Tantiquité la plus reculée.

Les préparatifs achevés, il se mit auprès de la table et demanda laquelle essayerait la première sa science. Je me faisais expliquer à mesure par M. de Creutz tout ce manège, et j'enrageais de n'en pouvoir juger par moi-même. Le son de la voix de cet homme me prévenait en sa faveur : il était plein, sonore et mélancolique, sans fausseté et sans hypocrisie. Je ne crois pourtant pas aux devins.

Madame d'Aiguillon la jeune se leva et alla s'établir sur sa sellette.

— Madame, dit l'adepte, nul ne doit nous entendre; il faut faire placer un paravent autour de nous ; vous ne seriez pas satisfaite si je révélais à tout le monde les secrets de votre avenir.

— Bah I j'ai donc un avenir mystérieux?

— L'avenir est toujours mystérieux, madame la duchesse, et l'une de nos premières règles est le secret Si je l'ai enfreint tout à l'heure pour Sa Majesté Suédoise, c'est qu'elle m'en a donné l'exemple; autrement, je ne me le serais pas permis.

— Il est très-simple de nous en aller dans une autre pièce, répliqua Gustave, et de laisser la place libre ; chacun fera ainsi ce qu'il voudra.

Nous sortîmes tous, et madame d'Aiguillon demeura seule avec cet homme. Elle y resta longtemps, et nous fîmes des conjectures et des commentaires à perte de vue. La douairière assura que, quant à elle, elle n'irait point causer seule avec le diable, qui pourrait bien lui tordre le cou.

Enfin la duchesse reparut, toute pale et toute bouleversée ; on Tentoura.

— Cet homme est sorcier, dit-elle; mais, il a raison, il sait et prédit de ces choses qu'on n'aimerait pas à révéler à ses meilleurs amis. Si M. d'Aiguillon eût été à ma place, il coucherait certainement ce soir à la Bastille.

— Qui de vous ira donc consulter l'oracle ? demanda le roi,

— Ce sera vous, sire ; à tout seigneur tout honneur, dis-je.

— J'y resterai longtemps, sans doute; car je veux les grandes marionnettes, je vous en avertis, mesdames.

— Allez, allez, sire, répliquai-je, et, si vous voyez le diable, prévenez-nous; je ne serais pas fâchée de lui dire un mot.

Après quelques façons, Sa Majesté Suédoise entra dans l'antre. Cette fois, ce fut bien autre chose que pour

la duchesse : nous croyions qu'il n'en finirait jamais. Noos entendions de temps en temps des éclats de voix ; plusieurs fois les Suédois présents parlèrent d'intervenir, s'inquiétant pour Sa Majesté et craignant quelque trahison. Le jeune prince, dans son inquiétude, entr'ouvrit la porte.

— Sortez! lui cria son frère, et ne nous dérangez pas.

Nous fûmes bien contraints de nous conformer à cet ordre, et nous nous regardâmes, ou plutôt ils se regardèrent, et moi, je sentis qu'on me regardait.

Il n'en faut pas rire : depuis que je suis aveugle, je sens les regards des autres; il en est qui me gênent jusqu'à la souffrance et d'autres qui me réchauffent comme un rayon de soleil bienfaisant.

Lorsque le roi rentra près de nous, il était calme, mais excessivement pâle, et sa voix tremblait légèrencnt , en dépit de ses efforts pour se contenir.

M. de Creutz lui demanda s'il était content.

— Je suis étonné répondit-il ; j'ai vu et entendu des choses que je ne croyais pas possibles et qui confondent ma raison.

— Et qu'est-ce donc? interrompit le prince son frère.

— Je ne puis le révéler; on ne le saura jamais ae

mon YivaQt, je l'ai juré. Si tout cela se réalise, la France et la Suède verront d'étranges bouleversemenls. Celui qui me Ta annoncé est maintenant à même de tout savoir ; c'est le roi, mon père.

— Vous l'avez vu?

— Oui, mon frère, et, si j'en crois ce que l'on me prédit, je n'aurai guère sujet de me louer de vous dans l'avenir.

— Est-il possible!

— Vous détrônerez mon fils.

— Comment I Non, non, mille fois non, sire I Oh I dites tout.

— Je ne le puis, j'ai peut-être trop parlé.

J'ignoresi la prophétie s'accomplira ; jusqu'ici, le roi

de Suède règne avec quelque embarras peut-être, mais il est aimé de son peuple et l'on ne songe pas à l'assassiner; le duc de Sudermanie ne montre pas de velléités ambitieuses, et le fils de Gustave IIl n'est qu'un charmant enfant.

C'était mon tour d'aller voir cet homme extraordinaire; j'hésitais.

— Que puis-je lui demander? quel avenir annoncer à une femme de quatre-vingts ans? quant au passé, ne le sais-je pas mieux que lui?

•^ Allez donc, madame, allez donc ! me répliqua Sa

Majesté Suédoise, ne fût-ce que pour causer; il vous étonnera.

Je me Gs conduire jusqu'à la table, et, quand je fus assise :

— Monsieur, demandai-je, pouvez-vous me parler de mon prochain?

— Oui, madame, selon votre volontés

— Causons donc alors.

— Me connaissez-vous, monsieur?

— Parfaitement, madame : vous êtes madame la marquise du Deffand, née de Vichy-Chamrond; à cela je n*ai pas grand mérite, tout le monde vous connaît. .

— Vous savez mon âge, vous savez que je n'ai pas longtemps à vivre; combien d'années, s'il vous plaît?

— Je ne fixe pas d'époque à la mort

— Vous avez cependant annoncé celle de quelques personnes.

— Jamais.

— Tout à Theure... à Sa Majesté Suédoise.

— Je n'ai point annoncé de date.

— Vous l'ignorez peut-être?

— Non, je la connais.

— Ai-je longtemps à vivre du moins? J'en serais fâchée.

— Assez longtemps pour voir un changement de règne et bien d'autres événements.

En ceci, il a dit vrai. J*ai bien écrit à M. Walpole mon souper chez Gustave III; mais je ne lui ai soufflé mot du sorcier : il m'eût grondée, lui qui me gronde comme une petite fille. Il apprendra cet horoscope par ces Mémoires, et ne sera pas étonné à moitié.

— Vous lisez dans la pensée; à quoi pensé-je en ce moment ?

— A votre meilleur ami ; vous désirez connaître son sort.

— Quel est cet ami?

— M. Horace Walpole.

i— C'est vrai; que lui arrivera-t-il?

— Rien d*extraordinaire. Il continuera à s'occuper des lettres, il héritera des titres de sa famille, il sera relativement heureux et compté parmi les favorisés du siècle, qu'il ne verra pas finir.

— Reviendra -t-il ici?

— Sans doute.

— M'aime-t-ii réellement?

Le prophète hésita.

— Il VOUS aime à langlaise, madame , comme un homme qui nVst pas votre compatriote et qui craint les railleries des siens. Les Anglais ne sont très-franca en amitié qu'entre eux. Ils méprisent les autres peuples, et, pour ces Cers insulaires, toat ce qui n'est pas Anglais ne mérite qu'un degré d'affection rtf/a/ii;e^- tout est relatif dans ce pays, où tout est calculé.

Cela est scrupuleusement vrai.

— Vous pouvez lire dans mon passé?

— Autant qu'il vous plaira.

— Racontez-moi donc l'histoire de mon cœur.

H remuait ses cartes, me les faisait tenir et couper sans cesse ; je ne puis donner que ce détaiL II touchait aussi son arbuste et son bocal, j'en entendais le bruit; l.i duchesse et le roi m'ont assuré que^ selon les gestes qu'il faisait, l'eau changeait de couleur et Itô boutons s'ouvraient tour à tour. Je n'en ai rien vu, malheureusement.

Je suis obligée de dire qu'il me défila ma vie en un quart d'heure de façon à me surprendre ; il n'oublia rien de ce qui m'avait touchée, ni le bon ni le mauvais ; il me rappela même des circonstances ouUiées, dont le diable fait registre, à ce qu'il parût. J'en restai confondue.

Cela fini, il me vint à l'idée de parier du temps pré-

sent, (les philosophes, do la politique, de Rousseau, dont on nous rebaltait les oreilles,

— Vous le verrez mourir méprisé et à moitié fou, madame, me dit-il de ce dernier; mais la postérité le vengera, il jouira d'une grande renommée.

— Et Voltaire?

— Voltaire reviendra à Paris et y mourra un peu avant son rival. Je le lui ai écrit à lui-môme ; il m'a répondu des calembredaines.

— Et la monarchie?

— Ah I pour ceci, madame, c'est différent, et vous ne me croirez pas.

11 refusait de répondre, je le poussai. Je lui arrachai, en effet, des choses incroyables ; il me fit jurer comme au roi que je ne les répéterais pas, et réelle-» ment je n'oserais le faire : d'abord, à cause de Viard, que cela compromettrait; et puis j'aurais peur qu'ils ne vinssent me déterrer et jeter mon corps à la voirie. Ce sorcier-là ne devait pas dormir tranquille après èe semblables prédictions.

Du reste, pour finir en ce qui le regarde, je l'ai vu assez souvent jusqu'à l'année dernière ; un jour, il a tout à coup disparu, et nul ne sait ce qu'il est devenu depuis lors; beaucoup l'ont cherché inutilement; les voisins prétendent que le diable Ta emporté... Ce

qa'il y a de sûr, c'est que sa maison est vide et fermée- Pour moi, je crois qu'il aura trop parlé et que la Bastille pourrait en dire des nouvelles.

Qaelque temps après ce souper magique, je partis pour Chanteloup; c'était la mode d'aller chez M. et madame de Choiseul, exilés à leur terre; la route voyait défiler une procession. On sait mon amitié pour eux, les liens de parenté qui nous unissaient, ou du moins raHiance qui était entre nos familles, car, pour la parenté, elle était fictive. Depuis longtemps, j'avais le désir d'aller passer quelques jours avec ma obère grand'maman cl mon cher grand-papa. M. Walpole, je ne sais pas pourquoi, m'en voulait empêcher; j'avais formé la partie avec révêque d'Arras; mais, moitié par déférence*" pour mon ami anglais, moitié par suite de réfleiions sur mon âge, sur l'ennui et la tristesse qu'il apporte avec lui et sur l'inconvénient de se jeter à la tète des gens comme un pavé, dans une extrême vieillesse, j'avais renoncé à ce voyage.

Un jour, madame de Mirepoix prenait le thé avec moi, lorsque je vois arriver l'évêque d'Arras.

— Ah I vous voilà à Paris, monseigneur, lui dis-je; et depuis quand?

— D'hier au soir, madame la marquise.

— Y resterez-Yous longtemps ?

— Selon que vous Tordonnerez.

— Comment cela?

— C'est que je viens vous proposer d'exécuter notre ancien projet.

— Je l'ai abandonné.

— Pourquoi donc?

Je lui dis mes raisons.

— Ah! mon Dieu, quelle folie! répHqua-t-iî. Vous vous portez fort bien, ainsi votre santé n'est point un obstacle; vous aurez assez de force pour soutenir le voyage; vous coucherez trois nuits, quatre nuits, cinq nuits, s'il le faut, en chemin. Si vous vous trouvez incommodée, vous ne continuerez pas votre route, je vous ramènerai chez vous ; nous aurons deux voitures ; la mienne, qui est très-grande, sera pour vos deux femmes, votre valet de chambre et le mien, vos pa- <}uets; nous ne resterons que ce que vous jugerez à propos. Ce voyage vous fera du bien de toute façon

La maréchale fut de cet avis ; on me décida. Nous partîmes, Tévéque et moi, dans ma berline; nous nous arrêtâmes deux fois^ et nous arrivâmes à Chanteloup le troisième jour.

Je fus reçue à bras ouverts ; on ne peut être plus aimable que ne le furent mes chers parents. Je trouvai là madame de Brionne, mademoiselle de Lorraine,

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