MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
BUB TlTIBNIfE, 2 BIS, BT BOULBTABD DBS ITALIBJIS, 15 A LA LIBRAIRIE HOOVELLB
18G9 Droits de reproduction et de traductioa réierTés
DE
Madame d'Ëpinay relourna à la campagne, dans sa charmante maison de la Chevrette, ou à son château d'Épinay, près d'Enghien et de Montmorency. Duclos s'impatronisa chez elle, il y vint tous les jours et s'y établit en maître, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire partout. Il trouva madame d'Épinay à son goût et lui * fit à brùle-pourpoint une de ces déclarations qui nous mettent entre une échelle et un précipice. Il faut la gravir ou se casser le cou. Elle la reçut fort étonnée, la déclina de son mieux, pour ne pas le blesser ; il n'y voulut pas entendre. Il la questionna, la tourmenta, la
harcela, jusqu'à ce qti*elte eut avoué son amour pour Francueil et leur commerce galant.
On l'avait prévenue de se défier de Duclos, de même que celui-ci la prévio* de le délier de mademoiselle d'Ette et de Rmisseau. Elle eut donc un grand tort de se mettre à sa merci, elle et son secret. 11 voulut bien lui pardonner pourtant, à une condition : c'est qu'elle n'ouvrirait la bouche à qui que ce fût de la tendresse qu'il lui avait avouée ; elle promit, sans penser qu'elle venait de se faire un ennemi qui ne lui laisserait plus ni paix ni trêve, et dont la tyrannie deviendrait d'autant plus redoutable qu'il se ferait craindre avec raison.
Je ne sais si j'ai dit que Francueil était marié, qu'il n'aimait point sa femme et ne restait guère avec elle» n en résultait naturellement une gène, qui s'augmenta bientôt par le retour de M. d'Épinay, auquel la pauvre femme dut consentir, à cause de ses enfants, et pour obéir aux dernières volontés de son vieux père. Il fut convenu même, entre les deux amants , qu'ils ne se verraient plus chez elle.
Madame d'Épinay eut la douleur d'apprendre que Francueil s'enivrait, et d'en être témoin lorsqu'elle le rencontrait chezleurs amis. Il changeait beaucoup à son égard, la rechercfaaitmoins, quoique bientôt il eût repris ses habitudes au logis. M. d'Épinay reprenait les siennes
avec la petite Rose et ne témoignait aucune jalousie. Duclos, le philosophe, tyrannisait les uns et les autres, colportant des propos, les arrangeant à sa façon, et secondé par Rousseau, moins bruyant, mais tout aussi dangereux. Madame d'Épinay était ainsi entre deux dangers, non moins redoutables l'un que l'autre.
En même temps, sa belle-sœur lui fit connaître une jeune madame ùe Veisel, fort belle et fort recherchée; elle ne tarda pas à s'apercevoir que Francueil trouvait celle-ci de son goût et qu'on ne le repoussait point. Ce foi pour elle le premier coup de la jalousie sérieuse ; jusque-là, elle n'avait eu que des craintes. Duclos ne manqua pas de l'avertir et d'enjoliver la chose de tous les ornements qu'il put inventer.
Madame d'Épinay, au désespoir, prit madame de Versel par la douceur et voulut apprendre son sort d'elle-même. Mie l'engagea donc à venir à ce beau château d'Épinay, où son mari faisait des embellissements insensés.
Madame de Versel y vint ; elles causèrent longuement en tête-à-tête , elles sç lièrent. Tune de bonne foi, l'autre par calcul, et la jeune rivale raconta tout bonnement sa vie, ses peochants, ses désirs à celle qui voulait la connaître. Elle lui parla de l'amour de façon à lui faire croire qu'elle le connaissait, et l'autre
se mit à trembler de tous ses membres^ en pensant qu'il s'agissait de Francueil.
Elle prononça son nom, la jeune Versel sourit ; elle lui demanda avec instance s'il était amoureux d'elle ; l'autre répondit qu'il l'était en eflTet, mais qu'il n'en fallait rien dire , parce qu'elle lui avait promis un secret absolu.
— Il m'aime à en perdre la tête, il fait des folies pour moi, il jure qu'il en mourra.
— Et vous?
— Moi!... moi, je ne l'aime point, je vous assure, mais point du tout !
— Ah ! vous me rendez la vie!
— Comment?
— Sans doute. Il ne vous recommandait le secret que parce qu'il me quittait pour vous.
— Ahl le monstre 1 je suis bien contente de ne pas ravoir écouté. Non, non, ce n'est pas lui que j'aime; je ne le laissais dire que pour me distraire d'une passion terrible, à laquelle je dois résister.
— Pourquoi? ne vous aime-t-on pas ?
— On ne m*aime que trop. Seulement... on ne peut pas m'ai mer.
— Vous si belle, si charmante!
— Ma chère madame d'Épinay, l'homme que j'aime,
qui m'aime, est Tamant de ma mère ! comprenez-vous pourquoi je le repousse? Nous avons souffert mille martyres tout Tété dernier, forcés de nous voir à chaque instant, de nous résister, de cacher à ma mère ce que nous éprouvions tous les deux. Ah I je ne puis vous rendre ce supplice, vous le comprenez. Maintenant, je me suis sauvée, je ne veux plus le voir, car je succomberais.
Vous jugez que cette confidence mutuelle attacha les deux femmes Tune à l'autre, et que Francueil en fut pour ses frais; il s'en vengea en se plongeant dans tous les écarts d'un homme à la mode et en servant M. d'Épinay dans ses parties, ce qui m'a ôté la bonne opinion que j'avais de lui.
Quelque temps après cela, madame d'Épinay connut l'homme qu'elle devait aimer le reste de sa vie, celui qui devait remplacer Francueil, en lui épargnant les chagrins que ce dernier lui avait donnés.
Tout le monde sait son commerce avec le baron Grimm, qui dure encore, et qui durera certainement autant qu'eux. Madame d'Épinay le rencontra chez madame de la Popelinière, où Rousseau et Francueil le lui présentèrent en lui demandant la permission de le conduire chez elle ; ce qu'elle se hâta d'accorder, sa conversation lui ayant plu infiniment. Rousseau l'ai-
mait beaucoup, à sa façon ; il le vanta, car il le con naissait depuis longtemps.
— C'est là un homme que vous pouvez recevoir, lui dit-il, et non toutes les poupées qui vous entourent. Excepté Duclos, je ne voudrais pas vivre avec des gens à têtes si vides et si légères.
Grimm était né à RatisboBne, d'un pasteur protestant; il n'était point baron alors; il vint en France pour y chercher fortune, et se signala peu après par une petite brochure sur les discussions musicales du coin du roi et du coin de la reine. Cette petite brochure s'appelait le Petit Prophète de Bochenihrodsche, Elle eut beaucoup de succès ; on se l'arracha, et M. Grimm fut connu tout de suite.
— De quoi s'avise donc ce Bohémien, dit Voltaire, d'avoir plus d'esprit que nous?
Ce fut son brevet. A dater de ce moment, Grimm eut de l'esprit.
Il fut pris en grande affection par le comte de Friesen, qui était bien un des meilleurs hommes qu'on pût voir.
Ce comte de Friesen était jeune, aimable, galant, riche ; à son école, Grimm apprit le monde et ne l'oublia plus. Il le savait si bien, qu'on prenait malgré soi au sérieux sa baronnie et ses grands airs, et qu'on ne
reconnaissait plus en lui le fils du pasteur de Ratisbonne.
Il était laid, il avait le nez ioarné.
— Mais son nez est toujours tourné du h(m côté, répondait madame d'Épinay, lorsqu'on lui faisait observer ce léger défaut.
Excessivement soigné et propre, il excitait la furie do Rousseau, lequel s'en' allait demandant ce que Ton pouvaitattendre de bon d'un homme qui passait deux heures tous les matins à se frotter les ongles avec une vergette.
Le comte de Friesen mourut et laissa Grimm sur I0 pavé, en le recommandant à M. le duc d'Orléans, qui accepta le legs et occupa le philosopha. Ensuite il s'en alla avec M. le maréchal d'Estrées en Westphalie, et devint un de ses vingt-huit secrétaires. Cette campagne, toute de luxe, a laissé des traces dans les souvenirs de ceux qui l'ont faite. On n'a pas idée du train des équipages de cet état-major.
On se moquait beaucoup de Grimm, on l'accusait de jouer la comédie dans ses sentiments. On fit sur lui une plaisanterie qui fut fort racontée à la mort du comte de Friesen; il avait, disait-on, exagéré son désespoir ice point qu'on l'entraina à l'hôtel deCastries, pour l'arracher au spectacle de cette mort. Il y jouait chaque jour des scènes de larmes, dans le jardin, tant
qu'il était en vue de l'hôtel ; mais, dès qu'on ne pouvait plus l'apercevoir, et sans penser aux maisons voisines, d'où on le guettait, il mettait vite son mouchoir dans sa poche et en tirait un livre, afin de ne point perdre son temps.
Il avait été fort amoureux de mademoiselle Fel, qui n'en voulut pas, et qui se moqua de lui outrageusement, ce dont il fut fort irrité ; il ne l'oublia jamais.
Maintenant, il aune espèce de position diplomatique de la part de je ne sais quel prince, et il entretient une correspondance avec la tzarine, pour lui raconter ce qui se passe à Paris. C'est une espèce de personnage ; on va chez lui, et lui va chez sa maîtresse d'abord, puis chez le baron d'Holbach, à ces fameux soupers, puis partout, même quelquefois chez moi, bien peu cependant Je ne reçois plus maintenant de ces gens-là, et il s'ennuie beaucoup avec mon monde. Je ne le prône pas beaucoup. Presque tout de suite, madame d'Épinay et lui s'arrangèrent. Ce ne fut plus une frénésie comme avec Francueil, mais un sentiment fort tendre, fort dévoué, fort calme, de ces sentiments qui durent parce qu'on ne les use pas, comme moi avec Formont, ou avec le président ou avec Pont-de-Veyle. J'ai toujours préféré ceuxlà aux autres. Lamage, lui, aurait, au contraire, brûlé la chandelle par les deux bouts.
Juste à ce même moment, et ce fut ce qui précipita les choses, il arriva â madame d'Épinay une aventure très-grave, dont tout Paris retentit, et qui faillit la perdre complètement. II y a de quoi faire un drame larmoyant avec cette histoire.
Madame de Juilly avait quitté Gelyotte ; les femmes qui s'affublent de ces sortes de gens ne les gardent pas longtemps d'ordinaire, Elle prit à la place un chevalier de Vertillac, excellent gentilhomme, de bonnes manières, dont elle fut sérieusement amoureuse, et qui la vengea. Cette belle union dura deux ans à peu près, et puis madame de Juilly mourut de la petite vérole. Madame d'Épinay la soigna assidûment.
Lorsque la malade se sentit à l'extrémité, elle remit une clef à sa belle-sœur et lui dit, dans un moment où elles étaient seules :
— M. de Juilly m'aime comme au premier jour, il a en moi toute conOance , je ne veux pas lui laisser un chagrin, et je vous prie, ma chère sœur, d'ouvrir mon secrétaire. Vous y trouverez deux paquets de lettres ; ce sont celles du chevalier ; j'ai brûlé celles de Gelyotte. Faites-moi le plaisir de les jeter au feu, et qu'il n'en reste aucune trace.
. — Sur-le-champ ?
— Non, cela me ferait trop de peine. Aussitôt que je
serai morte, avant de rappeler personne de la fa^nille ; promettez-le-moi, et promettez-moi aiKsi, sur la tête de vos enfants, que, si mon mari conceTait des soupçons, vous les détourneriez à tout prix; je serais au désespoir d'empoisonner ses regrets.
On lui promit tout ce qu'elle voulut. L'une des femmes entra en ce moment. Un quart d'heure après, h malade mourut.
— Allez, dit madame d'Épinay, ne prévenez personne, je veux rester un instant à prier près de ce pauvre corps ; j'irai mtoi-mème avertir mon beau-frère, il sera moins affligé de la sorte.
On la laissa seule, elle se hâta de remplir les intentions de madame de Juilly ; puis elle alla apprendre à son beau-frère la triste nouvelle, dont il fut mortellement affligé. 11 allait vantant partout les vertus de la défunte, son amour pour lui, le bonheur qu'elle lui avait donné ; il en fit une Pénélope, et amusa ainsi beaucoup le monde à ses dépens.
Les deux frères avaient des intérêts en litige depuis la mort de leur père, et les comptes avaient été remis parle notaire à madame de Juilly. Ces comptes étaient des titres contre M. d'Épinay, et prouvaient clair comme le jour qu'il redevait à Juilly plus de cent quatre-vingt mille livres. Une fois la première larme essuyée, on
DS LA MAR<>UISE li
ebercha les papiers partout, on ne les trouva nulle part. On demanda i madame d'Épinay si elle les avait vus, celle-ci répondit qu'elle n'en avait pas connaissance.
— Pourtant, répétait Juilly, je les ai donnés à ma femme, c'est-à-dire le notaire les lui a remis devant moi, et elle les a posés aussi devant nous dans son secrétaire. C'est vous, ma sœur, qui m'en avez rendu la «lef de sa part, vous devez l'avoir ouvert la dernière; il n'est pas possible que vous n'ayez pas aperçu les papiers.
Madame d'Épinay s'exténuait à soutenir qu'elle n'avait rien vu, lorsque la femme de chambre intervint et raconta à son maître comme quoi madame d'Épinay avait reçu des mains de madame de Juilly la clef de son secrétaire, comme quoi on avait renvoyé tout le monde aussitôt que celle-ci avait été morte, et comme quoi madame d'Epinay était restée un quart d'heure seule avec le cadavre, sous prétexte de prier avant d'annoncer sa mort
— Lorsque je suis rentrée, j'ai vu la cheminée pleine de cendres de papiers brûlés, ajouta cette fille.
Madame d'Épinay, en entendant cette dénonciation, devint très-rouge et se troubla. Tout le monde se retourna de son côté, et son beau-frère lui demanda si 45ela était vrai.
— Gui, monsieur, répondit-elle tremblante, il est très-vrai que, d'après Tordre de madame de Juilly, j'ai brûlé des papiers placés dans son secrétaire ; mais ce n'était assurément pas, ceux que vous cherchez.
— Quels étaient donc ces papiers, madame ?
— Je Tignore, je ne les a pas lus; la place m'avait été indiquée et je n'ai eu qu'à les prendre.
— Si vous ne les avez pas lus, comment pouvez- vous savoir que les nôtres ne s'y trouvaient pas?
— Des actes de notaire ne ressemblent point aux autres, on ne peut pas les confondre. On reconnaît facilement le papier marqué.
— Cela n'en est pas moins extraordinaire.
— Et c'est malheureux pour madame, très-malheureux ajouta le notaire ; voilà M. d*Épinay quitte de près de deux cent mille francs, et cela après que madame sa femme a brûlé des papiers dans les circonstances qu'on a citées ; je le répète, c'est très-malheureux.
Madame d-Épinay ne pouvait, on le comprend, donner d'autres explications que celles-là; mais il n'en passa pas moins pour constant à la cour et à la ville qu'elle avait lestement volé son beau-frère de ces deux cent mille francs, et cela en face du cadavre d'une femme qu'elle avait beaucoup aimée et qui lui accordait la confiance d'une sœur.
Ce fut dans le monde une clameur de haro. La pauvre femme n'osait plus se montrer nulle part. On lui faisait froide mine ; quelques-uns parlèrent de lui fermer les portes, et même parmi ses amis il y eut défection. Duclos ne manqua pas cette occasion de mal parler ou de mal agir. Il alla colporter partout les mauvais propos, il les raconta ensuite à madame d'Épinay ellemême. Celle-ci ne faisait que pleurer du matin au soir. Son mari se taisait; il n* était sans doute pas fâché du résultat, mais il ne pouvait le laisser voir.
Francueil, auquel elle se plaignait, lui dit, après avoir entendu ses plaintes :
— Par suite de nos relations bien connues, tout ce que je puis faire, c'est de rester neutre.
Grimm ne fit pas ainsi, au contraire. Seul il se montra son défenseur, et il n'était pas encore son ami.
Il était à dîner un jour chez M. deFriesen, il y avait beaucoup d'hommes et point de femmes. Au dessert, on raconta l'histoire de madame d'Épinay, en l'enjolivant de mille réflexions et en ajoutant que son mari lui avait payé celle escroquerie à beaux deniers comptants, sans
a LES CONFESSIONS
préjudice du reste. Grimm prit son parti, d'abord raisonnablement; ensuite, comme les méchants achevaient, en criant que son mari et elle étaient aussi malhonnêtes Tun que l'autre, et qu'on ne pouvait courir le risque de les calomnier, quoi qu'on dît sur leur compte, le chevalier courtois se fâcha tout de bon, repoussa les propos en général et en particulier, les flétrit de son mépris et ajouta, en regardant un des convives, plus enragé que les autres, que les gens d'honneur n'étaient pas si pressés d'ordinaire de déshonorer leur prochain.
Celui-ci s'emporta ; on voulut les séparer, ils se turent ; mais, se faisant signe, ils descendirent dans le jardin, et, là, ils dégainèrent; tous deux furent blessés légèrement. D'où Duclos se mit à raconter partout que Grimm était l'amant de la dame; il en enrageait; il le dit si bien que cela fut. Elle ne pouvait faire mieux pour récompenser son défenseur.
Les choses restèrent dans cette incertitude, et madame d'Épinay demeura sous le poids de l'accusation, jusqu'à ce que le hasard fît retrouver les papiers, et voici comment:
Le chevalier, l'amant de madame de Juilly, crut devoir un compliment de condoléance au mari ; mais il était absent, et fort loin lors de la mort de sa maîtresse;
la nouvelle ne lui parvint que longtemps après. Il mit un peu de retard dans sa réponse, par la difficulté de savoir comment la faire, et il en résulta un délai de trois mois à peu près, pendant lequel la calomnie fît bien du chemin. Finalement, sa lettre arriva. Après les discours d'usage, il ajoutait que madame de Juilly, peu de temps avant sa mort, lui avait confié des papiers importants pour les montrer à un homme entendu, dont il était sûr. Au moment de son départ, cet homme était absent et madame de Juilly s'était chargée de le voir, à son retour. Il ajoutait que, ci on désirait l'avis de cet homme sur le fond de cette affaire litigieuse, il envoyait son adresse et qu'on pourrait le consulter.
M. de Juilly monta en voiture et courut chez cet avocat. Celaient précisément les papiers en question! il les reprit, puis courut chez sa belle-sœur, et lui ruconta le fait en lui adressant des excuses, qu'il se hâta de rendre publiques avec la justification.
Une seule chose l'inquiétait : quête étaient les papiers que sa femme avait voulu qu'on brûlât? Madame d'Epinay s'en tira en rejetant ce mystère sur des bonnes œuvres , qu'elle voulait cacher. Cela était probable.
— Vous avez raison; car, si celle-là avait eu des intrigues, il faudrait accuser toutes les vierges du paradis.
i6 LES CONFESSIONS
— Ah I oui, sans doute.
— C'étaient des bonnes œuvres, ce ne pouvaient être que des bonnes œuvres ; elle était si charitable I nous ne pouvons avoir d'autre idée que celle-là, il faut nous y tenir.
C'est bien là un raisonnement de mari satisfait.
Grimm était l'ami intime du baron d'Holbach. Ce gentilhomme du Palatinat habitait Paris depuis sa jeunesse ; c'était un donneur de soupers, mais d'un autre genre que ceux de madame Geoffrin et les miens, bien que, souvent, on y rencontrât les mêmes personnes. On y discutait les matières les plus graves de la philosophie et de la religion. Le baron d'Holbach professait hautement Tathéisme ; ses convives étaient un peu de son avis et l'on n'a pas d'idée de ce qui se disait à cette table. Ils allaient chercher des mystères incompréhensibles et se flattaient de les expliquer par l'intervention du seul dieu qu'ils reconnussent : le hasard. Ils s'intitulaient les libres penseurs ; jamais on ne débita tant de sottises.
Le baron d'Holbach perdit sa première femme, qu'il aimait beaucoup, et, comme je le disais alors, il devait d'autant plus la regretter qu'il n'avait pas l'espérance de jamais la revoir, puisqu'il ne croyait qu'au néant.
Rousseau continuait ses assiduités; il se partageait
entre cette société et Diderot, son ami de cœur, à cette époque. Celui-ci ne voulut jamais voir les amis de ses amis, cela se conçoit : il était prévenu contre eux par ces amis mêmes. Duclos et Rousseau déchiraient madame d'Épinay à belles dents, tout en ayant Tair de se pjoclamer ses fldèles. Diderot, homme sérieux, un peu dur, cynique, honnête homme dans Tacception de la probité, sauvage et peu accoutumé au monde, craignait une société de mijaurées où il se trouverait délilacé et où l'on ne parlerait point de philosophie du matin au soir.
C'était un génie singulier, un des plus éminents du siècle assurément. Athée et libertin, il fit en même temps et écrivit avec la même plume les Lettres des aveugles à l'usage de ceux qui voient et les Bijoux indiscrets^ voire même la Religieuse, Le premier de ces ouvrages lui valut trois mois de prison à Vincennes ; il ne les avait pas volés. Il est impossible d'être plus dépravateur que ne le fut cet homme, dans tous les genres. Je ne suis ni prude ni dévote, mais assurément je ne crois pas qu'on puisse approuver de semblables doctrines, présentées surtout aux ignorants avec la magie du style qui les déguise et les rend dangereuses.
Diderot avait aussi son petit coin de philosophie à son usage, et sa vie privée était singulière; seulement.
f8 LES CONFESSIONS
il ne prenait pas ses objets dans des rangs aussi distingués que les autres, et il y eut à cet égard une scène qui retentit dans tout Paris et dont on s*aiDusa plus que je ne saurais le raconter. Ces grands philosophes prêtaient à rire aux plaisants, en même temps qu'ils inquiétaient les gens sensés et qu'ils pervertissaient la masse du peuple.
Diderot était marié avec une espèce de cuisinière fort commune; quand je dis cuisinière, c'est comme point de comparaison de ses manières ; car elle n'était pas née dans cette honorable classe, si nécessaire à la vie et si chère aux gourmands. Elle tenait son mari en chartre privée, sous un joug de fer. Elle le menait comme un peti^ garçon et contribuait à le rendre misanthrope. Diderot n^était pas riche; il habitait un coin de maison fort noir et fort sale, dans lequel coin il avait un autre coin pour écrire, où on ne le laissait même pas tranquille. La mégère y venait dix fois par jour le tourmenter, lui reprocher qu'il ne gagnait pas assez avec ses écritures et qu'il ferait mieux de prendre un autre métier.
En sa qualité de philosophe, Diderot avait de la patience, surtout avec sa femme, que ce sang-froid conduisait à de nouvelles fureurs ; il courbait le dos et se taisait ; mais, aussitôt qu'il pouvait sortir, il s'échappait
et courait à un petit ménage qu'il s^était donné en ville, comme les grands seigneurs. Là aussi, on le faisait enrager, le pauvre homme ; mais c'était un petit assaisonnement de fruit défendu qui ajoutait du piquant à la chose. Sa donzelle n'était ni plus belle ni plus distinguée que sa femme ; seulement, elle s'arrogeait plus de droits qu'elle, à cause des deux enfants qu'elle possédait et dont elle n'était pas peu lière. Elle se faisait habiller très-bravement, tandis que madame Diderot avait beaucoup de peine à arracher de temps en temps un cotillon ou une cornette à son barbare époux.
Un jour, la madame Diderot de contrebande prit ses deux petits par la main et s'en alla tourner autour du Ic^is de son philosophe. Elle désirait lui parler et pensait qu'il sortirait peut-être. 11 faisait fort beau temps, elle étrennait une robe neuve; ses enfants étaient aussi dans leur plus belle tenue ; on les regardait, et, comme on les connaissait dans le quartier, les commères disaient :
— Voyez donc la petite famille de M. Diderot, comme elle est brave 1
Une d'elles, plus hardie et plus méchante que les autres, entra dans la maison et s'en alla conter le fait à madame Diderot ; il n'en fallait pas tant à celle-ci pour so mettre en colère ; elle n'écouta pas même la fin et sortit
1» LES COSrESSICMSS
daod la rse afin et se csofahKre' par sm jmuL de Fioffettôe q[m loi étoit Ikile;.
Le^rifales »eofiiiabsas«st7 dlcs at loisèicDft sizp4eehdmp de ce regard enflammé qni n'apysntieiEt qu'a âes femmes en fiorie. Aussitôt, ragsistaiice se doota de ce qoi allait arrirer el se prépara i jouir de œ combat délieieai. H y eut eertie, ce qui excita natnrcilement te» héroïnes; madame Diderot ne soofSait mot, Tantre la toisait d'an air narquois en loi montrant les firoits dont elle était si fière*
— Ils sont beaax^ va! je te conseille de t'en vanter, commence la première amazone.
— le te défie d'en montrer antant ! répond Taatre.
— Ma foi ! si je montrais un échantillon, je le vondmis plus joli que les tiens. Ils ont beau étaler leurs fourreaux de ratine, ils n'en ressemblent pas moins à des singes.
— Ils ressemblent à ton mari, qui les a faits, vieille insolente!
— Mon mari? Tu peux bien dire ton amant, je suppose. Je te trouve plaisante de m'injurier ainsi.
— T'injurier I n'esl-il pas ton mari à présent?
— S'il est mon mari, c'est que je ne peux pas faire autrement, au lieu que toi, rien ne t'y oblige. Tais-toi, coureuse I
— Je ne suis point une coureuse, je suis une mère de famille, ce que tu ne seras jamais.
— Je ne sais qui me tient I...
— Personne ne te tient, viens donci
— Tu as sur le dos l'argent de mon ménage, et tu viens m'insulter à ma porte! Coquine, tu vas voir.
— Montre! j'attends.
— Oui, attends-moi.
La Diderot entre chez elle et en ressort bien vite avec un pot d*eau sale qu'elle jette à la tète de sa belliqueuse ennemie. En un clin d'œil, la mère et les enfants furent transformés, il ne resta plus vestiges de leurs beaux atours, la graisse et les ordures dégouttaient autour d'eux, on ne les eût pas touchés avec des pincettes.
Rien ne peut rendre la furie de cette mère. Ses enfants mouillés jusqu'aux os , ses enfants couverts de fange ! ses enfants, les enfants d'un philosophe ! Elle se jeta, sans réfléchir davantage, sur sa rivale, et le plus magniDque combat commença, un grand ébahissement des spectateurs. Nul ne s'avisa de les séparer, on était trop heureux de les voir se battre ainsi. Les coiffes, les fichus, les broderies, tout vola bientôt autour d'elles, et les cheveux ensuite. Elles criaient comme des hurlubières, et s'appelaient des noms les plus enragés. Une d'elles s'avisa tout à coup, dans le feu de l'action, de
prononcer le nom du Paris volage, cause de leurs querelles. Aussitôt, l'autre le ramassa et les voilà appelant à qui mieux mieux le malheureux homme, qui se cachait, honteux de servir de prétexte à ce pugilat en pleine rue.
Elles l'apostrophaient d'un commun accord, lui criaient de venir les défendre, et, se réunissant enfin pour l'accabler, elles montrèrent le poing à sa fenêtre; leur furie tourna contre lui, elle Yag<m%sèreni (ce mot est de leur dictionnaire, ma foi!), le traitant de lâche, qui laissait des femmes se battre pour lui sans venir les défendre, et qui préférait rester le nez sur ses bouquins, plutôt que de mettre l'ordre dans sa famille.
Alors la scène fut complète, les portières des environs en trépignaient d'aise, il ne s'était jamais rien vu de pareil à la plus grande gloire de la philosophie. Cela dura tant qu'elles eurent de poumons. Elles se séparèrent raccommodées et furieuses contre leur commun objet, et il paya sans doute doublement la toilette gâtée, les cheveux arrachés et toutes les avaries causées parla bataille.
Vous jugez si l'on se moqua de lui et si les ennemis de l'Encyclopédie y trouvèrent pâture^ Rousseau dit à ce sujet :
— Les philosophes ne devraient avoir que des fe-
DE LA MARQUISE n
mellcs pour les besoins de la nature, et ne leur jamais permettre d'élever la voix, car elles ne font et ne disent que des sottises.
Il n'y a pas d'hommes menés plus durement que les philosophes, et je n'en connais pas un seul qui puisse se vanter de faire sa volonté seulement une fois par mois. Grimm a beaucoup de ridicules que madame d'Épinay ne voit point ; il se met du rouge et du blanc, dit-on^ aussi on l'appelle Tyran le Blane. Duclos ne manqua pas de faire ressortir tout cela de son mieux, et d'attiser le feu de la haine et de la jalousie chez Rousseau, qui eût voulu accaparer cette maison, non ^s pour qu'on lui donnât, — on ne peut lui faire le reproche d'avi-^ dite, — maïs pour qu'on l'encensât davantage. Duclos disait partout qu'il avait les faveurs de madame d'Épinay, et il Cherchait en même temps à persuader celle -ci de l'amour tendre dont Grimm avait été épris pour la baronne d'Holbach, qui venait de mourir.
A la fin ils s'expliquèrent ; il en résulta que Duclos fut chassé comme Tavait été mademoiselle d'Ëtte, et qu'une fois chassés tous les deux, ils se réunirent contre celle qu'ils avaient exploitée si longtemps, eux qui étaient d'abord aux couteaux tirés. La principale batterie de Duclos et de Rousseau fut de perEuader à Diderot que madame d'Épinay était indigne de son ami,
qu'elle rendrait fort malheureux, et qu'il fallait à tout prix le lui arracher.
Diderot employa près de Grimm l'autorité de son caractère solide ; il le prêcha sans résultat,'et finit par y renoncer, lorsqu'il vit clairement qu'il n'aboutissait à rien.
A cette époque même, madame d'Épinay donna l'Ermitage à Rousseau, pour y demeurer avec sa Thérèse et la vieille Levasseur, sa mère. Rien ne peut vous rendre ce qu'étaient ces femmes. Madame Diderot était une duchesse en comparaison. La vieille Levasseur ressemblait à une abbesse de mauvais lieu au marché des Innocents, et Thérèse à une de ses nymphes ; toutes les deux étaient sales, plus que lui encore, ce qui n'est pas peu dire. Ils s'installèrent tous les trois dans ce joli lieu, et alors commencèrent, de la part du philosophe, les intrigues les plus basses contre celle qui l'avait recueilli.
Il faut voir ses Confessions! Elles sont bien ignobles, ce n'est rien en comparaison do la vérité. Madame d'Houdetot, publiquement liée avec Saint-Lambert, s'établit dans le voisinage, et voilà cette folle se promenant des journées entières dans les bois, écoutant les déclarations passionnées de ce cuistre, ne les encourageant pas d'une façon positive, mais se laissant adorer, et recueillant le poison distillé contre sa
DE LA MAUQUISE 25
belle-sœur, par celui qu'elle comblait de bienfaits. Saint-Lambert ne se doutait de rien ; Diderot se laissait monter la tête par Rousseau contre Tidole de Grimm; celui-ci, absent alors, — c'était pendant la campagne de Westphalie, — ne pouvait la défendre ; il en naquit une aigreur et des mauvais propos qui se propagèrent partout.
Je m'étends beaucoup sur ces commérages afin de montrer ce que sont ces hommes, devenus chefs d'école, ces hommes qui veulent tout renverser, et qui instituent une religion nouvelle, des principes nouveaux ; à côté de la grandeur de leur but, on verra les petitesses de leur esprit, la nullité de leur cœur et de leur volonté.
On les considère dans le monde comme les régénérateurs de l'espèce humaine, les maîtres dont il faut suivre les leçons; en les regardant de près, il sera facile de les juger.
On prétend que je suis légère et que je n'ai pas l'esprit philosophique, c'est possible; mais j'ai le sens droit, je vois la vérité et je serais trop heureuse si je pouvais aussi la faire voir aux autres.