II
Ce fut ainsi que se passa le temps du séjour de Rousseau à rErmitage. H paya Thospitalité par l'ingratitude, toujours suivant les principes de la philosophie. J'ai oublié tout à Theure de faire une exception en faveur de Voltaire, et de marquer sa supériorité sur tous ces gens-là. Voltaire a été peu compris par ceux qui !• connaissent, et pas du tout par ceux qui ne l'ont vu qu'à travers ses livres. Voltaire était un railleur qui se moquait de tout le monde ; il riait de tout et de tous, de lui-même, quand il n'avait pas d'autre sujet que lui. Il fallait le voir tenir un philosophe sérieux au bout de sa fourchette et le couper en petits morceaux, sans qu'il s'en doutât, avec des révérences de marnamouchi et des compliments sans fin ni terme. D'Ârgental et moi, nous avons souvent assisté à ces exécutions. Quand c'était fini, il ne disait pas un mot, mais il se retournait vers nous, et ce visage envoyait autour de lui des flèches lumineuses; c'est la seule expression dont je puisse me servir, la seule qui rende bien ce que j'ai vu, ce que j'ai senti tant de fois.
n était bon, réellement bon et bienfaisant; pas un seul de ses collègues ne Tétait comme lui. Je me souviens d'un trait à propos de Rousseau, lorsque celui-ci publiait les Lettres de la Montagne. Voltaire était à Ferney ou aux Délices, et, quand il vit tomber le pavé dans sa cour, il se mit dans une colère épouvantable, une de ces colères où il semblait devoir tout casser au près et au loin.
— J'enverrai des gens le trouver dans son antre, ce sauvage, ce sapajou 1 je le ferai mourir sous le bâton. Il ne mérite pas d'autre vengeance, et ma plume n'a pas besoin de se mesurer avec un pareil misérable.
— On assure qu'il va venir vous voir, dit quelqu'un.
— Allons donc ! est-ce possible? II n'oserait, il ne me connaît pas.
— n parait que si.
— Qu'il vienne donc, alors 1 je lui donnerai à souper, je lui dirai : «Voilà un bon souper, ce lit est le meilleur de la maison. Faite&-moi le plaisir d'accepter Tun et l'autre, et d'otre heureux chez moi. »
Voltaire se peint tout entier dans cette anecdote.
Le baron d'Holbach, que M. Grimm avait présenté à madame d*Épinay, voulut louer la Chevrette, que l'on n'habitait plus, le ménage à trois s'étant confiné à
Épinay, où Ton bâtissait des merveilles. Diderot, toujours excité par Rousseau et Duclos, lui déclara que, s'il allait dans cette maison, il n'y mettrait jamais les pieds. C'était une rage et une furie, toujours grâce aux bons offices de ces excellents amis.
Mon Dieu! quelles portières que ces philosophes!
Rousseau y mit le comble. Il écrivit un beau matin à sa bienfaitrice une pancarte pleine d'injures, où il l'accusait d'avoir composé une lettre anonyme qui, depuis deux jours, faisait rage entre madame d'Houdetot et M. de Saint-Lambert; voici pourquoi et comment :
Le marquis reçut un avis sans signature sur l'intrigue prétendue de la comtesse et de Rousseau. On lui annonçait qu'il était trompé, qu'ils se jouaient de lui et qu'ils se voyaient toute la journée dans les bois de Montmorency. On prêtait même à Jean-Jacques des libertés plus grandes, dont l'amour de M. de Saint- Lambert ne devait pas s'accommoder.
Madame d'Houdetot avait infiniment d'esprit, mais elle n'était pas belle: elle louchait, ce que je n'ai jamais pu souffrir, et tous ses traits étaient irréguliers. On a retenu d'elle de jolis vers sur la duchesse de la Vallière, qui ne vieillissait point. Viard assure que je ne les ai pas encore cités; je dois l'en croire. Les voici; c'était un impromptu :
La nature, prudente et sage, Force le temps à respecter Les charmes de ce beau visage, Qu'elle n'aurait pu répéter.
C'était et c'est toujours une personne charmante que la comtesse d'Houdetot. (Je me regarde si bien comme morte, que je parle malgré moi au passé. Il me semble que j'écris de l'autre monde.) Saint-Lambert est pour elle comme le premier jour. C'était donc un sentiment solide et profond que le sien, puisqu'il dure après tant d'années.
n est facile de comprendre combien profondément il fut blessé.
Il ne put s'empêcher de le montrer à madame d'Houdetot et de lui faire connaître cette dénonciation, contre laquelle elle se récria grandement, en innocente accusée à tort.
Elle avoua ses promenades et ses conversations, mais pas davantage, puisqu'il n'y avait rien de plus qu'une circonstance dont elle se garda de parler, pour ne pas nuire à Rousseau, et qu'elle dévoila plus tard, quand tout fut brouillé.
Rousseau n'avait pas déclaré son amour, très-sûr
qu'il ne serait pas accueilli. 11 se borna à écouter les
confidences de la jeune femme sur Saint-Lambert, en