H4 LES CONFESSIONS
de sa chambre. Courtois et les autres allèrent au-devant de lui ; elle avait pourtant bien plus envie qu'eux de le revoir.
L'abbé conta tout de suite sa bonne fortune, sa permission et son bonheur.
— Mon ami, dit l'honnête Courtois, soyez heureux, elle vous aime. Vous verrez comme votre absence l'a pâlie ; elle ne quitte plus sa fenêtre, et elle porte sur son sein vos roses fanées.
Le brave garçon avait compté tous ces symptômes avec les larmes de son cœur, et il ne les cachait pas à* son rival préféré. On ne voit guère de ces amours-là.
Boufflers répondit tout de travers aux compliments des autres; il entendit ceux-là et en fit son profit. Aline se montra enfin, plus belle qu'un ange, et laissant lire sur son visage l'émotion qu'elle éprouvait. Elle le salua sans lui parler : que de choses dans ce salut I
Un peu remis de cette première émotion, les jeunes gens firent des projets magnifiques pour le temps des vacances de Tabbé. On arrangea des courses, des parties de plaisir; on fit la liste des voisins préférés, on essaya de tout enfin, pour prouver à M. deBoufflersThonneur et la reconnaissance que Ton attachait à sa visite.
Dès le jour suivant, les fleurs, les billets, les vers, les compliments, les rougeurs recommencèrent ; bientôt
on alla jusqu'aux serrements de mains, puis aux aveux, puis aux baisers; je ne sais où Ton se serait arrêté, sans la surveillance de Courtois^ qui voulait bien laisser à un ami la place qu'il n'avait pu obtenir dans le cœur d'Aline, mais qui n'entendait pas la voir déshonorer d'abord, et abandonner ensuite, peut-être.
11 se mit donc en tiers entre eux, sans les laisser un instant seuls. Ils en enrageaient, Boufflers surtout ; car, pour la petite, c'était un cœur noble et une tête forte ; elle avait déjà jugé la situation. Ils en vinrent à causer tous les trois de leurs projets et de ce qu'il fallait faire pour réussir.
L'abbé assurait qu'il déchirerait sa soutane, il assurait qu'il épouserait Aline, et que sa mère ne s'y refuserait pas.
La jeune fille soupirait et détournait la tête ; Courtois croyait au succès.
— Songez, disait-elle, à tout ce que vous exigez do madame votre mère : de vous voir d'abord renoncer à la carrière choisie par elle, et puis épouser une pauvro petite bourgeoise telle que moi ; cela est-il possible?
— Vous êtes digne d'être reine, et vous le serez.
— Comment?
— De ma façon.
— S'il en est ainsi, j'y consens, pourvu que mon
royaume soit cette vallée. Ah ! si nous pouvions nous envoler vers les Indes et emporter cette chère petite maison, ces prés, ce ruisseau, pour les retrouver dans ce beau pays avec nos souvenirs 1 Quel rêve I
— Je le réaliserai.
— Vous Êtes donc un magicien?
— Peut-être.
— Oui, vous serez Aline, la reine Aline, et tout le monde vous rendra hommage en cette qualité.
— Ne sera-t-eïle que cela? demanda Courtois, tottjours attentif à la réalisation de ses vœux.
— Elle sera marquise de Boufïlers, si Dieu me prête vie; et je n'ai pas envie de mourir, à mon âge î
La jeune fille secouait la tête et se taisait.
L'abbé s'exaltait, son cerveau travaillait de plus en plus; enfin, excité par son amour, par cette belle vallée, par les chimères qu'ils construisaient tous les trois sous les ombrages et au milieu des parfums des fleurs^ il composa en huit jours son délicieux conte d'Aline^ reine de Golconde, lequel vaut assurément mieux, à lui tout seul, que les contes de M. Marmontel réunis ensemble.
La joie d'Aline fut immense, celle de ses amis fut tout aussi grande. L'abbé ne revenait pas de lui-même; il ne se serait jamais cru capable d'en faire autant»
DE LA MARQUISE li7
— Décidément, dit-il, il parait que je suis un homme d'esprit.
Cette naïve appréciation de lui-même, sans en prendre aucune prétention ni aucun orgueil, lui est demeurée, et forme une des originalités de M. de Boufflers. Cela surpasse; mais, lorsqu'on le connaît, on serait surpris de le voir autrement qu'il n'est.
On fit sur-le-champ trois ou quatre copies d'il- Une. L'une fut envoyée à M. de Voltaire, qui s'en montra enchanté; une à M. le prince de Conti, une au roi de Pologne, une à la marquise de BouiQers. Ces deux dernières étaient accompagnées de lettres fort drôles. Le jeune homme demandait si Ton pouvait songer à ensoutaner un esprit capable de semblables inventions, alors qu'il était entre les murs du séminaire. Il remettait aux pieds du roi les quarante mille livres de rente qu'il devait à sa bonté, et demandait sa liberté ea échange.
On attendit la réponse avec impatience. Les louanges furent prodiguées avec les plus fines nuances de l'affection, mais de la liberté, pas un mot.
— Ah I mais je la prendrai, si on me la refuse, dit-il.
— Non, répliqua Aline, vous ne la prendrez pas,^ monsieur; la preuve, c'est que votre congé expire aprèsdemain, et que vous partirez demain, s'il vous plait^
us LES CONFESSIONS
pour aller saluer le prince et madame votre tante, avant de rentrer. Faites d'abord acte de soumission, et nous verrons ensuite.
L'abbé essaya do murmurer, ce fut inutile. Aline déclara qu'elle quitterait la maison s'il y restait, et qu'elle saurait bien trouver un asile où il ne la suivrait pas. Il fallut obéir. En se séparant de lui, elle lui fit promettre de laisser entre ses mains la direction de leurs affaires, et elle lui promit de les mènera bon port.
— Seulement, ajouta-t-elle, ne faites rien sans me consulter, et ne me contrariez pas.
La comtesse de Boufïlers regardait cette amourette comme un enfantillage ; elle en fit conter tous les détails à son neveu, et, lorsque celui-ci lui eut fait connaître cette promesse, elle éclata de rire.
— Allons I dit-elle, nous n'avons qu'à nous bien tenir; nous allons avoir affaire à mademoiselle Aline et à M. l'abbé de Boufflers, ces deux fortes têtes I Préparons-nous à la défaite, car nous ne pouvons l'éviter.
— Vous vous moquez de nous, madame ; nous vous respectons trop pour vous le rendre ; mais nous verrons.
îi'abbé rentra fidèlement au séminaire et no murmura point, il l'avait promis. Il se remit à ses études ; mais, au lieu du droit canon et de la théologie, il lisait des poétiques et des livres de littérature, il faisait des vers, il écrivait des contes, il pensait à son Aline, et il protestait de toutes ses forces contre le petit collet, dans ses lettres au roi et à madame sa mère.
Un mois entier se passa ainsi. AUne avait exigé qu'il restât enfermé jusqu'à ce qu'elle le rappelât près d'elle, et qu'il ne cherchât pas à s'échapper. Il obéissait comme un enfant soumis. Après ce mois éternel, il reçut quelques mots qui lui ouvrirent le paradis; il lui était permis de revenir à Chevreuse, et son joli cheval, son laquais, étaient de nouveau à sa disposition pour quelques jours. On juge s'il en profita!
La permission ne lui fut point refusée. Quoique sévèrement traité, il n'était pas cloîtré, et un mois do solitude, passé sans franchir le seuil de la porte sacrée, militait en sa faveur.
Il passa au Temple en courant à Chevreuse. Aline le reçut avec bonheur, avec ivresse ; elle partagea ses
iW LES CONFESSIONS
transports, mais non ses espérances, et, toutes les fois qu'il parlait de l'avenir, elle lui imposait silence par un seul mot :
— Je n'ai rien décidé; attendez.
C'était merveille que cette docilité. Il attendit, non pas patiemment^ mais sans se plaindre : elle le voulait!
Rien n'était plus chaste, plus charmant que cet amour-là. Il fallait l'imagination poétique du cbevalier et rame si pure d'Aline pour avoir un sentiment de ce genre parmi des mœurs et des habitudes telles que les noires.
Tout ce train alla ainsi pendant une année* On ne comprenait guère comment cela finirait. Us se voyaient rarement; l'abbé restait au séminaire par ordre de sa déesse, tout en protestant qu'il en voulait sortir et qu'il ne serait jamais prêtre. D'un autre côté, la marquise persistait à vouloir conserver à son fils les quarante mille livres de bénéfice ; ils s'entêtaient l'un et l'autre, on ne trouvait pas de solution probable.
Un jour, Boufilers était à Chevreuse : on ne l'empêchait point de voir Aline, dans la crainte de l'exaspérer et d'en avoir plus difficilement raison. Les deux amants causaient seul à seul, et sérieusement, ainsi que cela arrivait lorsque Aline essayait de raisonner le jeune homme.
— Faut-il absolument rester au séminaire pour avoir des bénéQces? lui demanda-t-elle tout à coup.
— Hélas I oui, dit-il d'un ton désespéré; sans cela, ma mère n'y tiendrait pas tant,
— Eh bien, j'ai consulté, moi, et je crois qu'on peut faire autre chose.
— Vous vous trompez, ma belle Aline,
— Je ne me trompe point, vous le verrez.
— Et quel moyen donc?
— Faites-vous chevalier de Malte, vous sortirez du séminaire et vous conserverez les revenus.
— Chevalier de Malte? chevalier profès?
— Sans doute.
— A quoi cela m'avancera-t-il? Je ne pourrai pas me marier.
— Ce n'est pas là la question.
— Au contraire, c'est la question, la principale. Jo veux vous épouser, et j'enverrais pour cela le petit collet, les bénéfices, la croix de Malte, tout au diable !
— Le diable n'en a que faire et ce serait du temps perdu. Retenez bien ce que je viens de vous dire, c'est la façon de tout concilier, sachez-le.
— Je ne veux pas.
— N'en parlons plus. Je vous demande uniquement ^ de vous en souvenir.
122 LES CONFESSIOÎJS
Peu de jours après, la marquise de Boafflers reçut la lettre suivante :
a Madame la marquise,
» Je ne sais si vous avez entendu parler d'une pauvre fille de la vallée de Chevreuse, qui aime M. l'abbé de Boufïlers et qui est aimée de lui. On vous aura dit peut-être que je le poussais à la désobéissance ; mais il n'en est rien, croyez-le. Au contraire, M. do Boufïlers veut m'épouser, il veut quitter pour moi l'état auquel vous le destinez et les grands avantages qu'il lui procure. C'est ce que je ne saurais souffrir et ce que je ne souffrirai pas, soyez tranquille. Je n*ai ni père ni mère, je suis absolument libre de mes actions et d'une modique aisance, que rien ne peut m'enlever; je ne serai donc pas forcée, et jamais je n'apporterai ni trouble ni désordre dans votre famille.
» Seulement, madame, permettez-moi de vous faire humblement observer que M. de Boufflers n'est pas propre au sacerdoce, qu'il n'en a ni les inclinations ni les goûts, et que vous en ferez un mauvais prêtre, un homme malheureux pour de l'argent, tandis qu'il vous est si facile d'en faire un brave gentilhomme à la même condition.
» J'ai consulté un jurisconsulte savant en ces ma-
lières, et j'ai acquis la certitude que monsieur votre fils, en entrant dans Tordre de Malte, conserve ses droits aux mêmes bénéfices, et peut embrasser une carrière qui lui convienne entièrement. Informez-vous, voyez vous-même, et, je vous en conjure, ne condamnez pas votre enfant au malheur.
» Ce n'est pas pour moi que je parle: d'une ou d'autre manière, je n'ai rien à prétendre; mais j'aime trop M. de Boufflers pour ne pas m'occuper de lui avant de m'occuper de moi. Pardonnez-moi, madame la marquise, la liberté que je prends, jugez-la non comme une hardiesse, mais comme une preuve de dévouement, et soyez indulgente.
» Daignez agréer, etc.
» Aune Courtois. »
Madame de Boufflers, en recevant cette lettre, la porta au roi Stanislas, et celui-ci, bon et adorable cœur, prit sur-le-champ la jeune fille en amitié. II comprit cette voie nouvelle qu'elle ouvrait et engagea fort la marquise à en profiter.
— Si votre fils fait des folies, et qu'il soit abbé, ditil, TOUS aurez tous les ennuis du monde ; s'il en fait comme chevalier de Malte, cela ne sera plus qu'une plaisanterie imitée de bien d'autres, et, quant aux bé-
nofices, nous les lui conserverons. Vous allez me dire que beaucoup d'abbés sont fort larges dans leur conduite, je le sais ; cependant je sais aussi que cela commence à ne plus être une bonne note ; ma fille est-dévote, le dauphin est dévot, sa femme l'est aussi^ l'avenir de la cour est à la dévotion, n'embarquez pas votre fils de ce côté, croyez-moi. Le conseil do la petite est bon. Que ferons-nous pour elle?
Madame de Boufflers répondit à Aline une lettre fort affectueuse, et lui envoya, de sa part et de celle de Stanislas, un joyau de prix. C'était le portrait du roi de Pologne dans un bracelet, entouré de pierreries. Elle fut heureuse et fière de le recevoir ; mais elle ne le montra pas à son amant, elle ne se vanta pas de ce qu'elle avait fait. Lorsqu'il lui parla des nouvelles intentions de sa mère et qu'il se récria sur l'impossibilité de les accepter, puisque le mariage lui était interdit dans tous les cas, elle eut l'air d'apprendre par lui ce projet, et lui répondit simplement :
— On ne peut sortir des ordres comme on le désire, cela no s*cfface point; mais on se fait relever de ses vœux de chevalier.
Boufflers n'y vit que cela, il saisit cette idée avec enthousiasme ; il comprit qu'il n'avait pas autre chose à faire que de céder ; c'était un acheminement, et, plus
tard, il deviendrait son maître. Il accepta tout, quitta le séminaire, arbora la croix de Tordre et s'appela le chevalier de Boufflers.
Le lendemain même du jour où il avait jeté le petit collet aux orties, avant de prononcer ses vœux, il s'en alla à Chevreuse, essayer près d'Aline une nouvelle tentative et la décider à lui appartenir, très-résolu, s'il parvenait à la convaincre, à l'épouser malgré tout et à sacrifier à son amour les plus belles espérances.
La jeune fille savait tout, elle l'attendait, elle prévoyait ses instances et son parti était pris. Dès qu'ils lurent seuls, il se précipita à ses pieds et la supplia d& Tentendre.
— Je vous écoute et je vous promets d'avance do vous écouter jusqu'au bout.
Elle l'écouta en efiet, heureuse, ravie d'être aimée ainsi ; elle le regardait avec une joie dont elle n'était pas la maîtresse, en songeant qu'à tant d'amour elle allait répondre par un sacrifice aussi grand que cet amour.
— Je sais combien vous m'aimez, lui dit- elle, et je vous aime autant que vous m'aimez, mon beau chevalier. C'est parce que je vous aime ainsi que je ne serai jamais votre femme.
— Mon Dieu I c'est là votre amour, cruelle ! vous osez dire que vous m'aimez !
— Je vous aime plus que jamais vous ne le croirez, peut-être; je vous remercie de ce que vous voulez faire pour moi, et je vous prouverai ma reconnaissance.
— En me desespérant 1
— En vous rendant heureux.
— Heureux sans vous ! est-ce possible ?
— Qui vous dit que ce soit sans moi?
— Vous, mais vous, cruelle amie?...
— Il faut d'abord me promettre que vous prononctvrez vos vœux le jour où vous devez les prononcer.
— Jamais!
— Si vous vous y refusez, monsieur le chevalier de Boufflers, je vous jure, — et je ne manque point âmes promesses, vous le savez, — je vous jure que j'entrerai dans un couvent, et que vous ne me reverrez jamais.
— Est-il possible I
— Je ne veux, je ne puis être votre femme ; n'y comptez pas, non, n'y comptez pas, chevalier, ceci est irrévocable. Votre famille a reçu mou serment, je n'y faillirai pas. Je serais une misérable, si je ruinais pour moi votre avenir, si je vous dépouillais de votre fortune, de vos honneurs, pour vous unir à mon néant...
Mais je vous consacre ma vie; vous allez prononcer vos vœux, vous allez renoncer au mariage: j'y renoncerai comme vous, le même jour ; au même instant où vous vous engagerez, je m'engagerai aussi. Je ne serai jamais la femme d'aucun homme , je resterai toujours votre amie, et ce que vous voudrez faire de moi sera ma volonté.
— Quoi I chère adorable fille, quoi î vous m'aimez au point de...?
— Devons donner ma vie? Sans doute. Ne vouliczvous pas me donner la vôtre ?
Le chevalier fut pris d'une reconnaissance immense, pour cette charmante et bonne créature; il insista vivement néanmoins, et plus elle se montrait digne de lui, plus il désirait qu'elle devînt sa femme. Elle résista avec la même fermeté, lui jurant qu'elle entrerait en religion plutôt que de céder à sa prière et qu'ils ne se reverraient plus.
Le chevalier prononça ses vœux, il garda ses bénéfices, et n'eut d'autre marque de ses dignités ecclésiastiques que la permission d'assister à la messe en surplis et en étole, par-dessus son habit de hussard, plaisir qu'il se donna du plus grand sang-froid du monde et qui fit éclater de rire toute l'assistance.
A dater de ce moment^ Aline devint, on le croit du
moins, la maîtresse du chevalier. La maison de la vallée de Chevreuse lui appartenait, elle Thabita seule, et se sépara de sa famille ; Courtois perdit son temps et ses remontrances.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle resta et qu'elle est encore l'amie, le bon ange de M, de BoufQers, Il courut, il court, il courra après toutes les femmes; il revient inévitablement à celle-ci, qui l'attend, qui ne se plaint pas, qui le reçoit comme si elle l'avait vu la veille et qui le console de celles qui le trompent. Elle n'est plus jeune, car ceci se passait en 55. — Elle n'a pas, en toute sa vie, donné lieu au plus léger reproche de conduite, elle est restée iidèle à son seul amour. C'est plus rare en ce temps-ci que la pierre philosophais
Le chevalier continua ses vers, ses folies, ses amours; il alla à l'armée et s'y battit bravement. Il avait nommé un de ses chevaux le "Prince Ferdinand^ et l'autre le Prince héréditairej et, lorsqu'il recevait quelque visite, il demandait à ses gens si le Prince Ferdinand et le Prince héréditaire étaient bien étrillés. Comme on lui répondait que oui :
. — Je les fais étriller tous les matins , disait-il alors ; j'en sais plus long que nos maréchaux, vous le voyez.
Il a conservé sa légèreté d'esprit et la conservera comme beaucoup d'entre nous, dùt-il vivre cent ans. M. de Saint-Lambert l'appelle Voisenon le Grand. Rien de plus juste.
M. Walpole ne conçoit pas que nous restions ainsi jeunes de tête jusqu'à un âge avancé. Nos têtes françaises ne ressemblent pas à celles de ces insulaires. Nos bons vins ne sont-ils pas plus généreux en vieillissant? Il en est de même pour notre esprit. C'est le soleil de Paris qui produit cet effetr-là. Le soleil de Paris, celui qui dore la conversation, c'est le coin du feu ; celui-là n'appartient qu'à cette bonne ville, que Dieu conserve! car elle n'a pas sa pareille, c'est certain.
Cette année-là, une aventure fit grand bruit à la cour et à la ville ; elle a amené le malheur d^ine pauvre femme qui n'en pouvait mais, et qui, dans tous les cas, n'était certainement pas plus coupable que ses voisines, lesquelles sont tranquillement à coucher dans leur lit et à s'amuser à médire des autres.
Il faut savoir d'abord que nous étions à souper un
soir chez la marquise de Beuvron. En m'y rendant, par parenthèse, avec madame de Forcalquier, dans mon carrosse, l'essieu de derrière cassa et nous versâmes^ sans que personne fut blessé, pas même le cocher, pas même les trois laquais grimpés derrière. Les chevaux s'en allèrent tout seuls à leur écurie, et nous voilà à pied, au milieu de la boue, devant l'hôtel de M. de Praslin, où le suisse refusa de nous recevoir, sous prétexte qu« monseigneur le trouverait mauvais; nous ne pûmes même pas obtenir un verre d'eau. Heureusement, madame de Valentinois passe à six chevaux, comme une princesse, voit notre carrosse versé, le reconnaît, demande où je suis et vient me prendre pour me conduire chez madame de Beuvron, où l'aventure fit la conversation du souper.
Un monsieur et une dame que je ne nommerai pas (je ménage les gens de qualité sur ces choses-là) ne se mirent point à table et s'en allèrent tout au bout de Tappartement, dans un boudoir , où ils voulaient causer, disaient-ils. (Juand nous revînmes, madame de*** courut au devant de madame de Beuvron et la prit dans un coin :
— Mon Dieul madame, il vient de m'arriver un grand malheur.
Son air était fort gauche et fort embarrassé.
DE LA MARQUISE 13i
— Qu'est-ce donc? Vous avez cassé une porcelaine ; il n'y a pas grand mal.
— Non, madame, bien pis!
— Vous avez gâté mon ottomane?
— Encore bien pis que cela I...
— Qu'avez-vous donc pu feire ? Dites-le, car je ne le devine pas.
— Il y avait dans votre boudoir un si joli petit secrétaire!... nous avons eu envie de savoir comment il était en dedans ; nous avons essayé de l'ouvrir ; nous avons mis nos clefs et il s'en est cassé une dans la serrure.
— Ah I madame^ il faut que vous me le disiez vousmême pour que je le croie.
R'adame de Beuvron n'avait pas seule entendu cette confession; la comtesse de Stainville l'avait suivie pour lui raconter le mot du comte de Pauer, qui courait Pa^. ris, et qui nous faisait tant rire ; il parlait un drôle de français et demandait au président Bénault :
— Quel est donc ce Socrif qui s'empoisonna en buvant ou en mangeant des cigales?
Madame de Stainville était mademoiselle de Clermont d'Amboise, mariée au frère du duc de Ghoiseul; elle était jolie, bonne, mais coquette, étourdie à l'excès. Elle resta stupéfaite en entendant madame de *** faire ses excuses entortillées et s'en alla répandre partout
cette histoire ; le tout sans malice et par simple légèreté. Hélas 1 elle devait le payer bien cher!
Après avoir souffert la ggilanterie d'une douzaine d'hommes jeunes et vieux, sans s'en soucier autrement, elle se laissa courtiser par le duc de Lauzun, gendre de la maréchale de Luxembourg, mari de la plus charmante personne de la terre et qui n*en était pas moins un fieffé mauvais sujet.
Il fit mine d'être amoureux d'elle à se tuer. La pauvre Stainville y fut prise et l'aima de tout son cœur. Elle n'était plus toute jeune; elle avait deux filles, et, dans tous les cas, elle aurait mieux fait de ne point s'attacher à un scélérat de cette espèce.
On eu parlait comme on parle de tout, et les uns la blâmaient, tandis que d'autres l'excusaient; seulement, le choix était généralement désapprouvé.
M. de Stainville, jaloux et brutal, ne se doutait de rien ; il s'en allait jouant au cavagnole, où il perdait toujours, en grognant, à dire d'experts.
Madame de*** et son digne acolyte apprirent que madame de Beuvron leur gardait le secret, mais que niadame de Stainville ne les ménageait pas. Ils devinrent enragés et méditèrent leur vengeance.
M. de Stainville reçut un beau matin une lettre qui lui rendait compte des faits et.gestes de sa femme, et
qui donnait les détails les plus précis sur ce qui se passait entre elle et M. de Lauzun. Des personnes bien informées m'ont assuré, çu^ils ne dépassaient pas les préliminaires. C'était beafticoupjirop pour un jaloux.
Il conimença par ifaire des scènes abominables, par iiiterdfre à 'M. de tauzun sa maison, et par mettre madame sa femme sous la surveillance de ses domestiques ; ce qui est d'un vrai malotru, tout Choiseul qu'était ce beau juge. On lui fit contes sur contes, il ne laissa pas un instant de repos à cette malheureuse comtesse et en vint à la maltraiter sérieusement.
Elle n'en regretta que plus M. de Lauzun et Taima encore davanta^. Il lui écrivait; ils avaient un valet daiis leur confidence.. Madame de *** et son amant, toujours aux aguets, toujours altérés de vengeance, découvrirent ce commerce épistolaire; M. de Staînville en fut instruit, et dès lors la perte de la pauvre femme fut décidée.
Il alla cb3z le roi, lui confia ses peines de ménage, demanda une lettre de cachet que Louis XV, peu scrupuleux, hésitîu cependant à lui accorder. Sa Majesté l'engagea à réfléchir, lui représenta qu'un éclat n'arrangerait rien, qu'il pouvait emmener la comtesse sous un prétexte plausible, la faire voyager; il alla même jusqu'à lui offrir une mission ; tout fut inutile.
134 LES ÇOINFESSIONS
— Elle m'a déshonoré publiquement, elle sera punie publiquement, répondait M. de Stainville avec tout le respect possible, mais sans céder d'une semelle.
Le roi fut obligé de céder; seulement, il fit prévenir sous main la comtesse afin qu'elle tachât de parer le coup.
La maréchale de Mirepoix donnait un bal avec des costumes de caractère. On ne parlait d'autre chose à la cour, voire •même à la ville; cela devait être superbe, des quadrilles parfaitement choisis, composés des plus belles femmes et des plus élégants seigneurs de la cour.
Il y avait vingt-quatre danseurs et vingt-quatre danseuses. Les costumes étaient chinois, indiens, des vestales, des odalisques, des sultanes ; ils étaient divisés en six bandes ; M. le duc de Chartres et madame d'Egmont étaient à la tête de la première. On répétait tous les jours. Madame de Stainville figurait avec le prince d'Hennin, le Nain des princes, comme disait M. de Lauraguais, et elle avait là une triste figure à voir.
Sur ces entrefaites eut lieu une représentation au profit de Mole, qui venait d'être dangereusement malade. Le baron d'Esclapon, qui avait un théâtre au faubourg Saint-Germain, le prêta, et la Clairon, retirée du théâtre, joua Idi Zelmire, deM.de Belloy, auteur du Siège de Calais^ mauvaise pièce où elle fut sublime. Toute la France était là. Madame de Stainville y parut
DE LA MARQUISE i3î>
en larmes et ses yeux ne se séchèrent pas tant que dura la pièce. Elle ne prenait même pas la peine de se cacher.
Cette Clairon était fort à la mode en ce temps-là; on la conviait partout. Elle jouait chez madame de Villeroi ; une fois entre autres, elle nous donna Bajazet^ et je ne la trouvai point bonne, elle me gâta la pièce.
Puisque nous la tenons, parlons d'elle; il y a bien à dire.
Je Tai souvent fait venir chez moi pour déclamer, particulièrement lorsque M. Walpole était à Paris ; il aime son talent et il nous l'envie. Maintenant, elle vit retirée à la campagne et on ne la voit plus nulle part ; on assure qu'elle est un peu folle, ce qui ne m'étonne pas ; il me semble qu'elle n'a jamais cessé de Têtre.
Elle avait séduit le margrave d'Anspach, et elle est allée le retrouver chez lui, où elle a fait la pluie et le beau temps, jusqu'à ce qu'une Anglaise, lady Crewen, aussi folle qu'elle-même, l'eût chassée de ses affections. C'est un homme très-nul et très-faible que ce neveu du grand Frédéric. Voltaire le comparait à un Hindou, rond de corps, rond d'esprit, jaune partout. Mademoiselle Clairon a quitté le théâtre pour remplir les fonctions de premier ministre chez ce pauvre prince; elle a failli faire mourir le margrave de chagrin. On m'assu-
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I' u'y r.'i'.nqna pas, comme on voit. Te iit Paris savait CM:^\ h f/oMce fl mille démarches pour découvrir Fadroit fripon qui contrefaisait le fantôme ; on ne put en V';nirà bout, il resta inconnu^ et les esprits faibles vous p':;'!cnt encore de cet esprit malicieux dont la grande tr.ig^Vlicnne fut si tourmentée. Je lui ai entendu conter (:';Ue histoire à elle-même.
Pontifie- Veyle disait, avec son accent traînard, que cet homme revenait pour la rareté du fait, afin qu'il fut bien constaté qu'une fois en sa vie Clairon avait été cruelle. Il est certain que ses airs de prude, en pariant (1(5 CM d(^»sespéré, étaient à mourir de rire. Ce maladroitlà avait drt se donner bien de la peine pour ne pas réuKhir,
Pourquoi donc mademoiselle Clairon aurait-elle eu de la vertu de trop, lorsque tant de femmes n'en avaien t pas assez?
Revenons à madame de Stainville^ qui garda la sienne à son corps défendant^ peut-être.
Monsieur son mari était possédé de la rage de crier sur tous les tons le sort qui le menaçait. Il ne trouva rien de mieux que de l'emmener la veille de ce bal, au moment où tout le monde en parlait, et de laisser ainsi une place vacante qui devait faire parler davantage encore.
Elle soupait chez madame de Valentinois, j'y étais. C'était une fontaine I J'avais auprès de moi sa bellesœur^ la duchesse de Choiseul; j'entendis, à la voix de la comtesse, que la pauvre femme pleurait.
— Ma grand'maman, dis-je à sa belle-sœur, ne pouvez- vous la consoler?
— HélasI non; son mari la menace sans cesse de lui jouer quelque tour. M. de Choiseul le prie de se tenir tranquille ; il prétend que justice doit être faite, et il accouchera de quelque scandale^ bien préparé. Le roi nous en a prévenus, la lettre de cachet est demandée.
M. de Lauzun était là, avec sa femme; aussi M. de
Stainville ressemblait à un vrai diable ; il roulait des
yeux effrayants, il tournait autour d'eux et épiait jus-
qu'à leurs regards; enfin, n'y tenant plus, il fit signe qu'il voulait partir; il n'y avait pas à résister.
On apprit le lendemain qu'en rentrant il lui avait fait une scène affreuse, à la suite de laquelle elle s'était réfugiée près de ses filles, en se cramponnant à leurs petits lits et criant :
— Ne m'ôtez pas mes enfants, monsieur ! je ne suis pas coupable.
— Vous ne les revefrez plus, au contraire; je ne veux pas leur donner un exemple comme le vôtre; je ne veux pas qu'elles deviennent des coquines comme vous. Dites-leur adieu; car vous allez me suivre r car vous allez être renfermée pour votre vie dans un couvent, et avec de si bonnes recommandations, que vous y ferez pénitence : les galants ne vous y suivront pas.
— Comment, monsieur, cela est-il possible? Quoi! vons m'emmenez ainsi? H me faut quitter ma famille, mes amis, mes chères petites? Oh ! monsieur, ayez pi-^ tié de moi ! tourmentez-moi autant qu'il vous plaira ici; mais ne me forcez pas d'en partir, au nom de Dieu, au nom do tout ce que vous aimez I
— Je no s:is p^is un mari complaisant, madame; je ne ressemble pas à ceux du jour, et je ne compte point souffrir que vous me déshonoriez.
— Mais, monsieur, je vous jure...
— Ne jurez pas, madame, n'ajoutez pas le mensonge^ à vos autres crimes. Préparez-vous, vous dis-jel la chaise est attelée, voici Tordre du roi, j'ai hâte de partir.
— Oh ! mon Dieu 1 mon Dieu !
La malheureuse se jeta par terre, se roula dans des convulsions épouvantables; elle poussait des cris qu'on entendait dans la rue, à travers la grande cour de son hôtel.
— Mes enfants! mes enfants! disait-elle.
Une de ses femmes, sa favorite, voulut s'approcher ; le comte la repoussa.
— Quant à vous, mademoiselle, ne vous empressez pas auprès de madame, je sais vos tours en cette maison, et vous ne les porterez pas plus loin : les exempts vous attendent pour vous conduire à Sainte-Pélagie.
Ce furent bien d'autres cris, on ne s'entendit plus, et, pour que la scène fût complète, il se retourna vers ses gens qui emportaient les coffres.
— Pas un des domestiques qui est resté ici depuis un an ne couchera chez moi cette nuit ; ils pourront passer chez mon intendant, où leurs gages leur seront réglés.
Jamais on ne vit désolation pareille. Il fallut em-