II
— Du courage, mon enfant! c'est un temps à passer; ensuite vous sortirez comme lee autres et vous ferez ce que vous voudrez.
Dans celte grande circonstance, la première où il eut sérieusement besoin de sa liberté, il lui écrivit pour la prier de venir, ce qu'elle fit, et lui annonça qu'il lui fallait un congé de quinze jours pour un petit voyage qu'il méditait.
Vidole lui répondit que c'était un peu beaucoup, mais qu'il n'avait qu'à s'adresser à ses supérieurs et qu'elle appuierait sa demande.
— C'est comme cela, madame? vous n'avez rien à me dire de plus consolant? Je sais ce qui me reste à faire.
— Mais qu'est-ce donc?
— Vous allez voir.
Il prit une plume, réfléchit quelques instants et écrivit une douzaine devers; elle le regardait faire sans le comprendre.
— Qu'écrivcz-vons là?
— Une lettre.
— Pour qui?
— Pour un auguste personnage qui me protégera, j'en suis sûr.
•— Quel est-il? Si je le connais, je me chargerai de le lettre.
D£ LA MARQUISE lit
— Vous le connaissez ; mais je ne vous la remettrai pas, je n'ai plus de confiance en vous.
— Mon enfant, c'est très-mal.
— Vrai?
— Oui, c'est très-mal.
— Vous m'aimez toujours?
— Je vous aime comme^mon fils.'
— Bien sur?
— Oui.
— Lisez donc, et jurez moi de donner ceci au prince et de faire passer ceci à ma mère.
Elle lut les vers, les trouva charmants, et lui dit d'uQ ton ému :
— Je vous le jure.
Oq est compatissant aux maux qu*on a soufferts !
Elle avait trop aimé pour ne pas avoir pitié de ceux qui aimaient.
En entrant, elle remit les vers a M. le prince de Conti, Il les trouva fort jolis et envoya un de ses carrosses, avec un valet de chambre de confiance, au séminaire chercher le petit abbé pour souper avec lui. Go n'osa pas refuser le prince, et l'amoureux partit enchanté*
Il venait souvent au Temple ; il connaissait Son Altesse sérénissime, et il la remercia avec toute la cha-»
leur de sa passion. M. de Conti Tinterrogea; il était fort bon et fort simple dans ses manières; d'ailleurs, la haute noblesse française a depuis longtemps l'habitude de traiter les cousins du roi en égaux, et Boufflers était trop certain de sa valeur pour se laisser intimider.
— Eh bien , Tabbé, dit le prince, vous vous ennuyez donc au séminaire ?
— Oui, monsieur, et considérablement.
— Vous vous y plaisiez l'hiver dernier.
— Ohl c'est que c'était l'hiver 1
— Oui, l'hiver, les oiseaux s'accoutument à leur cage, et, Tété, ils chantent leurs amours ; on prétend que vous en êtes là.
— Je n'ai donné à personne le droit de m'en convaincre.
— Quoi I pas même à la comtese?
— A personne, monseigneur.
— BouiDers, je serai votre confident.
— C'est beaucoup d'honneur, monsieur, quand j'aurai quelque chose à confier.
— Allons donc! et la vallée de Chevreuse, et la belle Aline 1
— Qui vous a dit?,..
— Vous rougissez 1 on ne m'avait pas trompé.
Voyons, que penseriez-vous d'un ami qui vous donne-
rait un joli cheval, un laquais, cent louis dans votre poche, un portemanteau bien garni et un congé de trois semaines, avec la liberté d'en user à votre guise?
— Ah ! monseigneur, je le bénirais.
— Bénissez-moi donc, c'est fait J'ai arrêté la lettre de madame votre mère, les mères se tourmentent de loin, j'ai pris sa place. Je sais où mène souvent un désir comprimé par la réclusion, vous n'êtes plus prisonnier ; demain matin, le laquais et les deux chevaux seront tout prêts, dans la cour, à suivre vos ordres ; le portemanteau est dans votre chambre; la bourse et le congé, les voici ; il ne vous faut plus que la liberté d'user de tout cela, et vous pouvez la prendre.
Le jeune homme était comme étourdi de sa joie. Il en perdit l'esprit, ce qui ne lui arrivait guère, et ne le retrouva qu'au vin de Champagne; il fut étinceîant.
— Ce jeune homme ira loin, dit le prince en sortant de table ; mais il jettera le froc aux orties : il est plus fait pour être mousquetaire que pour porter le petit collet.
Le lendemain, BouiQers réveilla le soleil et fut en selle avant qu'il eût fini sa toilette. H galopa, ivre de joie, jusqu'à Chevreuse, jusqu'à la jolie maison où on l'attendait, sans l'espérer, du matin au soir. Aline l'aperçut la première; elle jeta un cri et se retira vite au fond