LE3 CONFESSIONS
ne revint pas ; il avait mille raisons, il promettait toujours. Elle espérait et ne me disait rien ^ la pauvre mère 1 elle me cachait toutes ses douleur^.
» Enfin^ l'autre jour, elle alla, comme à l'ordinaire^ chercher notre petit revenu. L'homme d'affaires prit un air de circonstance et lui dit qu'jl était temps de lui dire la vérité et de ne pas la leurrer davantage. Maintenant^ j'étais élevée, je n'avais plus besoin de per- 8onn9t j'&vais un ^tat^ et je pouvais voler de mes propres aileSj d'autant plus que j'étais jolie, ajouta-t-il.
p Mon père n'était point M. de Bellefontaine ; il allait se marier pour la troisième fois et giupprimait toutes les pensions ie ce genre. Ma mère pouvait se regarder comm§ {^yorisée ; jamais il n'avait f^it pour personne . ce qu'il avait fait pour elle, il ne soutenait pas si longtemps m victimes, sa fortunia n'y aurait pas suffi. Maintenant! il avait rempli son devoir et elle ne devait plus compter sur rien,
» Ma pauvre mère crut rêver \ elle tombait de son bautr Une pareille confiance, un pareil dévouement ainsi récompensé? I Cependant elle voulut tout savpir, et, 4 force d'instances, elle obtint le nom de son séducteur. C'était M. le maréchal duc de Ricbeliaut
-^ Miséricorde I m'écriai-je.
-— Hélas I oui, madame, çt» depuis Iprsi, ma pauyre
DE hà MARQUISE 263
mère sa meurt. Elle a écrit» oa plutôt elle m'a fait écrire au maréchal; elle n'a pas eu de réponse. L'idée de me laisser sans secours, sans biens, la désespère; Elle a cherché le moyen d'arriver jusqu'à lui, et elle a pensé à vous, madame, à vous qui le connaissez; vous^ si charitable, on le sait, dan^ le quartier, vous parlerez bien à M. le maréchal, vous le prière? de ne pas retirer à ma mère le secours qui la faisait vivre et,.;
-^ Non, mon enfant, ce n'est pas à lui^ c'est à ma-» dame sa femme, c'est à la maréchale, bpnne 0t géné^ reuse, que je m'adresserai, et je vous répoiid^ du succès.
•^ Comment, madame 7^;
•^ Laissez-moi faire ; retournez prè^ de votr^ mère, et ne vous inquiétez de rien. Demain, j'aurai probablement de bonnes nouvelles à vous donner. Revenez me voir vers cette heure-ci; je suis heureuse de vous servir; c'est une bonne œuvre dont Pieu me tiendra compte, je l'espère.
— Ah ! madame, il vous laissera encore longtemps parmi nous, pour que ma reconnaissance..;
— Ne me parlez pas de reconnaissance ; à mon âge, on sait ce qu'elle vaut , si au vôtre on y croit encore. Allez, mademoiselle, et ne craignez plus.
Le soir même, j'ai envoyé prier la nouvelle maréchale de Richelieu de vouloir bien me recevoir en par-
ticulier. C'est, comme je l'ai dit, madame veuve de Roothe, bonne et aouce personne, assez insignifiante, tout à fait propre à charmer par ses soins les derniers jours d'un vieillard. Elle m'a indiqué une heure, je lui ai tout raconté, et, le lendemain, la pauvre fille avait non-seulement une dot raisonnable, mais encore la permission de s'appeler mademoiselle de Bellefontaine^ et de choisir un mari. On m'assure que le maréchal lui en a trouvé un dans les gardes-françaises. Elle est venue pour me voir aujourd'hui; elle est pleine d'efiusion; je ne l'ai point reçue, je suis trop malade, et c'est certainement la dernière fois que j'écris. Ma longue vie touche à son terme, je m'éteins, je le sens ! J'ai dicté ce matin ma dernière lettre pour M. Walpole. Je n'ai point de regrets, je suis lasse et je me reposerai peut-être. D'ailleurs, la France s'en va, et jo ne veux pas assister à son agonie.. •
TMtre de Viard à M. Horwe Walpoh;
I Pari«9 90 octobre 1780*
» Vous me tlemandez, monsieur, des détails sur la maladie et la mort de votre digne amie. Si vous avez encore la dernière lettre qu'elle vous a écrite, relisezla; vous y verrez qu'elle vous fait un éternel adieu, et cette lettre est, je crois, datée du 22 août. Elle n'avait point encore de fièvre alors; mais on voit qu'elle sentait safm approcher, puisqu'elle vous dit que vous n'aurez plus de ses nouvelles que par moi. Je ne puis vous dire la peine que j'éprouvais en écrivant cette lettre sous sa dictée ; je ne pus jamais achever de la lui relire après l'avoir écrite ; j'avais la parole entrecoupée de sanglots. Elle me dit :
» — Vous m'aimez donc?
» Cette scène fut plus triste pour moi qu'une vraie tragédie, parce que, dans celle-ci, on sait que c'est une fiction, et, dans l'autre, je ne voyais que trop qu'elle di-
sait la vérité, et cette vérité me pergait l'âme. Sa mort est dans le cours de la nature; elle n'a point eu de maladie, ou, du moins, elle n'a point eu de souffrances. Quand je l'entendais se plaindre, je lui demandais si elle souffrait de quelque part. EUd la'a toi^ours répondu :
» — Non.
» Les liuit derniél^ jours de sa vie ont été une léthargie totale. Elle n'avait plus de sensibilité ; elle a eu la mort la plus douce, quoique la maladie ait été Ion.* gue.
B II s^en faut beaucoup, monsieur, qu'elle ait désiré des honneurs après sa mort. Elle a ordonné, par son testament, l'enterrement le plus simple. Ses ordres ont été exécutés. Elle a aussi demandé à être enterrée dans l'église de Saint-Sulpice, sa paroisse, et c'est là qu'elle repose. On ne souffrirait pas dans la paroisse qu'elle fût décorée après sa mort de quelque marque de distinction. 2) Ces messieurs n'ont pas été parfaitement contents ; cependant son curé l'a vue tous les jours, et avait commencé sa confession; mais il n'a pu achever, parce que la tête s*ôst perdue, et elle n*a pu recevoir les sacre* meats*M. le curé s'est conduit à merveille ; il avait cru que sa Qq n'était pas si proche.
» Je garderai Tonton (chien de madame du Deffaild)
jusqtf au départ de M. Thomas Walpole. J'en ai le plus grand soin, il est très-doux, il ne mord personne, il n'était méchant qu'auprès de sa maîtresse. Je me sou- , viens très-bien, monsieur, qu'elle vous a prié de vou. en charger après elle.
» Madame la maréchale de Luxembourg n'a pas quitté son amie, d
Madame du Deffand mourut le 24 septembre 1780. Elle légua tous ses papiers à M. Horace Walpole^ et ses correspondances ont déjà été publiées.