S4 LES CONFESSIONS
chagfin imprévu, je n'aime pas à voir souffrir. Je lui criai d'avancer; elle vint lentement.
— • N'ayez pas peur, mademoiselle... Je suis ttèsvieille^ je suis aveugle ; mais je ne suis pas méchante.
--Je le sais bien, madame; c'est pour cela que je viens à vous.
— Je puis donc vous être utile?
— Oh ! madame, vous pouvez sauver la vie de ma mère.
Son pauvre cœur tout gros se dégonfla, elle répandit un torrent de larmes. Je la laissai se calmer d'abord, et je la priai ensuite de s'expliquer.
— - Madame... madame... je suis un enfant naturel.. r
— Ahl repris-je, ne vous en tourmentez pas, il y en a bien d'autres!
— Ah ! madame , je respectais, je vénérais, j'adorais ma mère, je ne me doutais pas de sa faute...
Et elle pleurait.
— Il faut toujours l'adorer, la vénérer, la respecter, ma chère enfant; on ne sait jamais comment les fautes se commettent, et, d'ailleurs, les fautes d*une mère ne se discutent pas.
— Je le sais, madame ; mais c'est bien dur, allez I
— Mademoiselle, seriez-vous dévote et intolérante?
— Madame, je n'ai pas le bonheur d'être déVote, je
DE LA MAngUISE 255
suis ma religion de mon mieux; mais, quant à accuser les autres, que Dieu m'en préserve ! je ne suis point parfaite, je puis pécher et j'ai besoin d'indulgence; pourquoi donc refuser la mienne à mes frères en Jésus- Christ?
Elle me dit ces mots comme une bonne petite fille, avec un ton qui me toucha.
— Achevez donc votre confidence, tnon enfant ; racontez votre histoire et dites-moi comment je puis vous servir à quelque chose.
Voici ce qu'elle me raconta :
— Madame, nous demeurons bien près d*ici, dans la rue du Bac ; ma mère est ouvrière en linge et elle m^a appris son état. Nous avons une petite rente et nous gagnons notre vie ; nous n'avons donc besoin de personne pour nous aider sous ce rapport. J'ai été bien élevée, je sais plus que n'apprend d'ordinaire une fille de mon état. Ma mère n'avait pas toujours été ouvrière, madame; c'est une fille de gentilhomme, élevée à Saint- Cyr, et bien malheureuse, allez t
— Est-il possible, mademoiselle! et qui Ta conduite là, cette malheureuse personne?
— C^est ce que je sais aujourd'hui et ce que je ne savais pas il y a deux jours, madame. Je croyais ma mère veuve d'un tailleur, elle me Tavait ditf je U
croyais fille d'un marchand de laine, et jamais le soupçon d'une autre origine ne m'était venu. Pour expliquer son éducation, elle m'avait parlé d'une marraine fort riche qui l'avait élevée et qui lui avait donné des goûts, des habitudes au dessus de sa naissance. Elle le déplorait avec moi, et cependant elle ne put s'empêcher (le m'apprendre ce qu'elle savait.
— > Gela est bien naturel.
*-Nous vivions dans la retraite, non pas heureuses, mais tranquilles^ mais doucement, sans secousse et sans douleur. Nous ne voyions que quelques voisins, et très-peu encore et fort peu de temps, puis M. lé curé de Saint-Sulpice, qui était bien bon pour nous. H y a huit jours, ma mère sortit; elle sortait tous les mois une fois, sans moi, et revenait avec la petite somme qui forme le plus clair de notre avoir. Ce jour-là, elle rentra plus tard que de coutume, si pâle^ si chagrine, que j'en eus une peur épouvantable et que je ne pus m'empècher de pleurer.
» Je m'empressai autour d'elle ; elle pouvait à peine parler, elle se jeta à mon cou et fondit en larmes.
» -— Mon enfant, répétait-elle, ma pauvre enfant I
» J'eus beau la questionner, je n'en tirai pas davan tage; elle se tordait les bras, puis elle joignait les mains, priait Dieu, lui demandait pardon et à moi aussi.
» — Ah ! reprenait-elle , trompée 1 trompée ! qui l'aurait cru 1...
— Hélas I mademoiselle, il faut toujours s'attendre à être trompée. C'est un service que nous nous rendons tour à tour. Qui est-ce qui ne trompe point, et qui est-ce qui n'est pas trompé en ce monde ?
Cette vérité lui parut ou cruelle ou douteuse ; elle me regarda un instant comme indécise; puis elle re-, prit:
— Ma pauvre mère ne voyait pas comme vous apparemment, madame ; elle fut bien longtemps à reprendre ses sens et je n'en pouvais tirer aucune explication. Enfin, elle se calma un peu, c'est-à-dire la souffrance du corps prit le dessus sur celle de l'esprit; elle commença une véritable maladie, mais sa raison et son cœur revinrent en elle pour s'entendre avec moi.
» Elle était bien honteuse de ce qu'elle avait à me dire; elle sentit qu'41 le fallait, et, après avoir essayé do se jeter à mes genoux, après avoir caché son visage dans son lit, elle vint à bout de me conter son histoire.
» Ma mère, en sortant de Saint-Cyr, s'en alla chez une parente à la campagne, aux environs de Fontainebleau; elle était orpheline et sans biens, très-belle, trèsbonne et très-affectueuse. Cette parente, qui l'avait recueillie, lui lit payer son hospitalité par ses larmes,
et la rendit une vraie martyre. Elle ne voyait personne, n'avait ni compagnes ni amies, et travaillait du matin au soir.
» Un jour, ou plutôt un soir, un monsieur, égaré dans la forêt par un orage, à la suite d'une longue chasse, demanda l'hospitalité à la petite maison. II y fut reçu avec plaisir par la maîtresse, enchantée de se produire et de montrer son usage du monde. Il n'était plus jeune; mais il avait un esprit charmant, une tournure et- des manières qui séduisaient; bien qu'il fut très-simplement mis, il ressemblait à un seigneur. Il s'empressa beaucoup près de ma mère, fit plus de compliments encore à la vieille dame, se nomma, bien entendu. C'était un gentilhomme, parent et ami du capitaine des chasses, qui chassait avec lui un chevreuil ou un sanglier de temps en temps, lorsque Sa Majesté n'était pas à sa résidence royale, ce qui arrivait souvent.
» Il plut beaucoup aux deux recluses, sollicita la permission de revenir ; il en usa, fit la cour à ma mère à rinsu de son tyran, s'aperçut bien vite de son malheur et se servit de cette connaissance pour la perdre. Il la plaignit, tâcha de la consoler, lui parla de mariage, lui jura qu'il Tépouserait, et, tîomme ma mère l'assurait que jamais sa parente n'y consentirait :
» — Eh bien, dit-il, puisqu'elle veut garder sa vie-
lime en dépit de tout, nous la forcerons ; je vous enlèverai, et elle ne pourra plus ensuite vous refuser son consentement.
» Ma mère ne le voulut point, elle résista longtemps ; enûn, le tentateur arriva juste dans un moment où elle venait d'essuyer une scène épouvantable et où elle avait la tète à moitié perdue^ il en profita et l'emmena avec lui.
» C'était la nuit, ils se sauvèrent comme des voleurs. Le futur époux conduisit sa conquête à Paris, au fond du Marais; il la mit dans une maison, avec une vieille femme pour la servir, et vint la voir tous les jours, en prenant des précautions minutieuses. & s'insinua de plus en plus dans le cœur de ma pauvre mère, et s'en fit sérieusement aimer, par reconnaissance d'abord, par entraînement ensuite ; car^ malgré son flge^ il était plein de séduction.
» Il trouvait chaque jour des motifs powr reculer le mariage : il manquait des papiers, il y avait des formalités à remplir^ il y avait des consentements de parents à demander, une affaire à finir; il s'y prit si bien, qu'il entraîna la jeune fille et que je vins au monde avant que le prêtre eût béni cette union, qui ne devait jamais se former. Ma mère comprit enfin qu'on la trompait ; elle demanda une explication qui ne lui fut pas refusée»
mais qui la détrompa un peu sur le caractère de Thomme auquel elle appartenait. Il lui avoua qu'il l'avait séduite, qu'il n'était pas libre, que sa femme^ plus âgée que lui et infiroie, existait encore, mais qu'elle ne pouvait vivre longtemps, et qu'aussitôt que sa chaîne serait rompue, il épouserait la seule femme qu'il eût jamais aimée.
D Hélas 1 ma mère le crut encore et lui pardonna. L'idée de le perdre lui était affreuse. Elle vécut ainsi deux ans, espérant, attendant toujours, ne voyant personne, que son amant et sa vieille servante, s'occupant uniquement de moi et ne sortant que pour aller à l'église. Malgré sa faute, sa consolation et son espoir étaient en Dieu.
» Un matin, mon père devait venir, il ne vint pas ; elle resta huit jours sans nouvelles de lui, n'en pouvant aller chercher nulle part : elle ignorait sa demeure. Elle faillit mourir d'inquiétude. Enfin une lettre arriva. Elle était datée de Bordeaux; il avait été obligé de partir précipitamment, il ne savait quand il reviendrait; mais, en allant à un endroit qu'il désignait, ma mère aurait là-dessus des détails plus positifs. Vous jugez si elle y courut I
» C'était à un homme d'affaires qu'on la renvoyait. Il prit un air de condoléance dont ma mère s'effraya
fort; on finit par lui raconter que M. de Bellefontaine, gentilhomme peu riche, mais d*une grande capacité, s'était livré à des suggestions malveillantes pour madame de Pompadour : il avait osé mal parler d'elle, et, sans un ami qui l'avait averti à temps, il serait sous les verrous de la Bastille. Forcé de se cacher d'abord, de s'expatrier ensuite, il n'avait eu que le temps de charger cet officieux des soins à prendre pour notre existence; chaque mois, celui-ci nous remettrait de quoi sufiire à nos besoins, en attendant le retour de mon père et sa liberté. Ma mère le crut encore, en se désespérant; mais sa confiance n'était pas altérée. Elle pleura beaucoup, dit qu'elle voulait le rejoindre et qu'on devrait lui dire où il était ; à quoi le fondé de pouvoirs répondit qu'il n'y manquerait pas.
D On l'amusa pendant longtemps par des nouvelles contradictoires; elle eut la patience d'attendre en priant Dieu de lui rendre le père de sa fille et de lui accorder le bonheur de me donner un nom et un état.
» Les mois s'écoulèrent ; au bout de l'année, la pension dimJnua, le gentilhomme était ruiné. Il fallut renvoyer la servante ; puis, à mesure que je grandissais, il fallut travailler. La patience de ma mère ne se lassa pas; sa résignation lui donnait des forces. Malgré la mort de madame de Pompadour, M. de BcUefontaine