‹ Les confessions de la marquise; suite et fin des Mémoires du̓ne aveugleChapitre 2 sur 16 · À LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

À LA LIBRAIRIE NOUVELLE

18G9 Droits de reproduction et de traduction réiervét

DE

Madame d'Épinay relourna à la campagne, dans sa

charmante maison de la Chevrette, ou à son château

d'Épinay, près d'Enghien et de Montmorency. Daclos

s'impatronisa chez elle, il y vint tous les jours et s'y

établit en maître, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire

partout. Il trouva madame d'Épinay à son goût et lui '

fit à brûle-pourpoint une de ces déclarations qui nous

mettent entre une échelle et un précipice. Il faut la

gravir ou se casser le cou. Elle la reçut fort étonnée,

la déclina de son mieux, pour ne pas le blesser ; il n'y

voulut pas entendre. Il la questionna, la tourmenta, la II. i

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harcela, jusqu'à ce qu'elle eut avoué son amour pour Francueil et leur commerce galant.

On l'avait prévenue de se défier de Duclos, de même que celiii*ci la prérioA d& te défier de rnsdemiriselle d'Ëite et de Reusseau. Efle eut doac un grand tort de se mettre à sa merci, elle et son secret. 11 voulut bien lui pardonner pourtant, à une condition : c'est qu'elle n'ouvrirait la bouche à qui que ce fût de la tendresse qu'il lui avait avouée ; elle promit, sans penser qu'elle venait de se faire un ennemi qui ne lui laisserait plus ni paix ni trêve, et dont la tyrannie deviendrait d'autant plus redoutable qu'il se ferait craindre avec raison.

Je ne sais si j'ai dit que Francueil était marié, qu'il n'aimait point sa femme et ne restait guère avec elle» n en résultait naturellement une gène, qui s'augmenta bientôt par le retoiur de M. d'Épinay, auquel la pauvre femme dut consentir, à cause de ses enfants, et pour obéir aux dernières volontés de son vieux père. Il fut convenu même, entre les deux amants , qu'ils ne se verraient plus chez elle.

Madame d'Épinay eut la douleur d'apprendre que Francueil s'enivrait, et d'en être témoin lorsqu'elle le rencontrait chez leurs amis. Il changeait beaucoup à son égard, la recherdiaît moins, quoique bientôt il eût repria SCS habitudes au logis. M. d'Ëpinay reprenait les siennes

avec la petite Rose et ne témoignait aucune jalousie. Duclos, le philosophe, tyrannisait les uns et les autres, colportant des propos, les arrangeant à sa façon, et secondé par Rousseau, moins bruyant, mais tout aussi dangereux. Madame d'Épinay était ainsi entre deux dangers, non moins redouiafaleB l'un que l'autre.

En même temps, sa belle-sœur lui fit connaître une jeune madamfi àe Veisd, fort belle et fort recherchée; elle ne tarda pas à s'apercevoir que Francueil trouvait celle-ci de son goût et qu'on ne le repoussait point. Ce §ai pour elle le premier coup de la jalousie sérieuse ; jusque-là, elle n'avait eu que des craintes, Duclos ne manqua pas de l'avertir et d'enjoliver la chose de tous les ornements qu'il put inventer.

Madama d'Épinay, au désespoir, prit madame de Versel par la douceur et voulut apprendre son sort d'elle-même. Elle l'engagea donc à venir à ce beau château d'Ëpinay, où son mari faisait des embellissements insensés.

Madame de Versel y vint ; Aies causèrent longuement en tète-à-tète , elles sç lièrent^ Tune de bonne foi, l'autre par calcul^ et la jeune rivale raconta tout bonnement sa vie, ses peu chants, ses désirs à celle qui voulait la connaître. Elle lui parla de l'amour de façon à lui laire croire qu'elle le connaissait , et l'autre

se mit à trembler de tous ses membres^ en pensant qa'il s'agissait de Francueil.

Elle prononça son nom, la jeune Versel sourit ; elle lui demanda avec instance s'il était amoureux d'elle ; l'autre répondit qu'il l'était en effet, mais qu'il n'en fallait rien dire , parce qu'elle lui avait promis un secret absolu.

— Il m'aime à en perdre la tète, il fait des folies pour moi, il jure qu'il en mourra.

■^ Et vous?

— Moi!... moi, je ne l'aime point, je vous assure, mais point du tout !

— Ah 1 vous me rendez la viel

— Comment?

— Sans doute. Il ne vous recommandait le secret que parce qu'il me quittait pour vous.

— Ah I le monstre ! je suis bien contente de ne pas l'avoir écouté. Non, non, ce n'est pas lui que j'aime; je ne le laissais dire que pour me distraire d'une passion terrible, à laquelle je dois résister.

— Pourquoi? ne vous aime-t-on pas ?

— On ne m*aime que trop. Seulement... on ne peut pas m'aimer.

— Vous si belle, si charmante!

— Ma chère madame d'Épinay, l'homme que j'aime,

qui m'aime, est Tamant de ma mère ! comprenez^vous pourquoi je le repousse? Nous avons souffert mille martyres tout Tété dernier, forcés de nous voir à chaque instant, de nous résister, de cacher à ma mère ce que nous éprouvions tous les deux. Ah I je ne puis vous rendre ce supplice, vous le comprenez. Maintenant, je me suis sauvée, je ne veux plus le voir, car je succomberais.

Vous jugez que cette confidence mutuelle attacha les deux femmes Tune à l'autre, et que Francueil en fut pour ses frais; il s'en vengea en se plongeant dans tous les écarts d'un homme à la mode et en servant M. d'Épinay dans ses parties, ce qui m'a été la bonne opinion que j'avais de lui.

Quelque temps après cela, madame d'Ëpinay connut l'homme qu'elle devait aimer le reste de sa vie, celui qui devait remplacer Francueil, en lui épargnant les chagrins que ce dernier lui avait donnés.

Tout le monde sait son commerce avec le baron Grimm, qui dure encore, et qui durera certainement autant qu'eux. Madame d'Épinay le rencontra chez madame de la Popelinière, où Rousseau et Francueil le lui présentèrent en lui demandant la permission do le conduire chez elle ; ce qu'elle se hâta d'accorder, sa conversation lui ayant plu infiniment. Rousseau l'ai-

6 LES GONFËSSIOlilS

mait beaucoup, à sa façon; il le vanta, earU le coq* naissait depuis longtemps.

— C'est là un homme que vous pouvez recevoir, lui dit-il, et non toutes les poupées qui vtwis entoorent. Excepté Duclos, je ne voudrais pas vivre avec des gens à tètes si vides et si légères.

Orimm était né à Ratisbonne, d'un pasteur protestant; il n'était point baron alors; il vint en France pour y chercher fortune, et se signala peu après par une petite brochure sur les discussions musicales Au eoia du roi et du coin de la reine. Cette petite brochure s'appelait le Petit Prophète de Bochenihredsehe^ Elle eut beaucoup de succès ; on se l'arracha, et M. Grirom fut

connu tout de suite.

'— De quoi s'avise donc ce Bohémien, dit Voltaire, d'avoir plus d'esprit que nous?

Ce fut son brevet. A dater de ce moment, Grimm eut de l'esprit.

Il fut pris en grande affection par le comte de Friesen, qui était bien un des meilleurs hommes qu'on pût voir.

Ce comte de Friesen était jeune, aimaM^e, galant, riche ; à son école, Grimm apprit le monde et ne l'oublia plus. Il le savait si bien, qu'on prenait malgré soi au sérieux sa baronnie et ses grands airs, et qu'on ne

reeoanaiflsaît plus en lui le fils du pasteur de Ratisbonne.

Il était laidy il avait le nez tourné.

— Maissan nez est toujours tourné du Jkmî coté, répondait madame d'Épinay, lorsqu^onlui faisait observer ce léger défaut.

Excessivement soigné et propre, il excitait la furie de Rousseau, lequel s'en' allait demandant ce que l'on pouvait attendre de bon d^un homme qui passait deux heures tous les matins à se frotter les ongles avec une vergette.

Le comte de Friesen mourut et laissa Gi imm sur le pavé, en le recommandant à M. le duc d'Orléans, qui accepta le legs et occupa le philosophe. Ensuite il s'en alla avec M. le maréchal d'Ëstrécs en Westphalie, et devint un de ses vingt-buit secrétaires. Celte campagne, toute de luxe, a laissé des traces dans les souvenirs de ceux qui l'ont faite. On n'a pas idée du train des équipages de cel état-major.

^ On se moquait beaucoup de Grimm, on l'accusait de jouer la comédie dans ses sentirnsent». On &i sur lui une plaisanterie qui fut fort racontée à k mort du comte de Friesen ; il avait, disait-on, exagéré son désespoir ice point qu'on l'entraîna à l'bôtel de Castries, pour l'arracher au spectacle de cette mort. Il y jouait chaque jour des scènes de larmes, dans le jardin, tant

qu'il était en vue de l'hôtel ; mais, dès qu'on ne pouvait plus l'apercevoir, et sans penser aux maisons voisines, d'où on le guettait, il mettait vite son mouchoir dans sa poche et en tirait un livre, afin de ne point perdre son temps.

Il avait été fort amoureux de mademoiselle Fel, qui n'en voulut pas, et qui se moqua de lui outrageusement, ce dont il fut fort irrité ; il ne l'oublia jamais.

Maintenant^ il aune espèce de position diplomatique de la part de je ne sais quel prince, et il entretient une correspondance avec la tzarine, pour lui raconter ce qui se passe à Paris. C'est une espèce de personnage; on va chez lui, et lui va chez sa maîtresse d'abord, puis chez le baron d'Holbach, à ces fameux soupers, puis partout, même quelquefois chez moi, bien peu cependant Je ne reçois plus maintenant de ces gens-là, et il s'ennuie beaucoup avec mon monde. Je ne le prône pasbeaucoup. Presque tout de suite, madame d'Épinay et lui s'arrangèrent. Ce ne fut plus une frénésie comme avec Francueil, mais un sentiment fort tendre, fort dévoué, fort calme, de ces sentiments qui durent parce qu'on ne les use pas, comme moi avec Formont, ou avec le président ou avec Pont-de-Veyle. J'ai toujours préféré ceuxlà aux autres. Lamage, lui, aurait, au contraire, brûlé la chandelle par les deux bouts.

Juste à ce même moment, et ce fut ce qui précipita les choses, il arriva à madame d'Épinay une aventure très-grave, dont toat Paris retentit^ et qui faillit la perdre complètement. Il y a de quoi faire un drame larmoyant avec cette histoire.

Madame de Juilly avait quitté Gelyotte ; les femmes qui s'affublent de ces sortes de gens ne les gardent pas longtemps d'ordinaire» Elle prit à la place un chevalier de Yertillac, excellent gentilhomme^ de bonnes manières, dont elle fut sérieusement amoureuse, et qui la vengea. Cette belle union dura deux ans à peu près, et puis madame de Juilly mourut de la petite vérole. Ma* dame d'Épinay la soigna assidûment.

Lorsque la malade se sentit à l'extrémité, elle remit une clef à sa belle-sœur et lui dit, dans un moment où elles étaient seules :

— M. de Juilly m'aime comme au premier jour, il a en moi toute confiance ', je ne veux pas lui laisser un chagrin, et je vous prie, ma chère sœur, d'ouvrir mon secrétaire. Vous y trouverez deux paquets de lettres ; ce sont celles ducbevalier ; j'ai brûlé celles de Gelyotte. Faites-moi le plaisir de les jeter au feu, et qu'il n'en reste aucune trace.

, — Sur-le-champ ?

— Non, cela me ferait trop de peine. Aussitôt que je

serai morte, ayant de rappeler personne de la famille ; promettez-te-moi, et promettez-moi aussi, sar la tète de vos enfants, que, si mon mari concetait des soupçons, vous les détourneriez à tout prix; je serais au désespoir d'empoisonner ses regrets.

On lui promit tout ce qu'elle voulut. L'une des femmes entra en ce moment. Un quart d'heure après, la malade mourut.

— Allez, dit madame d'Épinoy, ne prévenez personne, je veux rester un instant à prier près de ce pauvre corps ; j'irai moi-même avertir mon beau-frère, il sera moins affligé de la sorte.

On la laissa seule, elle se bâta de romplir les intentions de madame de Juilly ; puis elle alla apprendre à son beau-frère la triste nouvelk, dont il fut mortellement affligé. 11 allait vantant partout les vertus de la défunte, son amour pour lui, le bonheur qu'elle lui avait donné ; il en fit une Pénélope, et amusa ainsi beaucoup le monde à ses dépens.

Les deux frères avaient des intérêts en litige depuis la mort de leur père, et les comptes avaient été remis parle notaire à madame de Juilly. Ces comptes étaient des titres contre M. d'Épinay, et prouvaient clair comme le jour qu'il redevait à Juilly plus de cent quatre-vingt mille livres. Une fois la première larme essuyée, on

DIS LA MAR<>UISE li

«bereha les papiers partout, on ne les trouva nulle part. On demanda i madaiûe d*Ëpinay si die les avait vus, celle-ci répondit qu'elle n'en avait pas connaissance.

— Pourtant, répétait Juilly, je les ai donnés à ma femme, c'est-à-dire le notaire les lui a remis devant moi, et elle les a posés aussi devant nous dans son secrétaire. C'est vous, ma sœur, qui m'en avez rendu la idef de sa part, vous devez l'avoir ouvert la dernière; il n'est pas possible que vous n'ayez pas aperçu les papiers.

Madame d'j^lnay s'exténuait à soutenir qu'elle n'avait rien vu, lorsque la femme de chambre intervint et raconta à son maître comme quoi madame d'Ëpinay avait reçu des mains de madame de Juilly la clef de son secrétaire, comme quoi on avait renvoyé tout le monde aussitôt que celle-ci avait été morte, et comme quoi madame d'Ëpinay était restée un quart d'heure seule avec le cadavre, sous prétexte de prier avant d'annoncer sa mort

— Lorsque je suis rentrée, j'ai vu la cheminée pleine de cendres de papiers brûlés, ajouta cette fille.

Madame d'Épinay, en entendant cette dénonciation, devint très-rouge et se troubla. Tout le monde se retourna de son côté^ ^ son beau-frère lui demanda si cela était vrai.

— Gui, monsieur, répondit-elle tremblante, il est très-vrai que, d'après Tordre de madame de Juilly, j'ai brûlé des papiers placés dans sou secrétaire ; mais ce n'était assurément pas, ceux que vous cherchez.

— Quels étaient donc ces papiers, madame ?

— Je rignore, je ne les a pas lus; la place m'avait été indiquée et je n'ai eu qu'à les prendre.

— Si vous ne les avez pas lus, comment pouvez- vous savoir que les nôtres ne s'y trouvaient pas?

— Des actes de notaire ne ressemblent point aux autres, on ne peut pas les confondre. On reconnaît facilement le papier marqué.

— Cela n'en est pas moins extraordinaire.

— Et c'est malheureux pour madame, très-malheureux ajouta le notaire ; voilà M. d'Épinay quitte de près de deux cent mille francs, et cela après que madame sa femme a brûlé des papiers dans les circonstances qu'on a citées ; je le répète, c'est très-malheureux.

Madame d'Épinay ne pouvait, on le comprend, donnei d'autres explications que celles-là; mais il n'en passa pas moins pour constant à la cour et à la ville qu'elle avait lestement volé son beau-frère de ces deux cent mille francs, et cela en face du cadavre d'une femme qu'elle avait beaucoup aimée et qui lui accordait la confiance d'une sœur.

Ce fut dans le monde une clameur de haro. La pauvre femme n'osait plus se montrer nulle part. On lui faisait froide mine ; quelques-uns parlèrent de lui fermer les portes, et môme parmi ses amis il y eut défection. Duclos ne manqua pas cette occasion de mal parler ou de mal agir. Il alla colporter partout les mauvais propos, il les raconta ensuite à madame d'Épinay ellemême. Celle-ci ne faisait que pleurer du matin au soir. Son mari se taisait; il n'était sans doute pas fâché du résultat, mais il ne pouvait le laisser voir.

Francueil^ auquel elle se plaignait, lui dit, après avoir entendu ses plaintes :

— Par suite de nos relations bien connues, tout ce que je puis faire, c'est de rester neutre.

Grimm ne fit pas ainsi, au contraire. Seul il se montra son défenseur, et il n'était pas encore son ami.

Il était à dîner un jour chez M, deFriesen, il y avait beaucoup d'hommes et point de femmes. Au dessert, on raconta l'histoire de madame d'Épinay, en l'enjolivant de mille réflexions et en ajoutant que son mari lui avait payé cette escroquerie à beaux deniers comptants, sans

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