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préjudice du reste. Grimm prit son parti, d'abord raisonnablement; ensuite^ comme les méchants achevaient, en criant que son mari et elle étaient aussi malhonnêtes l'un que l'autre, et qu'on ne pouvait courir le risque de les calomnier, quoi qu'on dit sur leur compte, le chevalier courtois se fâcha tout de bon, repoussa les propos en général et en particulier, les flétrit de son mépris et ajouta, en regardant un des convives, plus enragé que les autres, que les gens d'honneur n'étaient pas si pressés d'ordinaire de déshonorer leur prochain.
Celui-ci s'emporta ; on voulut les séparer, ils se turent ; mais, se faisant signe, ils descendirent dans le jardin, et, là, ils dégainèrent; tous deux furent blessés légèrement. D'où Duclos se mit à raconter partout que Grimm était l'amant de la dame; il en enrageait; il le dit si bien que cela fut. Elle ne pouvait faire mieux pour récompenser son défenseur.
Les choses restèrent dans cette incertitude, et madame d'Ëpinay demeura sous le poids de l'accusation, jusqu'à ce que le hasard fit retrouver les papiers, et voici comment:
Le chevalier, l'amant de madame de Juilly, crut devoir un compliment de condoléance au mari ; mais il était absent, et fort loin lors de la mort de sa maîtresse;
la nouvelle ne lui parvint que longtemps après. 11 mit un peu de retard dans sa réponse, par la difficulté de savoir coinment la faire, et il en résulta un délai de trois mois à peu près, pendant lequel la ealomnie fit bien du chemin. Finalement, sa lettre arriva. Après les discours d'usage, il ajoutait que madame de Juilly, peu de temps avant sa mort, lui avait confié des papiers importants pour les montrer à un homme entendu, dont il était sûr. Au moment de son départ, cet homme était absent et madame de Juilly s'était chargée de le voir, à son retour. Il ajoutait que, ci on désirait l'avis de cet homme sur le fond de cette affaire litigieuse, il envoyait son adresse et qu'on pourrait le consulter.
M. de Juilly monta en voiture et courut chez cet avocat. C'étaient précisément les papiers en question ! il les reprit, puis courut chez sa belle-sœur, et lui mconta le fait en lui adressant des eieuses, qu'il se hâta de rendre publiques avec la justification.
Une seule chose l'inquiétait : quels étaient les papiers que sa femme avait voulu qu'on brûlât? Madame d'Èpinay s'en tira en rejetant ce mystère sur des bonnes œuvres , qu'elle voulait cacher. Cela était probable.
— Vous avez raison; car, si celle-là avait eu des intrigues, il faudrait accuser toutes les vierges du paradis.
— Ah I oal, sans doute.
— C'étaient des bonnes œuvres, ce ne pouvaient être que des bonnes œuvres ; elle était si charitable 1 nous ne pouvons avoir d'autre idée que celle-là, il faut nous y tenir.
C'est bien là un raisonnement de mari satisfait.
Grimm était l'ami intime du baron d'Holbach. Ce gentilhomme du Palatinat habitait Paris depuis sa jeu* nesse ; c'était un donneur de soupers, mais d'un autre genre que ceux de madame Geoffrin et les miens, bien que, souvent, on y rencontrât les mêmes personnes. On y discutait les matières les plus graves de la philosophie et de la religion. Le baron d'flolbach professait hautement Tathéisme ; ses convives étaient un peu de son avis et l'on n'a pas d'idée de ce qui se disait à cette table. Ils allaient chercher des mystères incompréhensibles et se flattaient de les expliquer par l'intervention du seul dieu qu'ils reconnussent : le hasard. Ils s'intitulaient les libres penseurs ; jamais on ne débita tant de sottises.
Le baron d'Holbach perdit sa première femme, qu'il aimait beaucoup, et, comme je le disais alors, il devait d'autant plus la regretter qu'il n'avait pas l'espérance de jamais la revoir, puisqu'il ne croyait qu'au néant.
Rousseau continuait ses assiduités 5 il se partageait
entre cette société et Diderot, son ami de cœur^ à cette époque. Celui-ci ne voulut jamais voir les amis de ses amis, cela se conçoit : il était prévenu contre eux par ces amis mêmes. Dudos et Rousseau déchiraient madame d'Épinay à belles dents, tout en ayant Tair de se pjoclamer ses Gdèles. Diderot, homme sérieux, un peu dur, cynique, honnête homme dans Tacception de la probité, sauvage et peu accoutumé au monde, craignait une société de mijaurées où il se trouverait dé- ])lacé et où Ton ne parlerait point de philosophie du matin au soir.
C'était un génie singulier^ un des plus éminents du siècle assurément. Athée et libertin, il fit en même temps et écrivit avec la même plume les Lettres des aveugles à l'usage de ceux qui voient et les Bijoux indiscrets^ voire même la Religieuse. Le premier de ces ouvrages lui valut trois mois de prison à Vincennes ; il ne les avait pas volés. Il est impossible d'être plus dépravaleur que ne le fut cet homme, dans tous les genres. Je ne suis ni prude ni dévote, mais assurément je ne crois pas qu'on puisse approuver de semblables doctrines, présentées surtout aux ignorants avec la magie du style qui les déguise et les rend dangereuses.
Diderot avait aussi son petit coin de philosophie à son usage, et sa vie privée était singulière; seulement.
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il ne prenait pas ses objets dans des rangs aiissi dis» tingués qne les autres, et il y eut à cet égard une scène qui retentît dans tout Paris et dont on s'amusa pins que je ne saurais le raconter. Ces grands philosophes prêtaient à rire aux plaisants, en même temps qu'ils inquiétaient les gens sensés et qu'ils pervertissaient la masse du peuple.
Diderot était marié avec une espèce de cuisinière fort commune; quand je dis cuisinière, c'est comme point de comparaison de ses manières ; car elle n'hélait pas née dans cette honorable classe, si nécessaire à la vie et si chère aux gourmands. Elle tenait son mari en chartre privée, sous un joug de fer. Elle le menait €omme un peti^ garçon et contribuait à le rendre misanthrope. Diderot n'était pas riche; il habitait un coin de maison fort noir et fort sale, dans lequel coin il avait un autre coin pour écrire, où on ne le laissait même pas tranquille. La mégère y venait dix fois par jour le tourmenter, lui reprocher qu'il ne gagnait pas assez avec ses écritures et qu'il ferait mieux de prendre un autre métier.
En sa qualité de philosophe, Diderot avait de la patience, surtout avec sa femme, que ce sang-froid conduisait à de nouvelles fureurs ; il courbait le dos et se taisait ; mais, aussitôt qu'il pouvait sortir, il s'échappait
DE LA MARQUISE lO
et courait à un petit H^nage qu'il s^était donné en ville, comme les grands seigneurs. Là aussi, on le faisait enrager, le pauvre homme ; mais c'était un petit assaisonnement de fruit défendu qui ajoutait du piquant à la chose. Sa donzelle n'était ni plus belle ni plus distinguée que sa femme ; seulement, elle s'arrogeait plus de droits qu'elle^ à cause des deux enfants qu'elle possédait et dont elle n'était pas peu llère« Elle se faisait babiller très-bravement, tandis que madame Diderot avait beaucoup de peine à arracher de temps en temps un cotillon ou une cornette à son barbare époux.
Un jour, la madame Diderot de contrebande prit ses deux petits par la main et s'en alla tourner autour du Ic^is de son philosophe. Elle désirait lui parler et pensait qu'il sortirait peut-être, il faisait fort beau temps, elle étrennait une robe neuve; ses enfants étaient aussi dans leur plus belle tenue ; on les regardait, et, comme on les connaissait dans le quartier, les commères disaient :
— Voyez donc la petite famille de M. Diderot, comme elle est brave I
Une d'elles, plus hardie et plus méchante que les autres, entra dans la maison et s'en alla conter le fait à madame Diderot ; il n'en fallait pas tant à celle-ci pour so mettre en colère ; elle n'écouta pas même la fin et sortit
dans la rue afin de se convaincre par ses yeux de Toffensc qui lui était faite.
Les rivales se connaissaient, elles se toisèrent sur-lechamp de ce regard enflammé qui n'appartient qu'à des femmes en furie. Aussitôt, l'assistance se douta de ce qui allait arriver et se prépara à jouir de ce combat délicieux. Il y eut cercle, ce qui excita naturellement ces héroïnes; madame Diderot ne soufflait mot, l'autre la toisait d'un air narquois en lui montrant les fruits dont elle était si fière.
— Ils sont beaux, va! je te conseille de t'en vanter, commence la première amazone.
— Je te défie d'en montrer autant ! répond l'autre.
— Ma foi I si je montrais un échantillon, je le voudrais plus joli que les tiens. Ils ont beau étaler leurs fourreaux de ratine, ils n'en ressemblent pas moins à des singes.
'— Ils ressemblent à ton mari, qui les a faits, vieille insolente!
— Mon mari? Tu peux bien dire ton amant, je suppose. Je te trouve plaisante de m'injurier ainsi.
— T'injurier 1 n'est-il pas ton mari à présent?
— S'il est mon mari, c'est que je ne peux pas faire autrement, au lieu que toi, rien ne t'y oblige. Tais-toi, coureuse!
DE LA MARQUISE 2i
— Je ne sais point une coureuse, je suis une mère de famille, ce que tu ne seras jamais.
— Je ne sais qui me tient I...
— Personne ne te tient, viens doncl
r— Tu as sur le dos largent de mon ménage, et tu viens m'insulter à ma porte! Coquine, tu vas voir.
— Montre! j'attends.
— Oui, attends-moi.
La Diderot entre chez elle et en ressort bien vite avec un pot d'eau sale qu'elle jette à la tète de sa belliqueuse ennemie. En un clin d'œil, la mère et les enfants Furent transformés, il ne resta plus vestiges de leurs beaux atours, la graisse et les ordures dégouttaient autour d'eux, on ne les eût pas touchés avec des pincettes.
Rien ne peut rendre la furie de cette mère. Ses enfants mouillés jusqu'aux os , ses enfants couverts de fenge ! ses enfants, les enfants d'un philosophe ! Elle se jeta, sans réfléchir davantage, sur sa rivale, et le plus magniGqne combat commença, un grand ébahissement des spectateurs. Nul ne s'avisa de les séparer, on était trop heureux de les voir se battre ainsi. Les coiffes, les fichus, les broderies, tout vola bientôt autour d'elles, et les cheveux ensuite. Elles criaient comme des hurlubières, et s'appelaient des noms les plus enragés. Une d'elles s'avisa tout à coup, dans le feu de l'action, de
prononcer le nom du Paris volage, cause de teurs querelles. Aussitôt, Tautre le ramaasa et les voilà sppeiani à qui mieux mieux le malheureux homme, qui se cachait, honteux de servir de prétexte à ce pugilat en pleine rue.
Elles rapostrophaieot d'an commun accord, lui criaient de venir les défendre, €t, se réunissant enfin pour Taccabler, elles montrèrent le poing à sa fenêtre; leur furie tourna contre lui, elle Vagonùèrent {ce mot est de leur dictionnaire, ma foi!), le traitant dfi lApbe, qui laissait des femmes se battre pour lui sans veair les défendre, et qui préférait rester le nez sur ses bouquins, plutôt que de mettre l'ordre dans sa famille.
Alors la scène fut complète, les portières des environs en trépignaient d'aise, il ne s'était jamais rien vu do pareil à la plus grande gloire de la philosophie. Cela dura tant qu'elles eurent de poumons. Elles se séparèrent raccommodées et furieuses contre leur commun objet, et il paya sans doute doublement la toilette gâtée, les cheveux arrachés et toutes les avaries causées parla bataille.
Vous jugez si l'on se moqua de lui et si les ennemis de l'Encyclopédie y trouvèrent pâture. Rousseau dit i ce sujet :
— Les philosophes ne devraient avoir que des fe-
D£ LA MARQUISE n
melles pour les besoins de la nature, et ne leur jamais permettre d'élever la voix, car elles ne font et Be disent que des sottises.
Il n'y a pas d'hommes menés plus durement que les philosophes, et je n'en connais pas un seul qui puisse se vanter de foire sa volonté seulement une ùàs par mois» Grimm a beaucoup de ridicules que madame d'Épinay ne voit point ; il se met du rouge et du blanc, dit-on^ aussi on l'appelle Tf/ran le Blâme. Duclos ne manqua pas de faire ressortir tout cela de son mieux, et d'attiser le feu de la haine et de la jalousie chez Rousseau, qui eût voulu accaparer cette maison, non pas pour qu'on lui donnât, — on ne peut loi faire le reproche d'avidité, — mais peur qu'on l'encensât davantage. Duclos disait parto«di qu'il avait les faveurs de madame d'Épinay, et il dierchait en même temps à persuader celle ci de l'amour tendre dont Grimm avait été épris pour la baioone d'Holbach, qui venait de mourir*
A la fin ils s'expliquèrent ; il en résulta que Duclos^ fat chassé comme Favait été mademoiselle d'£tte, et qu'une fois chaesés tous les deux, ils se réuxiirent contre celle qu'ils avai«At exploitée si longtemps, eux qui étaient d'abord aux cout^aux tirés. La principale batterie de Duclos et dé Rousseau fut de persuader à Diderot que madame d'Épinay était indigne de son ami,
qu'elle rendrait fort malheureux, et qu'il fallait à tout
prix le lui arracher.
Diderot employa près de Grimm l'autorité de son caractère solide ; il le prêcha sans résultatj'etfinitparyrcnoncer, lorsqu'il vit clairement qu'il n'aboutissait à rien.
A cette époque même, madame d'Épinay donna l'Ermitage à Rousseau, pour y demeurer avec sa Thérèse et la vieille Levasseur, sa mère. Rien ne peut vous rendre ce qu'étaient ces femmes. Madame Diderot était une duchesse en comparaison. La vieille Levasseur ressemblait à une abbesse de mauvais lieu au marché des Innocents, et Thérèse à une de ses nymphes ; toutes les deux étaient sales, plus que lui encore, ce qui n'est pas peu dire. Us s'installèrent tous les trois dans ce joli lieu, et alors comuïencèrenl, de la part du philosophe, les intrigues les plus basses contre celle qui
l'avait recueilli.
Il faut voir ses Confessions /¥A\es sont bien ignobles, ce n'est rien en comparaison de la vérité. Madame d'Houdetot, publiquement liée avec Saint-Lambert, s'établit dans le voisinage, et voilà cette folle se promenant des journées entières dans les bois, écoutant les déclarations passionnées de ce cuistre, ne les encourageant pas d'une façon positive, mais se laissant adorer, et recueillant le poison distillé contre sa
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belle-sœur, par celui qu'elle comblait de bienfaits. Saint-Lambert ne se doutait de rien ; Diderot se laissait monter la tète par Rousseau contre Tidole de Grimm; celui-ci, absent alors, — c'était pendant la campagne de Westphalie, — ne pouvait la défendre ; il en naquit une aigreur et des mauvais propos qui se propagèrent partout.
Je m'étends beaucoup sur ces commérages afin de montrer ce que sont ces bommes, devenus cbefs d'école, ces hommes qui veulent tout renverser, et qui instituent une religion nouvelle, des principes nouveaux ; à côté de la grandeur de leur but, on verra les petitesses de leur esprit, la nullité de leur cœur et de leur volonté.
On les considère dans le monde comme les régénérateurs de l'espèce humaine, les maîtres dont il faut suivre les leçons; en les regardant de près, il sera facile de les juger.
On prétend que je suis légère et que je n'ai pas l'esprit philosophique, c'est possible; mais j'ai le sens droit, je vois la vérité et je serais trop heureuse si je pouvais aussi la faire voir aux autres.
Ce fût ainsi que se passa le temps du séjour de Rousseau à l'Ermitage. Il paya Thospitalité par ringratituda, toujours suivant les principes de la philosophie. J'ai oublié tout à Tbeure de flaire une exception en faveur de Voltaire, et de marquer sa supériorité sur tous ces gens-là. Voltaire a été peu compris par ceux qui le connaissent, et pas du tout par ceux qui ne l'ont vu qu'à travers ses livres. Voltaire était un railleur qui se moquait de tout le monde ; il riait de tout et de tous, de lui-même, quand il n'avait pas d'autre sujet que lui. Il fallait le voir tenir un philosophe sérieux au bout de sa fourchette et le couper en petits morceaux, sans qu'il s'en doutât, avec des révérences de marnamoucbi et des com][diments sans fin ni terme. D'Argental et moi, nous avons souvent assisté à ces exécutiens* Quand c'était fini, il ne disait pas un mot, mais il se retournait vers nous, et ce visage envoyait autour de lui des flèches lumineuses; c'est la seule expression dont je puisse me servir, la seule qui rende bien ce que j'ai vu, ce que j'ai senti tant de fois.
n était bon, réellement bon et bienfaisant; pas un seul de ses collègues ne l'était comme lui. Je me souviens d'un trait à propos de Rousseau, lorsque celui-ci publiait les Lettres de la Montagne. Voltaire était à Ferney ou aux Délices, et, quand il vit tomber le pavé dans sa cour, il se mit dans une colère épouvantable, une de ces colères où il semblait devoir tout casser au près et au loin.
— J'enverrai des gens le trouver dans son antre, ce sauvage, ce sapajou ! je le ferai motirir sous le bâton. Il ne mérite pas d'autre vengeance, et ma plume n'a pas besoin de se mesurer avec un pareil misérable.
— On assure qu'il va venir vous voir , dit quelqu'un.
— Allons donc ! est-ce possible? H n'oserait, il ne me connaît pas.
— n paraît que si.
— Qu'il vienne donc, alors! je lui donnerai à souper, je lui dirai : «Voilà un bon souper, ce lit est le meilleur de la maison. Faites-moi le plaisir d'accepter l'un et l'autre, et d'être heureux chez moi. »
Voltaire se peint tout entier dans cette anecdote.
Le baron d'Holbach, que M. Grimm avait présenté à madame d^Épinay, voulut louer la Chevrette, que l'on n'habitait plus, le ménage à trois s'étant confiné à
Ëpinay, où Ton bâtissait des merveilles. Diderot, toujours excité par Rousseau et Duclos, lui déclara que, s'il allait dans cette maison, il n'y mettrait jamais les pieds. C'était une rage et une furie, toujours grâce aux bons oi&ces de ces excellents amis.
Mon Dieu! quelles portières que ces philosophes l
Rousseau y mit le comble. Il écrivit un beau matin à sa bienfaitrice une pancarte pleine d'injures^ où il l'accusait d'avoir composé une lettre anonyme qui, depuis deux jours, faisait rage entre madame d'Houdetot et M. de Saint-Lambert; voici pourquoi et comment :
Le marquis reçut un avis sans signature sur l'intrigue prétendue de la comtesse et de Rousseau. On lui annonçait qu'il était trompé, qu'ils se jouaient de lui et qu'ils se voyaient toute la journée dans les bois de Montmorency. On prêtait même à Jean-Jacques des libertés plus grandes, dont l'amour de M. de Saint- Lambert ne devait pas s'accommoder.
Madame d'Houdetot avait infiniment d'esprit, mais elle n'était pas belle : elle louchait, ce que je n'ai jamais pu souffrir, et tous ses traits étaient irréguliers. On aretenu d'elle de jolis vers sur la duchesse de la Vallière, qui ne vieillissait point. Viard assure que je ne les ai pas encore cités; je dois l'en croire. Les voici; c'était un impromptu :
La nature, prudente et sage»
Force le temps à respecter Les charmes de ce beau visage, Qu'elle n'aurait pu répéter.
C'était et c'est toujours une personne charmante que la comtesse d'Houdetot. (Je me regarde si bien comme morte, que je parle malgré moi au passé. Il me semble que j'écris de l'autre monde.) Saint-Lambert est pour elle comme le premier jour. C'était donc un sentiment solide et profond que le sien, puisqu'il dure après tant d'années.
Il est facile de comprendre combien profondément il fut blessé.
Il ne put s'empêcher de le montrer à madame d'Houdetot et de lui faire connaître cette dénonciation, contre laquelle elle se récria grandement, en innocente accusée à tort.
Elle avoua ses promenades et ses conversations, mais pas davantage, puisqu'il n'y avait rien de plus qu'une circonstance dont elle se garda de parler, pour ne pas nuire à Rousseau, et qu'elle dévoila plus tard, quand tout fut brouillé.
Rousseau n'avait pas déclaré son amour, très-sûr qu'il ne serait pas accueilli. 11 se borna à écouter les confidences de la jeune femme sur Saint-Lambert, en
mettant tout en œuvre pour le détruire dans son esprit. Il crut qu'il y parviendrait, qu'il aurait ensuite la , chancebelle. 11 imagina donc que madame d'Épinay était folle du marquis et que celui-ci n'était pas éloigné d'y répondre. H comptait sur k jalousie; ee qui, pour un philosophe^ ne prouve pas une grande connaissance du eœur humain* Il va sans dire qu'il ne réussit à rien du tout, pas même à la persoader de cette passion prétendue.
Lorsque la lettre anonyme arriva, l^nrsque le marquis et la comtesse se furent expliqués, tous les deux lui racontèrent le fait ; il n'hésita pas à accuser madame d'Épinay d'être l'auteur de cette infamie, laquelle venait certainement de sa Thérèse; eelte fille remplissait de ses cris la vallée tout entière, et racontait à tous les échos l'infidélité de son amant. Ni madame d'Houde* tôt, ni M. de Saint-Lambert ne croyaient la tendre Emilie capable d'une pareille saleté. Ils se réservèrent donc de n'en rien dire ; mais Rousseau prétendit que cela ne pouvait se passer comme cela, et qu'il appren-drait à celte femme ce que c'était qu'un homaète homme accusé à tort.
Il écrivit la lettre d'injures dont j'ai parlé, en réponse à une autre, toute affectueuse, que lui avait adressée sa bienfaitrice. Cette lettre, il la cite et il s'en vante
dans ses ahommdbl^ Confession^ où il se montra ca<pable de tout. Jamais on ne pourra dire plus de mal de lui qu'il n'en a dit lui-même.
Madame d'Ëptnay était bonne jusqu^à la faiblesse : elle lui pardonna et ooneentit même à le revoir; elle consentit à lui laisser l'Ermitafe, où il continua, ses travers et ses furies. C'était véritablement insensé de sa part ; elle mérita ce qu'elle eut. Rousseau la couvrit de boue, il essaya de nouveau de la brouiller avec sa belksœùr; il fit tant et si bien, que celle-ci même le mit à la porte. Il s'en vengea en en parlant comme on sait, et se brouilla du même coup avec madame d'Épinay, madame d'Houdetot, Grimm^ Saint-Lambert et Diderot, à qui il joua tous les tours possibles, et qu'il finit par outrager publiquement dans un de ses ouvrages.
Or, toutes ces personnes lui avaient fait du bien, plusieurs l'avaient comblé de bontés ; il ne sut le reconnaître qu'en leur faisant autant de mal qu'il le put. Nous allons le retrouver tout à l'heure, agissant de la même façon dans une autre société, où il fut jeté par les circonstances, et, si on lui garda quelque pitié malgré sa conduite, c'est que la position de ses nouveaux amis les mettait trop au-desssus de lui pour qu'il put les ofiPenser.
Madame d'Houdetot oublia toute mesure. Elle ne
pouvait vivre loin de Saint-Lambert ; elle écrivit à ses chefs pour demander qu'on le lai renvoyât. Il est facile de comprendre combien cette liaison fut affichée et combien Ton en parla à haute voix. La comtesse ne s'en souciait guère ; elle alla toujours son train et garda son amant, très-fier de la passion qu'il inspirait, et tous les deux méprisant les calomnies, les abominations de cette ingrate créature qu'on nomme Rousseau.
Quant à madame d'Épinay, fort malade depuis tant d'années, elle imagina d'aller à Genève, consulter Trou chin, auquel Voltaire a fait une réputation européenne. Troncbin la soigna avec son talent ordinaire, mais ne la guérit pas, elle est inguérissable. Elle faillit mourir entre ses bras. M. Grimmallala chercher et la ramena. Elle n'est pas morte encore à l'heure qu'il est, bien qu'elle agonise toujours et ne vive qu'à force d'opium. Elle ne sort plus du tout; Grimm demeure chez elle, ils sont établis en ménage. Je ne sais seulement pas si M. d'É<pinay est mort ou vivant.
Madame d'Épinay n'a jamais été jolie, je l'ai dit; ses manières manquent de noblesse, c'est une bourgeoise dans toute la force du terme. Elle est aussi commèro que ses amis les philosophes; mais elle est naturelle et obligeante, et n'a aucune pédanterie.
Je la vois quelquefois de loin en loin; elle est toujours
entourée de philosophes, et je vous avoue que je les fuis, pour les avoir trop bien connus.
J'ai lu hier, ou plutôt j'ai fait lire à Pont-de-Veyle quelques chapitres de ces Mémoires, entre autres la partie où je parle de Fontenelle. Il s'est beaucoup récrié sur l'histoire de celui-ci avec' la marquise, en ajoutant que cela n'clait pas possible, qu'il était connu de tout le monde que Fontenelle n'avait pas de cœur et n'avait jamais rien aimé. 11 me citait à preuve ce mot qu'il dit à Diderot, un jour que celuiHîi lui parlait de sentiment :
— Quant à moi, monsieur, depuis quatre-vingts ans^ j'ai mis le sentiment de côté.
Tout cela est vrai, et cependant le commerce poétique de Fontenelle avec cette dame n'en est pas moins vrai aussi. Ce fut la seule fois de sa vie, j'en conviens; pourtant cela fut, et l'enfant aussi, car l'enfant vit et est une vieille religieuse. Il a bien fallu que Pont-de- Yeyle me crût, en llace de ces preuves.
— Je ne Taurais jamais supposé si poète que cela, a-t-il ajouté comme consolation ; car c'est de la poésie
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et rien de plus ; de cœnr, il n'y en eut pas un bri» en tout ceci.
— Eh! mon cher, lui ai-je répondu, vous n'avez guère de cœur que je sache, vous n'en avez même pas la prétention. Cela vous a-t-il empêché de faire des folies dans votre jeunesse pour des péronnelles qui ne valaient pas la marquise? Il y a toujours en nous-mêmes un coin dont nous ne nous vantons pas et qui est meilleur que le reste, en sentiment surtout. Si Fontenelle était porté à Tépigramme au suprême degré, cela n'empêche pas quil n'eût aussi un peu de bon en lui, ne fùtr-ce que sa reconnaissance pour son oncle Corneille, qui l'avait élevé ; ce peu de bon conduit à bien des choses.
Lorsque Rousseau quitta l'Ermitage, brouillé à mort avec la coterie {diilosophique, qu'il avait retournée de la belle façon, il s'en alla à Montmorency, où il fut accueilli à bras ouverts par le maréchal de Luxembourg, par la maréchale surtout, et par toute la noblesse de France^ qui venait à ce délicieux château. Il triompha de ses adversaires et les écrasa de sa nouvelle position. Aucun d'eux n'était admis dans ce cercle brillant et magnifique, où ii trônait, et où je le vis bien souvent, humble et obséquieux. En veut-on une preuve?
11 avait un petit chien noix affreux, qu'il appelait Duc^
DE LA MARQUISE as
en haine des grands jseigneurs. Il jappait de loin contre eux, comme ce petit chien jappait après les passants, sans les approcher. Lorsqu'il fut à Montmorency, de Duc, il fit Turc. Moi qui l'avais vu auparavant se vanter de ce nom ironique, je ne pus m'empècher d'en faire la remarque un jour devant tout le monde; il ne me répondit pas. Il n'était pas hardi contre les vérités dites hautement, et, en général^ il n'avait de l'esprit qu'un quart d'heure après les autres; quelquefois même ce quart d'heure n'arrivait jamais.
Il fut forcé de quitter son asile à l'apparition de son Vicaire savoyard, et il se réfugia en Suisse» où, Dieu merci I il fit encore assez de Mies et de vilaines actions pour se faire chasser. De là, il s'en alla en Alsace , et enfin nous revint à Paris. M. le prince de Gonti le reçut au Temple ; il ne craignit pas les éclaboussures, et voulut à tout prix se dire le protecteur des lettres. Là, M. Hume, l'historien anglais le prit, tout habillé en Arménien grotesque qu'il était, et l'emmena en Angleterre. Il n'y resta pas plus qu'ailleurs et en partit pour les mêmes motifs. Il fallait voir comme il arrangeait M. Hume pour avoir eu le tort de lui faire du bien ! Ce fut alors que H. Walpole, indigné contre cet homme, écrivit la fameuse lettre du roi de Prusse à Jean-Jacques Rousseau. Cette lettre courut tout l'univers ; elle
mit Jean-Jacques en furie, et, dit-on aussi^ le roi des philosophes. Celui-ci les fit tous venir chez lui les uns après les autres» et s'en lassa. C'était un drôle d^animal que ce roi, quelque peu Jean-Jacques à sa manière; il n'était non plus jamais content et avait une espèce d'orgueil, tout aussi difficile a satisfaire. Voltaire était curieux sur son compte : ils se détestaient d'un commun accord et se faisaient la bouche en cœur.
M. Walpole s'en retourna tranquillement en Angleterre^ sans s'inquiéter des réclamations de Jean-Jacques, alors tout seul et sans liens parmi les gens de lettres. L'histoire de sa brouille avec le baron d'Holbach, le dernier ami qui lui fût resté, est assez drôle. Elle a été racontée chez moi par le baron d'Holbach lui-même, une des rares fois qu'il y est venu.
On dînait chez ce baron ; il y avait Diderot, Saint- Lambert, Marmontel, je ne sais qui encore, et un curé métromane qui venait lire une tragédie de sa composisition. Cette pièce d'éloquence était précédée d'un discours sur les compositions théâtrales, très-facile à résumer :
— La tragédie et la comédie, disait-il, se distinguent très-facilement l'une de l'autre. Dans la tragédie, il s'agit d'un meurtre; dans la comédie, il s'agit d'un mariage, n faut donc savoir si dans la comédie on épou-
sera , si dans la tragédie on tuera. Épousera-t-on ? n'épousera-t-on pas? Tuera-t-on? ne tuera-t-on pas? On épousera, on tuera, voilà le premier acte ; on n'épousera pas, on ne tuera pas, voilà le second acte. Un nouvel incident se présente, une nouvelle manière de tuer ou d'épouser, voilà le troisième acte ; un obstacle surgit, qui empêche d'épouser ou de tuer, c'est le quatrième acte. 11 faut bien que cela finisse, et, au cinquième acte, on épouse ou on tue, parce qu'il y a un terme à tout.
Il est facile de comprendre comment de pareilles propositions furent reçues devant une pareille assemblée ; on rit, on persifla le pauvre homme. Jean- Jacques seul ne disait mot et se tenait coi, sans parler et sans rire. Le voilà tout à coup qui se lève et court au bonhomme , auquel il arrache son cahier , s'écriant avec un accent plein de rage :
— Tout ce que vous dites n'a pas le sens commun ; votre tragédie est une ordure! tout le monde ici se moque de vous. Retournez à vos ouailles et à voire cure, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
Là-dessus, le curé s'emporte ; ils se disent toutes les injures possibles et se seraient certainement battus, si on ne les en eût empêchés.
Rousseau partit, plus furieux que l'auteur berné, et