‹ Les confessions de la marquise; suite et fin des Mémoires du̓ne aveugleChapitre 8 sur 16 · LES CONCESSIONS · texte numérisé non relu

LES CONCESSIONS

porter madame de Stain ville et Tarracher du lit de ses enfants, qui pleuraient autant qu'elle. Sa douleur était déchirante, et tous ceux qui la voyaient en avaient pitié, excepté son mari, qui semblait jouir de son désespoir.

Il la fit monter dans sa chaise, ou plutôt l'y plaça, et Ton partit au galop de quatre chevaux, pour la Lorraine. La malheureuse reprit ses sens et se trouva seule avec son bourreau, pas même une femme pour la servir; comme elle réclamait celle qu'elle aimait, il lui déclara que non-seulement elle n'aurait plus celle-là, mais qu'il ne lui en donnerait plus d'autres, parce qu'elle les corromprait.

Depuis Paris jusqu'à Nancy, il ne la laissa descendre que pour les choses indispensables, ne permettant à qui que ce fut de l'approcher. Il lui portait à manger lui-même, ne lui adressait pas la parole et ne souffrait pas qu'elle en échangeât une seule, même avec les aubergistes ou les postillons. Il la conduisit directement aux Filles-Sainte-Marie, la remit entre les mains de la supérieure, en lui recommandant une sévérité inflexible, et, sans s'inquiéter de la fatigue, il se remit en <;hemin.

Madame de Stainville était arrivée mourante; elle fat trois ou quatre Jours dans le plus grand danger, si

bien que les religieuses se trouvèrent fort embarrassées. Le bon roi Stanislas vivait encore ; elles savaient qu'il ne se ferait pas complice de violences même légitimes sur une femme. Elles prirent le parti d'avertir madame de Boufllers, et celle-ci prévint le roi.

Cet excellent prince fut touché d'un tel malheur; il engagea la marquise à se rendre au couvent et à voir la pauvre victime; ce qu'elle fit; car on n'osa pas la refuser. Madame de Stainville était hors d'état de la reconnaître. Madame de Boufflers ordonna, au nom du roi^ qu'on en eût le plus grand soin, et annonça qu'on viendrait chaque jour prendre de ses nouvelles. La pauvre recluse guérit, à son grand regret, elle qui n'avait cessé d'appeler la mort; et, dès qu'elle fut remise, les religieuses montrèrent à madame de BouflBers l'ordre qu'elles avaient reçu de ne lalaisser communiquer avec qui que ce fût.

— Quoi I pas même avec moi?

— Avec personne, madame.

— C'est ce que nous verrons, dit-elle.

Et la voilà partie pour aller raconter sa déconvenue au roi Stanislas.

— Ah I dit celui-ci, on ne me renverra pas, moi I Je vais entreprendre de sauver cette pauvre madame -là et de la réconcilier avec son mari.

n alla lui-même, le lendemain, aux Filles-Sainte- Marie, qui le reçurent, malgré elles, et qui lui laissèrent voir la prisonnière, pénétrée de ses bontés. Quand le ror parla de M, de Stain ville et de son désir de les raccommoder ensemble :

— Oh I jamais, sire, jamais! j'aimerais mieux mourir que de le revoir* Je me rapprocherai de mes filles, si cela m'est possible; quant & lui, 'je lerépète, jamais I jamais!

Elle avait bien une autre idée, qu'elle parvint à exécuter, pour son malheur. Les religieuses, la voyant protégée par Stanislas, fermèrent les yeux sur certaines libertés qu'elle essaya de prendre ; elles lui laissèrent une femme de service, et celte femme se trouva une fine matoise, qui leur fit voir du pays.

Elle procura à sa maîtresse un habit de bourgeoise ; elle lui trouva de l'argent, et tout à coup la comtesse retomba malade; elle refusa de voir personne; elle n'admit même pas madame de Boufilers, même pas le roi Stanislas. L'abbesse entra malgré tout, et la trouva dans son lit, incapable de remuer, ce qui relâcha encore la surveillance. A deux nuits de là, avant les matines et les vêpres nocturnes, la servante, qui s'était procuré la clef d'une petite porte du jardin, l'ouvrit à sa maîtresse déguisée, laquelle prit en ville, chez une

f5oeur de sa servante, un costume d'homme tout prêt et une chaise tout attelée.

Elle se mit en chemin, et elle était déjà loin avant qu'on eût un soupçon de fia fuite. La ûlle de chambre empêcha d'arriver jusqu'à elle pendant deux ou trois jours, aGn de gagner du temps, et, lorsque sa comédie fut jouée, elle en essaya une autre. Elle alla chez Tabbesse, les larmes aux yeux , comme une folle, déclarant qu'elle ne trouvait plus sa maîtresse, qu'elle ne savait ce qu'elle était devenue, qu'elle avait eu le tort de ^'endormir la nuit précédente , brisée par la fatigue, et qu'assurément la comtesse avait profité de son sommeil pour se jeter par la fenêtre ou dans le puits. Tout fut en rumeur dans le couvent. U n'y eut coin si obscur qu'on n'explorât; on vida les pièces d'eau, on chercha dans Les derniers recoins, et sans succès, bien entendu. S'imaginer que madame de Stainville se fût enfuie, il n'y avait point d'apparence; par où aurait^elle passé ?

On prévint le roi, on prévint M. de Stainville, on assura- que le diable était dans cette affaire ; les grilles épaisses et les murs élevés ne permettaient pas la moîn-dre tentative d'évasion. Personnfi ae songea à la petite porte, ou, si l'on y songea, on se tut.

Pendant ce temps^ la fugitive arrivait à Paris en jeune

garçon, ayant laissé à moitié chemin sa chaise et see habits de bourgeoise. Elle s'en alla droit à une auberge, et, de là, elle écrivit au duc de Lauzun qu'un jeune homme, chargé pour lui d'une commission importante, et qui ne voulait pas se montrer à son hôtel, désirait le voir; qu'il demandait où et à quelle heure il pourrait le rencontrer.

M. de Lauzun indiqua sa petite maison, où il soupait le soir même avec des filles et des amis. La pauvre créature ne s'en doutait guère; elle le supposait au désespoir, et ne voulait que le consoler en lui jurant un amour éternel.

Elle attendit avec une vive impatience l'instant du rendez-vous, et elle arriva une heure trop tôt. Les domestiques la reçurent, sans se douter de ce qui allait se passer; on lui dit d'attendre, et, comme elle vit un couvert nombreux, elle demanda si M. le duc attendait du monde.

— Une douzaine de personnes au moins.

La peur la prit, elle supposa que, parmi les convives, il s*en trouvait de sa connaissance ; elle ne se trompait pas, tous les hommes en étaient. Et puis cette douleur qui se traduisait par des soupers à une petite maison, ne ressemblait pas à la sienne.

Cet homme, pour qui elle avait tant souffert, lui

semblait un peu bien vite occupé d'autres objets que son amour.

Elle t^ria qu'on la fit entrer dans un pièce où elle ne serait pas rencontrée^ et où elle parlerait sans témoins à M. de Lauzun. On la plaça dans une manière de cabinet attenant à la salle à manger, et d'où Ton pouvait voir et entendre ce qui s'y passait. Ensuite, les laquais, occupés de leur service, l'oublièrent.

M. de Lauzun arriva avec une bande joyeuse. Mad ime de Stainville fut saisie en reconnaissant sa voix, et n'eut pas la force de se lever. Une seconde de réflexion la cloua à sa place'; elle pensa qu'en restant où elle était, elle en apprendrait plus sur son amant,' en une demi-heure, qu'en toute une vie d'absence et de mystère.

Les convives étaient d'une gaieté folle ; des voix do femmes surtout dominaient par leurs cris et leurs éclats de rire. M. de Lauzun demandait le souper, en tapant du poing sur la table, comme dans un cabaret, et le bruit des baisers se mêlait au bruit des verres.

— Mon Dieu ! qu'est-ce que cela ? se dit la pauvre comtesse.

On apporta les plats ; les bouchons sautèrent, mille joyeux propos s'échangèrent entre les filles et leurs galants.

Une d'elles, à qui M. de Lauzun faisait des propo-

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