‹ Les confessions de la marquise; suite et fin des Mémoires du̓ne aveugleChapitre 9 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

Ue LES <iOJN*^ESS10NS

sitiaiis toucbaateB, lui J^épendit d un air de dédain :

— Allons donc, monsieur I on met pour vous les comtesses an couvent, sans que vous vous en tourmentiez Je moins du monde ; on pourrait me jeter aux Eilles-Repenties, vous ne viendriez seulement pas m'y voir.

Un éclat de xire du duc domina tous les bruits.

— Ah I oui, répliqua-t-il, une comtesse, la pleui^use, la larmoyante, la désolée I ne fallait-il pas me désoler avec elle? Son mari m'a rendu un grand service en m'en débarrassant. Ahl qu'elle était ennuyeuse, ma belle! Elle est à Nancy, pleurant ses fautes dans son couvent, qu'elle y reete! comme tu l'as très-bien senti, je n'irai pas l'y voir^

— £lle était jolie cependant, cette femme, reprit la créature.

— Fade et insignifiante, ma chère, et prenant des airs de roman anglais à faire mal au cœur.

— Lauzun^ lu nous triches, poursuivit un des convives; tu nous poses madame de Slainville comme la maîtresse : elle ne l'était point, je le sais, j'en suis sûr ; 4ilB n'eut qu'un tort, celui de croire à tes mensongères yarolea, et de t'aimer véritablement.

— Ne fut-elle pas ma maîtresse? C'est possible. La clMsa était pour moi de si peu d'importance, que je

n*an ai pas pris note, je ne m'en souviens plus ; il se peut que tu aies raison.

Je ne crois pas que le mé^is puisse aller plus loin, et qu'un homme soit jamais j^ns infâme que celui-là. La comtesse entendit tout ! Pétri Qée sur sa chaise^ elle crut qu'elle allait moiuîr ; elle ne se sentait pas la force âe foire un mouvement; elle resta comme hébétée jusqu'à la fia de l'orgie. Us burent toute la nuit, et, en sortent de là, ils se readai^it à une course de chevaux que le tx>mte de Lauraguais et M. de Lauzun cherchment à organiser suivant la mode anglaise. Quand ils se levèrent pour partir, la mémoire revint à la comtesse; elle se rappela oe qu'elle était venue faire et ne voulut pas quitter la place sans apprendre à cet homme qu'elle le connaissait enfin.

fille rassembla son courage, sortit de sa cachette, comme si elle s'y était endormie, et pria qu'on appelât le duc, qui lui avait donné rendez-vous.

— Vous aviez donc un fameux sommeil , dit le maître d'hôtel , car ils ont fait du bruit à réveiller des taupes !

On prévint M. de Lauzun, qui se rappela le billet du matin. U ordonna de faire entrer le jeune homme daùs la dbambre de bain.

— Puisqu'il est si mystérieux, ajouta-t-il, nul n'ira

le chercher là et nous déranger; c'est sans doute quelque page d'amour.

Il quitta la table, un peu aviné, mais non ivre, et s'en alla retrouver la comtesse, à laquelle il était si loin de penser.

Au moment où il entra, elle était dans l'ombre, il ne la reconnut pas.

— Que me voulez-vous, mon enfant? Je suis trèspressé. Vous a-t-on servi quelque chose? Je suis fâché qu'on vous ait oublié, vous paraissez souffrant.

Il s'approcha, et à peine l'eût-il regardée, qu'il recula de trois pas, en poussant un grand éclat de rire.

— Par ma foi! c'est la comtesse. Ah! vous auriez dû vous montrer plus tôt. On vous aurait mieux reçue.

Ces paroles, ce qu'elle avait entendu déjà, cet accueil si différent de ce qu'elle s'était promis, exaltèrent la pauvre femme jusqu'à lui prêter des forces et de la dignité; elle ne s'emporta pas, elle se contenta de montrer de sa main la porte du cabinet où elle avait clé renfermée.

— J'étais là, dit-elle, j'ai tout entendu.

— En vérité? répondit l'autre sans se déconcerter. Ce n'était pas la peine de quitter votre couvent pour cela, n'est-il pas vrai, madame la comtesse ? Ëh bien,

je n'ai plus rien à vous apprendre. Cependant, sans s'adorer, on peut encore passer de bons moments ; moi et ma petite maison, nous sommes tout à votre service.

— Infâme ! lui jeta avec un mépris écrasant la malheureuse^ je ne demande qu'à sortir dlci el à ne vous revoir jamais. N'importe où je sois, je serai plus en sûreté qu'en ce lieu abominable. Laissez-moi passer.

— A votre aise, madame^ je ne vous retiens pas.

Il lui fit place avec un empressement dérisoire, et, appelant ses laquais, il leur cria :

— Éclairez à mad..., à monsieur, veux-je dire.

Et il la reconduisit, affectant un esprit ironique ; mais elle se mit à courir comme une insensée, et rejoignit en un clin d'oeil le fiacre qui l'avait amenée et qui l'attendait depuis sept ou huit heures; le cocher, endormi après avoir été au cabaret, ne se doutait pas de la fuite du temps.

£lle était folle, ses tempes battaient comme des cloches ; l'automédon lui demanda où il fallait la conduire : elle ne le savait plus, l'adresse de sa maison lui échappa machinalement; il l'arrêta donc devant l'hôtel de Stainville et descendit pour lui ouvrir la portière. Il la trouva sans connaissance et crut qu'elle dormait.

Il s'imagina sans doute que sa pratique l'avait imité et qu'elle se réveillerait comme lui, une fois son somme

terminé. Il ne voulut pelai troubier ee sosïmeil sieher aux ivrognes et &*en alla se remelti» sur job siège, où il en fit autant, très-sûr d'être prévenu lorsque te petit jeune homme voudrait sortir : il le tenait dans sa boîte et savait qu'il ne la quitterait pas sans son aide.

Au jour, la comtesse ouvrit les yeux, reeomrat la porte et n'eut plas qn'un besoin, qu'un désir : embrasser ses enfants et puis meurîr. Elieappela le eœher, se fit descendre, frappa jusqu'à ee qu'elle eût fait levo^ le suisse, qui ne la reconnut pas, et auquel elle desnada si M. de Stainville était à Fhâtel.

il était pour huit jours i Versailles.

Devenue plus hardie alors^ elle s'informa d'une vieille nourrice à laquelle ses enfants étaient confiés; on lui indiqua sa chambre ; elle {^retendit avoir à lui porter une lettre de son fils. Enveloppée de son manteau, son chapeau avancé sur le front, elle ne devait, sous ce costume, et dans tm moment où l'on était si loin de songer à elle, éveiller aucun soupçon, même chez eux qui l'avaient le mieux GC»mue. Le suisse lui fit observer cependant qu'elle aurait pu venir un peu plus tard.

Elle monta les degrés , entra chez la n(»]rrice, qui poussa un cri d'épouvante ; elle se nomma, la vieille femme crut rêver.

BE LA MARQUI'Sfi m

— Vite nne jupe et une mante M conduis-mci. ofae^ mes filles ; je ne veux ptus qu'elles me miiant ainsi, et je sais que je n'ai pas beaucoup de temps à les wit^ Hàte-toi!

La nourrice n'en pouvait- croire ses yeuat; elle se figura que sa maîtresse était morte, ttot elle était ei" frayante de pâleur^ et n'osait pas lui parler.

— Mon Dieu 1 si tu ne veux pas que je meure sans voir mes enfants, dépôcfae-tordonc, nourrice!

Elle s'habilla vivement, s'élança dans la chambre des deux petites, et, après lesai^ir embrassées avec une espèce de frénésie, elle retomba daftskiTOBlle, ne poa^ vant se soutenir davantage.

Deux heures après, sou mari revint; il arrivait préeî* pitamment, rappelé par un- courrier de l'abbesse,. an* nonçant la disparition de la comtesse ; il comptaitne fam que toucher barres et repartir pour Nancy ..Il la trouva avec la fièvre, le délire et dans le plus grand danger. Pour cette fois, on crut qu'elle n'en réchapperait pas ; elle en réchappa cependant, et M. de Stoinville eut le mauvais cœur de la renvoyer aux Filles-Sainte-Marie.

M. de Lauzun est un de ces jeunes seigneurs à idées philosophiques qui veulent tout ohanger en Franco; ils en viendront à leur but; je ne sais trop ce qu'ils mettront à la place. £n attendant, ils no conservent

plus de leurs pères que le nom^ et, lorsqu'ils sont une fois en train de mal faire, ils dépassent tous les autres, on le voit.

Il eut cependant assez de vergogne pour ne pas trop répandre la dernière visite de la comtesse, et fort peu de personnes l'apprirent.

Ce siècle-ci est étrauge ; il ne ressemble à aucun autre, et je ne sais où il conduira les suivants. On voit les gens de la plus haute qualité, séduits par la forme, par l'esprit, par la nouveauté surtout, préparer les verges qui doivent les fouetter j et peut-être même les couteaux qui doivent les abattre/

Ainsi M. de Lauzun, dont je vous parlais tout à Theure; ainsi M. le duc de Chartres^ lui plus que les autres encore; ainsi le jeune marquis de la Fayette, qui s'en est allé guerroyer, avec une quantité d'autres fous, pour ces républicains d'Amérique, dont Franklin nous offre un échantillon.

Franklin ! un grand savant, un bien honnête homme, mais un fier cuistre^ un ennuyeux de première volée.

Je vais revenir tout à l'heure à lui et à M. de la

Fayette; je ne sais pourquoi je pense à une drôle de chose que je veux écrire auparavant; ou plutôt je sais bien pourquoi j^y pense : c'est qu'elle a donné beaucoup à parier et qu'elle fut un grand grief contre le feu roi.

Elle nous fut racontée, dès le lendemain, chez madame de Rochefort, c'est-à-dire chez le duc de Nivernois, dont la comtesse était l'amie décente. Certaines femmes couvrent tout du masque de l'amitié, voilà le genre; c'est ce qui fait, je crois, si grand'peur à H. Walpole, lorsqu'il se Ggure qu'on le supposera mon amant. Il sait que presque toujours l'amitié n'est qu'un prête-nom, et il craint d'être accusé de le prendre pour une femme de quatre-vingts ans.

Le roi était allé après souper chez madame Victoire ; en rentrant chez lui, il appela un garçon de la chambre, et lui donna une lettre, en lui disant :

— Jacques, va porter cette lettre à M. de Ghoiseul, et qu'il la remette tout à l'heure à l'évèque d'Orléans.

Jacques obéit : M. de Ghoiseul était chez M. de Penthièvre, il y alla. M. de Ghoiseul, averti, reçut la lettre du roi^ et, trouvant sous sa main Gadet, premier laquais de madame de Ghoiseul, il lui ordonna de chercher l'évèque dans tous les coins et de revenir promptement lui dire où il l'aurait trouvé.

Gadet courut partout. Au bout d'une heure et demie,

il revint^ et jura quer monseigneur n'était nulle part; qu'il avait frappé à sa porte au point de la défoncer, sans obtenir de réponse, et qu'il j^it sa langue aux chiens.

M. deChoiseul prit le parti de grio&per lui-fflèmeles cent dix-huit marches, et de cogner de nouveau chez le prélat, tant et si bien que les domestiques vinrent ouvrir en chemise.

M. de Ghoiseul demande Tévëque pour le service du roi. Monseigneur s'était couché à dix heures; il s'éveille et s'écrie :

— Oui est là ?

— C'est moi, avec une lettre du roi.

— Une lettre du roi!... Mon Dieu! quelle heure est-il ?

— Deux heures du matin.

— Je ne puis lire sans lunettes.

— Où sont-elles?

— Ah ! dans mes culottes...

Le ministre s'en va cherchant les culottes et les lunettes, et rapporte le tout.

•— Qu'est-ce que peut contenir cette lettre? L'archevêque de Paris serait-il mert? Qu'est-ce que c'est?

Ils étaient assez inquiets l'un et Tautre, et Tévèque prend la lettre pour la lire.

D^ LA MARQUISB 155

— Voulez-vous que je vous eu épargne la peine ? dit M. de Ghoiseul.

L'évëque crut plus prudent de lire lui-même ; mais il n'en put venir à bout, et rendit le papier au ministre, qui lut tout haut :

« Monsieur Tévêque d'Orléans, mes filles ont envie d'avoir du cotignac; elles veulent de très-petites boîtes: envoyez-en. Si^vous n'en avez pas, je vous, prie... »

Ici se trouvait une chaise à porteurs, fort bien dessinée; puis^ au-dessous de la chaise^ le roi reprenait :

«... D'envoyer sur-le-champ, dans votre ville épis-^

Gopale, en chercher^ et que ce soit dans de très-petites

boîtes. Sur ce, monsieur l'évèque d'Orléans, Dieu vous

ait en sa sainte garde l

» Signé : Louis. »

Et, plus bas, il y aivait:

« La chaise à porteurs ne signifie rien ; elle était dessinée par mes filles sur cette feuille, que j'ai trouvée sous ma main, d

Ils se regardèrent tous les. àefun^ stupéfaits; puis M. de Ghoiseul éclata de rire. Quant à l'évèque, il n'était pas charmé d'avoir été réveillé pour cela.

On fit partir sur-le-champ un courrier; le cotignac arriva le lendemain : Mesdames ne s'en souciaient plu$«

Le roi lui-même raconta l'aventure en riant beaucoup, et elle ne fut pas longtemps à faire le tour du monde ; Dieu sait ce que Ton en dit 1 Les philosophes en firent des cris de chouette en colère; il m'est revenu que la demoiselle Lespinasse et son cénacle en avaient vomi toute leur bile pendant quinze jours.

Tout ceci me ramène à Franklin et à la Fayette, apôtres et disciples des nouvelles doctrines. M. Franklin se posait comme un homme qui va se faire peindre. II avait un habit mordoré en velours, des bas blancs, les cheveux étalés et sans poudre^ des lunettes sur le nez et un chapeau blanc sous le bras ; c'était sa tenue de cour et de cérémonie. Le chapeau blanc était apparemment le symbole de la liberté. Il faisait des discours à perte de vue, et j'aurais donné gros pour assister à sa scène avec Voltaire, lorsqu'il pria celui-ci de bénir son enfant, et que le railleur patriarche se leva tout debout^ les mains étendues sur la tète du marmouset, en prononçant ses fameuses paroles. Je suis certaine qu'il en riait fort en lui-même, et qu'il se moquait de tous les deux.

Quant au marquis de la Fayette, c'est autre chose, je ne puis deviner le motif de ses équipées. Que diable lui faisait l'Amérique? ainsi que le disait d'Argental. 11 en rapporte une gloire contestable, au moins pour le

but : cela ne peut apporter que du trouble dans cette monarchie, déjà si tourmentée. Lorsqu'il revint, hélas l il y a deux mois à peine, il tomba à Versailles, chez le prince de Poix, qui donnait un bal; mais il n'y parut point et alla se coucher. Il n'eut pas permission de voir le roi tout d'abord, et on lui défendit, en revanche, de recevoir d'autres personnes que ses parents. Il est vrai que c'était quasi tout le monde. Il alla souper chez Ttdole^ où je lui entendis raconter ses triomphes. Il n'en est pas moins modeste pour cela. On le tient pour un homme de courage, mais pour un homme fort ordinaire quant au reste, et je crois qu'on a raison.

Au total, il restait visiblement caché ^ suivant l'expression de Pont-de-Veyle, dans le Fat puni.

Que de gens, en ce siècle-ci, n'ont de mérite que celui de Tà-propos et un certain bonheur dans l'expression qui remplace le reste. Ainsi, le feu cardinal d'Estrées n'était point un aigle, et cependant il se faisait une réputation d'esprit par certains mots arrivés juste où ils devaient venir.

Madame de Gourcillon était belle et précieuse autant que femme puisse l'être; elle n'avait pas permis, même à la calomnie, d'effleurer sa réputation, et elle se tenait avec une roideur de bois vis-à-vis de tous les hommes. Elle causait un jour avec le susdit cardinal, âgé d'au

I5S LES CORFESSIONS

moins qnatre-ringl-dix ans; il se sentit ragaillardi par ses charmes, et le hii dit avec tonte sa grâce ; il essaya même de kii baiser la main ; elle la retira, prit son grand air, et trai4a le vieillard du haut en bas.

— Ah! madame, madame I lui répondit-il, prenez garde, tous prodiguez vos rigueurs!

Elle ne le comprit pas, elle était fort sotte. Il faut être sotte pour afficher la pruderie, lorsqu'on a une beauté de déesse comme eelle-là.

Le même cardinal nous contait un historieite assez drôle, sur un curé de village qu'il avait connu.

Le bon curé élevait un petit paysan et lui avait donné le nom de Raymond. Lorsqu'il était content de lui et qu'il voulait le flatter, il l'appelait Raymonet.

Or, Raymond était gourmand, même quand il était Raymonot ; il mangeait les fruits du jardin, et le euré le grondait fort pour l'en empêcher.

Un matin^ avant la messe, le curé se promenant pour se recueillir, aperçut Raymond perché sur une treille de raisin muscat, s'en donnant à cœur joie. Le curé, le prenant sur le fait, lui donna un fouet d'im* portanoe, et lui ordonna de le suivre à la paroisse, pour dire sa messe et la lui servir. Raymond, en furie, obéit cependant, mais il se promit une vengeamce.

Le curé commence la messe.

DE LA MARQUISE î^

— Domifms tobisewn.

Pas de réponse.

— Dominus vobiseuMy reprend l'autre impatienté» Réponds, Raymond.

Même silence.

— Dominus vobiêeum. Réponds done, Rayroonet

— Etcum spiritu tuo, fichu flattenr!

El cela tout haut.

Le cardinal, en contant cette anecdote, nous faisait bien rire. J'ai remarqué que les gens d'Église content à merveille, lorsqu'ils sont vieux, qu'ils ont de Tesprit et qu'ils ont beaucoup vécu. Il leur reste, alors, une mansuétude, une indulgence qui leur sont particulières, et qui excusent tout.

Je n'ai jamais entendu plus mal conter, en revanche, qu'une certaine Anglaise, laquelle a vu la moitié de la terre et a rapporté de chaque pays une provision de prétentions exagérées. Elle s'appelle lady Montagne ; elle a été longtemps à Constantinople, et, lorsqu'on la met sur ce chapitre, c'est à en mourir de malerage, on se mange les poings pour ne pas bâriller. La peste soit de la pédante I C'était justement le contraire pour madame Geoffrîn : elle ne savait rien, mais elle contait à ravir. Sa fille, madame de la Ferté-Imbault est dans le genre de la Montagne, si ce n'est

qu'elle est moins savante, et un peu plus bégueule. Elle ne pouvait se taire sur les doïls et sur les dépenses laites par sa mère à Tintention des philosophes.

— Ah! disait-elle, il m'en coûte plus de cent mille ^cus de mon bien pour soutenir TEncyclopédie et ses 45uppôts. Ma mère leur aurait tout donné si elle eût vécu.

Il est certain qu'elle a fait des ingrats. Au moins n'est-ce pas le roi de Pologne, Poniatovsky, qu'elle nourrit et soigna lorsqu'il était ici un gentilhomme pauvre, et qui l'a fait venir à sa cour aussitôt qu'il fut installé sur son trône pour la recevoir à son tour. C'était un singulier spectacle que cette bourgeoise assez <)ommune; protégeant les beaux esprits et même les tètes couronnées. On voit de tout dans ce siècle-ci.

J'ai connu certainement ce que l'on est convenu d'appeler tout le monde : toute la cour, bien que je n'y allasse guère; toute la ville, les gens que l'on voyait et que l'on voit^ les gens de lettres et les artistes; et j'ai grande envie d'en finir avec ceux-ci^ en apurant aujourd'hui mes notes, pour marcher plus vite. Le temps me presse; à mon âge, on n'est pas sûr du lendemain.

Ainsi j*ai même voulu voir Piron, dont j'avais tant «ntendu parler, et que je trouvais si original de soutenir seul, contre tout un siècle, que M. de Voltaire est im homme médiocre. Celui-ci en avait peur et le fuyait;

il est vrai qu'on ne sut jamais décocher une épigramme comme ce fils d'apothicaire. Il en cribla la philosophie et l'Académie aussi.

La docte assemblée l'avait écarté, à cause de sa fameuse ode; la Métromanie lui en ouvrit les portes; malheureusement^ le roi refusa de confirmer la nomination.

A ce sujet, Piron disait un jour chez moi une chose que j'ai retenue.

— Au lieu des belles phrases que prodigue le récipiendaire, il devrait prononcer seulement : a Grand merci l » A quoi l'autre répondrait : a II n'y a pas de quoi. » Nous aurions ainsi beaucoup d'ennuyeux discours de moins , et ce serait un bienfait de la Providence.

Piron était aveugle comme moi; nous nous communiquions nos réflexions et nos observations à cet égard* 11 ne venait que rarement et quand il savait me trouver seule; il détestait surtout la haute compagnie, devant laquelle il fallait se gêner. Sa conversation était un feu roulant de bons mots, d'épigrammes, même de méchancetés non déguisées. Lorsqu'on lui reprochait cette fougue de malices :

— Je ne puis m'en empêcher, répondait-il, il faut que je morde.

|«2 EES CONPESSIOMS

YoItairB tnème ne brillait pas auprès ûe loi. Àossi ne raimait-il pas et fat-41 même injuste e&Tevs eet homme d'un esprit plus étincelant, mais non aussi yaste que le sien. Jugez âonc ee qu'il foUart être pour se montrer plus étincelant que Voltaire I

Piron est mort en 73. — H m'a laissé un bàtoD, coupé dans les bois de son pays, et qu'il appelait h gaule aux âmes. Il s'en servait toujours et baissât le geste de frapper à chaque épigramme. Il éemit aaiteur en me renvoyant :

— Après moi, s'il en reste t

XXXYII

Un autre d'un genre Men oppoaév c'était M. Dorât, le père de la poésie à i'eau tiède, le faiseur de petits vers parfumés, dont le chevalier de Bouflfers se moquait avec tant d'esprit. Quant à moi, il m'était insupportable, et je me trouvai fourrée dans une aventure avec lui ; voici pourquoi :

M. Dorât était asïez joli garçon; — il est fort changé à présent, on le dit malade. — Il plaisait aux femmes et elles ne le lui cachaient pas.

Une jeune dame que je voyais souvent et à laquelle

DB LA MARQUISE t63

j'ai promis de taire son nom en racontant cette aven* ture^ s'éprit du poète-oiseaii> el s'en vint me conter son amourenz martyre , et me demander ce qu'il fallait faire en pareil cas, le galant n'ayant pas la mine de se soncier d'elle, on philM n'osant pas lever les yeux jus* qu'aux siens. Je l'engageai fort à se guérir, à se tenir tranquille, ne me souciant point de lui voir M. Dorât pour amant.

Elle me rétorqua madame du Ghâtelet et Yoltaire ; à quoi je répliquai, à mon tour, que M. Dorât était encore bien moins Voltaire qu'elle n'était madame du Ghâtelet.

Elle se retira mal satisfaite, je m'en aperçus. Cependant elle ne me fit plus rien de cette belle passion ; je supposai qu'elle en avait pris une autre et je n'y songeai plus.

L'été suivant, sa belle-mère m'emmena avec elle à sa campagne ; nous y tombâmes sans être attendues. Madame de^ s'embarrassa dans les compliments à notre arrivée ; je devinai qu'elle ne lui plaisait guère, et je ne me trompais pas.

Je compris qu'il fallait observer , et je n'eus pas beaucoup de peine, en voyant débarquer le lendemain M. Dorât dans tout l'empressement d'un nouveau fiancé. A ses premières paroles, au son de sa voix.

je devinai qu'il n'en était encore qu'aux espérances et aux tâtonnements; je me promis qu'il n'irait pas plus loin. Il fallait se hâter, la petite dame me paraissant pressée.

Je recommandai d'abord à Pont-de-Veyle, qui nous avait accompagnées, de ne quitter la place sous aucun prétexte et de ne pas les laisser seuls une minute. 11 me le promit et tint parole. Du reste, on les aurait suivis â la trace : M* Dorât exhalait, suivant son habitude, tous les parfums de l'Arabie.

J'emmenai la douairière de***, mon ancienne amie, au fond du jardin, et, là, j'entrai en matière sans préambule.

— Ma reine, lui dis-je, vous plait-il que monsieur votre fils soit coiflfé de la main de M. Dorai ; on ne l'a pas appelé à autre fin, et il est ici pour cela.

Mon amie fit un haut-le-corps d'étonnement.

— Cela est ainsi, et, si vous n'y mettez ordre, tout isera consommé demain matin. Quant à moi, je ne me consolerais point que la fleur des pois de la noblesse fût conspuée par un poéteriau de cet accabit, et je vous offre mes services.

— Mon fils avait bien besoin de s'en aller en Angleterre et de nous laisser cet embarras sur les bras ! Que voulez -vous faire à présent? Monter la garde nuit et

jour, nous ériger en cerbères? Eh I ma reine, souvenezvous de notre jeunesse : s'ils ont envie de se voir, ils se> verront malgré jqous.

— Aussi je ne veux pas les empêcher de se voir, aa contraire.

— Alors...?

— Alors, ma chère, il faut surtout les empêcher de s*aimer, et, si vous voulez me croire, rien ne sera plus, facile.

— Comment ?

— C'est ce que je vais vous dire, j'ai déjà conçu moit plan. Je vous garantis demain matin le poëte en fuite> et madame votre belle-fille guérie sans retour.

— Faites ce miracle et vous serez le premier des médecins.

Nous combinâmes facilement notre affaire ; puis nous» rentrâmes au salon, où Dorât embaumait toujours et prodiguait les madrigaux à la douzaine. Pont-de-Veyle écoutait et ne comprenait pas toujours. Celte scène et ce qui s'ensuivit fut dans les imitations dont vous » parlé M. Walpole ; c'était une des plus amusantes, il n& la chantait qu'en petit comité.

Un peu avant de se mettre à table pour le souper, la maître d'hôtel apporta un flacon de vin des Açores, renommé par son mérite, et en offrit à la ronde, afin

\m LES CONFESSIONS

d'oaviir rappétit. La jeune femme n'en buvait jamais; mon ami Poot-de-Yeyle et moi, nous nous excusâmes ; Dorât voulut en faire autant ; mais la maîtresse du logis insista tellement, qu'il ne put s'empêcher d'en goûter et d'y revenir même, dans la crainte de la désobliger.

— N'est-ce pas qu'il est exquis, ce vin? ditr-elle» Il vient des propriétés de ma famille, aux environs deMadètt. Puisqu'il vous plait^ on le mettra près de vous à table et vous n'en boirez pas d'autre.

Dorât trouvait en effet le vin bon, mais avec un goût extraordinaire ; madame de***; prétendit que c'était le teiToir, et que li étaU son mérite* Il n'eut garde de le nier.

On se mit à table, il causa, il dit des vers, il but, sans s'en apercevoir. On expédia pourtant le souper assez vite, et, sous prêtante de fatigue, nous nous séparâmes presque sur-le-champ, à la grande joie des amoureux.

Nous n'étions pas chez nous depuis dix minutes que le siknce régnait partout. Bientôt, des pas discrets se firent entendre dans le corridor, une porte huilée glissa sans bruit sur ses gonds. L'heure du berger avait sonné, et Dorât était dans la place*

Immédiatement après, la belle-mère s'en va doucement dearnière lui, munie de son passe-partout de mai-

DE LA MARQUISE i67

tinsse de maison, tout aussi graissé que les gands de la porte, et donne deux tours de clef à la serrure ; plus moyen de sortir. Juste en mena» temps, un doniestique annése poste, dans le jardin, en sentinelle sous les fenêtres de la jeune duchesse. Le blocus était complet.

Cependant k beUe ea était à sa première faute, et, qtteiqtte envie qu'elle eût d'en ooiçunettre, elle eut ee Rioment de surprise et de pudeur dont on ne se débarrasse pas aussi vite qu'on le ermt. L'amoureux a ses genoux protestait de sa flamme, de sa fidélité, vantait sen benbeur, son délire, enfin ce qui se dit en pareil cas depuis que le monde existe, et se dira jusqu'à la consommation des siècles.

T«at àeoup, il fait une grimace involontaire ; la plus impef tîAente douleur se déclare chez lui au moment le plus inopportun. La duchessele voit pâlir et s'inquiète»

— Qtt'«8t-Ge ? qu'avez-vous? demande-t-elle.

— Rien 1 l'émotion, la joie, mes transports contenus... Je souffre du cœur» celam'i^rive souvent.

— Ah lil faut vmis soigner.

— Sans doute.

— Cela, va-t-ji mieux?

— Non, au contraire.

Il UA peut plus se tromper sur ce qu'il éprouve ; cela n'a <|u'un nom dans la langue française : une colique^

une effroyable colique, tordait ses intestins, et menaçait de suites plus effroyables encore I II voyait un abime devant lui; il pâlissait, il souffrait à mourir et bientôt il se trouverait dans une position épouvantable.

— Hélas! madame, dit-il n'ayant plus qu'une pensée, celle de s'en aller, je me vois forcé de. rentrer chez moi ; je ne puis plus supporter cette torture. Pardonnez-moi, je vais essayer de me remettre ; laissezmoi espérer que demain...

— Oh! oui, demain ! mais retournez à votre chambre, prenez du repos ; votre visage est défait à m'épouvanter.

Il lui baisa la main à la hâte, balbutia des excuses et courut vers la porte, ne sachant s'il aurait le temps d'y arriver. Il se jette sur le verrou, le tire, veut ouvrir ensuite : point! résistance absolue, le pêne tient, et pas de clef! La dame court à la porte, elle essaye à son tour de l'ouvrir, elle n'est pas plus adroite.

— Mon Dieu! comment faire? Nous sommes enfermés!

— Et je ne puis rester ici, il faut que je m'en aille.

— Je ne veux pas que vous y restiez, reprit-elle; car elle commençait â se dégriser un peu par la frayeur du scandale et de sa belle-mère. Que dire demain matin?

— Et d'ici là... Mon Dieu ! madame, je ne puis plus y tenir; c'est à en devenir fou!... Ah! la fenêtre!

Il y court; c'était au premier étage d'un château, audessus d'un rez-de-chaussée fort élevé ; la distance n'était pas mince ; mais le pire, c'était la sentinelle, continuant son pas impassible, et le canon de son mousquet brillant à la lune. Il n'y avait pas d'évasion à tenter par là. Rien! rien! renfermés ensemble, et le malheureux voué aux dieux infernaux !

Il avisa la porte d'un cabinet, espérant une issue, espérant au moins s'enfermer et trouver un soulagement dans la solitude. Pas d'issue d'abord, pas un récipient et pas moyen de s'enfermer dans ce petit coin. La duchesse commençait à deviner de quelle incommodité son poète était atteint. Force lui fut de le deviner tout à fait ; car il arriva un moment où la nature fut la plus forte et brisa toutes les barrières.

Le jeune homme s'évanouit de souffrance et de honte ; quant à elle, elle s'était sauvée à la fenêtre la plus éloignée de lui, ayant sous son nez un flacon d'eau de senteur, et jurant qu'on ne l'y prendrait plus.

Dorât restait ainsi par terre, embaumé et exhalant des odeurs à renverser une procession de capucins. lis ne se disaient pas un mot, ils ne se regardaient pas, il» eussent voulu, l'un et l'autre, être à cent pieds sous

Page 1