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Les confessions de Marion Delorme

Mon père, Gabriel Delorme, était huissier à cheval au bailliage. Il passait presque tout son temps à parcourir les campagnes environnantes, où il allait porter des assignations et faire exécuter les arrêts judiciaires. Son naturel doux et pacifique répugnait aux mesures rigoureuses, et plus d'une fois il aida de sa bourse le pauvre paysan, que d'impitoyables créanciers le forçaient à poursuivre.

Or, le matin du 1 5 mai, le cher homme, enfourchant son maigre bidet, partit pour une de ses tournées habituelles.

Au bout d'une demi-lieue, il s'entendit appeler à grands cris.

Tournant bride aussitôt, il reconnut son clerc, jeune gars à la physionomie grotesque, aux cheveux rouges et à la voix glapissante, qui promettait alors d'être le Champenois le plus laid et le moins spirituel de la contrée.

Il a tenu largement parole.

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— Qu'ya-t-il donc? demanda mon père, en examinant la figura bouleversée du drôle.

Celui-ci, tout haletant, donna pour réponse des phrases entrecoupées et des exclamations absurdes. L'huissier vit néanmoins de juoi il s'agissait.

— Bien, bien!... monte en croupe, imbécile, et tais-toi! Joseph Camusard, c'était le nom du clerc, obéit sans réplique. Eu égard à la gravité de la circonstance, on piqua des deux afin

de regagner Châlons au galop.

Mais la triste haridelle avait oublié cette allure, ou le surcroît de fardeau lui parut trop gênant. Elle se raidit sur ses pieds, et protesta par l'immobilité la plus complète contre les prétentions exagérées de son maître.

Gabriel Delorme eut beau la cingler de coups de cravache et lui enfoncer dans le flanc deux éperons rouilles, il obtint des ruades qui manquèrent de le jeter hors des arçons et firent pousser des hurlements de détresse à Camusard.

Pour comble de malheur, une berline de voyage allant grand train vint à passer sur la route. Le fouet des postillons et les grelots des chevaux formaient un carillon d'enfer.

Le bidet rétif saisit ce prétexte pour redoubler ses ruades; il fit en même temps un écart prodigieux, et M. Delorme et son clerc furent lancés à vingt pas de distance, juste au milieu d'un champ de seigle.

— Miséricorde! ces pauvres gens! dit une petite voix douce ^ui sortait de la berline ; faites arrêter la chaise, marquis, et voyez s'ils ne sont point blessés.

Au même instant, une charmante tête de femme se montrait à la portière, et l'on entendait une voix d'homme ordonner à deux laquais de descendre et de couru* porter secours.

Mais déjà mon père s'était remis sur ses jambes.

Il administra plusieurs coups de cravache à Camusard pour l'engager à suivre son exemple; puis il s'approcha confus de la berline, s'excusant de son mieux d'avoir exécuté devant une compagnie respectable une culbute aussi disgracieuse.

La naïveté de l'excuse fit beaucoup rire les voyageurs.

Gabriel Delorme ne manquait pas d'une certaine galanterie bou^ geoise, qui, sans être familière, devenait dans l'occasion fort originale.

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Ainsi, après trois salutations profondes, et voulant marquer sa gratitude pour l'intérôt qu'on lui témoignait, il prit la main de la jeune femme, petite main blanche, fine et rose, et ne la porta à ses lèvres qu'après en avoir demandé l'autorisation au personnage assis à l'autre coin de la voilure.

— Baisez, monsieur, ne vous gênez pasl lui dit la dame en souriant. Le marquis est loin d'être mon époux Il en serait bien

fâché, n'est-ce pas, Villarceaux ?

— Ah ! comtesse, vous calomniez mon bon goût, et vous aile? faire croire que les sentiments chevaleresques pour la beauté n'existent qu'à Châlons... A propos, l'ami, vous habitez cette ville?

— Oui, monsieur le marquis.

— Y trouve-t-on quelque auberge passable?

— Hum! fit mon père, il y a bien l'auberge du Cerf-Volant; mais c'est une vraie gargote où, sauf votre respect, madame, on me servit un jour du chat pour du lièvre. Quant à l'auberge du Mort-qui-Trompe, elle appartient à un gaillard que le présidial de Troyes a condamné jadis, pour vol, à cinq ans sur les galères. On l'a relâché, voici tantôt quinze jours. Si on l'en croit, il est devenu fort honnête homme, mais je ne m'y fierais pas.

— Ni moi non plus, dit la dame... Au fait, marquis, poursuivons notre route : demain j'en reposerai mieux à mon hôtel.

— Mais vous n'y songez pas, comtesse. . . Il y a deux jours et deux nuits que nous courons la poste... je n'ai rien mis sous ma dent depuis Strasbourg.

— Je vous reconnais bien là, Villarceaux ! N'avez-vous pas honte d'afficher de la sorte votre gourmandise? Descendez au Cerf-Volant : on vient dé vous fourîiir des détails précieux sur la cuisine de l'endroit.

— Peut-être, dit mon père, madame la comtesse et monsieur le marquis voudront-ils me faire l'honneur de loger à la maison ? Ma table est modeste, mais j'ai deux lits excellents.

— Vive Dieu! c'est une véritable bonne fortune! J'accepte... Et vous, comtesse?

— J'accepte aussi, dit-elle fivec son gentil sourire.

Or, ce sourire, joint au doux regard de la dame, troublait d'une étrange façon le cerveau de Gabriel Delorme ; il oubliait tout simplement la nouvelle qu'il venait de recevoir.

Sur un signe du marquis, il monta dans la chaise en criant aux postillons :

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— Rue des Corbeaux!... en face de la porte de monseigneur le bailli... Morbleu! nous recevrons comme lui des gens de cour!

On partit ventre à terre, au grand ébahissement de Joseph Ga-

musard.

Fatigué de rester comme un sot sur la route, les bras pendants 3I la bouche béante, il saisit par la bride l'indocile bidet de son patron, puis tous deux ensemble ils reprirent le chemin de l'écurie.

Mon père était au troisième ciel.

Il savait alors qu'il avait affaire à madame la comtesse de Saint- Évremond. Madame la comtesse était veuve, avec un fils très-jeune encore. Elle arrivait d'Allemagne, où elle venait de recueillir une succession importante, et M. le marquis de Villarceaux, son cousin, avait eu la complaisance extrême de l'accompagner dans ce voyage.

— Ètes-vous marié? demanda la comtesse à mon père.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Gabriel Delorme, dont cette question réveilla brusquement les souvenirs.

— Eh bien! vous pâlissez, mon cher hôte ?..,

— 11 y a de quoi, madame... Figurez-vous... Non, je veux dire... Ah! mon Dieu ! mon Dieu!

— Mais enfin, parlez.

— Pourtant je ne suis pas fou, madame la comtesse... Ne serait-ce point cette maudite chute?... cela pourrait bien être... Et puis on n'a pas souvent l'avantage de rencontrer des personnes aussi charmantes. Avouez-le, je suis excusable d'avoir perdu la tramontane.

— J'avouerai surtout, mon cher hôte, que vous êtes d'une force étonnante sur le logogriphe... N'est-il pas vrai, marquis?

— Parbleu, dit Villarceaux, je jette ma langue aux chiens 1 Voyons, l'ami, continua-t-il, en se tournant vers l'huissier qui se frappait le front avec désespoir, si vous retirez votre parole, il faut le dire : nous logez-vous ou ne nous logez-vous pas?

— ' Hélas! monsieur le marquis Hélas! madame la comtesse, vous recevrez aujourd'hui chez moi un accueil indigne de vous!

— Pourquoi cela, vertubleu? Mais expliquez-vous donc! cria Villarceaux, prêt à se mettre en colère.

— Parce que... parce que ma femme est en mal d'enfant

Je l'avais oublié.

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— Ah! ahl ahl... fit la comtesse, se renversant dans un accès de fou rire sur ies coussins de la berline, divin I magnifique ! j'adore le manque de mémoire... Ahl ah! ces maris, ils se ressemblent dans tous les pays du monde... Oublier que sa femme &st en ùouches, voilà sans contredit le sublime du genre!... Mais, ajoutat-elle, en donnant un coup de son éventail sur les doigts de l'huissier, qui faisait en ce moment une mine fort piteuse, ceci n'est point une raison pour nous refuser l'hospitalité. Calmez-vous, mon cher hôte... A la guerre comme à la guerre ! je serai marraine de votre enfant, et Villarceaux ne refusera pas de le tenir avec moi sur les fonts de baptême.

— Quoi ! murmura Gabriel Delorrae, madame la comtesse serait assez bonne.. Monsieur le marquis daignerait...

■ — Oui. oui, nous paierons les dragées, nous donnerons un festin splendide, Villarceaux mangera comme quatre, ce sera trèsamusant !

Et la comtesse frappait des mains, et le marquis riait de tout cœur, et mon père se confondait en protestations de reconnaissance. Bref, on entrait dans la ville, et bientôt, à la grande stupéfaction des curieux, l'élégante voiture s'arrêta devant la pauvre demeure d'un pauvre huissier du bailliage.

Ma mère était une grosse et forte femme, d'une constitution merveilleuse et d'une santé brillante. Elle fut immédiatement délivrée, de sorte qu'au retour de mon père je me trouvais déjà prête à le recevoir avec sa noble compagnie.

Il fallut échanger des explications. Ma mère partagea l'enivrement de Gabriel Delorme. Elle pleura de joie lorsqu'elle vit la jolie veuve m'enlever entre ses bras et me souhaiter la bienvenue en ce monde.

Toute Ja maison prit un air de fête.

On invita les personnages les plus importants de la famille à dîner avec madame la comtesse et M. le marquis.

Le baptême devait avoir lieu le lendemain.

Pour égayer cette première soirée, la malade elle-même fui d'avis d'appeler des violons, affirmant que le bruit ne l'incommoderait pas.

Madame de Saint-Évremond dansa la sarabande avec mon père ; M. de Villarceaux proposa une bourrée à la femme de mon onck le tanneur, et l'on recommença trois fois le cotillon général. C'é-

Sii''''s!ftt4i"-

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tait un vacarme, une gaieté, des éclats de rire à rendre jaloux tout le voisinage. On pirouettait, on chantait, on s'embrassait, on célébrait follement la naissance de celle qui devait être la plus folle créature de son siècle.

Après le bal, on s'écria qu'il fallait tirer mon horoscope.

Les bergers de Champagne se mêlaient autrefois et se mêlent encore aujourd'hui d'annoncer l'avenir. Un de ces fabricants de sortilèges fut mandé sur l'heure. Il vint avec ses habits en guenilles, ses souhers ferrés, son bâton noueux, sa houlette et sa cornemuse. Rien ne manquait à cet attirail champêtre.

On ne me donnait pas un berger de contrebande.

Le premier soin du rustre fut de tendre à la ronde une espèce de sébille en bois de hêtre.

Ses yeux étin celèrent, lorsqu'il vit deux pièces d'or glisser entre les doigts effilés de la marquise. M. de Villarceaux imita la générosité de sa compagne de voyage, et tous les autres assistants firent leur offrande.

Dès lors, il était aisé de voir que le sorcier m'en donnerait pour mon argent.

11 commença par me faire découvrir la tête, les mains et les pieds. Chacune de ces parties de mon corps fut examinée par lui avec une attention extrême. Il mit ensuite sur mon berceau son bâton et sa houlette en sautoir, fit ouvrir la fenêtre et regarda la lune et les étoiles, tout en grommelant à part lui je ne sais quelle invocation satanique. Puis, il revint à moi, reprit la houlette et le bâton, traça rapidement un cercle autour du berceau et rendit son oracle en pur patois du pays.

Je demande la permission de traduire cet oracle en langage intelligible :

o L'enfant que voilà, dit le sorcier d'un ton grave, sera dans quinze ans la plus belle fille de l'Europe et peut-être du monde entier. Les astres annoncent qu'elle doit briller à la cour, et devenir la femme d'un grand seigneur. Elle s'attirera l'inimitié de puissants personnages, s'enfuira du royaume, et son existence, dès lors, sera remplie de mystère. Elle vivra plus d'un siècle. Bien des années se passeront avant qu'on sache le lieu et l'époque de sa mort. »

Chacun se mit à rire.

On attribua le pompeux horoscope aux largesses de ma belle marraine et de son noble compère. Madame de Saint-Évremond

L'enfant que voilà sera dans quinze ans la plus, belle fille de l'Europe.

donna de nouvelles pièces d'or au pâtre et voulut à toute force reprendre le bal au son de la cornemuse. La soirée se termina, joyeuse, comme elle avait commencé.

Le lendemain eut lieu le baptême.

Couverte des broderies et des dcHlclles de la comtesse, je fus

portée triomphante à l'église, où je reçus avec l'eau sainte le nom

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de Marie. Teus les invités de la veille prirent place à un fe^stin somptueux, et vers le soir, on entendit piaffer à la porte de la maison l'attelage qui devait emporter vers Paris la berline providentielle.

Il fallut se dire adieu. Mon père et ma mère pleuraient à chaudes larmes.

C'était un beau rêve qui finissait.

Madame de Saint-Évremond se pencha vers mon berceau, glissa quelquechose sous l'édredon, et dit en m'embrassant avec tendresse:

— Au revoir, chère petite. Si j'en crois ton horoscospe, tu me rendras un jour ce baiser... Je t'attends au Louvre!

Elle riait : pourtant les prédictions du pâtre se sont accomplies.

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Madame de Saint-Evremond avait caché dans mon berceau un bourse contenant deux cent cinquante louis, avec un petit bille rose parfumé, sur lequel ces mots se trouvaient écrits de sa main :

« Pour le trousseau de ma filleule quand elle aura fait choix d'un mari. »

L'aventure occasionna de l'esclandre dans la ville. Rarement les caquets de province trouvèrent à s'exercer sur un thème plus fé» cond. Chacun dit son mot, on épuisa le champ du commentaire, les suppositions les plus extravagantes eurent des preneurs, et personne ne s'avisa de parler du hasard, cette cause première de bien des événements de ce monde.

Je ne m'étendrai pas sur mes années d'enfance ; j'étais comme toutes les petites filles de mon âge, folle, rieuse, espiègle, maligne et babillarde. La coquetterie, chez moi, devança la raison. Je comprenais le chuchotement des voisins à l'oreille de ma mère ; je devinais pourcpioi le passant s'arrêtait pour me voir, et ma poitrine se gonflait d'orgueil quand on murmurait à mes côtés :

« Voyez donc la belle enfant ! »

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MAIUON IJKLOKMR.

Ma mère, t'emine sage et clirélieiiiic, essayait de réprimer ces ilispositioiis à la vaine gloire; mais elle avait beau l'aire, Gabriel Delorme 'Ic'îI misait aussitôt son ouvrage.

Le bon huissier me trouvait cliarmante et se mirait du matin lu soir dans mes perfections physiques, sans trop comprendre que cette extase perpétuelle aidait fort peu le développement de mes qualités morales. 11 avait fait de moi son idole, son fétiche, son Dieu. Toujours il me cajolait, mignotait, dorlotait ; mes caprices avaient force de loi.

Sans les remontrances et les corrections de ma mère, j'aurais été la petite fille la plus gâtée de France et de Navarre.

Dès que je pus comprendre deux mots et lier deux idées ensemble, Gabriel Delorme eut soin de me raconter les circonstances extraordinaires qui avaient entouré mon berceau. Je sus par lui le nom de ma marraine ; il me dépeignit sa bonté, sa générosité, sa magnificence.

Mon imagination d'enfant brodait encore sur son récit enthousiaste, et dans chacun des coins de ma cervelle se logeait un conte de fées.

Je voyais en rêve des marraines éblouissantes, traînées sur des berlines à quatre chevaux, avec des postillons galonnés d'or; elles m'emportaient dans leurs bras vers des régions fantastiques, où je tourbillonnais sur le velours, les diamants et la soie.

Mon père manquait un peu de sagesse, en dirigeant ainsi mes premières impressions vers le luxe et l'opulence.

Après tout, le bonhomme agissait innocemment.

Ses yeux brillaient d'iin éclat singulier quand il me parlait de madame de Saint-Évremond. Il n'avait pas été insensible aux charmes de la comtesse, et je le soupçonne d'avoir fait à ma mère une belle et bonne infidélité de cœur.

Ma naissance avait obtenu un résultat fort agréable, on ne crut pas devoir rester en si beau chemm.

La famille prit un accroissement prodigieux. En moins de huit années, j'eus quatre sœurs et sept frères; madame Delorme était d'une fécondité remarquable, elle obligeait parfois l'église à un double baptême.

Quatre sœurs et sept frères!

^gez de l'embarras et du tapage que tout cela faisait dans une petite maison basse et sombre, aux salles étroites et enfumées. Du

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soir au matin et du matin au soir, cette pépinière vivante grouillait, remuait, courait, se battait, trépignait, pleurait, grognait, criait, hurlait... C'était une bénédiction! Je n'ai jamais deviné comment ma pauvre mère s'y prenait pour ne point devenir folle ; elle avait besoin de toute sa religion et de toute sa vertu.

Jusqu'à ma dixième année, moi, la favorite de Gabriel Delorme, j'eus le constant privilège de sortir de la mêlée générale et de chercher un refuge dans le cabinet paternel.

Là je trouvais Joseph Camusard, toujours plus laid, toujours plus bête, perché sur un long escabeau boiteux.

Mon enfance était sans pitié pour cette triste machine à plume éternellement assise et griffonnante, et je me demande aujourd'hui pourquoi j'avais pris si fort en grippe le malheureux clerc. Était-ce un pressentiment de ce qui devait arriver? Cela provenait-il en moi d'une haine instinctive pour la laideur?

Joseph avait la chevelure d'un rouge ardent; il était marqué de petite vérole, et ses membres s'attachaient avec autant d'élégance que ceux des marionnettes servant dans les foires aux parades de saltimbanques. Son dos voûté, ses bras d'une longueur excessive et ses genoux cagneux achevaient d'en faire un objet peu flatteui au coup d'œil.

Pourtant, je dois le dire, ce n'était point une méchante nature d'homme.

Il se montrait exact, régulier, patient; si patient qu'il se laissait pincer, mordre, égratigner par moi, sans donner le plus léger signe d'humeur.

Lorsque j'eus dix ans révolus, ma mère jugea convenable de m'inlerdire l'entrée du cabinet, me signifiant, en outre, d'avoir à l'aider dorénavant dans les soins du ménage. Ceci voulait dire que j'allais avoir sur les bras toute la nichée d'enfants, et que ma plus douce récréation serait de repriser des bas ou de raccommoder des chausses.

Je me révoltai contre cette perspective. Mais Catherine Mercadicr, femme Delorme, avait le verbe haut et ne marchandait guère un soufflet dans l'occasion. Depuis que l'huissier voyait autour de lui ce régiment de marmots affamés, il laissait à sa ménagère le soin de tout diriger àrintérieur,et je dus me résoudre à l'obéissance.

Pendant les cinq années suivantes, chaque jour amena sa part de monotonie et de labeur.

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Je fis ma première communion dans l'intervalle, et lorsqu'on m'eut ivppris à lire et à écrire, on ne me laissîi pas exploiter plus loin le domaine de l'intelligence.

Seulement, à cette époque, une vieille coquette du voisinage me prit en aiïection et me prêta des romans à l'insu de ma famille. Ib passais mes nuits à les lire, je les dévorais plutôt vingt fois qu'une.

Mon père, en vieillissant, n'avait pas acquis plus de force d'âme pour exécuter les arrêts du bailliage , et ses collègues accaparaient les meilleures opérations. D'un autre côté, mes sept frères et mes quatre sœurs grandirent; il était difficile de pourvoir à tant de besoins.

La famine se trouvait quelquefois installée au logis.

J'avais quinze ans, tous les jours ma beauté faisait des progrès merveilleux. Si je sortais le dimanche pour aller à la messe, les jeunes gens de la ville se Dressaient sur mon passage et murmuraient à mon oreille des propos flatteurs. D'abord, je n'osais lever les yeux, je devenais écarlate et je pressais le pas. Mais la coquetterie, si naturelle chez les femmes, et qui l'était surtout chez moi, ne tarda pas à prendre le dessus.

Un jour, le fils d'un échevin s'enhardit jusqu'à glisser, pendant ''office, un billet doux dans îa poche de ma robe.

Je revins tout émue de l'église.

Ce papier me rendait malheureuse; une voix, au fond de ma conscience, me disait de le donner à ma mère, et pourtant je ne n'en sentais pas le courage. La curiosité me soufflait tout bas mille excuses, le cachet me brùlaitles doigts, la maudite enveloppe, toute chargée de petits rubans orange, avait l'air de me sourire.

Enfin Satan l'emporta. J'ouvris, et je lus :

« Mademoiselle,

« Vous êtes jolie, trop jolie pour la fille d'un pauvre diable « d'huissier. Dame Nature a commis une grotesque et ridicule « erreur, vous auriez dû naître duchesse. A quoi songe votre fa- « mifle de laisser une aussi délicieuse personne que vous êtes, « affublée à la mode du siècle dernier? L'étoffe de votre corsage « a été prise dans quelque robe à vertugadin, qui ornait votre « grand'mère lors du sacre du feu roi Henri. Croyez-moi, made- « moiselle, acceptez l'hommage de mon cœur et dix écus par a mois, le tout dans l'intérêt de votre toilette.

p 5 (( Après vêpres, si vous recevez de ma main l'eau

a bénite à la porte du temple, ce sera me faire savoir que mes « propositions vous agréent. »

Impertinent ! m'écriai-je, en froissant le billet avec colère.

Mes yeux se remplirent de larmes, et ce premier désenchantement me serra le cœur.

C'était une bonne leçon, très-propre à me guérir pour toujours des messages amoureux ; mais je n'en m pas tiré profit.

Je dois même l'avouer à ma honte : ce qui me choqua le plus dans la lettre du fils de l'échevin, ce furent ses plaisanteries au sujet de mon costume.

Là pourtant n'était point l'outrage.

On le devine, je n'allai point à vêpres.

Mais, à dater de ce jour, je consacrai régulièrement une partie de mes nuits au travail afin d'acquérir quelques deniers, dont personne ne pût me contester l'usage, et je me proposais d'employer cet argent à certaines modifications dans ma toilette.

L'auteur du billet n'avait pas cru m'offenser le moins du monde, le sot m'aimait sérieusement; il espérait par ces tournures aussi légères qu'impertinentes me donner une haute idée de son esprit. J'eus un véritable plaisir à le renvoyer à l'école, afin de lui apprendre une autre fois à mieux dresser ses pièges de séduction, et je déjouai malignement toutes les manœuvres qu'il inventa pour me voir et m'adoucir.

Il eut l'audace de me glisser dans la main trois ou quatre nouvelles lettres.

Je les lui déchirai sous le nez; puis, comme il n'en finissait pas, j'avertis mes parents de ses poursuites.

Gabriel Delorme alla sur l'heure porter plainte à l'échevin.

Le respectable magistrat fil à son damoiseau de fils une rude et longue mercuriale, qui me vengea très-amplement... de la robe à vertugadin de ma grand'mère.

Cette aventure servit, du reste, à éclairer ma famille sur ma

valeur personnelle et à la mettre en garde contre les dangers qu' '

pouvaient m' atteindre.

On daigna s'apercevoir que j'étais johe.

Dès ce jour, une surveillance s'organisa pour épier les écueils

et préserver ma vertu d'un sinistre. Une fois jetés sur cette route,

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mes parents n'avaient plus qu'à lever les yeux pour dislinguei loi ou tard un mariage à l'iiori/.on.

La chose môme arriva très-vite, et mon père un beau joui m'appela dans le cabinet dont jadis on m'avait interdit le seuil.

II nie pria de m'asscoir et me dit tout d'abord :

— Ma chère enfant, on me demande ta main. ' Cette brus(jue ouverture me fit tressaillir. Je jetai sur mon père

un regard moitié curieux, moitié craintif. La solennité de sa contenance annonçait une entrevue fort sérieuse, et la manière lente et réfléchie dont il humait son tabac trahissait la préoccupation d'un homme qui, n'étant pas très-sûr de la force de ses raisonnemenls, cherche à dorer la pilule au moyen des formes du discours.

— Oui, reprit-il, je veux te marier.

— Avec qui, mon père?

— Làl là! du calme Avec qui? tu es bien pressée. Voilà

ce qu'elles ont toutes à vous dire ; « Avec qui? »

— Mais c'est assez naturel.

— Non pas, Marion, non pasl... avant d'aborder une question aussi grave que celle de rétablissement de l'un de ses enfants, un père est fixé sur la convenance et l'utilité de la chose. Donc, une fille raisonnable et sage ne doit pas répondre : o Avec quil » mais bien : « Je suis prête I » Il y a tout un monde entre ces deux réponses : l'une fait entendre qu'on serait capable de désobéissance, et l'autre indique une soumission et un respect sans bornes.

Il était difficile de rien augurer de bon de ces préambules.

— Cependant, mon père, me hasardai-je à dire d'une voii tremblante, vous ne pouvez avoir le projet de me cacher le nom de ce prétendu...

— Écoute, Marion, me répondit Gabriel Delorme, en attirant ma chaise auprès de son vieux fauteuil de cuir de Hollande et en prenant ma main avec affection, tu es une bonne fille et tu n'as jamais mis en doute ma tendresse pour toi?

— Non, mon père.

— Je serais désespéré de compromettre ton bonheur et ton avenir. Il s'agit d'un époux estimable, tranquille, laborieux... qui peut-être n'a pas du côté de l'esprit et de la figure...

— Bonté divine! m'écriai-je, c'est GamusardI

— Juste, fit-ii en évitant de rencontrer mes yeux.

U se mit à plonger à diverses reprises l'index et le pouce jus-

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qu'au fond de sa boîte à tabac pour se donner une contenance.

— Et vous croyez, mon père, que je serai la femme d'un pareil monstre?

— Chut ! ... je viens d'envoyer Joseph chez le greffier ; la course n'est pas longue, il peut rentrer d'un instant à l'autre.

— Qu'il rentre! peu m'importe... Je suis prête à lui dire à luimême, en face, aujourd'hui, demain, tous les jours, que le détcslc, que je l'abhorre, que je ne serai jamais sa femme... Jamais, jamais, jamais!... 0 mon Dieu, suis-je assez malheureuse!

Des larmes suivirent cette explosion.

Mon père, déconcerté, fut plus d'une minute sans m'adresser la parole.

— Marion, dit-il enfin, Marion, pourquoi pleurer?... tu me

désespères Joseph n'est déjà pas si laid que tu veux bien le

croire.

— Pas si laid, miséricorde I

— Tais-toi... Là, je l'avoue, il n'est pas beau... Mais il vient d'hériter, ma chère enfant ! Un de ses oncles de Vitry lui laisse une succession de près de vingt-cinq mille livres, et l'argent, voistu, c'est quelque chose par le temps qui court.

— Ainsi, vous me sacrifiez à l'intérêt ? murmurai-je au milieu de mes sanglots.

— Laisse-moi poursuivre. Depuis l'âge de raison, tu as pu voir combien de fois nous avons été près de la misère. Maintenant, je vieillis et l'avenir m'épouvante. L'argent de ta marraine est là, ma fille. Nous n'y avons rien pris , même dans nos jours de plus grande détresse. Aujourd'hui, le capital est doublé : c'es,t une dot convenable, et si tu refuses Camusard, tu es certaine, quand tu le

voudras, de trouver un autre mari plus à ton goût Oui , tu es

libre, parfaitement libre... Mais ta mère, tes frères et tes sœurs que deviendront-ils? Ma charge d'huissier, complètement veuve de iliciiiclc, ne vaut pas cent écus : pourtant Joseph me Tachètt <]ix -iuiit mille livres, si tu consens à l'épouser. ~

Je fis un mouvement de surprise.

— Oui, Marion, dix-huit mille Hvres ! Ce n'est pas une fortune, mais enfin il y a de quoi m'aider à vivre honorablement avec ta mère et tes sœurs. Quant à tes frères, Camusard prendra l'aîné dans son bureau. Le plus jeune va sur sept ans, je le ferai mousse. François, le cadet, sera militaire, et le percepteur des tailles m'a

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te?

Madame de Saiot-Evremond.

promifi de pousser Euslache. De mes garçons il m'en restera trois auxquels il me sera facile de trouver une profession décente. Tes sœurs se marieront après ma mort, ou ne se marieront pas du tout, elles en seront plus heureuses. Eh bien, Marion, je te parle à cœur ouvert! la destinée de toute la famille est entre tesmams. Ce discours m'émut profondément.

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— lenez, mon père, je ferai ce que bon vous semblera ; mais laissons Camusard et sa demande. Pourquoi me marierais-je plutôt :iue Jacqueline, Ursule, Georgette etSuzon? Joli métier vraiment jue le mariage! un marmot tous ks neuf mois, souvent deux... Je n'y tiens pas, je vous le jure. Ma dot, jointe au travail de mes

sœurs et au mien, suffira pour soutenir votre vieillesse A

quoi bon fourrer dans notre famille un Camusard? Nous somme? d'accord à présent, n'est-il pas vrai, mon père?

Il secoua la tète et répondit :

— Non, mon enfant, raon. La somme laissée par madame la comtesse a une destination précise. Tu n'es pas libre, je le suis beaucoup n^oins encore, de rien changer à celte destination sans le consentement formel de ta marraine.

— Écrivons à Paris et demandons-le sur-le-champ , la chose est fort simple.

— Y songes-tu ? ce serait de ma part une conduite à la fois liumiliante et honteuse. Pour toi, l'argent de la comtesse est un don ; pour ton père, il deviendrait une aumône. Et puis, je dois le dire, la demande de Joseph nous a semblé si avantageuse, qu'il a reçu la parole de Catherine et la mienne. Je m'attendais à la ré sistance, j'avais pris avec moi-même l'engagement d'être sévère, et tu bouleverses encore mes résolutions. Près de toi, comme toujours, ma cervelle a tort contre mon cœur.

— Mon père, mon bon père !

— Oui, tu me câlines... En attendant, je ne sais que devenir. Joseph nous a déjà prêté des fonds ; iJ Ta falloir les lui rendre et déclarer ta répugnance à contracter ce mariage. Ta mère fera le vacarme... Je voudrais être à cent pieds sous terre ï

— Eli bien, m'écriai-je, il faut ruser!

— Ruser. . . Comment cela ?

— Je vais vous le dire ; mais oublions avant tout les prétentions de M. Camusard. Quoi qu'il arrive, je n'épouserai poin cette horreur-là.

— Pauvre garçon, comme tu le traites!

— On ne m'appellera jamais, Dieu merci, madame Camusard.

— Bien, bien ! Voyons la manière dont lu vas l'y prendre pour avoir la paix au logis?

~ Silence! lui dis-je, en portant un doigt sur mes lèvres. Au même instant la porte s'ouvrit. Joseph rentrait.

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L'huissier devint pâle ; tous les traits de son visage ann^nçaienl un embarras cxtrôme.

Pour moi, sans me déconcerter le moins du monde, j'allai droit h la rencontre de Camusard, et je lui dis en baissant ;ivec modestie ma paupière :

— Monsieur, vous avez fait la demande de ma main ; je vienîi ♦le l'apprendre, et vos prétentions m'honorent. Si je ne vous donne pas, des ce jour, une réponse positive, du moins agirai-ju de mon mieux pour obtenir le plus tôt possible une décision loule dans votre intérêt et dans le mien. Je suis dotée, vous ne l'ignorez pas , monsieur , par la comtesse de Saint-Évremond, ma marraine : c'est un devoir pour moi de l'instruire de ce projet de mariage et de lui demander respectueusement son approbation.

Cela dit, je fis à Camusard la plus gentille de mes révérences Ses joues étaient devenues de la couleur de ses cheveux. Tortillant entre gûs doigts son bonnet de laine, il me grogna je ne sais quel compliment burlesque, à la fin duquel je le gratifiai d'une seconde révérence; puis je murmurai très-vite à l'oreille de mon père :

— Demeurons sur ce terrain-là. . Je me charge de tout. Le bonhomme était ébahi.

Je le laissai en butte aux remercîments et aux transports joyeux de son clerc, puis je me sauvai dans ma chambre, où j'écrivis, avec deux ou trois cents fautes d'orthographe, la lettre suivante à madame de Saint-Évremond.

Les leçons que j'ai reçues depuis me permettent d'en corriger le texte primitif :

« Madame et chère marraine,

a II y aura seize ans, au mois de mai prochain, vous descendiez « de berline à Chàlons-sur-Marne, afin de présenter au baptême « l'enfant d'une pauvre et obscure famille. Vos bienfaits ont en- ( touré mon berceau, et votre nom est le premier que j'ai béni

< dans ma prière. Si vous avez pensé quelquefois à votre filleule, ' elle a bien plus souvent encore cherché à se faire de vous ut

< portrait qu'elle pût garder dans son cœur.

« Je suis grande, madame ; chacun me trouve jolie, même un 1 fort vilain garçon qui travaille chez mon père et se met en têta 3 de m'épouser. Cela me rend bien chaiïrine.

AMOURS HISTORIQUES

« IMon mariage fera, dit-on, le bonheur de toute la famille : « c'est difficile à croire, puisqu'il causera nécessairemenL mon « malheur. Dans cette extrémité, j'ai recours à vous, ma chère r( marraine. Soyez assez bonne pour me permettre d'aller vous a rendre visite avec mon père; nous vous mènerons ce prétendu, a et il vous suffira de le voir pour vous opposer formellement à . SCS projets sur votre filleule. Tout est laid chez lui, juscpi'â soi <c nom. Mais il ne faudrait pas dans votre réponse laisser souple çonner que je vous ai fait part de ma répugnance. Si vous voye? « mon parrain, je vous prie de lui montrer cette lettre et de lu' « dire combien je serais heureuse de passer mes jours auprès de « vous et auprès de lui.

« J'ai l'honneur d'être, ma chère marraine, avec îa vénération « la plus sincère,

a Votre atïectionnée filleule, - « Marion Delorme. »

Cette épître fut mise à la poste, et je reçus, au bout de quinze jours, un pli magnitique, dont mon père brisa le cachet devant Camusard et toute la maison rassemblée.

D'abord, il s'échappa de l'enveloppe un mandat de cinq cents livres sur le premier financier de l'endroit.

La comtesse répondait :

« Tu es bien aimable, ma bonne petite Marion, de m'avoir fait « part de ton prochain mariage, et ta famille sans doute a digne- « ment choisi l'homme auquel tu vas confier ton sort. Néanmoins, « chère enfant, le mariage est une chose grave et solennelle ; je « serais charmée de te voir avec ton futur, afin de vous donner à « l'un et à l'autre de sages avis. Voici pour les frais de route. « M. Delorme vous accompagnera, et l'on ne vous unira qu'au re- « tour.

« Viens donc, ma petite Marion, chercher ton cadeau de noce, « et reçois, en attendant, le plus tendre baiser de ta marraine.

« Comtesse de Satnt-Évremond. »

C'était charmant!

Je m'abandonnai , quand Gabriel Delorme eut fini sa lecture, aux transports de la gaieté la plus vive, et Camusard qui ne de-

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f ,, vinail rien se livrait lui aussi à toutes sortes de manifestatioiiti

joyeuses.

^ Le coche d'eau partait le surlendemain. Mon père alla retenir

'\ trois places. Le voyage se faisait en quatre jours.

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