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On était à la fin d'avril. Un ciel d'une sérénité sans égale éclairait le matin de notre départ.
Ma mère nous accompagnait au coche avec mes frères et mes sœurs, escorte bruyante, sautante, frétillante, qui me dévora les joues en signe d'adieu.
Ils espéraient me voir très-prochainement revenir parée des jolis cadeaux de ma noble marraine.
Hélas! j'étais loin de partager leurs désirs !
Mon frère Eustache, que j'aimais entre tous, vint offrir à mes baisers sa gracieuse tête blonde, et je la pressai contre mes lèvres sans avoir la force de m'en séparer. J'avais, je ne sais pourquoi, le cœur en deuil. Un pressentiment me criait que j'embrassais ma mère pour la dernière fois, et ce pressentiment ne me trompait pas.
Je ne devais plus revoir la ville natale, ni ces lieux auxquels s'attachaient mes souvenirs d'enfance, le toit paternel, la haute cheminée abritant toute la famille de son large manteau, le Christ
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AMOURS HISTORIQUES
au buis bénit, le grand fauteuil où trois générations s'étaient a*sises, et ma chambre de jeune fille, et ma petite couchette où j'avais fait de si beaux rêves, et la fenêtre aux blancs rideaux où se glissaient le matin ces joyeux rayons qui égayaient mon réveil, et le mur du jardin tout couronné de lierre, et les vieux ormes dont j'apercevais la crête au-dessus des maisons voisines échelonnées e) riantes !
Le coche marchait déjà.
Ma mère avait reçu mon dernier signe d'adieu. On nous saluait des deux rives; les tanneurs et les blanchisseuses nous souhaitaient un heureux voyage.
Je me livrais à de pénibles réflexions. Mon œil humide s'arrêtait sur le clocher de la paroisse; je le voyais s'effacer graduellement derrière les hauts peupliers de la Marne. En passant, sous les arches du pont, je crus entendre la rivière exhaler de plaintifs murmures; à mes côtés, les saules penchaient tristement leurs rameaux, et j'écoutais le tic-tac du moulin, bruit monotone et doux qui s'éteignait au loin.
— Je ne me trompe pas... Vous pleurez, mademoiselle MarionT me dit tout à coup une voix rauque et mal sonnante.
Levant les yeux, j'aperçus Joseph Camusard.
Pour m'adresser cette judicieuse remarque, il daigna quitter une espèce de table brute, fixée au pont du bateau, et sur laquelle il venait de boire je ne sais quelle liqueur avec mon père et d'autres passagers.
Sa vue suffît pour me ramener à un autre ordre de réflexions.
N'est-il pas la seule cause de ce voyage? Puis-je regretter une ville où je serais forcée de m'unir à un tel mari?
-— Ah! monsieur, lui dis-je en le repoussant, ne me parlez pas d'aussi près, je vous en conjure!
Mon père entendit de sa place et me jeta un coup d'œil d'intelligence.
— Viens, Joseph... Laisse-la. puisqu'elle est si délicate... Ne veut-elle pas t'empêcher de boire du rogomme?... Eh! pardine, que ferions-nous pendant tout le voyage?
— Bien raisonné, beau-père ! dit Camusard avec un gros rire hébété.
Et il se remit à boire.
Depuis que Joseph, agréé comme prétendu par la famille, eii-
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trt'Iciiait ;iv(m; nous des rapports plus intime», nous avions reriar<pi('i clic/ lui certains pcnclianls bli^riiablos auxquels, à partir In jour où il touclia les 6cus de son oncle, il s'abandonna sac? Irop de gène.
Souvent il lui arrivait de se présenter an logis dans un étatvoi sin de l'ivresse.
Ma mère le tançait vertement; mais le bon huissier, devenu tout à fait mon complice, s'amusait à flatter les goûts bachiques de Camusaixl, s;*chant bien que ceci, joint au reste, ne contribuerait pas à nous donner tort aux j^ouxde ma marraine.
J'avais donc secoué la tristesse, etj'examinais curieusement le coche avec sa cargaison de voyageurs.
C'était un lourd bateau de soixante pieds de long sur dix-huit de large. Six chevaux vigoureux, attelés à des câbles, le traînaient depuis la rive. On relayait de distance en distance, et l'on pouvait, en descendant le cours de l'eau, faire aisément de douze à quinze lieues par jour. Il y avait sur le pont des toiles disposées en forme de tente pour garantir du soleil. Par le mauvais temps oh s'abritait dans l'intérieur du bateau même, oii se trouvait la chambre commune avec des bancs rangés tout autour.
Nous étions trente passagers.
A ma droite ronflait un énormo moine de l'ordre de Saint-Benoît. Dès l'heure du départ, il s'était arrangé le plus commodément possible pour dormir. Auprès de lui deux autres bénédictins disaient leur office, et plus loin w?. groupaient une douzaine de paysans champenois ou de marchands de bestiaux, coiffés de bonnets de laine, portant de longues guêtres boutonnées jusqu'à mi-jam'be et des souquenilies grisâtres, retenues autour des reins par une ceinture de cuir.
En me tournant à gauche, j'aperçus trois villageoises assez fraîches ; elles allaient reporter à Paris des nourrissons joufflus.
Devant moi restaient toujours attablés Gabriel Delorme et son 3lerc avec plusieurs bourgeois de Châlons, et derrière eux, sur le oanc opposé au mien, se trouvaient encore des nourrices, des moines et deux séminariste»; flanqués d'un prêtre sec et jaune, gardien sévère, dont les sourcils se contractaient, quand les pauvres jeunes gens tournaient les yeux de mon côté.
Le patron du coche se tenait au gouvernail.
Sa femme, grosse réjouie, rouge comme une pivoine et ronde
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