TROISIEME LETTRE
« Gy, 19 août 1868
« Hélas! mon pauvre ami, que ma carrière a été bizarre! quo d'aventures de toutes sortes ! quel mélange de joie et de tristesse, de folie et d'amertume, de bonheur et d'adversité!
« Vous m'attendiez, il y a deux ans. J'ai reçu votre lettre de re proches; mais je comptais sans mon procureur fiscal, quimecause ^y tous les chagrins imaginables. Cet homme a la rage des procès,
ils naissent sous ses pas; c'est le principal élément de son existence. Il ne peut vivre sans assignations, il rumine sans cesse des plaidoihes et couche avec du papier timbré. Voilà deux cent mille livres qu'il me dissipe de la plus folle manière du monde. Tous les conseillers des bailliages francs-comtois s'engraissent de nos dépouilles. Mais je vais y mettre ordre, et, puisque mon cher époux aime tant les procès, je lui en intente un en divorce, après lequel vous me verrez enfin, mon cher docteur, je vous le jure.
« Merci encore d'avoir gardé le secret de mon existence. Comme je vais les surprendre tous ! Vous me dites que Ninon est toujours jolie. Allons donc! est-ce possible? elle a soixante-deux ans, mon cher! je n'ai jamais eu que six ans de plus qu'elle... Ah! mais j'ai bon souvenir ! et, si je lui trouve des amants, je crie au scandale d'abord !
« Je vous dis des folies ; mais je n'en ferai plus, docteur.
« A présent, je suis vieille au possible. Et puis, je suis malade, je souffre, j'ai besoin de votre science. Parfois j'ai des pressenti ments funestes. Ma vie tout entière est semée de faux repentirs. Si j'allais être encore punie, mon Dieu! si je terminais misérablement mes jours ! Il me semble, dans ces nouveaux chagrins, reconnaître la main de la Providence, Mon premier bien-être était le fruit de mes désordres, il a été dissipé par la débauche; ma seconde fortune provenait du vol, elle est dévorée par la chicane. Je vois la justice de Dieu sous tous ces événements, et je tremble.
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MAllION nKLOIlMK
« Il faut me trouver à Paris une retraite paisible, où je passerai le reste do ma vie entre l'amitié et la religion ; car nous devons penser à notre salut, docteur.
« L'enfer est terrible et l'éternité est longue!
« A bientôt, mais sérieusement cette fois.
c< Marie Ledrun. »
La fatalité voulut que je ne fusse point à Paris quand cette lettra a ni va.
Moi-même alors j'étais en butte à des ennuis profonds : Charles Patin, mon fils, prié par Colbert de supprimer toute l'édition d'un pamphlet licencieux, avait eu l'idée funeste d'en réserver quelques exemplaires pour lui et ses connaissances. On dénonça le fait au ministre, et je n'eus que le temps de partir avec le coupable pour la Prusse, afin de le sauver de la punition, qui menaçait d'être rigoureuse.
Elle fut même cruelle et déshonorante.
On n'eut pas honte, pour une simple étourderie, de condamner mon fils aux galères par contumace.
Pendant ce temps-là, nous arrivions à Berlin, où j'avais quelques amis. J'y restai huit mois, et j'eus la satisfaction de faire Qommer Charles professeur à la faculté de médecine. Il était doué d'un grand mérite et possédait beaucoup de science. Colbert en priva sottement le royaume.
A mon retour, j'ouvris la troisième lettre de Marion.
Cette lettre avait près d'un an de date, et mes gens m'annoncèrent qu'une vieille dame était venue très-souvent d'abord s'informer si j'étais arrivé de voyage; mais que depuis longtemps elle ne paraissait plus.
Marion avait donné son adresse.
Je courus à une maison garnie, située dans le voisinage de la place Royale, et je demandai madame Lebrun.
— Âh ! ah ! dit l'hôtesse, cette vieille mégère qui nous doit encore son logement de six mois et sa nourriture?... Une voleuse, une intrigante!
— Vous me surprenez beaucoup, dis-je à cette femme. Si je suis Oien informé, votre locataire avait quelque fortune.
— Laissez donc! Vous voilà comme elle... Prétendrez-yous aussi que toutes ses histoires sont véritables?
— Quelles histoires?
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AMOURS HISTORIQUES
— Comment! n'a-t-elle pas soutenu avoir apporté dans sa malle qnatro-Vingt mille livres en or? Elle nous accusait de les lui avoir volées, nous la probité même ! Je l'ai conduite au commissaire, \h mais!... et j'ai dit qu'on fouillât toute la maison. D'ailleurs, la police nous connaît.
— Ensuite? murmurai-je, saisi d'un pressentiment douloureux.
— Nous soupçonner d'un vol... Sorcière, va!... N'est-ce point une horreur? On lui a lavé la tête, et le commissaire a demandé si, pour accuser les autres avec tant de hardiesse, elle pouvait se réclamer de quelqu'un à Paris. Elle a répondu qu'elle connaissait beaucoup le docteur Gui-Patin.
— C'est moi, dis-je, presque involontairement.
— Ah!... vous étiez en voyage? unementerie de moins, soit.. Mais il y en avait d'autres. Comme elle ne pouvait se réclamer de vous , en votre absence, elle nomma M. Desmarets de Saint- Sorlin. Justement il demeurait dans le voisinage... Un vieux dévot qui a fait, dit-on, jadis plus d'un tour. On alla le chercher, et on le mit en présence de la femme Lebrun. Elle déclarait alors s'appeler Marion Delorme: jugez de la vraisemblance! Le vieux la regarda longtemps et se signa. — « Marion! cria-t-il, une courtisane!.. Par exemple! je ne l'ai jamaig connue... C'est le diable! » Et il descendit l'escalier clopin-clopant, car il a des rhumatismes. Le commissaire voulut envoyer du coup ma gaillarde en prison; mais elle se mit à geindre si fort, qu'on alla voir si une certaine demoiselle de Lenclos était revenue d'Italie, où elle se trouvait depuis neuf à dix mois. La Lebrun n'indiquait que des personnages en voyage... Voyez la frime! Par malheur, cette demoiselle de Lenclos était de retour, et la voilà qui arrive. Aussitôt mon effrontée de se jeter à son cou en s'écriant : — « Mon amie, ma bonne amie!... je suis Marion Delorme!... embrassez-moi! » Mais l'autre la repoussa et lui dit: — «Marion Delorme?.. hein?., /excellente aventure!... il y a plus de vingt ans qu'elle est morte, îia chère... Vous êtes folle! » Puis elle partit d'im éclat de rire et s'en alla.
Terrassé par toutes ces révélations, j'eus à peine la force de dire à l'hôtesse :
— - Mais enfin, qu'est-elle devenue?
— Aprèsle départ de mademoiselle de Lenclos, elle se livra tout i coup à mille extravagances, cria, pleura, voulut se jeter par la fenêtre et finit par danser, en hurlant d'une voix à faire oeur: —
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... Mais oui, je suis morte ! li y a vinigt ans de cela... ^c me le rappelle, j'ai vu mon convoi... Ahl ah !... voulez-vous embrasser '.'» morte, monsieur le commissaire? »
— Une dernière fois, je vous en supplie, dites où est celte maleureuse femme!
— A rilùl<}l-Dieu, pavillon des Fous.
— Ciel !
— Pardine! où voulez-vous qu'on l'enferme?.. La Lebrun n'a mais eu sa tôle, c'est clair.
Quittant la place Royale, je courus à l'hospice aussi vite que aïo le permettaient mon âge et les émotions pénibles qui venaicni de m'assaillir. Je m'attendais à un déplorable spectacle; il dépassa toutes mes prévisions.
Dans un vaste préau, arpenté en tous sens par une foule de pauvres insensés', un gardien me désigna celle qu'on avait admir(sous le nom de fetmne Lebrun.
Je m'approchai d'une triste créature, accroupie sur la terrf humide et dont les cheveux gris retombaient en désordre autour de l'espèce de houppelande rougeâtre dont on habillait les malades. Il me fut impossible de retrouver sur ce visage le moindre trai! de celle qui m'était apparue autrefois si magniûque et si brillante.
Se levant à mon aspect, elle me dit d'une voix rauque
— Va-t'en!... que me veux-tu? je suis morte!
— Marion, lui dis-je, ma pauvre Marion, ne me reconnaissezvous pas?
Elle se mit à tournoyer sur elle-même et à chanter :
J'ai vu mon enterrement, Et j'en ai ri joliment!..
Oui, ce fut très-amusant, Le prêtre était mon amant.
^- Marion, je suis Gui-Patin, vous savez? le docteur Gui-Patini Je l'avais saisie au bras et je la forçais à rester immobile devant moi. Son œil terne, vitreux, n'offrait pas le moindre signe d'intelligence et n'avait en quelque sorte plus de regard. Elle riaitet continuait de fredonner :
Oui, ce fut très-amusant, Le prêtre était mon amant.
• A cette époque, il n'y aTtit qu'an seul prcau, dans lequel on réunisstil deus iicurts pat ieur, les aliénci dei d^ux sezca, sous la rarreillance des gardien*.
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AMOURS HISTOR.rQUES
— Hél hé! là-bas, voulez-vous laisser la morte! cria tout à coup une autre Toile en me tirant par les basques de mon pourpoint- c'est mon amie la morte! entendez-vous?... Eh! n'est-ce pas, la morte?... Tu m'as rapporté de l'autre monde des nouvelles •le mon père?... Hé! hé!... Je suis la fille de Henri IV, moi!... Dansons la gavotte, veux-tu, la morte? Hé! dansons la gavotte.'
Elles tournoyèrent et chantèrent ensemble.
Bientôt, apercevant un vieillard, fou comme elles, assis près de là sur un banc vermoulu, elles coururent à lui, et Marion, le saisissant à l'épaule, lui cria :
— Dis que je suis morte!
— Oui, répondit le vieillard, tues morte.
Ce fut ensuite à la seconde folle de le secouer avec violence.-
— Hé! hé!... N'est-ce pas que je suis la fille de Henri IV?
— Oui, tu es la fille de Henri IV.
Alors ce troisième insensé se leva, les prit l'une et l'autre par la main et leur cria d'une voix terrible :
— Maintenant, à votre tour... Dites qu'il n'y a pas de Dieu!
— Non! non ! hurlèrent les folles, il n'y a pas de Dieu!... Vien.* danser!
Puis tous les trois se livrèrent à une ronde effrayante, en chantant le couplet de Marion. Ils le répétèrent plus de vingt fois, avec ces autres mots qui arrivaient au bout, comme un refrain sinistre :
« Il n'y a pas de Dieu ! ! »
La terreur s'empara de moi.
Je pris la fuite. D me semblait qu'un cercle d'airain m'étrei- 7nait le cerveau et que la démence me gagnait.
Cependant j'eus le courage de demander le registre de l'hosice, pour éclaircir un soupçon qui me traversait l'esprit.
élas! j'aurais douté jusqu'à ce jour de l'existence d'un Être suprême, que j'eusse reconnu sa main terrible, rassemblant sous les murs d'un hospice Marion, Lisette et Desbarreauxl
im.
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