‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 38 sur 39 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

• Vesoul, 3 novembre 1GG5.

«Vivez-vous encore, mon bon docteur? Je vous envoie ces lignes à tout hasard. Il est impossible que vous, si gai, si jovial, si.. . médecin, vous soyez déjà chez les morts. Vous m'avez accusée d'ingratitude, n'est-ce pas? peut-être m'avez-vous crue trépassée sérieusement, cette fois? Hélas ! je vivais, et je vivais dans la situation la plus malheureuse et la plus déplorable!

« Notre odieux puritain d'Oxford-Street me fit demander, quelques jours après l'assassinat de Charles Stuart. Sa police avait pécouvert que je n'étais pas Anglaise. Cromwell se défiait de tous ■es étrangers et voulait les interroger lui-même.

« Il m'a reconnue, docteur, après vingt-deux ans ! et il a eu la bassesse de se venger de moi de la façon la plus indigne.

MAlllON DELOHMK

« D'abord, il m'a coFidamnée à l'emprisonnement dans une maison de femmes perdues; puis, au bout de trois mois, il m'a rappelée devant lui, m'ordonnant d'épouser un de ses plus féroces satellites, John Murctald, capitaine (ï Indépandanli, soldai ôrut.'ii et jaloux, près duquel j'ai passé les dix années les plus affreus<.'S de ma vie. J'étais obligée do le suivre partout, môme dans les camps. Il dévorait ma fortune au milieu des plus ignobles débauches. Si je voulais me plaindre, il me frappait. Ah ! docteur, il m'a fallu toute ma religion et la crainte des supplices de l'autre monde pour ne pas attenter do nouveau à mes jours ! Une fois, j'ai essayé de vous écrire. Mon mari s'est emparé de ma lettre, et j'en ai eu pour six mois de mauvais traitements et de tortures. Je n'ai plus osé depuis recommencer la moindre tentative de correspondance.

« Au retour de Charles II, .'^es représailles terribles eurent lieu, et John Murctald monta sur l'éci^afaud. Dieu me pardonnera de n'avoir point pleuré sa mort.

« J'étais veuve. Presque toute ma fortune avait disparu ; mais n'importe, je me voyais libre, je me trouvais heureuse.

« Un jour, j'étais sortie de Londres pour aller visiter le château royal et le parc de Windsor. Je rencontrai... devinez, docteur, je vous le donne en mille... je rencontrai Saint-Évremond, dans les bras duquel je courus me jeter comme une folle. Il ne me reconnut pas, je suis si changée!.. Et lui donc!.. Pauvre Marguerite!., sa loupe a pris des proportions fabuleuses ; c'est une vraie montagne qu'il a sur le nez. Enfin je prononçai mon nom. Il me regarda d'un air étrange, on eût dit qu'il envis-ageait un fantôme. Vous avez été discret, docteur, c'est bien ! soyez-le toujours. Il vaut mieux que mes amis me croient morte. Je leur produis un effet médiocrement flatteur pour mon amour-propre. Mais je n'ai pu m'empêcher d'embrasser le fils de ma marraine. . . Bonne et excellente femme !.. Â.h ! que ce temps est loin de moi !

« Saint-Évremond a été frappé d'une sentence d'exil pour avoir plaisanté sur la paix des Pyrénées. Il se promenait à Windsor avec George Buckingham, l'héritier de l'autre... vous savez? Je recom mandai mon secret à ces messieurs, et je leur dis que je voulais, revoir une fois, avant de mourir, mon beau pays de France.

« En effet, la semaine suivante, je repassais le détroit.

« Je pris le coche à Rouen pour me rendre à Paris et vous

AMOURS HISTORIQUES

embrasser, mon cher docteur. Vous seul êtes cause que j'existe encore, a Tant pis, me disais-je, pourquoi m'a-t-il sauvée?... ii « subira mes rides. »

« Hélas ! je n'étais point encore au bout de ma carrière aven tureuse!

« Au milieu de la forêt des Andelys, notre lourde voiture es arrêtée par une troupe de brigands. Ces misérables ne se conten tent pas de nous dévaliser. L'un d'eux va se porter sur moi aux dernières violences, lorsque le capitaine de la troupe arrive et lui brûle la cervelle.

« Or, jugez de ma surprise ! ce capitaine est encore mon bandit des Alpes, et celui qu'il vient de tuer est le fils de Martin de Laubardemont, l'ancien procureur général de Richelieu.

c< Croiriez-vous, docteur, que l'amour d'Unterwald n'était pas éteint ?

« Malgré sa barbe blanche, il tomba solennellement à mes genoux et me supplia de Tépouser. Cela me parut bien ridicule, car enfin j'ai soixante-cinq ans. Mais je dus en passer par ce qu'il voulait. Adieu mon voyage de Paris ! Peut-être est-ce mal d'avoir accepté une fortune ainsi acquise ; encore une nouvelle faute à joindre à toutes les autres... Qu'y faire, bon docteur? la destinée nous entraîne.

c< Mon nouveau maître acheta une terre en Franche-Comté, et nous y vécûmes en vrais seigneurs châtelains.

« Je rajeunissais, oui vraiment !.. Parfois je me regardais au miroir; mes yeux conservaient de l'éclat, en dépit du voisinage de la patte d'oie, et mes cheveux gris, bien bouclés, m'encadraient encore le front avec assez de coquetterie. Le vieux brigand se tuait d'amour; il fallait le voir!... Ah ! l'imagination, docteur! C'est pourtant un souvenir qu'il aimait en moi. Pauvre homme! le cie' me l'a repris trop tôt. Je l'ai perdu après trois ans de mariage.

« Mais, allez-vous me dire, vous devez en avoir fini avec l'smourî

« Eh bien, docteur, voilà ce qui vous trompe ! Ma prochaine lettre vous apprendra du nouveau. Je vous envoie celle-ci de Vesoul, où je suis retirée depuis la mort de mon brigand, et où je viens de rencontrer un respectable procureur fiscal, nommé Lebrun, à qui j'ai fait jadis une promesse, dont il réclame anjour- 'hui l'exécution.

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Tous les trois se livrèrent à une ronde effrayante. Page 8i6.

n J'irai vous voir probablement d'ici à quelques semaines, avec ':^n nouvel époux, et je me déciderai peut-être à embrasser tous mes anciens amis. Ne leur dites rien jusqu'à mon arrivée; je jouia d'avance de leur surprise.

« A bientôt, docteur.

« Veuve Untërytaloi

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