‹ Les confessions de TulliaChapitre 1 sur 13 · Les confessions de Tullia · texte numérisé non relu

Les confessions de Tullia

. Comédienne f — je l’étais hier, et célèbre, et fêtée l — Je pourrais l’être encore demain... — Je ne le veux pas... — J’abdique.

— Trop tôt I — dira-t-on sans doute.

Eh bien, soit 1 — Il vaut mieux, cent fois, s’éclipser trop tôt, volontairement, que de disparaître trop tard et de se survivre à soi-même.

Aucune des joies de ce monde ne m’a fait défaiA dans ma carrière si bien remplie.

J’ai connu les plaisirs du luxe, les orgueils de la

beauté triomphante, les fièvres de l’amour heureux, les enivrements du succès. — J’ai été l’une des reines incontestées du théâtre moderne. — Les plus célèbres auteurs traitaient avec moi de puissance à puissance, — je voyais les directeurs à mes pieds, — mon nom, sur l’affiche, faisait recette 1 !

J’abandonne tout cela, — sinon sans regretter, du moins sans hésiter; — il le faut 1 — Mon miroir me dit bien que je suis toujours belle et que je parais toujours jeune, mais mon miroir est un flatteur, un menteur peut-être, et mon acte de naissance, implacable dans sa cruauté froide, m’avertit que j’ai cinquante ans I — Je ne veux pas déchoir et je quitte la scène où je laisserai derrière moi, ainsi qu’un astre évanoui, une grande trace lumineuse.

Et, comme transition entre le passé bruyant et brillant que j’abandonne, et l’avenir silencieux et plein de teintes grises que j’accepte, je vais jeter sur ces pages rapides les souvenirs de mes premiers pas dans la vie de bohème et dans la vie de théâtre; — je vais parcourir de nouveau les sentiers étroits et bigarrés, semés de cailloux, bordés de ronces, qui devaient me conduire à la fortune et à la célébrité...

Rousseau, jadis, écrivait ses Confessions . — Pourquoi n’écrirais-je pas les miennes? — Le philosophe de Genève fut un grand écrivain, mais je fus une grande comédienne, et si ma pluine ne vaut pas la sienne, — ce que je reconnais humblement, — j’ai sur lui l’immense avantage d’avoir fait beaucoup d’heureux.

PRÉSENTATION DE TÜLLIA. 3

Assez d’avant-propos comme cela. — Les trois coups sont frappés. — - Au rideau ! — Je commence...

Jacques le fataliste doit avoir raison. — Il me parai tout à fait vraisemblable , et même absolument certain que. ma destinée, — écrite dès avant ma naissance sur le livre spécial dont le rédacteur ne se trompe jamais, — voulait que je fusse comédienne un jour.

Je suis ce qu’on appelle une enfant de la balle. — C’est sur un théâtre, — dans des coulisses, — entre deux portants , — derrière un manteau d' Arlequin, que je suis venue au monde...

Ceci demande une explication que je vais donner brièvement.

Ma mère cumulait trois professions d’un ordre bizarre, et qui, semblant incompatibles les unes avec les autres au premier abord, s’allient cependant le mieux du monde, grâce à beaucoup d’habileté et de savoirfaire.

Ma mère était portière, — ou plutôt femme légitime d’un portier de la rue de Bondy ...

Elle était marchande à la toilette.

Elle était habilleuse au théâtre de Belleville.

La première de ces professions pouvait à bon droit passer pour une sinécure. — A neuf heures du matin, après avoir absorbé le contenu d’une jatte immense remplie d’un mortier composé de café au lait et de pain, ma mère quittait la loge pour y rentrer, pendant une demi-heure tout au plus, à quatre heures et demie,

y dîner rapidement et courir à son théâtre d’où elle ne sortait qu’à minuit passé.

Mon père, — c’est-à-dire celui que la loi du mariage désignait comme tel, — gardait la loge, tirait le cordon et préparait le repas, tout en s’occupant avec zèle et activité des détails de son état de tailleur, — faisant le neuf et le vieux.

Mes lecteurs ne tarderont pas à comprendre pourquoi j’ai l’air de regarder comme un peu plus que douteuse la paternité de ce brave homme.

De neuf heures du matin à quatre heures et demie, ma mère courait Paris, — chargée et surchargée de cartons contenant des dentelles d’occasion , vraies et fausses, — plus souvent fausses que vraies; — des cachemires de hasard, indiens et français, — rarement indiens ; — des colifichets d'un goût suspect, des bijoux d’un or douteux, — d’importantes liasses de reconnaissances du Mont-de-Piété, et bien d’autres choses dont l’énumération serait trop longue.

Sa clientèle se composait de femmes entretenues, — mal entretenues, — et d’actrices du dix-septième ordre.

Et avec ces dames, —le croirait-on ? — elle trouvait moyen de gagner beaucoup d’argent, au moyen d’un petit système qu’elle n’avait peut-être pas inventé, mais qu’elle mettait en œuvre avec une supériorité tout à fait incontestable...

Voici quelle était sa manière de procéder :

Volontiers, — et sans informations préalables, — elle accordait à toutes ses clientes un assez large crédü;

PRESENTATION DE TDLLIA,

— elle exigeait seulement, — et ceci était une condition sine qua non de toute affaire à conclure, — que la moitié du prix d’acquisition fût payée comptant.

Pour le reste, elle se contentait de petits billets dont l’échéance n’excédait jamais trois ou quatre mois.

Or, comme ma mère avait la louable habitude de vendre dix francs ce qui en valait tout au plus quatre, vous comprenez à merveille qu’il était difficile qu’elle se trouvât constituée en perte, — même en mettant les choses au pis, c’est-à-dire en supposant que les billets restassent impayés, ce qui arrivait rarement car ma mère, en face d’un protêt que se laissait faire une de ses clientes, entrait dans une fureur de tigresse à laquelle on arrache ses petits, et faisait de si rudes scènes à la malheureuse débitrice que le payement intégral ne se laissait guère attendre.

A partir de cinq heures et demie, ma mère appartenait corps et âme au théâtre de Belleville.

Elle attachait une énorme importance à sa position d’habilleuse qu’elle remplissait avec un zèle digne des plus grands éloges, et qui lui valait, de temps à autre, ceux de l’administration.

Voici d’où venait ce zèle.

Le théâtre de Belleville, comme tous ceux de la banlieue, est une sorte de conservatoire pratique où viennent essayer leur force et faire leurs premiers pas sur les planches une foule de jeunes filles, — dont quelquesunes sont charmantes.

Or, ces jeunes et fraîches débutantes, lorsqu’elles

avaient quitté pour un théâtre plus relevé la scène infime de leurs premiers succès, étaient de droit les meilleures clientes de ma mère et lui procuraient une foule d’excellentes connaissances.

Mais ce n’est pas tout, — je le dis bien bas, — l’arc avait une corde de plus...

La mieux cachée...

La corde d’or...

Par la raison toute simple que l'on voyait de jolies filles au théâtre de Belleville, — on rencontrait à l’orchestre une certaine quantité de lions et de lionceaux (on dirait aujourd’hui cocodès et petits crevés), de tout âge et de toute encolure, fourvoyés dans ces parages où ils venaient chercher fortune. — On devine le reste.

Bref, ma mère s’enrichissait . — Et ne vous la représentez point, je vous prie, ami lecteur, comme une vieille et horrible sorcière, pareille à toutes les habilleuses et à toutes les marchandes à la toilette que vous connaissez, — ridée, — barbue, — le nez bulbeux, — l’œil louche et faux, — la mine patibulaire.

Ce portrait, je vous l’affirme, ne 'serait en aucune façon ressemblant.

Ma mère était presque jeune encore, et véritablement jolie. — C’est tout au plus si elle atteignait sa trentequatrième année.— Elle offrait aux regards une grande fraîcheur, une bouche attrayante et des yeux magnifiques. — Elle s’habillait avec une simplicité de bon goût, souriait sans cesse et n’avait pas d’enfants...

*- Et moi? direz- vous.

Page 1