PRESENTATION DE TULLIA
Moi, je n’étais pas encore au monde, mai6 j’allais y venir.
Ceci m’amène, — par une transition que ma vanité d’auteur me fait trouver des plus heureuses, — à parler de ma naissance.
Fille d’un portier et d’une habilleuse, moi, Tullia !!
Allons donc 1 — Si j’osais le dire, on ne me croirait pas ! — Si je le croyais, je mourrais de honte, et j’aurais assurément bien raison.
J’ai dans les veines du sang de vieille race, — du sang illustre, — plus que princier, — un sang auprès duquel celui des plus antiques maisons est bien pâle!
Mon sang, à moi, c’est le sang de la Rome des Césars ! — c’est le sang de Catilina 1
C’est invraisemblable, — j’en conviens, — et cependant c’est vrai. — Je vais dire comment... — Je ferai mieux que de le dire, je vais le prouver.
Au sixième étage de la maison vaste et profonde dont le mari de ma mère était portier, — c’est-à dire sous les toits, — se trouvait une mansarde, si basse, si sombre, si mal située, qu’aucun des locataires des étages inférieurs n’en voulait pour loger un de ses domestiques.
Un jeune homme se présenta et demanda à voir cette mansarde. — La modicité du prix, — dit-il, — devait être pour lui une considération déterminante.
Sous ce rapport il ne pouvait qu’être satisfait. — On ni fit cet horrible trou quatre-vingts francs par an*
U se décida aussitôt. — Il donna cent sous de
denier à Dieu au mari de ma mère, stupéfait de cette largesse inattendue. — Il envoya quelques meubles, pauvres mais propres, et il s’installa.
Ce jeune homme, beau et triste comme la statue du désespoir résigné, était réfugié romain, — Il était prince, — — ami de Silvio Pellico, et descendait en ligne directe, quoique de la main gauche, de celui contre lequel cet affreux avocat bavard, qui s’appelait Cicéron, fit ses Catilinaires.
Il avait nom Claudius.
Ma mère ne s’occupait point de ce qui se passait dans la maison ; — elle affichait à l’endroit de son mari un dédain singulier, et d’ailleurs, quand elle rentrait à minuit et demi pour se coucher, il dormait profondément, ce qui rendait assez difficile de le questionner.
Restait, à la vérité, l'heure des repas, mais ma mère, toujours pressée, mangeait à la hâte et ne parlait guère.
Un jour, — au moment du dîner, — elle rencontra l’Italien sous la porte cochère.
Claudius ne la connaissait point et la salua en passant. Elle entra dans la loge et demanda :
— Quel est donc ce jeune homme qui sort d’ici et qui a la mine d’un prince?
— Un jeune homme habillé de noir?
— Oui.
Le mari de ma mère enfila une aiguille, haussa les épaules et répondit :
— Ce n’est rien du tout.