UN ENGAGEMENT A B0B1N
lisé. — Mais elle en a jusqu’au bout des ongles, du talent!!
— Dans ce cas je prévois, avec infiniment de regret, que mademoiselle ne sera pas longtemps ma pensionnaire...
— Alors vous engagez?.,.
— J’engage.
— Aux appointements de?...
— Ah! voilà la grosse question.^
— Bien facile à résoudre...
— Vous savez que nous ne sommes pas riches...
— Aussi ne vous demande-t-on pas vingt-cinq mille francs par an et deux mois de congé...
— Vous savez aussi que, chaque jour, il nous vient de jolies tilles qui s’offrent pour rien...
— Oui, mais qui ne sont pas plus comédiennes que le premier garde municipal venu, et dont l’intention, en montant sur les planches, est d’y faire un tout autre métier que celui du théâtre...
— C’est exact...
— Ceci, par parenthèse, n’est point l’affaire de Tullia, — et la preuve c’est que si elle le voulait, avec le visage que vous voyez, elle serait riche à commanditer un théâtre, et que la chère enfant est aussi pauvre qu’un vaudevilliste inédit...
— Je ne prétends point le contraire...
— Enfin, qu’offrez-vous, voyons?...
— Dame! j’offre... j’offre...
Le directeur s’interrompit.
— Posez un chiffre, — reprit Lorsay, — nous discuterons après, s’il y a lieu à discussion...
— C’est fort embarrassant, ce que vous me deman* dez-là...
— > Pourquoi donc ? .
— Il est clair comme le jour que je m’en rapporte parfaitement à ce que vous me dites... mais enfin, je n’ai pas vu jouer mademoiselle...
— Voulez-vous la voir demain?
— Certainement.
— Eli bien ! c’est facile...
— Comment?
— Indiquez, ce soir, au tableau, un raccord de Georgina, et affichez la pièce pour demain... — Justement c'est dimanche et ça corsera le spectacle...
— Mademoiselle sait donc le rôle?
— Elle le sait, — et ellè vous le jouera comme on on le jouerait au Gymnase...
— Eh bien, soit.
— Après cette audition vous me ferez des offres...
l'N ENGAG Mi- NT A B0I51N0.
— C'est convenu.
- Et vous serez raisonnable?...
— Je le suis toujours.
— C est vous qui le dites, niais je n’en crois pas un mot... A propos, il faut que je vous apprenne i ne nouvelle qui vous concerne...
— Laquelle?
""" Je vous fais en ce moment la pièce qui servira aux véritables débuts de Tullia...
— Quelle espèce de pièce?
- Une machine à effet et à grand spectacle, - un drame-vaudeville en cinq actes, mêlé de chant.
- A grand spectacle !1 - Diable ! cela va coûter les feux de la tète à monter!!
- Allons donc !... vous êtes un malin.;.— vous ferez servir de vieilles toiles, avec un coup de badigeon pardessus.
- C’est une chose qui pourra se faire Comment
1 appelez-vous, votre drame-vaudeville?
Ah ! il a un fier titre, mon cher directeur ! — un
m à6ensation ’ “ ™ titre à recettes, ou je ne m’v connais pas... J
- Enfin, ce titre?...
- La Femme à la tête de mort/
— Tiens ! tiens I c’est assez affriolant..; — Je ne fais aucune difficulté de le reconnaître...
— Peste, je le crois!.,. — Quel tire-l’œil sur une affiche 1 — Un vrai pétard 1 — On passera les ponts pour voir ça, c'est moi qui vous le dis 1 1
— Et la chose n’est pas trop sombre?
— Une gaîté folle 1! — Pièce de saltimbanques, mon cher! — Du comique, même dans les scènes dramatiques... — Ah! je vous en préviens, si vous n’engagez pas Tullia dans de bonnes conditions, je porte la Femme à la tête de mort à l’Ambigu, et vous vous en mordrez les pouces...
— Puisque je vous ai dit que nous verrions demain soir... — Quel homme vous êtes! — Ayez un peu de patience, que diablelî — Et où en êtes- vous de votre pièce?
— Je vous la lirai dans huit jours...
— Très-bien... — Je vais indiquer le raccord pour demain à midi... — Mademoiselle est prévenue, il est donc inutile de lui adresser un bulletin...
— Oh! tout à fait...
L’audience directoriale était finie. — On n’avait, de part et d’autre, plus rien à se dire... — Nous quittâmes le théâtre.
— Eh bien! — me demanda Lorsay aussitôt que nous fûmes dans la rue, — que pensez-vous de notre directeur?
UN ENGAGEMENT A DOBINO.
— Je pense qu’il est bien laid...
— Je vous l'accorde sans conteste... — très-laid, mais bon enfant. — On finit toujours par s’entendre avec lui. — D’ailleurs, c’est un honnête homme qui n’a que sa parole, chose assez rare dans le monde des théâtres... C'est à vous demain, après la pièce, de lui tenir la dragée un peu haute...
— Que faudra-t-il lui demander?
— Oh ! soyons modestes. — Et puis je vous garantis que vous ne resterez pas longtemps ici comme comédienne, ni moi, — grâce à vous, — comme auteur.
— Mais encore, jusqu’à ce que j’en sorte, il faut vivre...
— Oui, certes, il faut vivre... — quand ce ne serait que pour aller ailleurs...— Eh bien, faites un calcul, et dites-moi, ma chère enfant, combien il vous faut par mois, pour vivre à peu près...
— Dame ! en mettant les choses au plus bas, il me semble que soixante francs...
— Soixante francs 1 — interrompit Lorsay, —allons, vous êtes trop modeste!.,, nous obtiendrons mieux que cela.
— Vous croyez?
— J’en réponds.
— Si nous arrivons à quatre-vingts je me trouverai riche.
23 i LES CONFESSIONS DE TULLIA.
Nous étions à la porte du vaudevilliste.
— Montez-vous? — me demanda-t-il.
— Je le ferais bien volontiers, mais je crains de vous déranger...
— Gomment , et en quoi?
— N’avez vous pas à travailler ?
— Certainement, j’ai à travailler... et pour vous, encore, — mais vous ne m’en empêcherez en aucune façon. -—Vous prendrez la brochure de Georgina , vous étudierez votre rôle bien sagement, sans faire le moindre bruit, et, vers six heures, nous nous en irons dîner tous les deux comme une paire d’amis.
— - Je ne veux pas... — Je vous ruinerais...
— Apprenez, chère petite folle, que chez Flicotteaux, ou chez le célèbre Martin, nous dînerons à la façon des princes du sang pour trois livres tournois... — Ohl soyez sans crainte, je ne vous mènerai ni au Café anglais, ni aux Frères provençaux... — Les truffes et le château Laffitte brilleront par leur absence... — Nous les remplacerons par une gaité communicative et des mots heureux!... — Acceptez- vous?
— Eh bien, oui.
Nous montâmes tous deux.
Les choses se passèrent ainsi que venait de les arranger Lorsay, et, jusqu’à l’heure du dîner, je travaillai