‹ Les confessions de TulliaChapitre 13 sur 13 · UN ENGAGEMENT A B0B1N · texte numérisé non relu

UN ENGAGEMENT A B0B1N

On fît deux relâches pour cause de répétitions générales. — Réclame ingénieuse dont on a tant abusé depuis, mais qui, dans ces temps naïfs, ne manquait jamais son effet sur le bon public en le prédisposant à voir des merveilles.

Les merveilles n’existaient souvent que dans les fallacieuses affiches et dans l’imagination des futurs spectateurs, — mais ces spectateurs s'étouffaient dans la salle, amenant la recette avec eux,— et c’était là le point capital.

Enfin arriva le grand soir de la première représentation.

De mémoire d’ouvreuse, jamais le théâtre Bobino n’avait contenu autant de monde...

On eût dit que les parois de la salle étaient douées d’une élasticité qui manquait absolument aux stalles rembourrées de velours rouge poudreux.

La pièce réussit admirablement. — J’allai aux étoiles, comme disent les Italiens, — et les familiers de la direction m’affirmèrent que j’étais en droit de revendiquer une large part dans ce grand succès.

Je ne demandais pas mieux que de les croire.

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. : l LES CONFESSIONS DE TULLIA.

XXÏ1I

UNE SlGUATU CE

Le soir de la dixième ou de la douzième représentation, au moment où j’achevais de m’habiller pour le premier acte, on frappa vivement à la porte de ma loge.

— Qui est là? demandai-je.

— Moi, Lorsay.

— Une minute, mon bon, je t'en prie, je vais être prête.

— Non... — non, — non, — pas une minute, — tout de suite, — répliqua Lorsay. — J’ai quelque chose de très-pressé et de très-important à te dire...

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On voit que le vaudevilliste et moi nous avions adopté déjà le tutoiement habituel entre les petits auteurs et les petits artistes, — habitude du plus mauvais goût, mais à peu près indéracinable, comme toutes les mauvaises habitudes.

La pruderie n’étant point mon fait, j’ouvris la porte, tout en continuant d’agrafer ma robe.

Lorsay se précipita dans la loge.

11 avait la figure bouleversée.,.

— Ah! — m’écriai-je, — que se passe-t-il donc? Ta mine me fait peur.,. — Est-ce que tu as une mauvaise nouvelle à m’apprendre?

— Une mauvaise nouvelle ! ! — ah ! bien oui 1 ! — jamais de la vie!! Je nage dans la joie...

— Enfin, qu’y a-t-il?

— Il y a que je te conseille de te surpasser ce soir...

— La salle est pleine ?

— Naturellement... mais ce n’est point de cela qu’il g’agit pour le moment.. . — notre fortune à tous les deux est en bon train...

— Ah! bah !...

— Oui, ma chère! — Le directeur des Variétés est dans une loge! — Entends-tu? — Le directeur des Variétés!!

— Allons donc!!

— Je l’ai vu de mes propres yeux, et tu comprends aussi bien que moi qu’un si gros personnage ne se dérangerait point pour venir, — et dès le commencement du spectacle, — dans un trou comme Bobino, s’il n’avait entendu parler de toi d’une manière un peu distinguée...

Il me sembla que tous mes nerfs se détendaient à la fois, — mes jambes fléchirent sous moi, et je fus obligée de m’asseoir.

— Ahl mon cher, — balbutiai-je d’une voix brisée par l’émotion, — tu as eu bien grand tort de me dire cela...

— Pourquoi donc?

— Parce que je vais avoir peur.., — une peur horrible... — et que je raterai mes effets...

— Laisse-moi donc tranquille 1! — • répliqua Eugène Lorsay en haussant les épaules, — c’est de l’enfantillage tout pur, cela 11 — Est-ce qu’une artiste de ta valeur doit craindre quelque, chose? — D’ailleurs, tu n’es pas une poupée de carton, toi, Tulliall — tu as véritablement le feu sacré H — je te garantis bien qu’une fois en scène, tu ne penseras plus qu’à ton rôle...

— C’est possible... mais ça n’empêche pas qu’au moment de mon entrée, je vais trembler comme si j’avais la fièvre.

Le garçon de théâtre passait en ce moment dans les couloirs, en agitant sa cloche et en répétant, de la voix

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monotone qui n'appartient qu'à cette institution, comme dit Bilboquet :

— Messieurs* mesdames, on commence...

J’étais prête.

Les paroles du vaudevilliste avaient ranimé mon énergie, — chancelante un instant.

Je jetai un dernier coup d’œil au miroir, qui me renvoya mon image avec un sourire, et je dis à Lorsay :

— Je me sauve... — Va dans la salle, et, après l’acte, viens me dire comment tu m’auras trouvée...

— C’est convenu... — Bon courage 1!

Il me serra fiévreusement la main, — car malgré sa fanfaronnade, il était, lui aussi, très-ému, — et je quittai vivement ma loge pour arriver sur le théâtre avant le lever du rideau.

Dans l’entr’acte suivant, je trouvai Lorsay qui venait d’arriver et m’attendait entre deux portants.

— Amirable et complètel ! — me dit-il avant d’attendre la question qu’il voyait sur mes lèvres. — Dix fois, vingt fois, cent fois mieux qu’à l’ordinaire II

— Flatteur l!

— Non, je dis ce que je pense, je t’en donne ma parolell Continue comme cela, et je réponds de tout.

— Et le directeur des Variétés?

p- Comme il ne me connaît pas, j’ai pu me placer

out près de lui sans attirer son attention... — Tu ccm prends si j’étudiais sa physionomie 1! — U a l’air enchanté... — il a hoché deux ou trois fois la tète d’une façon satisfaite et significative... — il a deux fois essuyé le verre de sa jumelle pour te mieux voir... — Mais c’est à ta grande scène du troisième acte que je l’attends... — H sera ravi, — enlevé, — transporté 1 C’est moi qui te le prédis, et tu verras que je suis bon prophète...

— J’en accepte l’augure...

— Je retourne à mon poste...

— Mais tu reviendras ?

— Oui, dans l’autre enlr’acte, pour te tenir au courant...

La pièce s’acheva.

Il parait que le directeur était véritablement satisfait, car il resta jusqu’à la fin.

Lorsay m’affirma qu’à la scène en question, la

grande scène du troisième acte, — il avait donné quelques petits coups du bout de sa canne sur le plancher, en manière d’applaudissement.

Mais cela n’était-il pas trop beau pour être vraisemblable? Je me posai cette question avec inquiétude.

— Tu verras... tu verras... — me dit Lorsay, — un peu de patience, ma chère, rien qu’un peu... — nous touchons au but...

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Le lendemain soir, — comme j’arrivais pour la représentation, — le concierge du théâtre me remit une lettre venue par la poste dans la journée, et qui n’avait rien de l’apparence des billets doux quotidiennement apportés pour moi par messieurs les étudiants.

J’emportai cette lettre dans ma loge, et je déchirai l’enveloppe grise avec un fort battement de cœur.

Instinctivement je devinais que cette feuille de papier pliée en quatre allait avoir une grande influence sur ma destinée.

En tète se lisaient ces mots, imprimés en relief : — Théâtre des Variétés. — Cabinet du Directeur ,

La lettre ne contenait, d’ailleurs, que trois lignes.

Ces trois lignes me priaient de passer le surlendemain, à quatre heures, au théâtre, où le directeur m’attendait.

— Ah! — murmurai-je presque à voix haute, dans le transport de ma joie! — Lorsay avait raison... — Voici que non-seulement on ne me repousse plus, mais qu’on vient à moi... — J’ai du talent... — j’ai de l’avenir...

Tandis que je parlais ainsi toute seule, comme une. vraie folle, le vaudevilliste entra dans ma loge.

— Tiens... — lui dis-je en lui présentant la lettre avec un geste de triomphe, — lis!!

— Je t’avais prévenue, ma chère, — répondit-il en

me serrant les deux mains. — Voici que ton affaire est faite, et que la mienne est en bon train... — Je vais commencer dès cette nuit ta pièce de début pour les Variétés... — Dans deux ans tu seras la reine des théâtres de Paris, et je serai, moi, au premier rang parmi les auteurs...

— C’est pourtant à toi, à toi seul, que je devrai ma position, mon bon LorsayH — m’écriai-je.

— Ne parlons pas de cela ! — C’est par toi que j’aurai mon premier succès sur un grand théâtre. — Tu vois que nous serons quittes, ou plutôt que si l’un de nous reste l'obligé de l’autre, ce sera moi...

Le surlendemain arriva.

Mon rendez-vous, — je l’ai dit, — était pour quatre heures.

Le vaudevilliste m’offrit de me conduire en voiture jusqu’au passage des Panoramas, ce que j’acceptai.

— Ma chère Tullia, — me dit-il en route, — souvienstoi bien de ceci : — ton avenir dépend en grande partie de ce qui va se passer aujourd’hui... — Cinq minutes d’aplomb vont te poser vis-à-vis du directeur des Variétés mieux que ne le feraient cinq ans de succès... — Ce n’est v pas en débutante timide qu’il faut ta présenter, — c’est en comédienne de talent, sûre d’elle-même et qui sait ce qu’elle vaut. — Traite le théâtre en ville conquise... — Aie des impertinences et des exigences... — Fais tes

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conditions, — n’en subis aucune. — Plus tu seras insupportable, plus tu seras appréciée...

— Tout cela est bel et bon, mon cher Lorsay, — répliquai-je, — mais, si je suis tes conseils à la lettre, j’ai grand’peur...

— Peur de quoi ?

— De ceci : — le directeur ne se dira-t-il pas : — Qu’est-ce que c’est donc que cette petite actrice de- Bobino, inconnue hier, et qui prend aujourd’hui des grands airs, et des façons de triomphatrice?.. Mettonsla bien vite à la porte, elle et son prétendu mérite...

— Rassure-toi, ma chère enfant, le directeur ne dira pas cela...

— - En es-tu bien sûr?

— Ohl parfaitement sùr... — il est infatué de ses lumières et de son jugement, comme le sont presque tous les directeurs, — d’accord, mais cependant il se connaît en artistes, et tiens pour certain que s’il n’avait pas découvert en toi la première, et peu'-ètre la seule forte jeune première de Paris, nous ne serions pas en ce moment en train de rouler vers son cabinet... — Or, tu comprends que quand un directeur rencontre un trésor, il le prend, d’abord pour l’avoir, et ensuite pour que ses confrères ne l’aient pas.

— Ainsi, tu réponds de tout? ho . m.iù/j .

— Oui, de tout. *» Il est bien entendu cependant,

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que tu ne devras point pousser la raideur jusqu’à laisser rompre les négociations... — A un moment donné, rends la main... — Ainsi, tu auras demandé six mille francs d’appointements, et tu signeras, si cela est nécessaire, pour trois mille... — Surtout ne conclus pas pour plus d’un an... — Il est fort possible que dans un an le Gymnase ou le Vaudeville t’offrent douze mille francs...

i— Quel beau rêve!

— Bah î tu me traitais déjà de rêveur, quand je t’annonçais un engagement prochain dans un grand théâtre... — Tu vois cependant que j’avais raison... — mais tu doutes toujours...

— Oh ! je ne demande pas mieux que de te croire...

— Et tu fais bien... — Quant à la question qui m’est personnelle,— celle du début dans une pièce de moi,— je n’ai pas même besoin de te recommander de ne pas l’oublier...

— Ah 1 sois tranquille, — m’écriai-je, — sans cette clause, pas d’engagement...

La voiture s’arrêta.

Nous étions dans la rue Montmartre, à l'une des en trées du passage des Panoramas.

Lorsay me conduisit jusqu’à la porte des artistes qiw se trouve, comme on sait, dans la galerie des Variétés.

Il ne pouvait m’accompagner plus loin. — J’entrai

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seule, et, après avoir montré au concierge du théâtre la lettre qui m'assignait un rendez-vous, je fus conduite à l'instant même dans le cabinet du directeur.

Ce directeur était un homme froid et poli, — genre anglais-, — il dérouta toutes mes prévisions.

Il me reçut à merveille et ne parut en aucune façon disposé à jouer au fin avec moi.

Il me complimenta sur mon talent, — me dit qu’il croyait à mon avenir dramatique, et qu’il s’estimerait heureux de me compter parmi les pensionnaires de son administration.

Il ne me marchanda point. — Il me proposa, du premier mot, un engagement d’un an avec mille écus d’appointements, en ajoutant que l’année suivante ma valeur aurait doublé.

En face de cette façon franche et nette de traiter les affaires, il me parut impossible de suivre les conseils de Lorsay et d’exiger plus qu’on ne m’offrait.

Si l’on avait voulu me rapetisser, je me serais grandie, — mais on reconnaissait mon mérite sans restriction ; pouvais-je grimper sur des échasses et m’efforcer de m’élever plus encore ?

Il me sembla que je ne le devais pas.

Ce qui m’était proposé dépassait mes espérances.

J’acceptai.

— Alors, mademoiselle, — me dit le directeur, —

nous n’avons plus qu’à signer, puisque nous voici d’accord sur tous les points.

— Pardon, monsieur, — il y en a un dont je ne vous ai pas encore parlé.

— Lequel?

— Celui qui touche à ma pièce de débuts.

— Oh! soyez parfaitement tranquille... — Je vous ferai faire un rôle sur mesure par mes auteurs les plus à la mode., et vous serez contente, je vous le garantis...

— C’est que, monsieur, je tiendrais essentiellement à ce que cette pièce fût d’un auteur que je vous désignerai...

— Quel auteur ï

— Eugène Lorsay.

Le directeur, en entendant ce nom, prit un air de profond étonnement.

— Eugène Lorsay ? — répéta-t-il, — qu’est-ce que c’est que ça?

Je me sentis rougir jusqu’au blanc des yeux, et je répondis avec embarras :

— C’est un vaudevilliste...

— Naturellement, puisque vous prétendez qu’il vous confectionne un vaudeville... —Mais où a-t-il fait jouer des pièces, ce monsieur?

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— Au théâtre du Panthéon et à celui du Luxembourg... -—répliquai-je.

Le directeur se mit à rire.

— Il parait que vous le protégez fortl! — dit- il ensuite.

— il n’a pas besoin de ma protection, monsieur, ni de celle de personne... — il a du talent...

— En êtes-vous bien sûre, mademoiselle?

— Oui, monsieur... — La pièce dans laquelle vous m’avez vue est de lui...

— La Femme à la tête de mort ?

Je fis un signe affirmatif.

— Mais c’est un fort exécrable vaudeville, ma chère enfant 1 — s’écria le directeur, —cela n’a pas le sens commun!

— Oh ! monsieur! — m’écriai-je scandalisée.

— Vous trouvez la pièce bonne, et je le comprends... vous avez vos raisons puisque vous y faites un grand effet... — mais je ne puis être du même avis que vous sur le mérite de l’auteur. — Ce monsieur, dont j’oublie le nom, est parfaitement inconnu, et ne sait d’ailleurs pas le premier mot du métier de vaudevilliste 1!

— On l'applaudit, cependant...

— On l’applaudit au Luxembourg, — on le sifflerait aux Variétés ; — or, vous comprenez à merveille que

j’ai de bien puissants motifs pour ne pas vouloir que votre pièce de débuts soit sifflée, ce qui nécessairement entraînerait votre chute... — Il nous faut un succès, et, avec le dessus du panier de mes fournisseurs habituels, j’ai la certitude que nous l’aurons... — Ne pensez plus à votre grand homme en herbe et signons...

— C’est impossible, monsieur... — articulai-je avec fermeté, quoique mon cœur battit à rompre ma poitrine.

— Impossible 1 — répéta le directeur stupéfait.

— Absolument.

— Et pourquoi ?

— Parce que je suis tout à fait décidée à ne débuter que dans une pièce de M. Lorsay...

— Vous reviendrez là-dessus, j’espère.

— Non, monsieur.

— Mais c’est de la folie qu’un pareil entêtement!...

— - C’est possible, mais, folie ou non, je ne changerai point d’avis...

— Vous voulez donc courir à une lourde chute?

— Non, car je crois à une grande réussite...

— Et si je ne cède pas?

— Eh bien, monsieur, il n’y aura rien de conclu entre nous; — je le regretterai vivement, mais vous

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n’èfes pas le seul directeur de Paris, et je trouverai mf. place ailleurs...

— C’est votre dernier mot?

— C’est mon dernier mot...

Le directeur parut .réfléchir profondément pendant quelques minutes.

— Soit, mademoiselle, — dit-il ensuite, —je cède, puisque je ne puis faire autrement pour vous avoir, et que je tiens à vous, — mais nous nous repentirons bientôt tous les deux, vous de votre entêtement, moi de ma faiblesse...

— J’espère vous prouver le contraire...

— Enfin, qui vivra verra... — Envoyez- moi demain monsieur... monsieur.,. Comment dites-vous qu’il s’appelle ?

— Eugène Lorsay.

— Eli bien, envoyez-moi monsieur Eugène Lorsay... — je m’entendrai avec lui... — Il doit avoir un sujet de pièce ?

— Je le crois...

— C’est bon../ — nous verrons cela...— qu’il vienne à deux heures... — Mon Dieu, si je découvre dans ce

jeune homme un germe de talent, je ne demande pas mieux que de le pousser, moi... — En ma qualité de directeur, qu’est-ce que je souhaite?... — beaucoup d’auteurs et de bons auteurs... — Vous n’oublierez pas de le prévenir?

— Non, monsieur... — à deux heures il sera ici...

— Maintenant, rien ne vous empêche de signer, je pense?

— Je suis toute prête, mais vous mettrez la clause de la pièce de début dans l’engagement.

— Oh ! pour cela, non, par exemple !... — ce serait un beaucoup trop détestable précédent à établir dans mon administration !!! — Tout se sait, — cela se saurait, et chaque fois qu’il s’agirait d’engager un artiste de quelque mérite, cet artiste formulerait des exigences de ce genre, exigences que je veux bien tolérer une fois, par exception, mais qui m’obligeraient à fermer mon théâtre si elles devaient se renouveler souvent.

— Mais, monsieur, -—demandai-je, -—quelle garantie aurai-je donc que ce que je désire sera fait?

Le directeur prit une attitude raide et une physionomie presque blessée.

— Comment, mademoiselle, — s’écria-t-il, — quelle garantie — comptez-vous donc pour rien ma parole ?...

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la parole d’un homme d’honneur... d’un homme qui n’a jamais manqué à un engagement!... — Sachez ceci, mademoiselle, c’est que ma parole est aussi bonne que ma signature!...

— Je n’en doute pas un instant, monsieur, mais...

— Pas un mot de plus 1 — interrompit le directeur. — Si, après ce que je viens de vous dire, vous ne vous sentez pas remplie de sécurité et.de confiance, restons-en là... regardez mes propositions comme non avenues, — séparons-nous et cherchez un autre théâtre. — Je ne saurais admettre qu’on suppose, lorsque j’ai promis, qu’il y avait une arrière-pensée derrière ma promesse.

En présence de cette vertueuse indignation, si nettement et si carrément exprimée, que faire?

Comment douter de la loyauté de l’homme qqi parlait ainsi?

Il fallait signer ou rompîe.

Rompre, c’était briser violemment cet avenir qui me paraissait si beau ; c’était me rejeter plus que jamais, et peut-être pour toujours, dans les bas-fonds ténébreux des petits théâtres,

Je ne me sentis pas le courage de prendre ce derniet parti, — je ne me sentis pas la force de renoncer à tous mes rêves...

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D’ailleurs, pourquoi refuser de croire à la bonne foi du directeur sans avoir aucune raison pour la suspecter î

Je signai.

ILLUSIONS PERDUES

ILLUSIONS PERDUES

Certes, la position que je venais de conquérir était inespérée; — il y avait loin de la saltimbanque aux gages d’Ursule Piédefer, — de la ihisérable chanteuse des rues, à l'actrice d’un théâtre important, touchant trois mille francsVappointements et imposant des conditions à un directeur...

Désormais j’avais le droit de croire à l’avenir et à mon étoile.

Et cependant, quand je sortis des Variétés, an lieu

d’être triomphante j’étais triste ; — il y avait dans ma conscience quelque chose qui ressemblait au remords d’une mauvaise action; — j’éprouvais un sentiment d'involontaire et impuissant regret; — j’aurais voulu pouvoir revenir sur ce qui venait de se décider...

En franchissant le seuil de l'hôtel Corneille je me sentais excessivement troublée, et plus émue que je ne saurais le dire.

J’allai droit à la chambre de Lorsay.

Sa première parole, en me voyant, fut naturellement une interrogation.

— Tout s’est-il bien passé? — me demanda-t-il.

Je répondis, mais non sans un immense embarras ;

— Mieux que bien.

— Tu es engagée?

— Oui.

— Pour combien de temps?

— Pour un an.

— Aux appointement de...?

— Mille écus.

— Bravo I ! — Y a-t-il eu beaucoup de tirage?

— Fort peu.

— Bahl le directeur a consenti du premier mot?

— C’est-à-dire que, moi, j’ai accepté ce qu'il m’offrait...

ILLUSIONS PERDUES

— Tu as accepté comme cela, d’emblée, sans discuter le chiffre, sans demander plus ? — s’écria Lorsay, en levant ses deux mains vers le plafond.

— Mon Dieu, oui.

— Petite sotte 1

— J’ai donc eu tort?..;

— Si tu as eu tort? — Ah t pardieu, je le crois bien!! — La question est naïve!! — Puisqu’on te proposait mille écus du premier mot, on t’aurait donné six mille francs. — Enfin, ce qui est fait est fait ; — une autre année tu seras moins facile... — Parlons maintenant de ta pièce de début... — Qu’a dit le directeur?

— Il t’attend demain, à deux heures, pour convenir de tout avec toi...

— Bon. — A-t-il fait beaucoup de difficultés pour mettre la clause dans l’engagement ?

Je ne sais pas mentir. — Est-ce une qualité ou un défaut?... — Je rassemblai tout mon courage, et je répondis :

— l.a clause ne s’y trouve pas...

Lorsay tressaillit.

— Ah 1 — fit-il en me regardant fixement, tandis que l’expression de son visage, soudainement pâli, devenait sombre.

— Ah 1 — ■ répéta-t-il.

Puis il ajouta, 'sans amertume, mais avec une profonde tristesse :

— Tullia... Tullia... je n’aurais pas cru cela de tei !...

— Mais qu’ai-je donc fait? — balbutiai-je.

— Tu ne le sais pas ? — demanda Lorsay avec son même regard fixe, sous le poids duquel je me sentais devenir écarlate.

' Je répondis, — toujours avec le même embarras :

— C’est toi qui ne sais pas. — Écoute, je vais te dire tout ce qui s’est passé...

Et j’entamai le récit de mon entretien avec le directeur des Variétés, — de ma longue discussion au sujet % de la pièce de début, et enfin du résultat de cette discussion.

Lorsay m’écouta, d’un bout à l’autre, avec une religieuse attention.

Quand j’eus terminé, il secoua la tète à plusieiiPs re- {frises.

— Est-ce que tu ne mp crois pas ? — demandai-je.

— Ce n’est point à toi que je ne crois pas, nn ihère...

^ — A quoi donc ?

— A la parole du directeur.,, 1

ILLUSIONS PERDUES

— Pourquoi douter de lui? — il m’a paru agir avec la meilleure foi du monde...

Lorsay haussa les épaules.

— Tu ne connais pas ces gens-là! ! — dit-il ensuite, — Tout en eux n’est que ruses et roueries... — il s’est moqué de toi 1 1 — Ne comprends-tu pas que s’il avait voulu tenir la parole qu’il te donnait, il aurait signé? •w Allons, ma pauvre Tullia, le sort en est jeté ! — Tu as de la chance et je n'en ai pas... — tu nages et je me noie 1 — Tout est dit ! — Il ne me reste plus qu’à te souhaiter un beau rôle, fait exprès pour toi par quelqu’un de nos auteurs en renom, et je tâcherai d’avoir le courage d’aller t’applaudir le soir de la première représentation...

Lorsay disait tout cela avec un calme héroïque, sous lequel on devinait une imfflGhse et poignante douleur.

Je me mis à sângloter ; — mes larmes coulaient sur mes joues comme une pluie d’orage.

— Pourquoi plçpres-tu? — fit le jeune homme brusquement.

— Parce que ça me d&ole de voir que tu te fais ainsi du chagrin sans motif...

— ■ Ah ! tu trouves que c’est sans motif?

— Oui, certes, puisque tout est convenu, et que c’est dans ta pièce que je débuterai.

— Naïve enfantl ! murmura le vaudevilliste.

— Voyons, — m’écriai-je, — me crois tu, moi? — Çh, bien ! je te donne ma parole, -— tu entends, ma parole d’honneur, — que ta pièce servira pour mes débuts, ou que je romprai mon engagement l !

— Tu le crois, — répliqua Lorsay, — mais tu te fais illusion à toi-même... — tu ne débuteras pas dans ma pièce et tu ne rompras point ton engagement.

— Ah 1 c’est trop fortl — dis-je impatientée et irritée de cette persistance , — pense ce que tu voudras, puisque rien au monde ne peut te convaincre... — je m’en vais...

Et, en effet, j’allai m’enfermer dans ma chambre, où je passai le reste de la journée à pleurer.

Le lendemain, j'eus à soutenir contre Lorsay une nouvelle lutte.

11 ne voulait pas même se rendre au rendez-vous indiqué par le directeur des Variétés.

Il disait que ce n’était pas la peine, et qu’il lui semblait parfaitement inutile d’aller servir de plastron à un

homme qui se moquerait de lui et de son absurde crédulité.

Enfin, à force de supplications, je décidai Lorsay à tenter du moins la îortune.

Il finit par céder, et il revint au bout de deux heures, infiniment moins découragé qu’au moment de son départ.

ILLUSIONS PERDUES

Le directeur lui avait paru complètement disposé à exécuter l’engagement verbal pris avec moi, et, en outre, il avait approuvé sans réserve le scénario que le vaudevilliste lui soumettait.

—Allons, me dit Lorsay, c’est peut-être toi qui auras eu raison, après tout... — Tant mieux pour moi, mais, si cela est, je déclare ne plus rien comprendre à l’esprit des directeurs 11

Et il se mit à travailler avec ardeur, — avec acharnement, avec rage.

La pièce qu’il composait était un vaudeville en trois actes, intitulé : l'Heure du Berger.

A mesure qu’il complétait une scène, il venait me la lire, et je lui affirmais, dans toute la sincérité de mon âme, que jamais plus complet chef-d’œuvre n’était sorti d'une cervelle humaine.

Aujourd’hui encore , d’ailleurs , — après tant d’années écqulées, — j’ai conservé la plus grande partie de mon opinion de ce temps-là. — Peut-être la pièce n’était- elle point très-habilement charpentée, mais elle abondait, à coup sur, en gracieux détails d’une jeunesse et d’une fraîcheur merveilleuses.

L’œuvre achevée, il fallut la lire au directeur, — juge plus sévère sinon plus intéressé que moi.

11 se déclara satisfait.

Le découragement de Lotsay avait fait place à une

espérance exaltée, — il voyait tout à travers un prisme couleur de rose, — et, de même que je m'étais épouvantée de sa tristesse, je m'effrayais de cette ivrSÊse sans bornes que la moindre déception pouvait si péniblement interrompre.

J’ai dit que je devais prévenir le directeur de Bobino de la résiliation de mon engagement six semaflSies avant le*|>ur où je voudrais quitter son théâtre.

Pendant ces si* semaines, il me fallait jouer chaque soir au Luxembourg, — mais rien ne m’empêchait de répéter ailleurs.

Un beau matin , Lorsay et moi nous reçûmes en même tempsjle bulletin qui nous convoquait pour la lecture aux artistes de Y&eure du Berger.

Le vaudevilliste s’élança de chez lui dans ma chambre, tenant son bulletin à la main, — riant et sautant comme un enfant.

Pour la première fois depuis que nous nous connaissions, il me prit dans ses bras, — mhis avec une complète innocence, — pour me faire exécuter autour de sa chambre un galop effréné qu’il n’interrompit que lorsque ses jambes fatiguées ployèrent sous lui, et lorsque sa respiration haletante le força de s’arrêter.

, — Eh bien I ma chère, — dit il aussitôt qu’il lui fut

posgible de parler, — je crois que, cette fois-ci, il n’y a plus à y revenir H — Nous avons nos bulletins I! C’est

ILLUSIONS PERDUES

comme si tous les notaires de France et de Navarre v

avaient passé !!

— Qu’est-ce que je disais? — répliquai-je, — et ce* pendant tu ne voulais pas me croire...

— Tu avais raison, chère petite... — Mais ce n'est pas ma faute... — je ne pouvais ajouter foi à tant de bonheur.,.

— 11 s’agit maintenant de te distinguer dans la lecture...

— Ohl sois tranquille... je ffitoû honneur à ta pièce et à ton rôle ! . . .

La lecture était indiquée pour une heure et demie.

Nous partîmes dans % même voiture , mais Lorsay me laissa entrer la première au théâtre afin que npus n’eussions point l’air -d’arriver ensemble, ce qui aurait fourni matière à des commentaires déplaisants.

Quand j’entrai au foyer, les acteurs et les actrices faisant partie de la distribution étaient déjà rassemblés.

Les femmes me toisèrent du haut en bas, — me trouvèrent jolie, — beaucoup trop jolie I — et, pour & venger de ce tort si involontaire de ma part, elles se réunirent en un petit groupe hérissé de sarcasmes, et se mirent à déchirer à belles dents la simplicité presque pauvre de ma toilette.

Les hommes causaient entre eux et parKflent de la lecture qui allait avoir lieu.

— Sait-on de qui est la pièce? — demanda l’un d’eux.

— Auteur inconnu... — répondit un autre.

— 11 arrive en ligne directe du théâtre de Bobino... dit un troisième.

— Cela promet!..

— Et cela tiendra!.. — il parait que la pièce est exécrable...

— Comment le sait-on?

— Le régisseur général, — qui le tenait du directeur lui-même, — le disait hier soir au foyer...

— Alors, pourquoi monter cette machine?...

— La direction a eu la main forcée...

— Par qui?

— Je n'en sais rien, mais c’est un bruit qui court.,, 5

— Dans tous les cas, nous n’en sommes pas encore au jour delà première,. . — D’ici là, il passera de l’eau sous les ponts, i *

— Je souhaiterais avoir autant de mille livres de rentes, que j’ai vu de pièces lues qui n’étaient jamais jouées...

— Oui, seulement c’est fort ennuyeux de perdre son temps en collations et en répétitions qui n’aboutissent pas...

ILLUSIONS PERDUES

Sans doute, mais cela vaut mieux encore que d’arriver à un four monstre.#.

Cette décourageante conversation fut interrompue par l’arrivée de Lorsay.

Chut! — dit un des artistes,— voilà l’auteur...

Le silence se rétablit aussitôt, — chacun prit place, et la lecture commença.

Cette lecture fut glaciale.

J’épiais sur tous les visages l’impression produite par les situations les plus heureuses, — par les plus jolis mots , — les visages restaient allongés et mornes et n’exprimaient rien, si ce n’est une inattention ennuyée!

Ces symptômes significatifs d’un insuccès complet n’échappaient point au pauvre Lorsay.

A chaque instant, il essuyait la sueur qui coulait en grosses gouttes sur son front, — il se troublait de plus en plus, à mesure qu’il avançait, et il lisait horriblement mal.

Enfin, il arriva au dernier mot de la dernière scène. Il se leva, salua ses auditeurs et sortit, — laissant sur la table le manuscrit et les rôles.

— Ouf ! — s’écria quelqu’un aussitôt que la porte dû. foyer se fut refermée, — trois actes de pâte ferme , concurrence à la galette du Gymnase II — c’est mauvais pour l’estomac, savez-vous 1 1

Cette plaisanterie eut un prodigieux succès.

Chîbun prit son rôle, et l’on se sépara en disant :

— Voilà une pièce qui n’arrivera pas devant la rampe 11

OU L’ÉTOILE SE LÈVE

Lorsay m’attendait à l’entrée du passage des Pano* ramas. — Il me présenta son bras sans prononcer une parole et me conduisit jusqu’à ma voilure, où il prit jplace auprès de moi.

— Eh bien, — fit-il ensuite d’une voix triste, dans laquelle, en argot de théâtre, il y avait des larmes, — qu'en dis*tu ?

Je pris sur moi le plus que je pus, et je répondis, d’un air que je m’efforçai de rendre gai :

— Je dis que j’ai bon espoir...

Lorsay me regarda avec un étonnement manifeste, et reprit :

— Pourquoi mentir?

— Mais je ne mens pas...

— Allons donc 1 — Tu le sais aussi bien que moi, je suis, à l’heure qu’il est, la fable et la risée du théâtre ! !

— Tu les as vus pendant que je lisais, ces cabotins ineptes II — La leçon leur avait été faite à tous par le directeur, et ils ont bien joué leur rôle 1 1

Au fond, je sentais que Lorsay avait raison... — Je comprenais que le directeur , en répandant et en faisant répandre à l’avance parmi les arlistes des préventions défavorables à la pièce, était l’unique cause de l'injuste insuccès de la lecture.

Ce mauvais vouloir, sournois et dissimulé, ne présageait rien de bon pour l’avenir...

Cependant, et afin de calmer de mon mieux le pauvre Lorsay, je dis :

— Heureusement que le public, lui, est un juge

qu’on n'influence pas 1 ! — Que t’importe un échec à la lecture, pourvu que tu aies un triomphe à la représentation?... /

Lorsay se mit à rire, — d’un rire qui faisait mal à entendre.

Puis il répliqua :

— Tu parles du public, ma chère 1 1 — tu parles de

OU L’ÉTOILE SE LÈVE

SCO

la représentation ! I N’as-tu donc pas encore compris que ma pièce ne sera jamais jouée ?

— Jamais jouée ? — m’écriai-je. — Tu es fou ! 1

— Avant quinze jours, tu verras si j’ai raison...

— Et mes débuts ?

— Pardieu, tes débuts 1 ! tes débuts n’ont rien à voir là-dedans 1 1 — Tu débuteras dans autre chose, et tout sera dit ! !

— Tu sais le contraire... tu sais que je romprai plutôt.

Lorsay ne répondit rien.

Huit jours se passèrent, ■— huit jours de répétitions, — huit jours de véritables tortures pour le vaudevilliste.

C’était à qui, au théâtre, le traiterait avec un dédain presque insultant. — C’était à qui affecterait de regarder sa pièce comme une de ces œuvres sans nom qui sont au dessous de toute critique et ne méritent que la raillerie et le sarcasme.

— Nous voici déjà dans le répertoire de Bobino, — disaient les acteurs presque à voix haute dans la coulisse, — l’an prochain nous prierons le directeur du Petit-Lazary de nous engager...

Lorsay entendait tout et ne répondait jamais un mot.

Parfois je voyais ses lèvres pâlir, quand son émotion

et sa colère devenaient trop violentes, mais il trouvait toujours en lui la force nécessaire pour se vaincre avant d’éclater.

Un matin, les bulletins de répétition n’arrivèrent point, et, à leur place, on apporta deux lettres de l’administration, l’une pour Lorsay, l’autre pour moi.

Le directeur des Variétés m’attendait à une heure dans son cabinet. — Lorsay, — lui, devait s'y rendre à trois heures.

Je fus exacte au rendez-vous.

— Mademoiselle Tullia, — me dit le directeur, — nous avons à causer sérieusement, et j’espère vous trouver raisonnable...

Après une pause de quelques secondes v il poursuivit

— J’ai pris, vis-à-vis de vous, un engagement que j’étais parfaitement décidé à tenir. — Vous avez voulu débuter dans une pièce de M. Lorsay, j’y ai consenti, — à mon corps défendant, il est vrai, — mais enfin il fallait que l’exécution de cet engagement fût possible, et il m'est prouvé aujourd’hui qu’elle ne l’est pas...

— Que voulez-vous dire, monsieur?

— Je veux dire, mademoiselle, que la pièce de monsieur Lorsay est injouable, — que tous mes artistes me rapportent leurs rôles, — que je ne puis compromettre la position de mon théâtre, en l’assimilant aux tréteaux des scènes inférieures; — je veux dire enGnquejevais

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OU L’ÉTOILE SE LÈVE

indemniser M. Lorsay, lui rendre ses trois actes, qu’il portera aux Funambules s’il le juge convenable, et que, dès demain, vous entendrez la lecture de votre véritable pièce de débuts...

— Monsieur, — répondis-je avec fermeté, — je dé* buterai dans Y Heure du berger , ou j^ ne débuterai pas • • •

— Gomment l’entendez-vous, mademoiselle ?

— J’entends que je demande la rupture de mon en* gagement...

— Je tiens à vous conserver, et je refuse...

— Vous oubliez que c’est mon droit que je réclame 1...

— Je n’oublie absolument rien... — Vousètesma pen* sionnaire pour un an, — je vous ai, — je vous garde, — - et je ne vous lâcherai pas...

— Mais, monsieur, il est convenu...

Le directeur mHnterrompit :

— Relisez votre engagement, mademoiselle, — il est clair et précis, et ne peut donner matière à nulle discussion...

— Vous savez qu’il y a Une clause, exigée par moi, consentie par vous, et qui ne s*y trouve pas...

— Puisqu’elle ne s’y trouve pas, elle ne peut m’obliger...

— Et votre parole ! I — ra’écriai-je.

— Ma parole, mademoiselle, ne me force point à luire l’impossible...

— Eh! bien, monsieur, je vous déclare que je ne jouerai pas...

— Je vous y forcerai, mademoiselle..;

— Comment cela ?

— En vous envoyant, — quoique bien à regret, — du bon papier timbré, — et obtenant un jugement qui vous condamne à accepter tous les rôles que je voudrai vous confier, ou à me payer vingt mille francs de dommages-intérêts...

— Vingt mille francs 1 !

— Mon Dieu, oui... — c’est le chiffre de votre dédit...

— Après tout, que m’importe ? — je n’ai pas un sou pour vous payer... votre jugement ne vous servira point à grand’chose...

— Il me servira à faire main-basse sur vos appointements, si vous trouvez à vous faire engager ailleurs... — il me servira à vous mettre dans la nécessité de renoncer à votre état de comédienne, ou de remplir les clauses de l’engagement qui vous lie à moi... — ■ Réfléchissez, mademoiselle... — Consultez, si bon vous semble, un homme d’affaires... — il vous dira que je n’avance en ce moment que la vérité... — Demain matin vous recevrez un bulletin de lecture : — votre

Oü L’ÉTOILE SE LÈVE.

présence ou votre absence m’indiqueront la marche que je dois suivre et le parti que je dois prendre... — A demain, mademoiselle...

Le directeur avait raison. — Il manquait impudemment à sa parole, mais il était absolument dans son droit.

Il me fallait briser mon avenir, et mourir peut-être de faim, — ou déserter la cause de Lorsay, ce protecteur si généreux, si désintéressé, qui avait tout fait pour moi...

Cette position était odieuse, et elle était sans issue l !

Lorsay devait être au théâtre à trois heures. — Je ne voulus rentrer chez moi qu’après son départ, — il m’aurait questionnée, et que lui répondre?...

Vers cinq heures, le vaudevilliste entra dans ma chambre.

Son visage pâle et défait lui donnait l'aspect d’un homme qui relève d’une longue maladie.

Il tenait à la main un rouleau de papier.

— Mon enfant, — me dit-il, — tu dois bien avoir chez toi une allumette ou deux... — Veux-tu me les donner ?

Je fis ce qu’il demandait.

Il jeta dans la cheminée le rouleau de papier, et il y mit le feu.

— Qu’est-ce que cela? — m'écriai-je.

— Gela l — me répondit-il avec un sourire navrant,

— ce n’est rien... — c’est le manuscrit de l'Heure du berger ...

Je voulus m’élancer pour arracher ce manuscrit à la flamme qui le dévorait.

Lorsay me retint.

— Laisse brûler, — - dit-il, — laisse 11... — Laisse-la s’en aller en fumée, cette pauvre pièce, faite avec tant d’amour et avec tant d’espoir... — En même temps que cette fumée, mes illusions s’envolent... — C’est Gni... bien fini... je ne suis rien... et jamais, non, jamais, je ne serai rien... — J’avais cru, cependant... mais, non... je me trompais...

Et je vis des larmes furtives rouler sur les joues pâles du jeune homme et se perdre dans sa barbe brune.

— Ecoute, Tullia, — reprit-il au bout d’un instant,

— je sais ce qui s’est passé entre le directeur et toi...— Je te remercie du fond du cœur de m’avoir soutenu de ton mieux jusqu’au bout, mais je ne veux pas que tu te sacrifies inutilement pour moi... — Je suis un pauvre diable sans réputation, et peut-être sans talent... — tu seras une grande commédienne... — n’enchaine pas ta destinée à la mienne 11 — J’ai cru que nous aurions des succès ensemble... — tu les auras sans moi... — ils me

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causeront presque autant de joie que si j’en avais ma part...

Le lendemain, j’assistais à la lecture d’une comédievaudeville qui est le chef-d’œuvre de l’un des maîtres du genre.

Uq mois après, la salle des Variétés croulait sous les bravos, — comme disent les feuilletons de théâtre, — et la débutante Tuilia obtenait un succès qui la classait, d’emblée, parmi les actrices en vogue de Paris.

Pendant cette représentation, Lorsay était à l’orchestre, dans une stalle payée par lui. — je n’avais pas osé lui offrir une place...

Le pauvre garçon m’applaudissait !..

Je n’ai jamais rien vu de plus héroïque.

Le lendemain, je quittai l’hôtel Corneille, et je pris un petit logement dans les environs de mon théâtre.

Lorsay, lui aussi, abandonna le quartier Latin et s'en alla demeurer au boulevard du Temple.

Là il vécut de l’existence abrutissante des auteurs du dernier ordre, — fréquentant le café du Cirque et s’enivrant d’absinthe.

De temps en temps, il faisait représenter un vaudeville au théâtre Saint-Antoine, — qui est devenu Beaumarchais depuis, — ou à celui des Délassements comi-»

ques, — aujourd’hui disparu depuis longtemps; — et il vivait, tant bien que mal, du maigre produit de ces pièces.

Cela dura quelques années.

Un jour j’appris que Lorsay venait de mourir.. . — il n’avait pas encore trente ans!..

L’absinthe, — ce poison, — et surtout le découragement, — ce poison plus terrible encore, — l’avaient tué!..

Pauvre Lorsay !..

Si pourtant j’avais tenu bon, — si j’avais exigé avec persistance que la clause qui le concernait fût écrite dans mon engagement, — au lieu de m’en rapporter à la parole d’un homme dont l’habitude était de promettre pour ne pas tenir, — Lorsay serait aujourd’hui vivant, et peut-être célèbre !..

Je ne me pardonnerai jamais sa mort!

La tâche que j’avais entreprise touche à son terme. — Je viens de mettre sous les yeux de mes lecteurs, — avec une franchise absolue, — ce qu’on peut appeler les débuts d'une étoile...

Depuis le jour de mon premier succès, mon existence

OU L’ÉTOILE SE LÈVE

on le devine, est devenue bien différente de ce qu’elle avait été jusqu’alors.

Comme les autres étoiles , mes rivales, j’ai fait deux parts de ma vie i — j’ai consacré l’une à mon art, j’ai donné l’autre aux entraînements de mon cœur, — mais j’ST laissé rarement les droits de l’amour empiéter sur Ceux du théàire.

J’ai souvent changé de scène, partout j’ai conduit le succès.

Il s’est fait autour de mon nom beaucoup de bruit et parfois de scandale...

Amours, — rivalités de toute nature, — luttes acharnées, triomphes éclatants, — c’est le sommaire de la seconde partie de ma vie, — c’est l'histoire dW grande comédienne... — ce serait un récit étrange e// curieux.

Je le ferai peut-être un jour

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