I/OUVREUSE DE LOGES
pour moi le rôle que l'Anglais excentrique jouait pour le dompteur Carter.
• Toutes les fois que mon nom était sur l’affiche, l’exmarchand d’eau de Cologne, au moment où le rideau se levait pour la pièce dans laquelle je paraissais, s’installait dans une petite avant-scène du rez-de-chaussée du côté gauche, faisait retomber avec bruit le grillage qui fermait cette avant- scène quand elle était vide, et, pendant toute la durée de l’acte, attachait sur moi ses yeux ronds dont il me semblait distinguer les prunelles glauques à travers les verres grossissants de sa jumelle d’ivoire.
On ne saurait se faire une idée d’un semblable cauchemar.
Aussitôt que la pièce était finie, Giuseppe Scarlati quittait le théâtre et ne reparaissait plus de la soirée.
Donc, ce n’était point pour le spectacle qu’il venait, — c’était pour moi, rien que pour moi...
Un jour, par une erreur dq l’imprimerie, mon nom fut omis sur l’affiche, et cependant je jouais.
L’italien ne vint pas.
Ce manège était beaucoup trop remarquable pour ne pas être remarqué ! — Ce fut bientôt la grande nouvelle du théâtre. — Toutes mes compagnes me parlèrent de la conquête que je venais de faire et m’accablèrent de félicitations railleuses, sous lesquelles se dissimulait mal une. profonde jalousie.
llortense, seule, y mettait plus de franchise.
A quelque moment qu’elle me rencontrât, dans la journée ou le soir, — aux répétitions ou aux représentations, — elle ne cessait de me répéter :
— Ah ! si j’étais à ta place !...
— Mais il me fait horreur, ton infâme Italien 1... m’écriais-je avec impatience, presque avec colère; — j’aimerais mieux être enterrée vive que de lui permettre de m’embrasser le bout des doigts 1...
— lîahl — répliquait Hortense, en haussant les épaules, — c’est un lingot d’or que cet homme-là, et un lingot d’or est toujours beau ! ! !
Cette manière de voir, grâce à Dieu, n’était point la mienne.
Malheureusement, il y avait auprès de moi quelqu’un qui partageait d’une manière absolue l’opinion d’Hor* tense.
Ce quelqu’un, c’était ma mère.
J’ai négligé, — je crois, — de dire qu'elle s’était fait donner par M. Comte les fonctions d’habilleuse que nous l'avons vue remplir avec tant de distinction au théâtre de Belleville.
Habiller des comédiennes, — fussent-elles des comédiennes de douze ans, — était un des besoins de son existence.
Un soir, j’allais entrer dans une espèce de loge que le directeur avait mise à ma disposition en ma qualité de premier sujet, — mais, au moment d’en franchir le seuil, j’entendis deux voix, celle de ma mère et cefle d’une abominable vieille, mam’eRondier, cumulant les
L’OÜVEEOSE DE LOGES.
attributions d’ouvreuse de loges avec d’autres qu’elle exerçait à la ville.
Je devinai qu’il devait être question de moi; je m’arrêtai, je prêtai l’oreille et j’assistai incognito à un odieux entretien dont, par respect pour moi-même et aussi pour mes lecteurs, je ne reproduirai pas un mot. On ne devinera que trop bien ce qui se dit entre les
deux femmes et quelle fut la conclusion du dialogue.
LUTTE
Au bout d’un quart d’heure, l’entretien pouvait se considérer comme fini; — il ne me restait, du moins, plus rien à apprendre.
D’une minute à l’autre madame Rondier allait sortir sans doute; — je ne voulais pas être surprise par elle écoutant.
Je reculai de cinq ou six pas; — je me mis à fredonner un couplet, comme on fait à la cantonade pour préparer une entrée ; — j’ouvris la porte, et je dis : * /
— Vite, vite, maman, — - allez vite 1 1 — Voici que le premier acte finit ; — je ne suis pas du second, mais Hortense doit avoir besoin de vous pour faire son chan« gement...
LUTTE
— - J'y vole... — répliqua ma mère.
Et elle s’élança pour quitter la loge ; — mais, au moment de franchir le seuil, elle se retourna et me jeta ees mots :
— Comment, tu ne dis pas bonsoir à cette bonne m’ame Rondier!! — Sois gracieuse avec cette chère amie, ma petite, très-gracieuse, elle te veut beaucoup de bien...
Ayant ainsi parlé, elle sortit.
L’ouvreuse de loges reprit au bond la phrase interrompue de ma mère.
— Oui, mon amour, — s’écria-t-elle, — je vous en veux, du bienl... je vous en veux joliment ! I... et je vous le prouverai, et même plutôt que vous ne le pensez, ma petite... — Mais c’est qu’elle est gentille à croquer f Allons, venez me baiser, poulette...
Cette invitation me laissa parfaitement insensible... je ne m’avançai point vers madame Rondier.
Elle vint alors à moi, en riant d’un rire de crécelle, et elle me passa ses pattes longues maigres et crochues autour du cou, en disant :
— Si pourtant c’était un jeune et joli garçon qui nous demandât un béquot , nous ne nous ferions pas tant prier, hein, cocotte?...
Tout en parlant elle se penchait vers moi et voulait m’appuyer ses lèvres flétries sur le front.
Le contact des mains de l’horrible vieille m’ctait odieux; — sa bouche édentée me faisait horreur; — je me reculai vivement.
A coup sûr ce dégoût manifeste la blessa au vif; — elle cessa aussitôt de rire, et me dit d’une voix sèche et dure, et avec le tutoiement d’une familiarité grossière et insultante :
— A ton aise, méchant moucheron, — mais je te préviens que tu ne feras pas toujours autant la pécore! — Un jour viendra où t’auras besoin tle m’ame Rondier, et p'tet ben qu’ce jour-là m’ame Rondier t’enverra promener... — En attendant, je vas dire à la mère Ulysse qu’elle te fiche le fouet en rentrant... — Souviens-toi de ça, cigogne de quat’ sous ! !...
Mes lecteurs comprendront sans peine que lorsqu’on a quinze ans et qu’il y en a huit ou neuf qu’on vit sur les planches, on n’est pas embarrassé pour répondre à une insolence par une autre insolence/ et que ce n’est point précisément par la distinction qu’on biille.
Je regardai l’ouvreuse de loges entre les deux yeux, et je répliquai, de mon organe le plus criard :
— M’ame Rondier, nous avons encore du temps d’ici au jour de l’an... — Je vas économiser sur mes appointements afin de vous donner pour vos étrennes un beau manche à balai tout neuf... — Ça vous sera commode pour aller au sabbat! !
— Joli sujet ! ! — s’écria la vieille.
Et elle s’en alla en grommelant et en gesticulant.
Je me glissai derrière elle dans les coulisses, afin de voir si elle allait réellement retrouver ma mère et se plaindre de moi.'
Il n’en fut rien.
LUTTK.
Elle ouvrit la porte de communication qui du théâtre donnait dans la salle, et elle retourna à son poste.
Le spectacle s’acheva.
Je repris mes habits de ville, et, ma mère et moi, nous nous dirigeâmes vers la rue de Bondy, en passant comme de coutume par la rue de Choiseul et les boulevards.
Chemin faisant je gardais le silence; — j’étais curieuse de voir de quelle façon s’y prendrait ma mère pour me disposer à prêter ma collaboration à ses beaux projets, et je voulais lui laisser entamer l’entretien selon sa fantaisie.
Tous ces raisonnements peuvent sembler peu vraisemblables de la part d’une enfant de quinze ans...
Mais il ne faut pas oublier que cette enfant était déjà une vieille comédienne, — vierge de corps, mais rouée d’esprit comme un hussard de vingt -cinq ans.
A vrai dire je n’ai jamais eu d’enfance, et c’est là une des choses les plus tristes, les plus lamentables, qu’une femme puisse trouver dans ses souvenirs quand elle regarde vers le passé...
Nous n’avions point fait cinquante pas hors du passage, que ma mère commençait à démasquer ses batteries, batteries fort ingénieuses ainsi que vous allez le voir.
Il était onze heures à peine.
Beaucoup de magasins restaient encore ouverts, — étalant des meubles splendides, — de riches bijoux, — des étoffes merveilleuses.
D’habitude, ma mère passait devant ces magasins sans s’arrêter, et si je ralentissais le pas pour jeter un regard de curiosité sur toutes ces belles choses, elle me rappelait brusquement que nous n’avions pas de temps à perdre et qu’il était l’heure de se coucher.
Ce soir-là, sa façon d’agir fut diamétralement opposée ; — elle me fit faire d’interminables stations devant chaque bijoutier, — devant chaque magasin de nouveautés.
— Comment trouves-tu ce collier ? — demandait-elle.
— Très-beau.
— Et ces bracelets?
— Superbes.
— Et cette broche de diamants 1 1 — C’est cela qui brille 1 1 — c’est cela qui rend les femmes jolies, et qui fait que tout le monde les envie quand elles passent !... Voudrais-tu des diamants, Tullia?
— Mais je le crois bien, que j’en voudrais ! I
— Qui sait, — tu en auras peut-être bientôt..; — . c’est souvent au moment où on l’attend le moins qu’arrive la fortune...
Un peu plus loin, nouvelle station, mais cette fois devant des étoffes. — Nouvel examen, — nouvelles questions :
Comment trouves-tu cette robe rose ?
— Elle est bien jolie.
— Et cette étoffe Pompadour, à larges raies vertes et blanches,' brochée de fleurs si brillantes qu’elles semblent naturelles?...
LUTTE
— Je n’ai rien vu de plus charmant...
— Sais-tu que cette étoffe-là doit coûter au moins de quarante-cinq à cinquante francs le mètre?...
— C’est bien possible... vous vous y connaissez mieux que moi...
— Voudrais-tu une robe comme celle-là, Tullia?
— Certainement. — D’abord, moi, je voudrais n’avoir qu’à choisir dans toutes les robes de tous les magasins...
— Pour cela il faudrait être terriblement riche !... — Aimerais-tu à être riche ?
— Quand on est riche on est toujours heureux, n’est-ce pas ?
— Toujours, puisqu’on n’a qu'à se donner la peine de désirer, et qu’on ne se refuse jamais rien...
— Alors, tout le monde aime la fortune, et je suis comme tout le monde...
— Et si l’on te disait qu’il ne tient qu’à toi d’avoir assez d’argent pour satisfaire tes moindres caprices?
— Si on me disait cela ?
— Oui. — Que répondrais-tu?
— Je répondrais que j’accepte... Mais on ne me le dira pas...
— Tu te trompes, car je te propose une fortune...
— Vous, maman ?
Oui, moi, — et une grande fortune encore...
— Plaisantez-vous ?
— Pas le moins du monde.
— Et d’où viendrait-elle, cette fortune?
— Peu importe, pourvu qu’elle soit à ma disposition pour te la donner.
— Au fait, vous avez raispn.,. — dis-je en riant, — prenez-la où voqs voudrez... — je tendrai les deux mains et j’accepterai les yeux fermés... — je vous livre toutes les poches, excepté...
J’interrompis ma phrase à dessein.
— Excepté ? — répéta ma mère.
— Excepté celles de M. Giuseppe Scarlati...— poursuivis-je.
Ma mère me regarda avec stupeur.
— Que veux-tu dire? — balbutia-t-elle.
— Vous le savez aussi bien que moi, ce que je veux dire...
— Non, en vérité, je ne le sais pas...
— A quoi bon jouer plus longtemps la comédie avec mol, maman? — c’est tout k fait inutile, je vous assure... — J’ai entendu, d'un bout à l’autre, votre conversation avec m’ame Rondier, dans ma loge...
— Ah ! — fit ma mère avec une légère nuance d’embarras, — ah ! tu as entendu?...
— Mon Dieu, oui.
— * Tu écoutais donc à la porte?
— Parfaitement, et sacs le moindre scrupule.
— Eh bien ! ma foi, j’aime autant cela... — ça m’cvitera la peine de tourner autour du pot , avec toi, pen dant deux heures.
Ma mère avait repris toute son assurance.
LUTTE
— Puisque tu sais de quoi il s’agit, — poursuivit-elle, — l’affaire est arrangée d'avance...
— Ohl — m’écriai-je, — parfaitement arrangée...
— Tu dis, oui?
— Je dis, non !... et plutôt cent fois qu’une.
— Ah 1 ça, mais tu es folle! 1
— Pourquoi?
— Parce qu’on n’a jamais vu une péronnelle de ton âge en si belle passe de commencer sa fortune, et que, si tu manquais par ta faute une pareille occasion, tu mériterais de passer le reste de ta vie à croupir dans la misère...
— Laissez* moi donc tranquille! I — répliquai -je, — je sais bien que si je dois être riche un jour, ce serapar d’autres moyens que ceux-là et sans que vous vous en mêliez...
— Comment? «omment?... sans que je m’en mêle?
— Oui, car j’aimerais mieux croupir dans la misère toute ma vie, ainsi que vous le disiez tout à l’heure, que d’accepter l’argent d’un infâme vieillard qui me fait horreur... — Ah ! fil... c’est hideux 1 1
— Prends garde, malheureuse! .. prends garde!... tu vas manquer de respe6t à ta mère 1 1
— Avec ça qu’elles sont respectables les jolies propositions que vous venez de me faire 1 !...
Ces paroles, — et surtout mon refus, — mirent ma mère dans un état de complète exaspération.
Elle leva sur moi la main.
Digilized
— Ne me touchez pas ! — lui dis-je d’une voix sourde ; — si vous me touchez, je crie !...
Nous nous trouvions en ce moment au milieu de la foule sortant du théâtre de la Porte-Saint-Martin dont nous approchions.
Sans doute ma mère n’osa point affronter le scandale d’un esclandre public.
Peut-être aussi se souvint-elle du proverbe : — On ne prend pas les mouches avec du vinaigre !...
Toujours est-il qu’elle ne laissa pas retomber sa main sur moj, et qu’elle ne m’adressa plus la parole jusqu’au terme de notre course , qui n’était plus éloigné car nous ne tardâmes guère à dépasser l’Ambigu et à arriver à la hauteur du n° 22 de la rue de Bondy.
C’était au n° 22 que nous demeurions. *
Là nous attendait un incident des plus étranges, des plus imprévus, qui devait brusquement changer le cours des idées de ma mère.
UN EXPLOIT ÜE LORIOT
UN EXPLOIT DE LORIOT
Nous arrivâmes en face de notre maison et nous vîmes, avec un extrême étonnement, que la petite porte pratiquée dans un des vantaux de la porte cochère était ouverte largement et assujettie à l’intérieur par le crochet qui l'empêchait de se fermer.
Ceci, — à une pareille heure, — constituait un fait absolument anormal.
— AhI par exemple, — s’écria ma mère, — envoilà une sévère 1 1 — La maison ouverte à minuit, ni plus ni moins qu’une grange 1 1 — Brigand de Loriot 1 ! il n’était qu’imbécile, le voici devenu idiot ! ! — Il va se faire casser aux gages par le propriétaire, et il ne l’aura pas volé !...
Nous entrâmes,
LES CONFESSIONS DE Tl'LLIA.
Ma mère détacha le crochet et referma la porte derrière elle.
La lumière venant de la rue se trouva interceptée, et nous nous aperçûmes seulement alors qu’une obscurité complète régnait sous la voûte, le quinquet placé à côté de la loge n’ayant point été allumé.
— De plus fort en plus fort! — grommela ma mère.
— prigand de Loriot ! 1
La loge se trouvait à l’extrémité de la voûte, tout près de la cour. On y accédait par un escalier de deux marches.
Aucune lumière, — pas même celle d’une veilleuse,
— ne brillait dans cette loge.
— Le malheureux, pris de vin sans doute, est couché et endormi 1 ! — continua ma mère. — Je vais le réveiller, moi, et le relever du péché de paresse ! I
Elle voülut ouvrir et entrer.
Mais, si la porte de la rue était trop ouverte, celle de la loge était trop fermée. — Elle résista.
— Loriot 1 1 — appela ma mère d’une voix tremblante d’impatience, mais contenue à dessein cependant, aûn de ne pas troubler les locataires dans leur premier sornmÆ. Loriot !...
Pas de réponse.
— Loriot ! 1 — répéta-t-elle d’un ton plus élevé.
Même silence.
Ma mère, alors, frappa à la porte, — doucement d’abord, — puis plus fort, — puis très-fort.
Ljm échos de la maison répétèrent le bruit en le dou-
UN EXPLOIT DE LORIOT
blant, — en le triplant, — en le quadruplant..; — Mais ce fut tout...
La fameuse scène de Passé Minuit se renouvelait.
Ma mère passait, par gradations rapides, de l'impatience à la colère et de la colère à la fureur.
Bientôt elle en arriva à ne pouvoir plus se contenir ; et alors elle frappa des pieds et des mains contre la malheureuse porte, menant un vacarme infernal et criant tout du haut de sa tète, à pleins poumons :
— Loriot 1 Loriot !... Ouvriras-tu, à la fin ?.. .Veux-tu bien ouvrir, misérable 1 !
Déjà l’on voyait poindre des lumières aux étages supérieurs. Déjà plusieurs fenêtres s’ouvraient, des tètes effarées et coiffées de bonnets de nuit se montraient, des v nx se croisaient dans l’espace, demandant la cause de ce tapage insolite.
— J'appelle Loriot, — > répondit ma mère. — Je veux rentrer, et j’en ai le droit ! I — Il faut que Loriot soit en apoplexie foudroyante , pour que Loriot ne m’ouvre pas !...
Et elle continuait à frapper.
Enfin, un troisième personnage parut sur le lieu de la 6cène.
Ce personnage était une blanchisseuse qui demeurait au rez-de-chaussée, et qui vint nous rejoindre en camisole et en jupon, pieds nus dans ses pantoufles.
— Oh 1 ma chère dame, — dit-elle à ma mère, — ne faites pas tout ce bruit, pour l’amour de Dieu!... — Votre mari ne vous ouvrira point...
— Et pourquoi dune ça, s’il vous plait? — demanda ma mère,
— Pour la meilleure de toutes les raisons...
— Est-ce qu’il est mort ?
— Je ne crois pas, mais il est sorti,'
— Sorti ! Loriot sorti I ! — C’est impossible!...
— Je ne sais point si C’est impossible, mais c’est comme ça...
— Vous en êtes sûre?
— Comme je le suis de vous voir là en personne véritable et naturelle...
— ■ Et depuis quand est-il sorti, ce monstre d’homme ?
— Depuis six heures du soir.
— Allons donc!...
— C’est comme j’ai l’avantage de vous le dire.,.
— Mais, la loge? — qui donc a gardé la loge?
— Elle s’est bien gardée, ma foi, toute seule... — Votre mari a fermé la porte et mis la clef dans sa poche... — J’étais là... je l’ai vu... même que je lui ai dit : — Ou donc que vous allez comme ça, m’sieu Loriot? et qu’il m’a répondu : — Eh! ch! voisine, je vas faire un petit tour... Faut bien se donner un peu d’agrément sur la terre... — Et là-dessus il s’est en allé... — Vous comprenez que, depuis six heures à dix heures où je me suis couchée, il est venu plus de cinquante personnes, et de soixante aussi, pour les locataires... — Et des commis qui apportaient des paquets, — et les facteurs de la poste... — J’ai répondu à tout le monde, — j’ai pris les paquets, — j’ai reçu les lettres... — entre voi-
UN EXPLOIT DE LORIOT. 83
sins, ça se doit et ça se fait; mais, à part moi, je me suis dit : — M’sieu Loriot court la pretenlainel... Ça n'est pas très- joli , à son âge!... — sans compter qu’on pourra bien se plaindre au propriétaire, attendu que, dans les maisons, on n’aime pas beaucoup les portiers qui se dérangent...
Ma mère n’avait pas interrompu une seule fois cette longue tirade. — Elle était atterrée, complètement atterrée.
L’absence du coupable Loriot pendant six heures consécutives bouleversait toutes ses idées et faisait bouillonner dans son cerveau une foule de conjectures et de suppositions incohérentes et contradictoires.
— Cependant, — murmura-t-elle au bout d’un instant, — nous ne pouvons passer la nuit dans la cour 1...
— M’sieu Loriot va peut-être rentrer... — répondit la voisine en manière de consolation.
— Peut-être! — répéta ma mère, — peut-être H... Ah 1 le brigand 1 ! si je le tenais !...
— Oui, mais vous ne le tenez pas...
— Comment faire ?
— Voulez-vous savoir mon idée ?...
— Certainement.
— Eh bien, allez réveiller le serrurier qui demeure en face de l’entréedes artistes de la Porte-Saint-Martin... il vous ouvrira la porte...
— Voudra-t-il se déranger, à pareille heure ?
— Vous lui promettrez cent sous, et il viendra...
— Cent sousl — murmura ma more avec un profond soupir. — Ah! gueux de Loriot !... Enfin, puisqu’il le faut, allons...
Il s’agissait de sortir de la maison.
Nouvelle difficulté !...
Impossible de tirer le cordon pour ouvrir la petite porte. Il fallut enlever toutes les barres de fer et tous les verroux de la grande, et en écarter les deux battants comme pour le passage d'une voiture.
Le serrurier de la rue de Bondy, décidé par l’appàt d’une pièce de cent sous, se leva et vint avec les outils.
Deux minutes après la loge était ouverte, et ma mère avait cinq francs de moins dans sa poche.
La complaisante voisine nous donna de la lumière et nous pûmes entrer chez nous.
Le premier coup d’œil jeté par ma mère autour d’elle lui révéla qu’il avait dû se passer des choses prodigieuses.
On eût dit que la loge venait d’ètre livrée au pillage : aucun objet n’était à sa place; du linge et des effets de toutes sortes gisaient épars sur le carreau, sur le poêle et sur les chaises.
Ma mère tira de sa poche une petite clef et bondit jusqu’à une antique commode ventrue placée dans un coin, et qui supportait un petit Jésus de cire sous un globe, et deux tasses de porcelaine blanche, dorées, contenant chacune une orange.
Elle ouvrit le second tiroir de ce meuble vénérable, e
UN EXPLOIT DE LORIOT
elle plongea sa main à trois reprises sous un amas de '"Wons et de fragments d'étoffes.
Trois fois sa main reparut vide.
Alors elle saisit le tiroir, l’arracha de ses rainures, vida sur le sol tout ce qu’il contenait, et, s’agenouillant auprès de ce monceau d’objets sans nom et sans usage possible, elle se mit à le fouiller et à le retourner furieusement.
A la voir ainsi accroupie, haletante, respirant à peine, il était impossible de ne pas supposer qu’elle venait d’être prise d’un subit et terrible accès de folie.
Quand elle se releva, elle était livide. — Ses traits décomposés la rendaient méconnaissable.
Elle chancelait, — on eût dit qu’elle allait tomber.
Mais un terrible effort sur elle-même lui rendit son énergie ; elle leva .ses deux bras vers le plafond, et elle cria d’une voix étranglée, sifflante, gutturale :
— Volée 1 volée 11 — Il m’a volée 1...
La voisine avait assisté comme moi à cette scène; — sa curiosité était, comme la mienne, en éveil.
— On vous a volée? — demanda-t-elle vivement.
— Oui... oui... oui...
— Qui vous a volée?
— Qui?... lui... le misérable 1 1
— Votre mari?
*■— Oui... lui..; mon mari...
— Il y avait donc de l’argent là?.., sous ce linge?... dans ce tiroir ?
— S’il y en avait — Il y avait... il y avait vingtdeux mille francs...
— - Vingt-deux mille francs 1 1 — répéta la voisine stupéfaite, — une si grosse somme ! !...
— En billets... en billets de banque... tout... toutce que je possédais II — Je le gardais... je ne voulais pas le placer, de peur de le perdre... — ■ Il l’a pris... il a tout pris I... — Qu’on aille chercher la garde... les sergents de ville... la gendarmerie... qu’on l’arrête !I — l'argent était à moi... à moi toute seule... — Au voleurl à l’assassin!! La garde.;, la garde!... Je vais... je cours... je veux les gendarmes...
Tout en parlant ainsi, — et en proie à un véritable accès de délire, — ma mère voulut s’élancer dehors.
Mais ses forces la trahirent. — Elle tomba anéantie sur une chaise et perdit à peu près connaissance.
Je dis : à peu près , car, bien qu’il y eût anéantissement absolu de tout son être, ses lèvres ne cessaient de murmurer :
— Au voleur... à la garde!... — Vingt-deux mille francs... Qu’on l’arrête...
La voisine et moi, nous ne négligeâmes rien de ce qui pouvait contribuer à la ramener à elle-même.
L’une de nous lui bassinait le front et les tempes avec de l’eau fraîche, tandis que l'autre lui faisait respirer du vinaigre.
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Ces soins empressés eurent un résultat presque immédiat. — Ma mère ouvrit les yeux, tressaillit, se leva toute droite et s’écria :
— Il faudra bien que je « retrouve 1 1
— Oui... oui... oui... — répéta ma mère avec un redoublement d’énergie. — il faudra bien que je le retrouve !1
— Et comment vous y prendrez-vous pour cela, ma pauv’ chère dame? — demanda la voisine officieuse; — vot’ gueux de mari est en train de filer bien loin, pour sûr, avec vos vingt-deux mille francs... — D’ailleurs Paris est grand, et, en supposant qu’il y soit resté, il se cachera dans quelque coin et ne viendra pas se promener rue de Bondy...
— 11 y a des juges! I — répliqua ma mère ; — il y a une police et la guillotine!! — On sait mettre la main sur les voleurs, peut-être bien, puisqu’on en arrête tous les jbiirsîl Je vais ch® le commissaire !I
— A cette heure-ci!!
— Tl n’est jamais trop tard pour se faire rendre justice* . •
. — Le commissaire sera couché...
— Eh bien, il se lèvera... — oui, je vous réponds qu’il se lèvera pour m’écouter, quand je devrais faire le sabbat à sa porte toute la nuit II...
— Je vais passer une robe et je vous accompagnerai,
— dit la voisine, extrêmement curieuse de connaître sans retard le dénoûment de cette dramatique affaire.
— Je n’ai pas besoin de vous... — répondit ma mère presque brutalement.
— C’est ce qui vous trompe, ma chère dame... — Vous avez besoin de moi qui vous servirai de témoin. .. — Venez donc si vous voulez, mais dépêchez-vous... — Je serai prête en moins d'une demi-minute... Tandis que la voisine courait s’habiller, ma mère se laissa retomber sur une chaise et s’abandonna au plus violent désespoir.
Tout à coup elle bondit, comme mue par un ressort,
— une idée nouvelle venait de lui traverser l’esprit :
— Ah!— murmura-t-elle, — il ne manquerait plus que
cela ! ce serait le coup de grâce !!
Et, — tirant de sa poche une seconde clef, — elle saisit la lumière, s’élança hors de la loge et traversa la cour comme une folle.
Je la suivis.
Je dois dire à mes lecteurs que ma mère avait obtenu du propriétaire, à titre gratuit, la jouissance d’une pe-
tite pièce obscure du rez-de chaussée, laquelle servait autrefois de sellerie, et dont elle avait fait une sorte d« magasin pour les marchandises d’occasion.
Il se trouvait là, parfois, des choses d’une assez grande valeur, telles que des coupons d’étoffe et des châles des Indes, achetés aux ventes du Mont-de-Piété ou à celles de l’hôtel des Commissaires-priseurs, qui n’était point alors rue Drouot et se nommait Y Hôtel Bullion.
Ma mère ouvrit la porte, — fit un réflecteur avec sa main, de façon à éclairer tout l’intérieur de la chambre, et, se tenant debout sur le seuil, immobile et comme pétrifiée, elle poussa un cri sourd.
Le coup-d'œil qui s’offrait à elle était, en effet, significatif.
Tout avait été mis sans dessus dessous dans le magasin, et les cartons destinés à contenir les marchandises les plus précieuses gisaient éventrés sur le sol.
Des reconnaissances , placées bien en vue sur une petite table au milieu de la pièce, attestaient l'engagement récent d’une douzaine de châles et d’écharpes, et d’autant de coupons de soie.
Décidément Loriot, le portier-tailleur, — mon père selon la loi, — avait fait grandement les choses f — Le coup d’essai de cet honnête homme pourrait passer pour un coup de maître.
Je ne fatiguerai pas mes lecteurs en détaillant et en notant une à une les exclamations, — les imprécations, — les interrogations et les lamentations qui suivirent
la découverte de cette nouvelle catastrophe venant compléter la première...
Leur imagination leur permettra certainement d’y suppléer, et je les prie de tenir pour certain que, quoi qu’elle puisse inventer, elle restera toujours au-dessous de la vérité.
Enfin la voisine fut prête, — elle vint prendre ma mère et nous nous acheminâmes toutes trois, à travers les rues désertes, vers la demeure du commissaire de police, qui nous fut bientôt indiquée par la lanterne rouge suspendue au-dessus de la porte.
Nous pénétrâmes sans difficulté dans le bureau.
Un individu de piètre mine dormait étendu sur un vieux fauteuil recouvert de basane noire et placé dans une sorte de petite cage, isolée du reste de la pièce par une balustrade à hauteur d’appui.
Le bruit que fit notre entrée le réveilla en sursaut et lui arracha une fort laide grimace.
— Qu’est-ce que vous voulez ? — demanda-t-il brusquement et d’une voix rauque.
— Je veux monsieur le commissaire... — répliqua ma mère.
— Il n’y est pas.
— Ça m’est égal... — Qu’on aille le chercher... il me le fautl..
— S’agit-il d'un assassinat?
— Il s’agit d’un vol... — d’un vol de vingt-deux mille francs d’argent, et de plus de mille écus de marchandises!.. — Entendez-vous, monsieur?
— Le chiffre n’y fait rien...
— Comment, le chiffre n’y fait rien? — Vingt-cinq mille francsl.. — Jour de Dieu, est-ce que vous trouveriez que ce n’est pas assez, par hasard?
— Revenez demain matin, entre huit et dix heures... — M. le commissaire recevra votre déclaration...
— Demain matin!.. Eh bien, merci!.. — mon voleur aura le temps d'en faire, du chemin, d’ici à demain matin!! — Je vous dis que je veux le commissaire!! qu’il me le faut I! — qu’il me le faut tout de suite !!
— Je vous répète que monsieur le commissaire est absent...
— Eh! bien,dites-moi où il est, j’irai le chercher...
— Vous n'irez pas le chercher au bal chez Son Excel* lence le ministre de la justice, je suppose?..
— Pourquoi donc pas? — s’écria ma mère. — En voilà une sévère!., les commissaires qui dansent pendant qu’on m’enlève mon argent 1! — Tant pis, je vas chez le ministre...
— On ne vous laissera pas entrer...
, — Vous croyez ça, vous, clampin !! — Je vous dis, moi, que j’entrerai malgré tout le monde !.. malgré le ministre lui-même 11.
— Un scandale pareil...
— Eh 1 je me fiche pas mal du scandale !... — Qu’on me rende mon argent et je me tiendrai tranquille, sinon, non 1 1...
— On vous conduira au poste.
— Ah! — s’écria ma mère avec une indicible rage,
— on m’arrêtera pour m’apprendre à avoir été volée 1 !
— Je suis curieuse de voir ça, par exemple, et je veux m’en payer la fantaisie 1 !...
Et ma mère, la tète à peu près perdue, se préparait à sortir et à s’en aller réclamer le commissaire jusque chez le ministre, — où, sans doute, il n’étai; pas.
L’homme de piètre mine l’ar èta du geste.
— Il y a bien, — dit-il, — le secrétaire de M. le commissaire... — Si vous le voyiez il pourrait prendre quelque chose sur lui, mais...
— Mais, quoi ?
— Il est couché et il dort...
— Qu’on le réveille !...
— Je n’ose vraiment pas le déranger rien que pour lin vol... — Ah! s’il y avait mort d’homme, ce serait autre chose...
La voisine officieuse approcha sa bouche de l’oreille de ma mère et lui dit tout br.s :
— Donnez lui cent sous, — il ira...'
Ma mère suivit ce conseil et l’homme du bureau se décida, sans plus de scrupule, à interrompre le sommeil de M. le secrétaire.
Au bout d’un quart d’heure environ on nous introduisit dans un cabinet où se trouvait, en robe de chambre et sans cravate, l’important personnage.
C’était un jeune homme blond, fort gracieux, et que son repos troublé à l’improviste n’avait point mis de méchante humeur.
ot
— L’une de vous, mesdames, — dit-il, — se plaint d’un vol, à ce qu’il parait?
— Moi, monsieur... — répondit ma mère.
— Votre nom, votre profession et votre demeure, s’il vous plaît...
— Paméla Guignol, épouse Loriot, pour mon malheur! — demeurant rue de Bondy, 22, — marchande à la toilette, et de plus habilleuse au théâtre des Jeunes Élèves...
— Quelle est la valeur et l’importance de la chose volée?...
— Vingt-cinq mille francs, au bas mot.
— Argent ou marchandises?
— Vingt-deux mille francs argent, — mille écus, objets de mon commerce, robes, châles, écharpes, etc...
— Quel jour, et à quelle heure, le vol a-t il été commis?
— Aujourd’hui même, ou plutôt hier, vers les six heures du soir...
— Soupçonnez-vous quelqu’un d’avoir commis ce vol?
— Comment, si je soupçonne ? — Mais, mon commissaire, c’est-à-dire mon secrétaire, je ne soupçonne pas, — je suis sûre...
— Matériellement sûre?
— Oui, mon secrétaire!..» aussi vrai qu’il y a un Dieu! !...
— Et, quelle est la personne que vous accusez?..,
— Mon mari, l’infâme gueux!... — mon propre
SANS CONTKAT
mari! — Eustache Loriot de son nom, le scélérat! 1
— Ah I ah ! — lit le secrétaire, — c’est votre mari qui vous a volée ?
— Oui, monsieur, et je demande qu’on l’envoie aux galères; après, bien entendu, qu’il m’aura rendu mon argent...
— Je pense, ma chère dame, que vous êtes unie à M. Loriot en légitime mariage?
— Jour de Dieu ! je le crois bien !... Que trop, mon commissaire ! I — C’est à Saint-Eustache qu'elle nous a été donnée, cette bénédiction de malheur 1 1
— Sous quel régime vous êtes-vous mariée, ma chère dame ?
— Mais, — répondit ma mère, — sous le régime de Sa Majesté Charles X, roi de France et de Navarre...
Le secrétaire sourit malgré lui.
— Vous me comprenez mal, — dit-il, — je vous demande si vous êtes mariée sous le régime de la séparation de biens?...
— Quant à cela, mon magistrat, je n’en sais rien...
— Comment, vous ne savez pas ce que porte votre contrat de mariage?
— Nous n’en avons pas eu... — Pourquoi faire un contrat? — quand j’ai épousé Loriot, il ne possédai! pas un sou, ni moi non plus...
— Mariée sans contrat !... — voilà qui est fâcheux pour vous...
— Pourquoi donc?
— Parce que votre mari ne vous a rien volé.*.
Comment ? comment ? — Mon mari ne m’a pas
volé vingt-cinq mille francs ?
— Hélas, non, ma chère (lame...
— Mais quand je vous dis qu’il y avait vingt-deux mille francs argent, et mille écus en marchandises! I...
Ohl je comprends bien, mais l’absence de contrat
constitue le régime de la communauté, — et, le mari étant légalement le chef de la communauté, le vôtre n’a fait que disposer de ce qui lui appartenait...
Mon argent appartenait à mon mari ?... — s’écria
ma mère, rendue stupide par l’étonnement.
— Mon Dieu, oui...
— En me le prenant, il ne m’a pas volée ?
— En aucune façon.
— On ne le condamnera pas?
On ne . eut pas même le poursuivre...
— Ainsi, je ne reverrai jamais mon argent?
— J’en ai bien peur... à moins que votre mari ne vous 1§ rapporte lui-même...
— Et, — balbutia ma mère, — vous êtes sûr de tout , ce que vous me dites là, monsieur... le... magistrat?...
— Absolument certain, ma chère dame, et je vous affirme qu’aucune difficulté ne peut s’élever à ce sujet.
Ma mère voulut formuler sans doute une nouvelle question, mais les paroles expirèrent au fond de sa gorge contractée.
Elle poussa deux ou trois sons inarticulés et rauques, — elle étendit les bras, et, tournant sur elle-même, elle tomba de toute sa hauteur, foudroyée en quelque sorte
par l'effroyable émotion qu’elle venait d’éprouver.
— C'est une attaque 1 1 — ■ s’écria le jeune secrétaire; — cette pauvre dame vient de recevoir un coup trop rude...
Et, appelant le gardien du bureau , il lui donna l’ordre d’aller en toute hâte chercher un médecin qui ne tarda guère à arriver.
Ma mère fut saignée, séance tenante, mais elle ne revint pas à elle-même; — on la hissa dans un fiacre attardé qui passait à vide, et nous la conduisîmes à notre logis où elle fut couchée et où la voisine passa toute la nuit auprès d’elle.
Le lendemain matin le propriétaire, sachant ce qui s’était passé, annonça qu’il était forcé de chercher un autre concierge mais qu’il laissait à la disposition de ma mère la petite chambre qui lui servait de magasin, et où elle pourrait rester aussi longtemps que cela lui conviendrait.
Les meubles qui garnissaient la loge y furent transportés quelques heures plus tard, et ma mère ne s’aperçut même pas qu’elle changeait de logement.
Sa maladie, — suite naturelle d’une grave attaque é’apoplexie, — fut longue et dangereuse.
BU R LA GRANDE ROUTE
Pendant quinze jours ou trois semaines, le médecin considéra le danger comme très-sérieux.
Puis le mieux arriva par gradations insensibles, — la convalescence commença, et, une fois commencée, ne fut, hélas 1 que trop rapide.
Ce mot, trop que je viens d’écrire, — ce mot contre nature, — scandalise sans doute mes lecteurs Que voulez-vous? — c’est la loi commune, — les mauvaises mères font les mauvaises filles, et d’ailleurs qu’on attende avant de juger...
Pendant le cours de la maladie de ma mère et pendant sa convalescence j’avais continué mon service au théâtre des Jeunes-Élèves, et, chaque soir, j’avais vu
SUR LA GRANDE ROUTE
dans son avant* scène mon vivant cauchemar, l’affreux marchand d’eau de Cologne, Guiseppe Scarlati, fixant sur moi plus que jamais les prunelles rondes de ses yeux ardents, à travers les doubles carreaux de sa jumelle d’ivoire.
Deux ou trois fois madame Rondier s’était présentée rue de Bondy, afin de voir ma mère, mais cette dernière était beaucoup trop malade pour qu'il fût possible de lui parler, et j'avais éconduit, sans trop de difficultés, l’ouvreuse de loges.
Je ne sais ce qui serait arrivé et quels combats j’aurais eu à soutenir sans le vol commis au préjudice de ma mère par son digne époux, — vol qui la faisait passer d’une opulence relative à la plus profonde misère.
Toujours est-il que ce changement de position exerça l’influence la plus funeste sur ses dispositions à mon égard.
Aussitôt qu’elle fut en état d'assembler deux idées, elle se dit et se répéta que l’unique moyen de sortir d’embarras et de reconquérir l’équivalent de la somme enlevée était d’accéder sans retard aux propositions de lTtalien.
Ceci doit suffire pour faire comprendre qu’à partir du jour où sa convalescence fut en bon train, je n’eus pas un instant de trêve ni de repos.
Ce n’était plus désormais sous forme de conseils ou de prières que se formulaient les exigences de ma mère, — • mais d’une façon violente, impérative, et ne souffrant pas de réplique.
A peine pouvait-elle sortir de son lit et faire, en se traînant, quelques pas autour de la chambre, que déjà elle envoyait chercher madame Rondier et qu’elle s’occupait de fixer, avec cette complice ignoble, le jour et l'heure où je serais menée à l’infâme vieillard qui me convoitait.
En face d’une détermination aussi visiblement irrévocable, j’avais renoncé à toute supplication, à toute résistance.
Je savais trop que l’une aussi bien que l’autre seraient sans résultats.
Seulement, si le parti de ma mère était arrêté, le mien ne l’était pas moins.
J’avais résolu de me dérober par lafuite àl’exécution de ce marché révoltant, dans lequel j’étais la chose vendue.
Fuir semblait la chose du monde la plus simple, mais comme je ne savais où j'irais, ni de quelle façon je m’y prendrais pour vivre, l’avenir ne laissait pas de m’inquiéter, et je remettais au dernier moment l’usage de cette suprême ressource.
Ce moment arriva.
Rentrant un jour à l’improviste, je trouvai l’ouvreuse de loges auprès de ma mère et je surpris les derniers mots d’une conversation qui ne pouvait me laisser l’ombre d ! un doute.
C’était le lendemain, — dans l’après-midi, — que je devais, de grc ou de force, être conduite chez Guiseppe Searlati.
SUR LA GRANDE ROUTE
Le lendemain, par bonheur pour moi, était aussi le jour où l’on payait les appointements au théâtre.
J’avais à toucher du caissier une somme de soixante francs, — chiffre de ma rétribution mensuelle, — et cette somme misérable, dans la position où j’allais me trouver, pouvait passer pour une véritable fortune.
La soirée et la nuit s’écoulèrent. — J’avais eu soin d’emporter au théâtre un petit paquet contenant une robe, deux paires de souliers et un peu de linge. — Je laissai ce paquet dans un coin de ma loge.
Le matin venu je m’apprêtai comme de coutume pour aller à la répétition, qui avait lieu à dix heures trois quarts.
Je déjeunai avant de sortir, et ma mère, *— trop faible encore pour m’accompagner, — me recommanda de ne pas perdre une minute et de revenir aussitôt que je serais libre, c’est-à-dire vers midi et demi, au plus tard.
— J’ai besoin d’un peu d’exercice, — me dit-elle; — tu te feras belle, nous prendrons une citadine et nous irons nous promener au bois de Boulogne.
Je feignis de ressentir d’avance une fort grande joie de cette distraction inaccoutumée, et je promis d’être en avance plutôt qu’en retard.
Puis, avec un profond sentiment de délivrance et de soulagement, je quittai la mère dénaturée que je comptais bien ne plus revoir.
J’arrivai au théâtre.
Je répétai fort peu consciencieusement mon rôle,
sachant à merveille que ce ne serait pas moi qui le jouerais.
Je donnai ma signature au caissier, qui me remit mes appointements.
Je reçus de M. Comte, présent à la paie, quelques félicitations paternelles au sujet de mon exactitude et de mon zèle accoutumés.
Je pris ensuite dans ma loge le petit paquet préparé depuis la veille et noué dans un mouchoir. — Je sortis du passage Choiseul, puis, au lieu de me diriger vers la rue de Bondy, je me mis en marche du côté diamétralement opposé, et, si mes souvenirs sont fidèles, je sortis de Paris par la barrière des Ternes.
Je ne savais pas où j’allais, et je ne tenais guère aie savoir.
J’étais bien résolue à marcher aussi longtemps que la terre me porterait, et je me disais :
— Le monde est grand 1 — J’ai soixante francs dans ma poche... — avec cela on va bien loin! !
Mes lecteurs s’attendent peut-èlre à des aventures de voyage fort extraordinaires, ou, tout 'au moins, originales.
Cet espoir, — s’il existe, — sera déçu.
Rien au monde ne se peut imaginer de plus uniforme, de mo'ns accidenté que les débuts de mes lointaines pérégrinations.
Je ne faisais pas beaucoup de chemin chaque jour, — comme bien on pense. — Ayant peu l’habitude de la marche je me fatiguais facilement, et d’ail-
SUR LA GRANDE ROUTE
leurs je vagabondais à droite et gauche, me laissant attirer et éblouir par les moindres incidents de la vraie nature, moi qui n’avais vu jusqu'alors que la nature de convention du théâtre et des coulisses, — des forêts en carton, — des arbres en volige, — une campagne peinte à la détrempe et éclairée par le soleil d’une demi-douzaine de quinquets.
Le matin, j’achetais des provisions pour toute la journée. — Ces provisions consistaient en un pain, un morceau de charcuterie et des fruits.
C’était malsain, mais ce n’était pas cher, et l’on n’ignore pas que les enfants du peuple de Paris sont presque tous habitués à cette exécrable nourriture.
Pour déjeuner et pour dîner je m’asseyais au pied d’un arbre. — Quand j’avais mangé, je buvais de l’eau claire, qui valait mille fois mieux que l’odieuse boisson violette et frelatée, achetée par ma mère chez le marchand de vin du coin.
Lorsque je me sentais lasse je me couchais à l’abri d’une haie ou sur la lisière d’un bois, et je dormais pen* dant une heure ou deux.
Quand je me réveillais mes forces étaient revenues et je me remettais en marche.
Le soir, je m’arrêtais dans quelque petite auberge si je trouvais un village, juste à point, sur mon chemin.
Dans le cas contraire, je demandais l’hospitalité aux habitants de quelque ferme, — et je dois dire que cette hospitalité, purement gratuite, ne m’était jamais refusée.
KH
Par exemple, les bons paysans, — qu’à cette époque Sardou, dont j’ai joué les pièces depuis, n’avait point encore mis en scène, — avaient pour habitude de m’accabler de questions auxquelles je ne répondais pas toujours sans embarras.
Il me fallait dire qui j’étais, — d’où je venais, — où j’allais; — il me fallait expliquer comment, à mon âge, je me trouvais ainsi toute seule, sur les grandes routes.
J’avais fini par savoir que je me dirigeais du côté de Rouen.
Je forgeai, — 8ans grands frais d’imagination, — une petite histoire très-vraisemblable et qui me fut bien utile car elle expliquait clairement de quelle façon j’allais voir une parente malade dans le chef-lieu de la Normandie, et pourquoi, trop pauvre pour prendre la voiture publique, je voyageais à pied.
Ces détails doublaient l’intérêt excité par ma ligure qu’on disait jolie, et ma tournure qu’on trouvait gracieuse.
Souvent, le lendemain matin, on faisait atteler un bon gros cheval à une carriole peu su pendue, et le garçon de ferme me conduisait pendant un bon bout de chemin.
J’atteignis Rouen de cette façon.
Quand j’eus dépassé cette dernière ville, il me fallut modifier mon historiette.
Ce fut bien simple.
Je fis habiter le Havre à ma parente malade, au lieu
SUR LA GRANDE ROUTE
de la laisser à Rouen, et, moyennant cette modification de détail, tout continua à aller pour le mieux.
Enfin j'atteignis le Havre, et, — pourrait-on le croire ? — pendant ce long trajet, je n’avais pas dépensé plus de la moitié de mes soixante francs !...
Mon voyage, cependant, avait duré près de trois semaines.
Je ne saurais exprimer de façon suffisante mon étonnement et mon admiration à la vue de la mer...
Pour la première fois, — en face de ces espaces sans bornes, — • j’eus le sentiment de l’immensité, et ce fut pour moi une sensation imprévue et enchanteresse.
Je ne suis ni rêveuse ni mélancolique, — loin de là, — et cependant, pendant plusieurs jours, je passai de longues heures délicieuses, couchée sur les galets de la grève, — regardant les petites vagues frangées d’écume qui venaient mourir à mes pieds, livrée à une sorte d’ivresse indéfinissable qui devait ressembler à celle des fumeurs d’opium ou des mangeurs de hatchich.
C’était charmant 1 — Mais, tout en regardant la mer, il fallait déjeuner le matin, — dîner le soir, — passer les nuits dans une chambre d’auberge, et, si grandes que fussent mon économie et ma frugalité, mes dépenses quotidiennes absorbaient avec une rapidité effrayante les trente francs qui me restaient.
Un soir arriva où je me couchai bien triste.
Je venais de m’apercevoir qu’il ne me restait plus que le strict nécessaire pour vivre le lendemain.
Celte nuit-là, je ne fermai pas l’œil.
Jusqu'à l’aube naissante, je me demandai comment il me serait possible de m’y prendre pour me procurer du pain et un gîte le surlendemain.
J’étais trop jeune encore, et trop faible pour supporter un travail fatigant et un peu suivi.
Et, d’ailleurs, quel travail?...
Je me sentais incapable de tout ; — je ne savais que jouer la comédie; — triste ressource dans ce momentla I...
Il n’y avait point de troupe au théâtre du Havre, — et, dans tous les cas, je n’aurais jamais osé me présenter à un directeur ; — j’aurais craint que M. Comte, instruit par hasard du lieu dans lequel je me trouvais, ne fit réclamer l’exécution de l’engagement rompu brusquement par moi et ne me forçât de revenir à Paris, — ce qui m’aurait replacée sous la dépendance de ma mère.
Que faire donc?
Mourir de faim, ou mendier?
Le premier de ces deux partis n’était guère acceptable, et le second semblait bien dur à la descendante de Catilina.
Triste destinée, n’est-il pas vrai, que celle qui vous place à quinze ans entre des extrémités si cruelles?
Je me levai au point du jour, et, emportant avec moi mon paquet, je quittai la mauvaise auberge du faubourg d’Ingouville, où chaque nuit me coûtait dix sous...
Machinalement, — ainsi que j’en avais pris l’habi-
SUR LA GRANDE ROUIE
tude chaque matin, — je me dirigeai vers la jetée, afin d’avoir sous les yeux le spectacle de la mer tout eu mangeant, pour mon déjeuner, un petit pain d’un sou.
Mais dans la situation d’esprit où je me trouvais la vue des objets extérieurs ne pouvait exercer sur moi aucune influence, et je regardais sans les voir le mouvement tumultueux des vagues et l’entrée et la sortie des navires, car la marée atteignait en ce moment sa plus grande hauteur.
Mes yeux se fixaient sur tous les objets sans rien distinguer. — Je ne savais pas que je pleurais, et cependant mes larmes coulaient avec abondance.
Je passai là plusieurs heures, assise sur le parapet de pierre qui contourne la jetée, et m’absorbant dans mon chagrin.
Tout à coup le vent m’apporta un bruit lointain de tambours, de trompettes, de grelots et de grosses caisses. — Je quittai ma place et je me dirigeai vers les bains Frascali, attirée par ce bruit qui devenait plus distinct à mesure que j’avançais.
Bientôt j’arrivai sur l’esplanade qui fait face à l’hôtel, et je vis qu’on venait d’y construire, avec des pieux, des planches et de la toile, une baraque de saltimbanques.
Une grande enseigne peinte annonçait une exhibition de curiosités de toutes sortes, — femme géante, — enfant nain, — sœurs albinos, — figuresde cire,— monstres empaillés, — animaux vivants, — tours do gobe-
LES CONFESSIONS DE TliLLIA.
lets, — escamotage, — prestidigitation,— physique amusante, — magie blanche, — intermèdes comiques, — et, enfin, drames, vaudevilles et mystères, interprétés par des acteurs de bois et par des artistes de chair et d’os.
Certes, le programme était séduisant.
Pour le rendre irrésistible, l’entrepreneur du spectacle forain avait trouvé nécessaire d’y adjoindre une parade en plein vent, précédée et suivie d’une musique à grand orchestre, et exécutée par les premiers sujets de la troupe.
En conséquence, sur des tréteaux disposés en avant de la baraque, se démenaient avec force soufflets, coups de pied et coups de poing, Pierrot, Paillasse, Cassandre, Gilles et Colombine, ces classiques personnages de la comédie italienne et de la moderne parade.
Les bagatelles de la porte ne coûtaient rien. — Il fallait payer deux sous pour èîre admis à jouir des merveilles de l’intérieur.
La parade terminée, une quinzaine de badauds à peu près, parmi lesquels sept ou huit conscrits, se rendirent aux appels de Yaboyeur , payèrent chacun dix centimes et entrèrent dans la baraque. .
Une idée bizarre venait de se présenter à moi.
— Ces gens-là jouent la comédie, — m’étais-je dit, — qui sait s’ils ne consentiraient pas à me recevoir dans leur troupe? — J’aimerais mieux gagner ma vie en paradant sur des tréteaux que de tendre la main aux passants.! •
SUR LA GRANDE 110ÜTE. 109
Mais, pour être agréée, il fallait m’offrir, et cela me paraissait une difficulté insurmontable.
Je voulus me rendre compte des services qu’on pourrait attendre de moi, si j’avais le courage de formuler une demande d’admission, et le bonheur de ne pas la voir repoussée.
Je payai donc la modeste rétribution exigée, je suivis les autres spectateurs, et je m'installai, comme eux, sur une des banquettes de bois blanc, nullement rembourrées.
Mon intention n’est point d’imposer à mes lecteurs un feuilleton au sujet de cette représentation curieuse, pas plus que je ne l’ai fait pour le Château de la Roche- Noire, à Belleville, et pour la Poupée de l’infante, au théâtre des Jeunes Elèves.
Il me suffira de dire que les curiosités n’offraient rien de particulièrement curieux; — que la femme géante ne dépassait pas cinq pieds huit pouces, malgré des talons qui la grandissaient de trois pouces au moins; — que V enfant nain pouvait passer pour un avorton malingre; — que les sœurs albinos avaient des cils postiches et des cheveux en étoupe; — ainsi de tout le reste.
Quant aux artistes proprement dits qui figuraient dans l’ intermède comique et jouaient une sorte de vaudeville grivois, ils me semblèrent de beaucoup au-dessous du mauvais, — plus exécrables encore que mes camarades de chez M. Comte, ce qui est tout dire, — et j’eus la conviction que, soit dans une chansonnette, soit dans
HO
un rôle, soit dans un pas de danse, je ferais un effet prodigieux au milieu de ces saltimbanques.
Cette conviction eut l’excellent résultat de me donner le courage nécessaire pour aller offrir mes services.
Quand la représentation fut terminée et que le public assez peu nombreux fut sorti de la baraque, je m’adressai à une sorte de pitre que j’avais vu faisant la parade sur les tréteaux, et je lui dis fort timidement :
— Monsieur, je voudrais bien parler à monsieur le directeur de votre spectacle...
Le paillasse me regarda du haut en bas. — J’étais mise très-simplement, mais très-proprement, et même avec une sorte d’élégance.
Aussi me répondit-il, d’une voix rauque, mais d’un ton poli :
— Nous n’avons par de directeur, ma petite demoiselle ; — nous sommes gouvernés par une dame , — maman Gigogne, — ainsi surnommée à cause de la fécondité de ses amours!., Ça fait-il tout de même votre affaire?
— Oui, monsieur... f
— Alors, venez avec moi... je vais vous conduire...
Il me fit monter sur la scène, plus élevée de trois pieds que le reste de la baraque, et, soulevant un lambeau de ioile à voile qui formait le rideau du fond, il m’introduisit dans le corridor pratiqué entre deux ran-
SUR LA GRANDE ROUTE. i 1 1
gées de cages grillées, contenant les animaux plus ou moins farouches de la ménagerie.
A l’extrémité de ce couloir, il souleva une nouvelle toile, et il s’effaça pour me laisser passer, après avoir dit :
— Ma directrice, voici une petite demoiselle qui sollicite l’avantage de vous entretenir...
La pièce, ou plutôt la tente dans laquelle je pénétrai, offrait un aspect à la fois curieux et repoussant.
Cette tente servait de vestiaire," — de magasin, — de réfectoire et de chambre à coucher à la directrice.
Toutes sortes de vêtements de théâtre et de ville, d’oripeaux fanés et de maillots de couleur douteuse, étaient entassés ça et là, ou jetés au hasard.
Une énorme marmite, placée sur un petit poêle portatif, contenait vraisemblablement le dîner de toute la bande, et mêlait les parfums de l’ail et des choux à des senteurs infiniment nauséabondes provenant du voisinage trop immédiat des bêtes fauves.
Au milieu de ce chaos, et fortement éclairée par un rayon lumineux tombant d’une ouverture pratiquée dans la partie supérieure de la tente, se trouvait la directrice, — maman Gigogne , — assise sur un escabeau, à coté d’un tambour qui supportait une bouteille de vin à moitié vide, — un verre plein — et une blague à tabac faite d’une vessie.
Maman Gigogne, masse informe de chairs flasques et de graisses pendantes, hideuse sous son costume
débraillé, se livrait à une double et charmanle occupation.
Elle fumait, avec une grâce tout orientale, une courte pipe amplement culottée, et, tout en fumant, elle buvait, — faisant alterner ainsi les jouissance de la pipe et celles de la bouteille.
L’une de ses jambes se reployait sous elle.
L’autre, étendue en avant avec une crànerie nonchalante, et découverte à peu près jusqu’à la jarretière, laissait voir un pied de mastodonte, large et plat comme un battoir et chaussé d’effroyables pantoufles de cuir avachi. — Quant au mollet, il était un peu plus gros que la cuisse d’un homme vigoureusement constitué.
Maman Gigogne pouvait avoir de quarante-huit à cinquante ans.
Les mèches ébouriffées de ses cheveux grisonnants s’échappaient de dessous un vieux bonnet déchiré qui ne tenait pas sur sa tète.
La robe, à peine agrafée, laissait les cascades du corsage ruisseler jusque sur les genoux; — quelques en* trebâiilements de l’étoffe permettaient de voir la peau, d’un ton violacé abominable.
C’était hideux, — mais d’une laideur grandiose à force d’èlre complète.
Si j’étais peintre, je voudrais reproduire cette scène telle que je l’ai vue, et telle qu’elle est restée gravée dans mon imagination, — et j’ai la conviction que je ferais un curieux tableau, — d’un réalisme un peu eiagéré peut-être, mais d’une grande valeur artistique.
SÜR LA GRANDE RODTE.
La façon dontle paillasse venait de m’introduire parut surprendre la grosse femme.
Ses lèvres quittèrent le tuyau bronzé de sa pipe, et elle me regarda sans rien dire.
lit
XUi
Cet étrange accueil n’était pas précisément fait pour me rassurer et pour me donner l’aplomb nécessaire à la démarche que j’entreprenais.
Je baissai les yeux sous le regard fixe de la grosse femme, je demeurai immobile et muette, et, sans doute, mon attitude dut exprimer tout mon embarras.
Cela dura deux ou trois minutes.
Au bout de ce temps, maman Gigogne appuya son poing colossal sur sa forte hanche, se mit à rire, d’un rire pareil à un ouragan, qui fit trembler sur leurs étais les toiles de la tente, et finit par s’écrier :
— Plus que ça de dialogue 11 — excusez du peu !! —
lia
Dites-donc, ma mignonne, si c’est de cette façon-là que vous maniez l’entretien, on ne doit pas vous reprocher souvent d’être bavarde, et vous n’userez pas votre lan gue!.. — Gringalet prétend que vous voulez me communiquer quelque chose!., vous n’en prenez guère le chemin!! — Voyons, savez-vous le français?..
— Oui, madame, balbutiai-je.
— Tiens!., elle parle !I — Si mon père Cassandre était là, je lui dirais : — L’eusses^tu cru? — Je crois que ce jeu de mots serait neuf et piqué de fort peu de versl! — Voyons, jeune adolescente, expliquez-vous, si la chose est possible... — qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
Je pris mon courage à deux mains, je me contraignis à lever les yeux sur maman Gigogne, et je répondis :
— Je viens voir, madame, si je pourrais vous être utile...
— Utile à quoi, ma petite chatte?
— Mais, à entrer dans votre troupe...
— Elle veut être saltimbanque! — ambitieuse!! — Et que sais tu faire, ma Colombe? — Possèdes-tu lo grand écart?
— Non, madame...
— Avales-tu des charbons ardents?
— Pas davantage.
— Te nourris-tu de lames d’épées ou de volailles crues?
Je secouai la tète
no
— Joues tu du flageolet, ou, au besoin, du trombone, de l’accordéon, du chapeau chinois ou du cornet à piston?
Je gardai le silence.
— Connais tu l’art de l’escrime et te sens-tu capable de faire assaut avec tous les prévôts de salle de la France et del 'Uropeï Ou bien encore soulèves-tu avec tes dents des poids de cinq cents kilos, et luttes-tu contre trois hommes, dont un Lyonnais et deux Auvergnats? — Enfin, jouis-tu d'une infirmité quelconque, — onze doigts, par exemple, au pied gauche, ou la figure d’un homard sur le creux de l’estomac?
Faute de souffle, la grosse femme ne put continuer son énumération formidable.
Je profitai du temps d’arrêt pëndant lequel elle reprenait sa respiration pour faire un signe négatif.
Déjà l'air était revenu gonfler ses poumons caverneux,
— elle poursuivit :
— Mais, jeune ahurie de Chaillot, si tu ne possèdes aucun des talents susmentionnés, d’où te vient tant d’audace que de vouloir entrer dans notre compagnie?. .
— Tu nous serais utile comme une cinquième roue à un carrosse ou comme des lunettes à un aveugle! ! — . Enfin, voyons, sais-tu quelque chose?..
— Je suis comédienne... — hasardai-je.
— Comédienne ! I — répéta la grosse femme.
— Oui, madame...
— Ahl bah !.. — Quel âge as-tu donc?
— Dix-sept ans.
in
Je me vieillissais à dessein, afin de donner un peu plus d’importance à ma petite personne.
J’étais d’ailleurs assez formée pour que mon assertion ne parût pas trop invraisemblable.
— Puisque tu te donnes pour comédienne, tu as déjà joué, sans doute ? — demanda maman Gigogne.
— J’ai débuté, à l’âge de six ans, avec un grand succès, dans une pièce faite exprès pour moi.
Ce n’était pas absolument vrai, mais il fallait bien sacrifier quelque chose à l’effet.
— Sur quel théâtre as-tu paru ?
— Sur celui de Belleville, et sur celui du passage Choiseul, à Paris.
— Est-ce vrai, cela ?
— Oui, madame, et d’ailleurs vous pouvez vous informer...
J’étais bien sûre qu’elle n’en ferait rien.
Elle poursuivit :
• — Quel est ton emploi?
— Je joue tout ce qu’on veut, dans le mélodrame, dans le vaudeville, dans la pantomime... — Je joue les travestis, les ingénues, les jeunes premières, les fortes amoureuses et les Déjazet.
— As-tu quelque teinture de la danse ?
— J’étais de tous les ballets... — J’exécute fort joliment les pas de deux et même les solos.. — Je danse la cachucha comme une Espagnole...
— Ohl oh l mais, à t’entendre, tu serais un véritable phénomène l...
jogle
— C’est comme cela qu’on m'annonçait sur l’affiche quami je n’avais que six ans... et je faisais courir toute la banlieue et une bonne partie de Paris pour les représentations du Château de la Roche -Noire..
On voit que l’aplomb, — après m’avoir si bien fait défaut au commencement de l’entretien, — m’était amplement revenu.
Maman Gigogne paraissait abasourdie de tout ce qu’elle entendait.
— Chantes-tu des chansonnettes ? — me demanda-telle au bout d’un instant.
— Je chantais tous les soirs au théâtre Choiseul.
— As-tu des parents?
Ici, un nouveau mensonge me sembla nécessaire.
— Je n’avais que mon père.. . — répondis-je, — il était machiniste à l’Opéra, et voici bientôt trois ans qu’il s’est tué en tombant dans le troisième dessous, par une trappe qu’on avait laissée ouverte...
— • Tu vas me danser quelque chose.
— Bien volontiers... — Mais je ne puis danser sans musique.
— Je vais t’en faire...
Maman Gigogne prit un tampon de grosse caisse et se mit à frapper la mesure d’un air vif et gai sur la peau d’âne du tambour qui lui servait de table un peu auparavant, — et que, préalablement, elle avait débarrassé des objets qui le couvraient.
Sur cette musique bizarre, j’improvisai une danse qui tenait tout à la fois de la cachucha et du fandango.
La grosse femme était enthousiasmée et ne le cachait pas. — Elle applaudit à plusieurs reprises...
— Maintenant, — dit-elle, — roucoule un peu, et, si ton gosier vaut tes jambes, je te prédis que tu iras loin I...
— Voulez-vous une romance ou une chansonnette?
— Quelque chose de triste m’irait assez bien... — Telle que tu me vois, je suis mélancolique et sentimentale en diable 1 — Il ne me déplaît point, de temps à autre, de verser une larme ou deux...
J’entamai la romance de Jenny l'ouvrière, — fort en vogue à cette époque. — J’y mis toute l’expression possible et j’eus la joie et le triomphe de voir, au moment où j’achevais le dernier couplet, maman Gigogne tirer de sa poche un immense mouchoir à carreaux et se moucher bruyamment, avec une émotion et un attendrissement manifestes.
Je voulus, — tandis que j’étais en train, —compléter ma victoire, et j’entamai le fameux couplet de facture de l’une des premières pièces de Scribe : Une nuit de la garde nationale , — ce couplet qui commence ainsi :
Je pars...
Déjà, de toutes parti,
La nuit sur nos remparts Verse une ombie Plus sombre.
Et qui contient ces vers :
J 'examine Cette mine Qu’enlumine Un rouge bord,
Quand au poste Qui l’accoste,
Il riposte :
« Verse encor 1 »
Certes, mon but fut atteint, — et même dépassé. — Je voulais produire de l’effet, j’en produisis trop.
Un sentiment de défiance se fit jour dans l’esprit de cette lourde masse de chair humaine qu’on appelait maman Gigogne.
— Petite, — me dit-elle, — je reconnais en toi un mérite de premier ordre 1 — tu es une véritable artiste, mais il y a quelque chose de louche...
— Quoi donc? — demandai-je vivement.
— Ta place est à Paris; — c'est là que tu as obtenu des succès, — c’est là que tu dois briller... — Comment diable se fait-il qu’au lieu de charmer, par tes talents, les habitants de la Capitale , tu sois au Hâvre, bornant ton ambition à entrer dans une troupe nomade, autorisée par privilège, sous la direction de maman Gigogne ’i — Ce n’est pas clair... — tu dois avoir fait quelque mauvais coup là-bas, et, dans ce cas-là, nous ne pourrions nous entendre... — je ne veux pas risquer d’avoir des démêlés avec la police...
— Mais, madame, — m’écriai-je, — je vous jure que je n’ai rien fait de mal, et que personne au monde ne pourrait me reprocher quelque chose...
— Alors explique-moi comment, de comédienne que tu es, tu veux te faire saltimbanque? — Ce n’est pas monter, cela... c’est descendre... — Je trouve que la chose n’est pas naturelle, et il faut que je sache le fin' mot du pot aux roses...
— Je vais vous dire la vérité, et je vous assure qu’elle est bien simple... *
— Eh bien, vas -y gai ment... — j’écoute.
Je racontai à maman Gigogne que j’avais eu des difficultés avec mon directeur à propos d’un rôle auquel j'avais droit et qu’il venait de distribuer à une autre actrice...
J’ajoutai qu’il s’était mis en tète de me contraindre à subir ses bonnes grâces, et que de mon refus de devenir une des odalisques de son séra'il provenait sa malveillance à mon égard.
En présence de ce mauvais vouloir j’avais pris le parti de déchirer mon engagement et d’employer à aller voir la mer le peu d’argent qui me restait. — Cette excursion avait mis bien vite ma bourse à sec, tout en me donnant le goût des voyages. — Je voulais courir le monde et ne pas retourner à Paris avant deux ou trois ans. — De là mon désir de m’adjoindre à une troupe nomade et de l’accompagner dans ses pérégrinations à travers la France.
LE ROMAN COMIQUE
Le petit récit dont je viens de donner l’analyse rapide était bien simple, bien vraisemblable, et facilement admissible.
La grosse femme, après avoir écouté avec attention, semblait satisfaite ; — ■ cependant elle hochait toujours la tète, à la façon des magots chinois, d’un air indécis.
Je tremblais que quelque nouvelle objection ne vint se présenter à son esprit et ne l’empèchât d’accepter mes offres de service.
Après deux ou trois minutes de silence et de hochements de tète, elle me dit :
— Toul cela est bel et bon, et je prends pour paroles d’Êvangile ce que tu viens de me raconter... mais...
LE ROMAN COMIQUE
— Mais, quoi ?
— Combien touchais-tu d’appointements par mois, à ton dernier théâtre ?
Je répondis hardiment :
— Cent francs par mois.
— Cent francs I ! — Voilà le diable l ! — Certainement ce n’était pas trop, et tu les vaux bien... — - mais ma baraque n’est pas un théâtre... — le prix des places est de deux sous, — les recettes ne sont pas fortes, — j’ai mes bêtes et mes gens à nourrir, — bref, il ne me resterait pas de l’eau à boire, si je payais des appointements dans ces chiffres -là...
— Combien donc me donneriez-vous?
— - Oh! ça ne serait pas bien lourd...
— Mais, enfin ?
— Eh bien, je te payerais sur le même pied que mon Pierrot, qui est mon premier acteur et le mieux rétribué de la bande, — au point que tout les autres sont jaloux de lui...
— Et combien donnez-vous à votre Pierrot ?
— Vingt-cinq francs par mois, ma fille...
— C’est bien peu.
— C’est beaucoup pour moi. — De plus logé, vêtu, nourri, chaussé, éclairé et voituré, le tout à fceit... — Voyons, ça te va-t-il? — C’est à prendre ou à laisser...
— Si j’acceptais, qu’est-ce que j’aurais à faire ?
— En ta qualité de véritable artiste dramatique tu serais dispensée des exercices d’agilité, de force et d’adresse, — tu n’aurais point à avaler des lames de sabre
et des étoupes enflammées, ni à dévorer des poulets crus... — ton service consisterait à jouer les Colom bine et les Isabelle dans les parades, — à prendre tous les rôles que je te distribuerais dans les intermèdes comiques et autres mélodrames, —à danser des boléros et à chanter des chansonnettes. — De plus, comme je donne parfois huit à dix représentations par jour, tu ne serais pas tenue de paraître plus de quatre fois dans la même journée... — Tu vois que je sais reconnaître le mérite, et que j’ai des égards pour lui... — Est-ce une affaire conclue ?
— Oui, madame.
— Tu t’engages à rester au moins deux ans avec moi?
-r Oui, madame.1
— Alors, touche là... te voilà ma pensionnaire...
Maman Gigogne me tendit son énorme patte, dans la* quelle je plaçai ma main, qu’elle serra cordialement et assez fort pour me faire venir les larmes aux yeux.
Je dissimulai de mon mieux, d'ailleurs, cette sensation peu agréable.
La grosse femme reprit :
— Tu vas, aujourd’hui, passer ton temps à apprendre le rôle de Colombine , pour la parade ; — ça n’est pas bien difficile ; — on ajoute tout ce qu’on veut, et plus on dit de bêtises, plus le public est content... — C’est demain dimanche, — nous aurons du monde, — tu débuteras par un pas de danse et par deux chansonnettes de ton répertoire... — Je vais aller trouver un
LE ROMAN COMIQUE
peintre en détrempe qui me fera un tableau-annonce Auperbe, avec ton portrait au milieu, en costume de >ayadère... A propos, as tu déjeuné?
Je n’avais mangé qu’un petit pain d’un sou depuis le va tin.
Je me sentais un grand appétit, et les parfums de lard et de choux, d’ail et de cervelas, qui s’échappaient de la marmite gigantesque, chatouillaient fort agréablement mes narines.
Je répondis donc:
— Oui, madame, j’ai un peu déjeuné... mais pas beaucoup...
— C’est-à-dire que tumeurs de faim...
Je ne répondis rien, et mon silence équivalait à une adhésion.
Maman Gigogne quitta son escabeau, — non sans peine, — et traîna tant bien que mal, jusqu’auprès de la marmite, la masse informe de sa rotondité flottante.
Elle prit une éeuelle, — elle y tailla la valeur de près d’une livre de pain, — elle versa sur ce pain une formidable dose de bouillon, avec accompagnement de ' jhoux, et, me présentant le tout, elle me dit :
I — Ramasse une cuiller quelque part, — en voilà par terre une demi-douzaine, — et mets-toi cette pâtée sur la conscience ; — ça te refera l’estomac, ma tourterelleJ, — Avec un bon verre de vin par-dessus, rien n’est meilleur pour la conservation de la vobt et pour le velouté du gosier.
Ainsi que venait de m’y engager maman Gigogne, je ramassai l’une des cuillers de fer qui gisaient au milieu de débris de toutes sortes, et, faisant taire ma répugnance pour n’écouter que mon appétit, je dévorai le contenu de l’écuelle.
— Un bon coup par là-dessus — pour faire couler , — me dit la grosse femme en remplissant jusqu’au bord le verre dans lequel elle venait de boire.
Cette fois mon dégoût fut trop violent, — je ne pus venir à bout de le dominer. — Je relusai.
— Est-ce que tu ne bois pas de vin ? — me demanda-t-elle.
— Rarement.
— Tu aimes peut-être mieux l’eau-de-vie ? — * C’est plus dur et meilleur, je ne dis pas non, mais, à la longue, ça casse l’organe — et il faut ménager son instrument, ma poulette...
— J’ai l’eau-de-vie en horreur, — m’écriai-je, — je n’en boirais pas pour un empire.
— Tant mieuxl... ça me fera une économie...— Ah I ça, mais tu te désaltères donc avec le liquide des canards et des barbillons? — Lh ! bien, à ton aise. — Voilà la cruche. — Prends un gobelet ou une écuelle, à ton idée.
Je rinçai de mon mieux un des gobelets de fer-blanc, tout bossués, qui servaient à la troupe, et, cette opération préliminaire accomplie, je bus à longs traits.
Maman Gigogne avait suivi du regard tous mes mouvements et elle avait deviné mon but.
LE ROMAN COMIQUE
— Ma petite mignonne, — fit-elle, — faut prendre garde de se montrer chipie et bégueule 1 — tu te ferais mal regarder de mes autres pensionnaires... — Vois-tu, ici, c’cst à peu près comme au régiment : — Nous vivons à la bonne flanquette , et nous maDgeons a la manière des compagnons de saint Antoine...
Gracieuse perspective !...
Mais, — comme dit le proverbe, — nécessité n'a pas de loi/... — il me fallait subir toutes les conséquences, mêmes les plus dures, de la seule existence qui me fût possible 1
Une heure après, maman Gigogne me présentait officiellement à la troupe de saltimbanques dont je faisais désormais partie, dès le lendemain, mes débuts sur les tréteaux de la parade s’effectuaient d’une façon glorieuse, et j’obtenais, avec une cachucha et une chansonnette, les bravos éclairés des tourlourous et des bonnes d’enfants.
J’ai négligé de mettre mes lecteurs au fait d’une particularité intéressante.
Maman Gigogne avait pensé que mon nom de Tullia manquait absolument de distinction et ne se gravait point dans l’esprit. — En conséquence, elle me fit prendre le pseudonyme de Florestane, qui fut badigeonné en grosses lettres à côté de l'annonce de la femme géante, de l’enfant nain, des sœurs Albinos, etc.
Cette circonstance me permet d’aftirmer sans mensonge que jamais Tullia, l’actrice célèbre aujourd’hui,
n’a fait rire, en répétant d’ignobles lazzis, la foule assemblée autour des tréteaux des bateleurs.
Tullia renie Florestane, et tout est dit pour ce triste passé.
Ici je franchis, sans m’arrêter, un intervalle d'environ quatre ans.
Pendant ces quatre années, nous parcourûmes la plus grande partie de la France, et le temps s’écoula avec la rapidité d’un éclair. .
L’administration de maman Gigogne était véritablement maternelle ; — tout au plus donnait elle, de temps à autre, une légère taloche à ceux de ses artistes qui se trouvaient trop près de sa main dans ses jours de mauvaise humeur, et lorsqu’elle avait un peu trop fêté sa bouteille chérie.
Je n’avais, du reste, aucunementà me plaindre d’elle ; — j’étais son enfant gâtée et elle manifestait pour moi une prédilection singulière.
Somme toute, je ne me trouvais pas malheureuse, et je comprends même à merveille que l’existence nomade et bohémienne des saltimbanques offre d’irrésistibles charmes à ceux qui n’aspirent point à une position plus élevée sur les degrés de l’art dramatique.
Ceux-là jouissent d’une grande liberté relative, — ils ont affaire à un public toujours content — et pour eux 6e renouvellent chaque jour, dans la vie réelle, les épisodes les plus amusants du Roman comique. — D’ailleurs, parle temps qui court, où tant de charmants esprits ont célébré les joies de la bohème, il est impos-
LE ROMAN COMIQUE
eible de nier que ces joies existent, et la bohème ne peut se trouver nulle part plus originale et plus complète que dans une république de bateleurs et de saltimbanques.
Cependant l’enfant de quinze ans s'était transformée en une jeune fille dont il ne m’appartient point de faire l’éloge, — Tous ceux qui me connaissent y suppléeront sans peine en se figurant ce que ma beauté devait être à cet âge.
Chose bizarre, après les enseignements que j’avais reçus, et l’existence sans règle et sans frein de ceux qui m’entouraient, — un cœur que rien n’avait fait tressaillir battait dans ma jeune poitrine.
J’ignorais complètement ce que c’était que l’amour.
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Oui, je l’ignorais, mais je dois ajouter que j’avai» une fort grande envie de l’apprendre.
Pour acquérir cette science, qui vient si vite et si facilement et ne s’oublie jamais, il ne fallait qu’une occasion.
Celte occasion ne se présentait pas, et peut-être auraitelle tardé longtemps encore, sans un incident terrible qui vint changer entièrement ma position.
Nous étions à Lille, où notre troupe donnait des représentations assez fructueuses, quoi qu’il nous fallût combattre la concurrence d'une autre société de saltimbanques, dirigée par Ursule Piédefer, surnommée la Femme à la tête de mort.
URSULE P1EDEFER
Je reviendrai bientôt à cette Ursule Piédefer, et alors j’expliquerai les causes de son singulier surnom.
J’ai parlé de la prodigieuse affection dont s’était prise pour moi ma directrice, maman Gigogne, qui me traitait, ai-je dit, en enfant gâtée 1
L’une des conséquences de cette tendresse toute maternelle avait été de me faire installer un petit lit portatif, ou plutôt une sorte de hamac, dans la tente qui lui servait de chambre à coucher à elle-même.
Les autres artistes de la troupe, — la femme géante, les sœurs Albinos, etc, etc.,— couchaient toutes ensemble dans l'un des fourgons qui transportaient, de ville en ville et de bourgage en bourgade, le matériel des représentations et la ménagerie.
Aussitôt que nous nous arrêtions quelque part, les cages grillées qui contenaient les bêtes fauves étaient enlevées des fourgons et placées sur deux lignes entre la tente de maman Gigogne et la baraque qui servait de salle de spectacle.
De larges toiles recouvraient ensuite les cages, qui laissaient entre elles un espace vide formant corridor et conduisant de la baraque au logis de la directrice.
C’est par ce couloir que Gringalet, le pitre, m’avait fait passer lors de ma première entrevue avec la grosse femme.
Tous ces détails sont indispensables pour permettre à mes lecteurs de comprendre, sans nouvelles et plus amples explications, ce qui va suivre :
Je répète que nous étions à Lille. \
C’était un dimanche soir. £— Je m’étais couchée épuisée de fatigue, après avoir chanté, dansé et figuré dans trois représentations pendant la journée, et je dormais d’un calme et profond sommeil, que n’interrompait point le bruit régulier des gigantesques ronflements de maman Gigogne, dont le lit se trouvait tout près de mon hamac.
En règle générale et sans exception, maman Gigogne commençait à ronfler au moment précis où elle fermait les yeux; — j’avais donc eu le temps de m’accoutumer au tonnerre de sa respiration stridente, de même qu’on s’accoutume au monotone fracas d’un moulin, — à l’assourdissant tapage des rues de Paris.
11 pouvait être, deux heures après minuit.
Je fus tirée à demi de mon sommeil par un bruit bizarre, semblable à celui qu’on produirait en déchirant une forte toile, d’un seul coup, du haut en bas.
Je me soulevai sur mon coude, et j’écoutai.
Le bruit singulier ne se renouvela pas. — Maman Gigogne ronflait toujours.
Après avoir prêté l’oreille pendant quelques secondes, je me figurai que je n’avais rien entendu, je laissai retomber ma tète sur le traversin et je me rendormis.
Combien de temps dura ce nouveau sommeil ?
Je ne le sais pas. — Cinq ou six minutes peut-être, — tout au plus.
Il fut interrompu brusquement.
Un cri, poussé tout auprès de moi, me fU me dr moi frissonnante et épouvantée sur mon hamac.
Un second cri succéda, presque sans transition, au premier.
Jamais, — non, jamais de ma vie, — je n’entendrai quelque chose de plus effrayant, de plus effroyable que ce cri terrible et sourd, cri d’appel, d’angoisse, de torture, d’agonie, qui me poursuit, aujourd’hui encore, dans mes rêves.
J’avais reconnu la voix de maman Gigogne...
Que se passait-il donc?...
Je voulus sauter en bas de mon hamac pour courir à elle, mais la peur me paralysait...
Je voulus l’appeler... lui demander si elle souffrait... si elle avait besoin de secours ?
Je ne pus que balbutier des paroles qui n’offraient aucun sens et ne se liaient point les unes aux autres...
Cependant une réponse fut faite aux phrases indistinctes qui ne pouvaient jaillir de ma gorge étranglée...
Mais, cette réponse, ce ne fut point une voix humaine qui la prononça.
Un rauquement sourd et menaçant retentit dans le silence, et en même tempe deux prunelles rondes et ardentes, d’un rouge de • sang et d’un rouge de feu, brillèrent d’une lueur phosphorescente à l’endroit où se trouvait le lit de maman Gigogne, et semblèrent m’envoyer des étincelles au lieu de regards...
Je me sentis anéantie.
Certes, pour sauver ma vie, je n’aurais pas su, dans ce moment, faire un mouvement, un geste, — remuer un doigt, articuler une parole.
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Les prunelles de feu s’éteignirent, — le rauquement se tut, — mais il fut remplacé par un bruit qui aurait dù me rendre folle ou épileptique pour le reste de ma vie...
Ce bruit, c’était celui des mâchoires gigantesques d’une bête fauve, broyant des ossements humains, en même temps qu'une chair palpitante...
La tète me tourna...
Je sentis le cœur me manquer, — je m'évanouis, et, dans cet évanouissement, je tombai de mon hamac sur le sol, où je restai pendant le reste de la nuit sans connaissance...
Le lendemain, quand on entra dans la tente, on trouva l’une des panthères de la ménagerie accroupie sur les restes sanglants et à demi dévorés de maman Gigogne...
La bète farouche s’était échappée de la cage mal fermée la veille au soir, avait fendu d’un coup de sa puissante griffe la toile qui séparait le couloir de la tente, et venait de consommer son effroyable repas.
La panthère s’était à tel point gorgée de cette nourriture exécrable que son engourdissement ressemblait à celui du serpent boa qui vient de dévorer un bœuf et qui est en train de le digérer.
Elle se laissa reconduire à sa cage sans opposer la moindre résistance.
Ce qui restait du cadavre de la malheureuse maman Gigogne n’éfait plus qu’une boue sanglante.
Quant à moi, l’impression de terreur que j’avais ressentie était telle qu’il fallut me saigner à deux reprises pour faire cesser mon évanouissement...
la dissolution de la troupe des saltimbanques était la conséquence forcée et inévitable de la mort imprévue de la directrice.
Aussitôt que les dépouilles informes de la pauvre maman G : gogne eurent été rendues à la terre, chacun songea à se pourvoir, et la première pensée de tous fut ^le s’adresser à Ursule Piédefer, la Femme à la tête de mort, directrice de la compagnie rivale.
Malheureusement pour mes pauvres diables de camarades, les cadres de cette troupe étaient au grand complet, et ils durent aller chercher fortune ailleurs.
Une exception fut faite pour moi seule.
Sous le nom de Florestane, donné par maman Gigogne, je jouissais d’une immense réputation parmi tous les saltimbanques et tous les bateleurs de France.
Mes offres de services furent donc accueillies avec empressement et mes appointements mensuels furent portés de la somme de vingt cinq francs à celle de cinquante.
Ursule Piédefer, à propos de laquelle j’ai promis, un peu plus haut, d’entrer dans quelques détails, formait à elle seule la partie la plus véritablement curieuse des
Di
exhibitions phénoménales qu’annonçaient ses affiches peintes et ses bannières multicolores.
Figurez-vous une femme de trente ans environ, de taille moyenne, très-bien faite, avec une gorge admirable, des bras charmants, de belles épaules, une main et un pied qui pouvaient défier la critique...
Le visage d’Ursule Piédefer répondait-il à cet ensemble enchanteur ?
Dans l’habitude de la vie il était impossible de décider cette question, car la directrice portait sans cesse un masque de velours noir doublé de bandes d’acier, et qui devait ressembler singulièrement au masque historique du fameux et romanesque prisonnier de Pignerol.
Ce masque, couronné par un capuchon également en velours qui cachait le haut de la tète, ne laissait voir de la figure que des dents très-blanches et des yeux noirs et brillants.
Au bal de l’Opéra, Ursule Piédefer aurait obtenu sans doute les plus grands succès.
A certains jours, — alors que la directrice voulait forcer la recette, — l’affiche annonçait l’exhibition de la Femme à la tête de mort, laquelle avait eu l’honneur insigne et mérité — (c’est l'affiche qui parle) — d’être présentée à tous les empereurs et à toutes les impératrices, à tous les rois et à toutes les reines de l'Europe et du monde, et de recueillir leurs suffrages et leurs encouragcmcnts, avec des marques de leur satisfaction éclairée.
' Ces jours-là, — quand la baraque regorgeait de monde, — Ursule Piédefer, — vêtue d’un costume noir semé de larmes d’argent et d’ossements en croix, robe large et flottante qui ne dessinait aucune des formes de son corps, — abattait son capuchon sur ses épaules et dénouait les cordons de son masque.
On entendait alors pousser des cris d’effroi dans la foule.
Tous les enfants se mettaient à sangloter et cachaient leurs visages dans leurs petites mains tremblantes.
Quelques femmes se trouvaient mal.
On avait même vu pâlir plusieurs tourlourous de la plus belle espérance, — braves guerriers français qui certes auraient fait meilleure contenance en face de l’ennemi.
C’est que le spectacle offert aux curieux était réellement hideux, et bien propre à jeter l’épouvante dans les âmes les plus fermes.
Sur son buste charmant, Ursule Piédefer portait une tète de mort, — une véritable face de spectre, — visage décharné dans lequel rien n’était vivant, excepté les yeux.
Par un étrange et monstrueux caprice apparent, la nature avait joint au corps gracieux d’une jeune femme l’une de ces tètes de squelette avec lesquelles les fossoyeurs A'Hamlet jouaient aux boules dans le cimetière
Ce n’était pas une ressemblance, — ce n’était pas un à peu près.
On ne pouvait point dire : — C’est presque une tète de mort»..
Non. — C’était bien et complètement une tète de m0 rt; — une de ces préparations anatomiques, au crâne luisant et aux dents intactes, telles que l’on en voit dans les cabinets des chirurgiens.
Sur l’ostéologie polie et brillante de cette tète, il n’y avait rien, — ni chair, ni muscles, ni épiderme.
La place du nez offrait une cavité béante.
Les yeux, sans paupières, étincelaient d’un feu bizarre au fond des orbites caverneux.
On ne voyait aucune trace de lèvres ni d’oreilles. — Le conduit auditif semblait percé comme avec une vrille dans la boite osseuse.
Le jeu des mâchoires se faisait à nu.
Je n’ai nul besoin d’ajouter que pas un seul cheveu ne poussait sur l’ivoire jaunâtre du crâne.
Telle était l’excentricité épouvantable oflerte en pâture à la curiosité des badauds, dont cette horrible vue devait pendant longtemps troubler le sommeil.
Ursule Piédefer, afin d’ajouter à l’effet sinistre de son apparition, agitait des castagnettes sous les manches flottantes de sa robe noire sémée de larmes, pour imiter un bruit d’ossements, — faisait craquer sa mâchoire et prononçait d’une voix gutturale quelques mots d’une langue inconnue.
Elle saluait ensuite le public épouvanté, — elle quittait la scène, — elle rajustait son capuchon, — elle rattachait son masque de velours, — et elle comp-
URSULE PIEDEFER
tait avec une joie sans mélange les gros sous de la recette.
Telle était la directrice qui venait de faire, aux conditions que j’ai mentionnées tout à l’heure, l’acquisi tion de ma personne et de mon talent.
Les pérégrinations bohémiennes recommencèrent, et le cours de mes succès forains continua.
Parmi mes nouveaux camarades se trouvait un jeune garçon de dix-huit ans environ, — anglais d’origine, mais venu de très-bonne heure en France avec les écuyers d’un cirque nomade, et parlant notre langue comme un Français.
Ce jeune homme remplissait dans la troupe l’emploi de clown avec une merveilleuse habileté ; — il s’appelait William et son nom d’affiche était Flamme de punch.
William, doué d’une prestigieuse adresse et d’une légèreté tenant du prodige, réalisait, non-seulement sans peine, mais avec une grâce incomparable, les tours de force que j’ai vu accomplir depuis par Aurioi et par Léotard.
Il se jouait des difficultés, et dans certains exercices presque mortels qu’il exécutait le sourire aux lèvres, par un miracle de souplesse et d’équilibre le charmant à-plomb de ses poses en imposait aux spectateurs, au point d’éloigner de leur esprit toute idée de péril.
Je n’ai rien vu de plus élégant dans la force, de plus distingué, de plus exquis, de plus aristocratique en quelque sorte que ce clcwn.
Il était de taille moyenne et très- élancé. — Des flots de cheveux blonds, doux et fins comme de la soie, encadraient dans leurs boucles naturelles son visage aussi frais, aussi velouté que celui des belles jeunes filles d’outre-mer, ses compatriotes.
Avec son aflreux costume de saltimbanque, si odieux, si dégradant pour tout autre que pour lui, William ressemblait à ces pages du temps de la féodalité, qui suivaient les belles châtelaines, leurs maîtresses, à l’église où à la chasse, et portaient tour à tour le missel armorié ou le faucon encapuchonné, avec ses grelots d’argent à la patte.
Bien des tableaux, — bien des dessins, — bien des gravures ont été inspirés par la scène que je viens de décrire. — Presque tous ont reproduit, dans le personnage du jeune page, le type de William.
Il y avait un an environ que Flamme de punch , puis* que c’est sous ce nom qu’il était connu et que je le dé-' signerai désormais, faisait partie de la troupe dans laquelle je venais d’entrer.
L’origine anglaise du clown ne se démentait ni dans son caractère, ni dans ses habitudes.
Flamme de punch était froid, réservé, peu communi- 'catif ; — il évitait, quoique sans affectation, toute familiarité dans ses rapports avec les autres saltimbanques; — c’est assez dire que si ses camarades ne lui inspiraient pas grande sympathie, il était cordialement détesté par eux.
Chacun dans la troupe faisait des gorges-chaudes à
URSULE PIEDEFER
ses dépens et raillait ses façons de gentleman. — On l’appelait ironiquement Mylord.
Flamme de punch laissait dire et restait insensible aux moqueries qu’il semblait même ne pas entendre.
Il avait pour sa personne un amour et des soins prodigieux; — ses humbles vêtements de ville, usés jusqu’à la corde, n’offraient jamais ni une tache ni un accroc, — chose qui paraîtra prodigieuse à ceux qui sont au fait des mœurs et des habitudes des saltimbanques.
En outre, la première clause de son engagement avait été qu’un petit réduit, situé dans l’un des fourgons, serait mis à sa disposition exclusive, afin qu’il en pût faire sa chambre à coucher et son cabinet de toilette.
Ursule Piédefer avait trouvé parfaitement ridicule cette demande insolite, — mais comme elle tenait à attacher à sa troupe le clown dont elle connaissait le merveilleux talent, elle avait consenti.
Les baraques de saltimbanques ont leurs bruits de coulisses et leurs chroniqueurs malfaisants, tout comme les théâtres de Paris.
Là, comme ici, on est au courant de tous les détails de la chronique scandaleuse, relative au personnel de la troupe ; — quand ces détails n’existent pas, on les invente.
En haut comme en bas de l’échelle, on voit que c’est exactement la même chose.
Je n’étais pas depuis huit jours pensionnaire d’Ur-
au courant d’un fait assez bizarre et que chacun donnait pour certain, — à savoir que flamme de punch avait depuis quelques mois inspiré une passion violente à la Femme à la tête de mort.
Flamme de punch, — ajoutait-on, — restait complètement insensible aux avances provocantes de la directrice, et aux brûlantes œillades qu’elle lui décochait à travers les trous de son masque de velours.
Le clown, — avec son flegme britannique, — feignait de ne se point apercevoir de l’amour impétueux et si peu déguisé dont il était l’objet, — et peut-être, en effet, ne s’en apercevait-il pas...
Ces Anglais, dans leur originalité calme et glaciale, sont capables de tout! !
Celui-ci continuait son service avec zèle, et donnait à ses sauts de tremplin et à ses exercices d’équilibre un fini irréprochable ; mais, une fois rentré dans la vie privée, il s’enveloppait corps et âme dans le makintosh d’une imperméable réserve.
Ces détails m’étaient racontés par le Cassandre de la bande, devant une demi-douzaine de nos camarades.
— Si cela continue, — dit le paillasse, — notre pauvre directrice en perdra la tète...
— Crois-tu? — demanda le Pierrot.
— Cela ne fait pas l’ombre d’un doute.
— Eh bien, tant mieux pour elle...
— Pourquoi?
— Tu ne devines pas?
— Ma foi non...
— Imbécile !... — Si elle perd la tète qu'elle a, elle aura la chance d'en retrouver une autre à la place, et elle ne peut que gagner au change...
On rit et on se sépara.
FLAMME- DE-PUNCH
Ce qui devait arriver, et ce qui arriva eu effet, est prévu de mes lecteurs.
À partir du moment où l’on me dit qu’une autre femme était passionnément éprise de Flamme de punch , et que Flamme de punch repoussait avec une dédaigneuse indifférence l’amour de cette femme, le clown prit dans mon imagination de jeune fille des proportions extraordinaires, — il devint l’objet de ma préoccupation constante, — je ne fus plus un instant sans penser à lui.
Je n’ai ni l’habitude ni la prétention de faire du style, — je dirai donc tout bonnement et sans périphrases que de cette préoccupation à l’amour il n’y avait qu’un pas, — et j’ajouterai que ce pas fut bientôt franchi.
FLAMME-DE-PUNCII.
J’aimai le clown timidement, — mystérieusement, — en silence, — dans l’obscurité, — sans songer même à lui dire que je l’aimais, — sans avoir la pensée, par conséquent, de lui faire partager cette tendresse.
Il doit être bien entendu que je ne parle en ce moment que de ma passion à ses débuts, car il n’est pas de flamme, si bien cachée qu’elle soit, qui ne finisse en un temps donné par faire explosion, et l’on a beau concentrer un incendie dans son foyer, l’heure arrive où, brisant ses digues, il jaillira, portant au dehors la lumière et la chaleur.
Mais je n’en étais point encore là.
Quel est le romancier de génie, — n’est-ce pas Balzac? — qui a dit que dans un milieu de fange et de vase on voit naître parfois des fleurs dont le coloris est merveilleux et les parfums incomparables?
Mon amour pour William fut une de ces fleurs.
Je ne crois pas me rabaisser, mais je crois qu’il n’est guère possible, comme position sociale, de descendre plus bas que je n’étais descendue, moi , malheureuse baladine, paradant sur des tréteaux au milieu des carrefours, et recevant sans rougir en plein visage les quolibets obscènes et les ignobles plaisanteries de spectateurs souvent avinés, quelquefois tout à fait ivres.
Je crois, en outre, qu’il serait difficile de trouver une réunion de gens plus tarés , plus perdus de vices de toutes sortes, que ceux au milieu desquels je vivais, vrais gibiers de potence , composant ce qu’on appelle une troupe de saltimbanques.
Et cependant, je l'affirme, l’amour, fleur divine épa- *
nouie dans mon âme malgré ce honteux entourage de boue physique et de boue morale, fut, dans son origine, * un amour chaste et charmant, tel que le rêvent les poètes, — tel qu’ils le chantent en leurs vers inspirés.
Rien de matériel ne se mêla d’abord à cette passion exaltée et romanesque.
Il me suffisait, pour être heureuse, de voir Flamme de punch, — d’effleurer en passant les grelots de sa tunique pailletée, — d’être certaine que si son cœur ne battait pas pour moi, ‘il ne battait pas non plus pour une autre...
Aussitôt que j’avais fourni à la représentation du jour mon contingent de danses ou de chansonnettes, je me blottissais derrière l’une des toiles grossièrement badigeonnées qui formaient les coulisses de notre théâtre nomade, et j’assistais, émue, oppressée, ravie, à tous les exercices du clown.
Je ne savais, en vérité, laquelle admirer le plus de sa beauté et de sa grâce.
11 me faisait l’effet d’un sylphe, d’un génie d’une autre nature que la mienne, et d’une essence bien supérieure.
Par instants, j’avais presque la crainte folle de le voir disparaître, pour ne plus revenir, au milieu de quelque auréole éblouissante et surnaturelle.
Tout cela doit sembler, j’en conviens, bien ridicule et bien absurde ! 1 . «
FLAMME-DE-PUNCH
Sans doute mes lecteurs ne me comprennent guère... — qu’ils songent cependant que j’aimais pour la première fois.
D’ailleurs, si ceux qui s’étonnent avaient vu Flamme de punch, ce qui doit paraître impossible ou tout au moins invraisemblable dans mon amour, serait facilement expliqué.
Peu à peu la nature du sentiment que j’éprouvais se modifia.
Je ressentis un trouble incofinu jusque-là, — une sorte de fièvre du cœur et des sens , parfois douloureuse, et qui cependant n’était pas sans charmes.
Mon ardente organisation commençait à se manifester, — l’élément sensuel se mêlait à une tendresse dans laquelle, jusque-là, l’àme avait eu sa part.
Assez de pathos et de phébus comme cela ! — Voilà bientôt cinq minutes que je pille impudemment le jargon des Précieuses ridicules! Laissons là, s’il vous plaît, Cathos et Madelon, — il faut en finir et appeler les choses par leur nom,..
J’aimais Flamme de punch comme devait aimer Tullia, la petite fille de Catilinal! — Je l’aimais avec tout mon cœur et aussi avec tout mon être.
Je voulais qu’il le sût, et comme chacun me disait que j’étais belle, — comme j’étais assaillie chaque jour de déclarations passionnées , — je ne doutais pas que le clown ne se trouvât heureux de devenir mon amant.
Mais comment lui faire un aveu qu’il ne songeait
point à provoquer ? — Comment fondre cette barrière île glace qui s’élevait entre lui et moi, aussi bien qu'entre lui et les autres ?
o L'esprit vient aux filles par l’amour. » — C’est le bon La Fontaine qui le dit, et je veux l’en croire sur parole-..
Je suis cependant l’exception dont parle la gram* maire et qui vient fortifier la règle. — L’amour, au lieu de me donner de l’esprit, m’ôtait le mien ; — je devenais idiote, et je ne savais ni faire naître une occasion d’attirer sur moi l’attention de Flamme de punch, ni même profiter de celte occasion quand elle se présentait par hasard.
Enfin, un soir, décidée à en finir à tout prix , je m’armai de courage et m’approchant du clown dans la coulisse, je lui dis, — en baissant les yeux, et d’une voix tellement émue qu’elle devait être à peine distincte :
— Il faut que je vous parle.,.
— A moi ? — demanda-t-il en me regardant avec étonnement.
— Oui, à vous... j’ai quelque chose à vous dire.
— Ne pouvez-vous me le dire ici, tout de suite?
— Non...
— C’est donc un secret?
— C’est un secret...
— Eh bien, après le spectacle, si vous voulez...
— Où ?
FLAMME- DE-PUNCH
— Derrière les baraques de la ménagerie.
' — Soit, — mais ne risquerai-je pas d’être entendue par d’autres que par vous ?...
— En aucune façon... il sera dix heures passées... — - à dix heures la place est déserte, et tout le monde est couché dans la ville...
J’ai oublié de prévenir mes lecteurs que tout ceci se passait dans une très-petite ville, ou plutôt dans un gros bourg du département de la Somme.
Après être convenus de ce rendez-vous, dont le but mystérieux semblait l’intriguer singulièrement, Flamme de punch entra en scène pour exécuter la danse des poignards.
' Voici én quoi consistait cette danse :
Une v/ngtaine de poignards étaient fixés dans le sol par la poignée, et formaient des dessins irréguliers.
Le clown, — les yeux bandés, — exécutait au milieu de leurs pointes menaçantes les figures d’une danse vive et rapide.
Flamme de punch n’avait pas de rivaux dans ce dangereux exercice que je ne pouvais voir sans éprouver une involontaire et profonde terreur, qui faisait tressaillir mes nerfs.
Le spectacle s’acheva.
La foule s’écoula bruyamment ; — j’allai quitter mon costume de théâtre, tandis que le clown, enfermé dans sa cellule, revêtait ses habits de ville.
Aussitôt ma toilette terminée, — et Dieu sait si elle
LES GONFESSIONS DE TULL1A.
lut courte, — je sortis furtivement et j’allai attendre derrière les baraques recouvertes de toiles qui renfermaient les cages des bêtes fauves.
La place était déserte et silencieuse, — la nuit profonde, — pas une étoile ne brillait au ciel.
On ne saurait se figurer quelque chose de plus profondément triste que l’aspect d’une petite ville de province après dix heures du soir.
Les portes et les boutiques sont fermées, — les lumières éteintes, — tout dort et tout se tait.
A voir ces maisons mornes et noires, d’où ne s’échappe ni un bruit, ni un souffle, ni une lueur, on se croirait dans une de ces villes désertes dont parlent les contes orientaux, ou dans l’une de ces cités maudites changées par la peste en un vaste et lugubre sépulcre.
J'étais tremblante d’émotion.
Je regrettais d’avoir sollicité ce rendez-vous, et cependant, — pour rien au monde, — ■ je n’aurais voulu que Flamme de punch me manquât de parole.
J’attendis quelques minutes, —un demi-quart d’heure peut-être... tout au plus...
Au bout de ce temps, une forme plus sombre sembla se détacher des ténèbres et s’avança vers moi.
Je balbutiai :
— Est-ce vous ?
— C’est moi... — répondit une voix que je reconnus aussitôt pour celle du -clown, — voix douce et pure,— trop douce et trop harmonieuse peut-être pour celle d’un homme.
FLAMME-DE-PUNCH
Hil
Flamme de punch fit quelques pas encore, — puis se trouvant assez près de moi pour pouvoir me parler presque tout bas, il s’arrêta et il reprit :
—Vous le voyez, mademoiselle Florestane, je ne me trompais point en vous affirmant que la place serait déserte et que personne ne songerait à nous écouter... Nous sommes absolument seuls, et me voici tout disposé à entendre le secret que vous voulez me confier, m’avez-vous dit...
L’entretient débutait mal.
Comment faire une confidence amoureuse à un homme qui vous aborde avec cette politesse glacée?
Je ne répondis pas. — Mon embarras grandissait de seconde en seconde.
Flamme de punch laissa s’écouler quelques instants, puis, voyant que je restais muette, il demanda :
— Me suis-je donc trompé, mademoiselle Florestane, en croyant comprendre que vous aviez quelque chose de particulier à me dire ?
— Non, — murmurai-je, — vous ne vous êtes paa trompé...
— Eh bien, mademoiselle, j’attends....
— Etes-vous donc si pressé , monsieurs William ?
— En aucune façon, mademoiselle, et je resterai à vos ordres aussi longtemps que cela pourra vous convenir...
Toujours cette poiltesse froide, écrasante, qui me paralysait et ne me laissait ni la faculté de trouver une idée, ni celle de placer un mot !..
Digitizod by Cî^ogle
1FJ2 LFS CONFESSIONS DE TULLIA.
Je fus au moment de fondre en larmes.
Mais je pensai aussitôt que ces larmes sembleraient à Flamme de punch le comble du ridicule, et j’eus la force de me contenir.
A coup sûr, en ce moment, le clown dut se dire que j’étais folle, ou que j’avais l’intention de me moquer de lui.
La crainte qu’il ne s’arrêtât à cette dernière supposition me rendit un peu de force.
Je balbutiai :
— Vous ayez beaucoup de mépris pour moi, monsieur William, n’est-ce pas?
Le clown ne put retenir un geste de surprise, que j’aperçus malgré les ténèbres.
— Du mépris pour vous, mademoiselle 1 — s’écriat-il, — et pourquoi donc aurais-je du mépris?
— Parce que je suis une saltimbanque...
— Et moi, mademoiselle, que suis-je donc?
— Oh ! vous, c’est bien différent !...
— Différent, dites-vous?
— Certes l
— En quoi?
— Je ne pourrais vous le dire, mais si vous saviez combien je vous trouve au-dessus de moi...
— Et vous avez tort, mademoiselle...
— Je ne crois pas...
— Je vais vous le prouver... — S’il y a une difîé-
FLAMME-DE-PUNCH
rence dans nos positions, celte différence est tout entière à votre avantage... — Vous êtes comédienne... moi je ne suis que bateleur... — Votre profession touche au domaine de l’intelligence et de l’art... la mienne ne demande qu’un peu d’adresse et d’agilité... — Vous êtes une artiste... je suis un clown... — Vous voyez bien que je ne puis pas vous mépriser, mademoiselle, ou me croire au-dessus de vous...
— Non, monsieur William, — répliquai-je, — non, vous avez beau dire, vous ne me convaincrez point, et je ne suis pas votre égale... — C'est un triste métier que nous faisons tous les deux, mais vous avez trouvé moyen de le rehausser en vivant en dehors de notre vie commune, à nous autres saltimbanques. — Vous n’êtes pas le camarade de ces gens-là, monsieur William, et c’est pour cela que vous leur êtes bien supérieur... — Ils vous détestent, mais ils vous admirent, mais ils vous estiment...
Mes regards étaient si ardemment fixés sur le visagî de Flamme de punch, que je pus voir à travers l’obscurité une sorte de sourire se dessiner sur ses lèvres.
— Mademoiselle Florestane, — me dit-il, — puis-j -. vous demander si le secret que vous devez me confier est tout simplement l'aveu de l’estime et de l’aversion que je vous inspire?
— Moi, vous haïr! — m’écriai-je impétueusement, — pouvez-vo'is le croire?...
loi
— Ne venez-vous donc pas de parler au nom de tous nos camarades?
— Au nom de tous, peut-être, excepté au mien... — Moi, je ne vous hais pas... je vous aime...
Cet aveu s’échappa de mes lèvres presque à mon insu, et sans qu’il me fût possible de le retenir.
La situation m’avait emportée.
Mais combien le résultat de ce cri de mon cœur fut loin d’être ce que j’espérais.
William prit l’une de mes mains entre Jes siennes et la serra doucement, avec un calme décourageant qui équivalait à un coup de couteau donné dans mon amour.
— Merci de cette affection que vous me témoignez, chère Florestane, — me dit-il ensuite. — Vous valez mieux mille fois que tout ce qui vous entoure, ce n’est pas d'aujourd’hui que je m’en aperçois... — Moi aussi, je me sens disposé à vous aimer... — Si vous voulez, je serai votre frère...
Mon frère 1 il me proposait d’être mon fière 1
Tout ce qu’il avait à m’oflrir, à moi, — à moi fille amoureuse, et belle, et provocante, — c’était une affection froide et paisible 1 !
Quel échec pour mon amour, et aussi pour mon amour-propre I
J’en fus un instant comme écrasée,
FLAMME-DE-PÜNCH. 1oî>
Mais ma nature est de celles qui se raidissent contre les obstacles, et qui puisent une force nouvelle dans les difficultés presque insurmontables qu’il faut combattre.
Je ne me tins pas pour vaincue..;
LES CONFESSIONS 1)E TüLLlA
1 oC
X\If
AMOURS IMPOSSIBLES
Je repris courage, et je dis :
— Ecoutez-moi, William... — Vous ne savez pas qui je suis... vous ne savez rien de mon passé, et, pour me comprendre, il faut me connaître... Je vais mettre ma vie sous vos yeux, et, quand vous m’aurez écoutée, vous déciderez si vous voulez toujours être mon frère...
Et alors, en peu de mots, avec une fébrile exaltation qui devait me rendre presque éloquente, je racontai à Flamme de punch l’histoire de mon enfance...
Je lui dis tout, — absolument tout, — les propositions deGuiseppe Scarlati, — l’infamie de ma mère,— ma fuite de Paris, — les hasards de ma vie bohé-
AMOURS IMPOSSIBLES
mienne, — sans ajouter un mot qui ne fût l’expression de la vérité, à cette histoire si simple et si triste.
Quand j’eus achevé, je pris dans mes mains les deux mains du clown et je les serrai avec une ardeur de passion qui, je le croyais du moins, devait être communicative.
Ensuite j’ajoutai :
— Vous me connaissez maintenant... — vous savez que je n’ai jamais aimé... — vous savez que jamais les lè/res d’un homme n’ont touché les miennes... — On dit que je suis belle... vous voyez que je suis pure... Eh i bien, je vous aime, William... je vous aime à en devenir folle... je vous aime à en mourir... — je vous aime avec mon cœur qui ne bat que pour vous... avec mon corps entier qui frémit au contact du vôtre... — Mon amour vierge et mes dix-huit ans, je vous offre tout... Acceptez-les...ils ne seront qu’à vous... — mais ne me répétez point que vous serez mon frère... je ne veux pas... je ne veux pas...
Puis, cédant à un transport subit et irrésistible, je m’élançai dans les bras de Flamme de punch, — je m’enlaçai autour de lui comme une liane, — ma bouche chercha la sienne et la trouva dans l’obscurité...
Je le sentis tressaillir violemment, — avec une sorte do terreur, — sous cette étreinte inattendue.
Ses lèvres ' frissonnèrent sous les miennes, — ses mains ne se nouèrent point autour de ma taille cambrée et frémissante, il ne me rendit point mon baiser...
ISS
On eût dit, — chose étrange I — qu’il craignait d’elfleurer mon visage avec son souffle...
Il m’éloigna doucement de lui, et je l’entendis mur»
murer :
Pauvre enfant... pauvre enfant...
Pourquoi me plaignez-vous? — m’écriai- je impétueusement. — Vous ne voulez donc pas m’aimer?...
— Ah 1 je le voudrais... —balbutia-t-il. — Ohl oui, chère et bèlle enfant, je le voudrais... je le voudrais....
Il s’interrompit.
— Eh bien?... — demandai-je d’une voix brisée.
— Hélas 1... je ne peux pas...
Vous ne pouvez pas m’aimer 1...
je ne peux pas t’aimer comme il faut qu’on t’aime...
comme tu m’aimes, toi 1... je ne peux pas t aimer d amour...
— Mais pourquoi, enûn? — pourquoi? — murmurai-je avec désespoir.
William garda le silence.
Je repris :
— Ah 1 je comprends tout... je devine tout...
— Que devines-tu? que comprends-tu ?...
— J’ai une rivale.... — Vous aimez une autre femme...
— Non, — dit le clown, — je n’aime personne...'
— Est-ce vrai, cel$ ?
— Je te le jure...
AMOURS IMPOSSIBLES
— Mais, non, non, c’est impossible I ! — Si vous n’aimiez personne, vous pourriez m’aimer, moi... et vous ne pouvez pas...
— Je dis la vérité, ma pauvre Tullia...
— Vous ne la dites point tout entière... — Ehbien, je vous en supplie, je vous le demande à genoux, ne me cachez rien... — Expliquez*moi quelle barrière s’élève entre nous... et, si elle est infranchissable, je vous jure que je me résignerai et que je ferai taire mon amour... quand je devrais périr à la tâche...
— Ne m’interroge pas... — balbutia Flamme de punch.
— Pourquoi ?
— Je ne pourrais répondre...
— 11 y a donc un secn t ?
— Peut-être...
— Et, ce secret, vous refusez de me l'apprendre?
— Oui...
— Aujourd’hui, mais demain ?
— Demain comme aujourd’hui...
— Ainsi, je ne saurai jamais?
— Jamais...
La voix de Flamme de punch répéta deux fois le mot : jamais/ — ce mot terrible, — ce mot inscrit, dit-on, aux voûtes de l’enfer, etqui répond aux plaintes • t aux supplications des damnés demandant leur délivi an ce.
Puis le clown, — désirant sans doute que l’çntretien ne se prolongeât pas davantage, — disparut dans les
ICO
ténèbres, où il me sembla qu’il venait de s’évanouir comme une vision de l'autre monde...
Je ne saurais dire toutes les idées étranges qui passèrent comme un ouragan dans ma pauvre tète affolée, quand je me trouvai seule sur la place déserte où venait d’avoir lieu cet entretien désespérant, dont chaque parole se gravait dans mon esprit et déchirait mon cœur.
J’étais folle, — oui, folle, car je me demandai sérieusement si Flamme de punch n’était pas un esprit, infernal ou divin, envoyé sur la terre et revêtu d’une forme humaine pour y consommer l’expiation de quelque faute inconnue, et à qui, sans doute, les lois du ciel ou de l’enfer défendaient de s’unir par les liens de l’amour aux filles des hommes...
C’était insensé, j’en conviens... — mais, à tout prendre, ce n’était pas invraisemblable, surtout pour une imagination exaltée et fascinée, comme devait l’être et comme l’était en effet la mienne en ce moment...
La beauté de Flamme de punch, — son incompréhensible souplesse, — sa force inexplicable avec une nature presque frêle, — son surnom lui-même, — le mystère dans lequel il s’enveloppait, — et surtout ces paroles étranges, incompréhensibles, inouïes : — - Je voudrais aimer... je voudrais... je ne peuxpas... — touc cela ne devait-il pas me faire envisager le clown comme un être surnaturel ?
— C’est peut-être un démon que j’aime, —* mur-
AMOURS IMPOSSIBLES
murai-je avec une entière bonne foi, — je suis perdue...
Et, toute frissonnante d’épouvante, je regagnai la chambre commune, sorte de dortoir improvisé où couchaient toutes les femmes qui faisaient partie de la troupe d’Ursule Piédefer.
A mon réveil le cours de mes idées avait changé, et au milieu des larmes muettes que m’arrachaient mon espoir déçu et la souffrance de mon cœur meurtri, j’avais un sourire de pitié pour le souvenir de mes nocturnes terreurs.
Plusieurs jours s’écoulèrent sans rien amener de nouveau dans la situation.
William, — comme si rien ne se fût passé entre nous, — ne semblait ni me chercher, ni me fuir. — Je remarquai cependant qu’il évitait avec soin les occasions de se trouver seul avec moi.
Cette particularité, que j’interprétai dans le sens le plus favorable à mes désirs, m'empêcha de succomber à un découragement absolu...
Je me dis que, puisque le clown évitait le tète-à-tête avec moi, c’est qu’il le considérait comme dangereux pour lui. — Or, redouter le péril, c’est le reconnaître, et mes lecteurs connaissent aussi bien que moi le seul péril qu’un jeune garçon puisse courir auprès d’une belle fille de dix-huit ans..;
En conséquence, je m’efforçai de faire naître ces oc« casions que Flamme de punch voulait fuir.
Mais, — soit que je m’y prisse mal, soit que le clown
fût plus adroit que moi, — « il semblait deviner mes ruses les mieux ourdies et les déjouait sans peine.
Je n’obtenais aucun résultat, et j’étais bien près de perdre à la fois courage et confiance.
A toutes ces petites douleurs vint se joindre, un soir, une torture atroce, et encore inconnue de moi jusquelà; — je veux parler de la jalousie.
Il n’était bruit dans toute la troupe, —je l’ai déjà dit, — que des sentiments d’amoureuse bienveillance inspirés par le clown à notre directrice, la femme à la tète de mort.
Mais comme l’indifférence de William n’était pas moins bien constatée que la passion folle d’Ursule Piédefer, cette dernière ne me causait nul ombrage ; — peut-être même éprouvais-je pour elle un peu de pitié compatissante.
Le soir en question, je m’étais placée dans une coulisse, tout près de Flamme de punch.
Une simple toile me séparait de lui, — je l’entendais respirer. — 11 ne me voyait pas, et personne ne se doutait que je fusse là.
La toile grotesquement peinte qui servait de rideau d’avant-scène venait de tomber entre le public et le théâtre, afin de séparer par un entr’acte de quelques minutes les deux parties de la représentation.
La Femme à la tète de mort, — le visage caché sous le masque de velours, noir qui déguisait son épouvantable laideur, — s’approcha du clown, et croyant n’ètre entendue que de lui, elle dit, presque dans les
AMOURS IMPOSSIBLES
mêmes termes dont je m’étais servie une ou deux semaines avant ce moment, mais certes avec plus d’aplomb que je n’en avais montré en pareille occurrence :
— - Flamme de punch, il faut que je te parle.
— A moi, madame? — demanda le clown, ainsi qu'u me l’avait demandé, et avec une pareille surprise.
— Oui, à toi... — J’ai quelque chose à te dire... — J’ai un secret à t’apprendre.
— Ah I — fit simplement William.
Ursule Piédefer poursuivit :
— Je t’attendrai après le spectacle .
— Où?
— Dans ma baraque.
— C’est bien.
— Viendras-tu?
— J’irai.
— J y compte... — Ne parle à personne de ce rendezvous... — Il est inutile qu’on soupçonne qu’il y a un secret entre nous... — Viens quand tout le monde sera couché, — frappe trois coups à la porte, et je t’ouvrirai.
— Tout cela sera fait, madame, et vous pouvez èlrc tranquille...
Ursule Piédefer s’éloigna, et je me sentis le cœur serré par une angoisse atroce et mordu par la jalousie.
Qu’allait-il se passer à ce nocturne rendez-vous, sollicité, ou plutôt exigé par la directrice?
IGt
Ursule Piédefer aimait Flamme de punch...
Elle allait, à coup sûr, lui parler de cet amour; — elle allait le lui imposer peut-être...
Elle allait se montrer maltresse impérieuse et non pas amante agenouillée, — elle allait donner des ordres au lieu de murmurer une prière...
Et qui sait si Flamme de punch aurait le courage, — la présence d’esprit, — la possibilité de la résistance?
Vainement je me disais que j’étais belle, et que, puisque j’avais été vaincue, la Femme à la tète de mort ne triompherait pas...
La jalousie ne se laisse point désarmer par des raisonnements vrais ou faux. — L’essence de cette passion terrible est de croire ce qu’elle redoute, — même quand cela est absurde, — surtout quand cela est absurde.
A tous les sophismes de mon esprit, la jalousie répondait : — Qui sait?... — Je me sentais devenir folle à force de souffrance 1
Enfin, je pris un parti.
Je résolus d’en finir à l’instant avec ce doute et avec cette anxiété, — je résolus de savoir à quoi m’en tenir, — de tout voir par mes propres yeux, — en un mot, d’assister à la scène qui allait avoir lieu entre Uisul * Piédefer et Flamme de punch.
OU LE MASQUE JOAlliE.
le-;
XVIÏI
OU LE MASQUE TOMBE
Il était, sinon facile, du moins possible, de mener à bonne fin la résolution que je venais de prendre.
Le logement particulier de la directrice se trouvait dans une grande baraque roulante, partagée en deux parties , dont l’une servait de chambre à coucher, et l’autre de magasin de costumes.
Depuis le magasin on pouvait, à travers les nombreuses fissures de la cloison, voir et entendre tout ce qui se passait dans la chambre à coucher.
Je n’avais plus rien à faire en scène. — Je quittai immédiatement le théâtre, je me glissai dans le magasin, à l’insu d’une sorte de vieille habilleuse préposée à la garde et à l’entretien des costumes, — je me ca-
chai derrière un amas de défroques hors de service, suspendues à des porte-manteaux...
Là, j’attendis, immobile et retenant mon haleine.
Vers dix heures la gardienne se retira, fermant et cadenassant avec soin la porte du magasin.
J’étais sous clef pour jusqu’au lendemain matin, et parfaitement certaine que rien ne viendrait me dé* ranger.
Je quittai ma cachette, où j’étouffais faute d air, et je m’approchai de la cloison qui me séparait de la chambre encore déserte de la directrice.
Au bout de quelques minutes j’entendis craquer l’escalier de la baraque , — une porte s ouvrit, des rayons lumineux filtrèrent jusqu’à moi à travers les * planches disjointes.
Ursule Piédefer rentrait chez elle.
Je cherchai la plus large de ces fissures dont je viens de vous parler, et je regardai.
La femme à la tète de mort était encore revêtue de la longue robe noire, semée de larmes blanches et d’ossements en croix, avec laquelle elle venait d’épouvanter les badauds.
' Son masque et son capuchon avaient été soigneusement remis et rattachés.
Elle tenait d’une main une petite lanterne, et de l’autre un sac rempli de gros sous, parmi lesquels s’égaraient sans doute quelques pièces blanches. — Ce sac contenait la recette de la dernière représentation.
Ursule Piédefer posa sa lanterne sur une table, —
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elle ouvrit, avec une petite clef suspendue à son cou , une caisse de fer d’une dimension et d’un poids imposants, dans laquelle elle jeta le sac sans même en avoir vérifié le contenu, ce qui, chez elle, devait être l’indice d’une bien puissante préoccupation.
Ensuite elle alluma deux bougies, et, se plaçant devant un miroir suspendu à la cloison, elle ôta la longue robe flottante qui l’enveloppait.
Sous cette robe elle était vêtue d’un costume plein de grâce et de coquetterie, combiné pour mettre en valeur cette merveilleuse beauté plastique de son corps, formant un contraste si étrange avec la laideur épouvantable de son visage.
Ce costume, — très- simple d’ailleurs, — consistait en un corsage de velours noir , échancré de façon à laisser voir à demi sa poitrine éblouissante, — et en une jupe courte, à très-gros plis, d’une étoffe de soie à larges rayures de couleur cerise et gris perle.
Ursule Piédefer portait des bas de soie blancs et des souliers à talons rouges et à boucles d’argent.
Ainsi parée, — et avec son masque de velours qui tranchait vivement sur la blancheur mate de son cou, — la femme à la tête de mort semblait prête à partir pour un bal déguisé.
En la voyant si belle, un frémissement de jalousie inexprimable agita tout mon être. — Mais je me souvins aussitôt de la hideuse figure qui se cachait derrière le masque, et ce souvenir me calma.
Après avoir rajusté avec un soin minutieux quel-
ques-unes des parties de sa toilette, Ursule Piédefer s’assit, — appuya son coude sur la table et sa tête sur sa main, et s’absorba dans une profonde rêverie.
Trois petits coups, frappés contre le porte à intervalles égaux, la tirèrent de cette rêverie.
C’était le signal indiqué par elle au clown.
Elle tressaillit, — se leva vivement, — courut à la porte et l’ouvrit.
Flamme de punch entra dans la chambre, — si je puis ainsi nommer une sorte de cabine de cinq ou six pieds carrés.
En le voyant mon cœur cessa de battre.
Ursule Piédefer le prit par la main, — le fit asseoir, — s’assit elle-même à côté de lui, et, sans prononcer une parole, se mit à le regarder avec une admiration extatique.
A travers les trous de son masque ses grands yeux étincelaient comme deux diamants noirs.
Le clown était très-pàle. — Il me parut encore plus beau que de coutume.
Sous le regard ardent d’Ursule Piédefer il semblait embarrassé comme une jeune fille qu’intimident et que troublent des regards trop audacieux.
— Madame, — dit-il au bout d’un instant, — je me suis rendu à la prière que vous m’avez faite, ou plutôt j’ai obéi à l’ordre que vous m’avez donné... J'attends qu’il vous plaise de m’expliquer ce que vous désirez de moii..
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— William, — demanda vivement Ursule, — ne saistu vraiment pas ce que je veux te dire?...
— Non, madame, — murmura le clown.
— Eh bien l — s’écria impétueusement Ursule, — apprends-le donc puisque tu prétends l’ignorer... puisque tu ne l’as pas lu dans mes yeux... — William, je t’aime...
Le clown baissa les yeux et garda le silence.
— Je t’aime... — répéta Ursule, — je t’aime, entends-tu I je t’aime ! I
Et elle ajouta, avec une étrange audace, en femme qui va droit au but.
— Je t’aime et je veux être aimée 1 1
— Ceci, — répondit William avec un sang-froid égal au cynisme ardent de la directrice, — ceci, madame, n'est pas dans mon engagement...
Ursule Piédefer reçut le coup sans faiblir, tandis qu’au fond de ma cachette, mon cœur bondissait de joie.
— Dis-moi la vérité, — fit- elle, — toute la vérité 1
— Je t’inspire de l’horreur, n’esi-ce pas! — mon amour t’épouvante ?
— Vous ne m’inspirez nulle horreur, madame, — répliqua le clown, — je n’éprouve pour vous aucun des sentiments d'aversion ou d’effroi que vous supposez...
— Cependant tu repousses mon amour 1 !
— Pas plus le vôtre que celui de toute autre femme...
— Je ne peux pas aimer...
Toujours ces mômes mots : — Je ne peux pas ai -
mer/ — Toujours cette parole mystérieuse que Flamme de punch m’avait dite à moi-même 1
Ursule s’écria :
— Tu mensl — ma laideur seule t’empèche de répondre à mon amour. Mais si je suis laide, je suis riche, et tu n’as qu’un mot à dire pour que ma richesse soit à toi...
— Madame, — répondit sèchement le clown, — je ne sais pas si vous avez l’habitude d’acheter de l'amour, mais je sais bien, moi, que je n’en ai jamais vendu ! I
— Écoute-moi, William, et comprends-moi mieux...
— Tu vois dans ce que je te dis une offense, et tu as tort 1 — N’est-il pas naturel et juste qu’entre ceux qui s’aiment tout soit commun?... — Si tu étais riche, si j’étais pauvre, et si tu m’aimais, te figures-tu queje refuserais de partager avec toi? — Peut-être ne crois-tu pas à ma fortune, William? — Elle existe, pourtant... elle est, relativement, énorme... — J’ai plus de cent mille francs à moi... — Veux-tu les voir?... — Je te les montrerai... — Eh bien 1 ne nous quittons plus...
— Sois mon compagnon, — mon associé, — mon amant. — Tu seras le maître ici comme je suis la maîtresse... — Les cent mille francs seront à toi comme ils sont à moi... — Dis, veux-tu?...
— C’est toujours se vendre, madame, — je ne veux pas.
— Eh bien 1 me diras-tu qu’il est honteux, quand on est pauvre, d’épouser une femme riche? — Non, n’estce pas?... — Deviens mon mari, William, et je te
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donnerai, par contrat de mariage, tout ce que je possède...
Le clown secoua la tète.
— Acceptes-tu? — demanda Ursule.'
— Je refuse...
La Femme à la tête de mort se tordit les mains avec les signes non équivoque d’un profond désespoir.
— Ah 1 — s’écria-t-elle, — être dédaignée, repoussée, détestée à ce point I ! — Mieux ne vaudrait-il pas mourir? — Oh! ma laideur, ma laideur monstrueuse, je te maudis!! — Si j’étais belle, me refuserait-il ainsi?
— Oui, madame, — répliqua le clown , — si vous étiez aussi belle de visage que vous êtes riche, et si vous m’offriez encore d’être votre mari, je vous répondrais, comme je le fais : — Je ne peux pas !...
— Tu me dirais cela, William ?
— Je le dirais, oui, madame...
— Eh bien! regarde-moi donc, alors, et dis-le!!
En prononçant ces derniers mots avec un emportement passionné, Ursule Piédeîer arrachait le capucnon et le masque qui cachaient sa tête de mort.
Quel coup de théâtre !...
J’ai assisté, dans ma vie, à la représentation de bien des mélodrames, — dans aucun je n’ai rencontré un effet qui puisse se comparer à celui-là.
Que mes lecteurs en jugent.
Au lieu de la tète de squelette, effroyable monstruosité à laquelle les yeux de Flamme de punch et les
miens étaient habitués, et qu’ils s’attendaient à revoir, le visage qui sortit du masque fut un visage de femme, frais, délicieux, irréprochable, couronné par une chevelure brune abondante et soyeuse.
Tout, dans cette ravissante figure, était étincelant, — les chairs fermes et rosées, — lès lèvres couleur de corail, — les yeux brillants, — les sourcils arqués correctement, — le menton et les attaches du cou d’un modelé de statue grecque.
La tète était digne du buste!
L’ensemble de ce corps et de ce visage réalisait uu type d’une admirable et complète beauté.
Flamme de punch poussa un cri de surprise.
Moi, dans les ténèbres de ma cachette, je me sentis près de défaillir.
Ursule, radieuse et fière, semblait une jeune déesse, — la déesse de l’amour et de la volupté, — la Vénus aphrodite.
— Eh bien ! — demanda-t-elle après avoir savouré pendant un instant la stupeur admirative de William, le plus complet éloge de sa féerique transfiguration, — eh bienl diras-tu encore que tu ne peux pas m’alraer?...
— Vous êtes bien belle, madame, oui, bien belle, — répondit le clown, — vous êtes belle à damner un saint... et cependant...
William parut hésiter.
— Cependant? — murmura Ursule haletante.
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— Ce que je vous ai dit tout à l’heure, — acheva le clown, — il me faut vous le répéter...
— Quoi, tu refuses toutl! — ma beauté, ma fortune...
— Croyez, madame, que de ces deux choses, je ne regrette que votre beauté 1...
— Mais je t’aime, moi, William... — je t’aime éperdûmentü — Sans toi, sans ton amour, que veuxtu que je devienne?,..
— Vous m’oublierez, madame... — vous m’oublierez d’autant plus vite que vous ne me verrez plus...
— Ne plus te voir? •— s’écria Ursule, — et pourquoi?
— Demain je quitterai cette troupe... je m’éloignerai...
— Pour me fuir, n’est-ce pas ?
— Non, — pour vous rendre le repos... * •
— Où iras-tu ?
— Je n’en sais rien...
— William, je t’en conjure, renonce à ce projet I..V — Que tu puisses ou non m’aimer, ne pars pasl...
— Vous voyez bien que mon départ est nécessaire.
— Reste, je t’en supplie!.., — reste... — je te le demande à genoux...
Et ma belle rivale s’agenouillait en effet devant le clown, qui tentait vainement de la relever.
Elle reprit, en saisissant les mains de Flamme de punch, et en les pressant contre ses lèvres avec des transports et des larmes
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— Ecoute. .. je te jure de ne plus te parler d'amour... tu seras libre de ne pas m’aimer... libre d’éviter ma présence... — jamais tu ne me rencontreras sur ton chemin... — jamais je ne viendrai t’importuner d’une parole de tendresse... — mais au moins je te verrai Je loin... — je saurai que tu es là, et cela m’aidera à vivre... Tu vois bien que me voilà suppliante à tes pieds... — J’ai la tète perdue... — Si tu partais, le peu de raison qui me reste s’en irait avec toi... Je deviendrais folle... complètement folle... et ne le suis-je pas déjà?... — Voyons, sois généreux... — Je ne t’ai jamais fait de mal, après tout ! ! — ce n’est pas ma faute si je t’aime... Il faut me pardonner... — Si ce n’est par amour, reste au moins par pitié ! !... — Eh bien, resteras-tu?...
— Puisque vous le voulez, — balbutia le clown, — soit! j’y consens... Mais ce 6era peut-être pour notre malheur à tous deux...
— Ainsi, tu ne partiras pas?
— • Non.
— Bien vrai?
— Je n’ai jamais menti.
— Ainsi, tu me promets de rester ?
— Je vous le promets...
— Tu me le jures, William?
— Je vous le jure... — Maintenant, êtes-vous tranquille?...
— Oui, tranquille, et presque heureuse... — Heureuse de savoir qu’au moins je te verrai toujours...
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J’ai sténographié de mon mieux, pour mes lecteurs, la partie la plus saillante de ce bizarre entretien.
La conversation entre Ursule Piédefer et le clown se prolongea pendant quelque temps encore, — mais ce fut une causerie intime, amicale, à laquelle la passion n’avait plus de part.
Ma rivale expliquait à Flamme de punch les raisons qui l’avaient déterminée à adopter cet étrange et hideux déguisement que personne au monde n’avait soupçonné jusqu’alors.
Elle lui disait comment, décidée à faire fortune à tout prix, elle avait résolu de devenir, pour ceux qui l’approchaient chaque jour aussi bien que pour le pu* blic lui-même, la Femme à la tête de mort.
Une tète de squelette avait été fabriquée à son intention, moitié en cire, moitié en ivoire, par un ouvrier d’une habileté prodigieuse, habitué d’ailleurs à travailler pour les musées de pièces anatomiques.
Un mécanisme ingénieux communiquait le mouvement aux mâchoires et faisait s’entrechoquer les dents.
Ursule Piédefer ne portait cette tcte horrible sous son masque de velours que lorsqu’elle allait paraître sur le théâtre pour une exhibition.
Le reste du temps, le masque ne cachait que sa fraîche et gracieuse figure.
— Mais pourquoi, — » demanda William, — vous condamner sans cesse et pour tous à cette apparente monstruosité î
— C’était l’unique moyen d’atteindre sûrement mon
but... — répondit Ursule. — Pour que cette monstruo sité dont tu parles excitât véritablement la curiosité du public, il fallait que je fusse entourée uniquement de gens convaincus, me servant de compères à leur insu... — Qu’une seule personne connût mon secret, et bientôt la Femme à la tète de mort tombait dans la catégorie des phénomènes de pacotille, — veaux à deux tètes, dont l’une postiche, — homme amphibie à queue de poisson dont un enfant de cinq ans distinguerait sans peine les écailles de zinc estampé... — J'avais fait le sacrifice de ce qu’une femme a de plus précieux et do plus cher, — sa beauté, — ■ mais au moins ce sacrifice a été payé par une fortune 1... — Aujourd’hui je suis riche, et le jour où je voudrai que, devant tous, mon masque tombe, chacun dira que je suis toujours belle ! 1
— Allez vous donc, — demanda William, — allez vous cacher encore, sous ce velours, vos traits charmants?
— Oui, certes, je remettrai mon masque !...
— Pour longtemps ?
— Cela dépendra de toi, William...
— De moi?
— Oui, de toi seul...
— Comment?
— Je ne veux mettre bas mon masque et reconquérir ma beauté que le jour où tu me diras que tu m’aimes...
— Alors, — répliqua le clown, — dites à votre beauté, madame, un éternel adieu...
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— Ta es cruel, William ! oh! bien cruel!...
— Non, madame... vous vous trompez... — seulement je voudrais, et cela surtout pour vous, étouffer dans son germe cet amour impossible dont vous m’aviez promis, d’ailleurs, de ne me plus parler...
— Tu as raison, — dit Ursule, non sans quelque amertume, — j’ai fait une promesse... — je tâcherai de ne plus l’oublier...
Au moment où ma rivale prononçait ces paroles, minuit sonnait à l’horloge d’une église voisine.
Ursule et Flamme de punch se séparèrent.
— Ah ! — murmura la jeune femme après avoir refermé la porte que le clown venait de franchir, — j’avais espéré mieux!.,. — Je suis vaincue!... honteusement vaincue !... Mais j’ai obtenu cependant qu’il reste, et c’est beaucoup, cela !... — Je n’ai pas dit mon dernier mot! — Qui vivra verra... il faut savoir attendre...
Après ce court monologue, Ursule se deshabilla rapidement, — elle se jeta sur son lit avec une sorte de rage, — elle éteignit les bougies, et la baraque entière se trouva plongée dans une obscurité profonde.
Quoique les dernières paroles prononcées par ma dangereuse rivale ne fussent pas de nature à me rassurer, — les émotions des deux dernières heures avaient été si vives que je me trouvais écrasée de fatigue et que je sentais bien que j’allais succomber au sommeil. r t
Jô décrochai un monceau de costumes que j'étendis sur le plancher de façon à m’en faire une espèce de lit.
! Je m’étendis sur celte couche improvisée, et, avant que cinq minutes se fussent écoulées, je dormais profondément.
Le lendemain matin je fus réveillée par le bruit que faisait la vieille gardienne en ouvrant la porte du magasin...
Je me réfugiai dans un coin sombre et j’attendis que l’occasion sc présentât de sortir furtivement, — de même que j’étais entrée la veille au soir, — occasion qui ne se fit pas attendre.
J’étais brisée, et mon visage pâle et défait, mes paupières rougies, semblaient attester une nuit étrangement orageuse.
Mes compagnes du dortoir s’étaient aperçues de mon absence, et comme il leur arrivait fréquemment de ne point rentrer, pour des motifs qu’on devine sans peine, elles supposèrent qu’un motif du même genre m’avait retenue au dehors et il me fallut subir le déluge de leurs félicitations ironiques et de leurs commentaires éhontés.
Je les laissai dire et croire ee qu’elles voulurent, *~ en me contentant de ne rien leur répondre.
Elles m'appelèrent hypocrite et sainte n’y touche/...
Peu m’importait. — Je haussai les épaules. — Elles se fatiguèrent de parler 6ans être contredites, et tout fut fni.
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Cependant William tenait fidèlement la parole donnée par lui à Ursule Piédefer.
Il continuait à faire partie de la troupe, et ne manifestait en aucune façon la pensée et le désir de s’en séparer.
Quant à notre directrice, elle passait, plus que jamais, pour la Femme à la tête de mort.
Fiamme de punch et moi, seuls, avions son 6ecret, et je n’ai pas besoin de dire que ce secret était bien gardé.
Je passe sans m’arrêter sur un intervalle de deux ou trois semaines pendant lesquelles il me fut impossible d’échanger avec le clown plus que quelques phrases insignifiantes, tant il mettait de soin et d’habileté à éviter toute espèce d’entretien particulier.
Mes lecteurs comprendront sans peine à quel point une nature ardente et impressionnable comme la mienne devait souffrir de cette insupportable contrainte...
Ma passion, — toujours surexcitée' par la jalousie, quoique la preuve m'eût été donnée qu’Ursule Piédefer n’était pas plus favorisée que moi, — ma passion, dis-je, avait atteint ces proportions de violence et de folie qui ne se rencontrent guère que dans les drames et dans les romans...
Depuis ce moment, je comprends et j’excuse tous les
crimes que l’amour fait commettre, car bien certainement j’aurais assassiné Flamme de punch, plutôt que de le voir appartenir à une autre femme II...
Une flamme incessante me dévorait, pareille à ces poisons des Antilles qui tuent lentement, mais qui tuent à coup sur. — Cette flamme portait dans tout mon organisme un funeste désordre ; — le sommeil et l’appétit avaient disparu ; — on ne voyait plus dans mon visage pâle et amaigri que mes deux grands yeux, brillant d’un fiévreux éclat.
Littéralement je mourais à petit feu...
Un tel état de choses ne pouvait durer. — Je souffrais trop, — mon supplice me semblait au-dessus de * mes forces. — - N’espérant rien de l’avenir, rien ne me rattachait à la vie...
Je songeai naturellement à en finir parle suicide,— je caressai ce projet avec une sorte de volupté sombre et douloureuse, et l’idée de la mort me procura un immense soulagement moral.
Une fois mon parti pris d’une façon qui me semblait irrévocable, je résolus de faire une suprême tentative.
Je me dis :
— Dans quinze jours, je ne souffrirai plus, car, dans quinze jours, William m’appartiendra... ou je serai morte...
i Ces quinze jours étaient un dernier délai que je m’accordais à moi-rr.ème pour cette tentative dont je viens de parler.
En attendant qu’ils fussent écoulés, et afin qu’aucun
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