‹ Les confessions de TulliaChapitre 9 sur 13 · I SI · texte numérisé non relu

I SI

obstacle matériel ne vint entraver mon suicide quand le moment d’en finir serait venu, je pris une douzaine de gros sous et je les mis infuser dans un verre de vinaigre.

De cette façon, j’aurais la mort sous la main...

COUP DE TONNERRE

J’étais prête à recourir, on le voit, à un empoisonne* ment tout à fait primitif, et Dieu sait que j’allais me procurer là, très-naïvement, une effroyable mort.

Mais je n’avais pas le choix des moyens, et d’ailleurs,

je prie mes lecteurs de vouloir bien le remarquer, -

les jeunes filles qui cherchentdans le suicide un remède radical aux désespoirs d’amour ne connaissent généralement que deux laçons de mourir: — l’asphyxie par l’eau ou par le charbon, et le vert de gris.

Ceci tient, sans aiicun doute, à ce qu’il est infiniment plus facilede se procurer six pieds d’eau fangeuse

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ou claire, dans un ruisseau ou dans une mare, — un boisseau de charbon et quelques gros sous, qu’une suffisante dose de laudanum, d’arsenic ou d’acétate de morphine.

Huit jours s’écoulèrent sans rien amener de nouveau.

C’était un peu plus de la moitié du délai fixé par moi* même.

Soir et matin je regardais, •— non sans quelque complaisance, — ma petite préparation meurtrière. — Tout allait le mieux du monde de ce côté-là. — Le vinaigre commençait à prendre un joli ton verdâtre du plus charmant effet. — C’était à donner envie de boire cette dissolution d’émeraudes...

Déjà je m’informais du nom de la ville prochaine dans laquelle nous devions nous arrêter...

J’étais bien aise de savoir en quellieu reposeraitmon jeune corps.

Je souhaitais que le cimetière de cette ville lût situé sur le penchant d’une colline, avec quelques arbustes et beaucoup de fleurs.

J’aurais voulu que le soleil levant vint échauffer de ses rayons la terre et la mousse sous lesquelles je devais dormir d’un sommeil éternel.

On voit qu’il était difficile d’avoir pris plus complètement et plus irrévocablement son parti...

Il s’en est fallu de bien peu que je ne fusse jamais — et pour la meilleure de toutes les raisons — la grande

comédienne Tullia, à qui le public parisien a fait de si fréquentes ovations...

La chose, d’ailleurs, importait peu.

Si le public parisien n’avait point applaudi Tullia, il en aurait applaudi quelque autre, de qui, sans doute, j’ai pris la place, — et tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes 1

A quoi tient la vie, cependant ! I

Sans un coup dé tonnerre imprévu, la pauvre saltimbanque Florestane reposerait depuis longtemps dan s une tombe inconnue de quelque bourgade ignorée...

Quand je parle de coup de tonnerre , je prie mes lecteurs de ne point prendre mes paroles au figuré...

Ils vont voir ce qui se passa.

Le soir du huitième au neuvième jour, le soleil s’était couché dans un véritable linceul de nuages, d’une couleur livide et plombée, frangés de tons de cuivre rouge.

Une chaleur écrasante pesait sur la terre.

De grandséclairséblouissantssillonnaient de seconde en seconde les ténèbres, comme la lame nue d’une immense épée flamboyante.

La dernière représentation du soir finit de bonne heure.

Trois personnes seulement avaient eu le courage de braver l’effroyable température de l’intérieur de la baraque, transformée véritablement en étuve.

On comprend sans peine que ces malheureux spectateurs furent traités de Turc à Maure. — ■ Le total dps

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sommes versées par eux était de six sous. — On leur en donna pour leur argent, et je n’ai pas besoin d’affirmer qu’Ursule Piédefer ne daigna point exhiber pour eux sa fabuleuse tète de mort, promise cependant par l’alfiche.

Les trois spectateurs ne réclamèrent point.

Depuis le moment où, poussés par leur mauvaise chance, ils étaient entrés, ils n’avaient évidemment et ne pouvaient avoir qu’une idée fixe, — celle de s’en aller.

Ils sortirent à moitié rôtis.

La baraque servant de salle de spectacle fut fermée, et chacun de nous redevint maître de son temps et de sa personne jusqu’au lendemain matin.

Accablée par cette chaleur incendiaire, je sentais s’évanouir le peu de force et d’énergie qui me restaient encore, — je ne conservai pour vêtement qu’un long peignoir d’étoffe légère, et je me jetai sur mon lit.

La plupart des femmes de la troupe en firent autant de leur côté, et je crois qu’elles s’endormirent car un profond silence ne tarda guère à régner dans le dortoir.

Vers minuit, l’orage éclata, — pareil à l’un de ccs orages des tropiques, dont les voyageurs nous font de si effrayants récits.

Les grondements de la foudre se succédaient sans interruption, comme les détonations simultanées de vingt batteries d’artillerie.

Je suis nerveuse,-— l'électricité agit sur moi avec une effrayante violence, — l’approche de l’orage tend mes pauvres nerfs à la façon des cordes d’une guitare, et cependant — (explique cela qui pourra), — je n’ai pas peur du tonnerre.

Les autres femmes, réveillées en sursaut par les tapages de l’ouragan déchaîné, se mirent à faire des signes de croix, — à invoquer d’une voix gémissante le bon Dieu, la sainte Vierge et les saints, — auxquels, le reste du temps, elles faisaient semblant de ne pas croire. — Puis, comme la tempête continuait, elles cachèrent leurs tètes sous les couvertures de leurs lits et poussèrent des plaintes sourdes et inarticulées, entre' mêlées de cris aigus.

Plus fatiguée que je ne saurais le dire de ce tumulte confus et discordant, je me glissai au bas de macouche, — je mis des sandales à mes pieds nus, et, serrant autour de mon corps le peignoir dans lequel je m’enveloppais, j’ouvris doucenjent la porte et je sortis de la cabane.

La pluie ne tombait pas encore, mais le vent soufflait en foudre, comme disent les marins.

La lueur aveuglante d’un éclair me laissa voir, à quelques pas à peine, le fourgon dans lequel se trouvait la cellule de Flamme de punch.

— Ah ! — murmurai-je involontairement, — si cette porte s’ouvrait pour moi 11...

Presque sans me rendre compte de ce que j’allais

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faire, je franchis l’espace qui me séparait du fourgon, et nia main se leva pour frapper à la porte qui me semblait devoir être celle du paradis...

Une seconde s’écoula. — Ma main retomba sans avoir frappé.

Je venais de me dire : — Il ne m’ouvrira pas fl

Je restais là, indécise, irrésolue, combattue par mille sentiments contraires, — comprenant bien que l’heure était arrivée de tenter ce suprême effort auquel j’étais résolue, — et tremblant de me voir repousser une fois déplus, ce qui devait être mon arrêt de mort...

Quaurais-je décidé?

Je ne sais pas...

Le hasard vint à mon aide.

Il me fallait un prétexte plausible qui me permit de m’introduire auprès du clown sans le mettre en dé* fiance.

L’ouragan me fournit ce prétexte.

Du levant au couchant et du nord au midi, le firmament s’embrasa soudain, — une colonne de feu descendit avec des tournoiements fantastiques, — un bruit, comparable à celui d’une mine fortement chargée qui éclate, se fit entendre.

Il me sembla, pendant quelques secondes, que j’étais tout à la fois aveuglée et assourdie...

Le tonnerre venait de tomber, à vingt pas de là, sur l’un des grands arbres qui ombrageaient la place publique, et l’avait littéralement anéanti.

Je n’hésitai plus et je heurtai violemment b la porte de Flamme de punch.

Il était éveillé, car il demanda aussitôt :

Qui est là, et que me veut-on ?

— Ouvrez 1 — m’écriai-je sans répondre à cette double question, — ouvrez! 1

— Encore une fois, qui êtes-vous ?

— Hâtez-vous 11 — poursuivis-je d’une voix haletante, — il y va, pour vous, de la vie 1 !

— Que se passe-t-il donc?...

— La foudre vient de tomber sur le fourgon... — Dans quelques instants vous serez enveloppé par l’incendie

— En vérité, — demanda seulement le clown, — le danger est- il si pressant?

— Il est terrible! — Ne perdez pas une minute !... ne perdez pas une seconde 1 !

Ce que je venais de dire était, en somme, parfaite

ment vraisemblable.

William ne pouvait avoir et n’eut pas en effet l’ombre d’un doute...

, j 'entendis tourner une clef dans la serrure , et la porte

s’entrebâilla.

C’était le moment que j’attendais...

Je poussai violemment cette porte, — je franchis le seuil de la cellule, et enlaçant le clown de mes deux bras avant qu’il ait eu le temps de se reconnaître, je murmurai à son oreille ;

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— Je ne t’ai pas trompé, William, en te disant : — II y va de la vie ! ! — Je te le jure, il y va de la mienne 1 ! — Aussi vrai que je me nomme Tullia et que pour moi >1 n’y a que toi au monde, je vais mourir si tu ne veux pas m’aimer... — Oui, mourir! I — le poison est prêt 1 !

Et, tout en parlant ainsi, j’interrompais par des baisers chaque mot qui s’échappait de mes lèvres.

— Tullia, Tullia... — murmura Flamme de punch avec un acœnt de tristesse profonde, — tu n’as point voulu croire quand je t’ai dit : — Je ne peux pas ! / — Tu as été jusqu’au bout, chère et folle enfant, et maintenant me voici près de toi, ému, désespéré par l’amour impossible que tu ressens pour moi i 1

— Désespéré? — m’écriai-je, — pourquoi désespéré?

— Parce qu’il faut que tu connaisses aujourd’hui mon secret, et que j’aurais voulu te le cacher toujours...

— Ce secret, quel qu’il soit, je l’attends, — parle ! !

— Regarde-moi donc, — dit le clown, — regardemoi... tu sauras tout...

11 se dégagea de mes bras et entrouvrit la chemise d’homme qu’il portait...

Je vis alors, — à la lueur 'd'un nouvel éclair, — les contours délicats d’un sein de jeune fille, sein virginal d’une exquise pureté de formes...

Flamme de punch était une femme 1 1

Quelle stupeur et quelle déception !!

— Je t’avais offert, — t’en souviens-tu ? — murmura mon étrange interlocuteur, — je t’avais offert de t’aimer comme un frère! ! — si tu le veux, je serai ta sœur...

J’allais répondre, — j’allais accepter l’amitié pure et calme, remplaçant brusquement la passion et toutes ses ardeurs, — je n’en eus pas le temps.

Une forme sombre apparut dans l’encadrement de la porte étroite que j’avais mal refermée.

Une voix, que la lureur rendait rauque, s’écria :

— Ainsi j’avais une rivale 1 1 — une rivale à qui l’on prodiguait l’amour, quand on ne me donnait, à moi, que le dédain 1 1 — et cette rivale, c’était toi! ! — Abl l'on me repousse, l’on m’insulte, et l’on rit de moi entre deux baisers! ! — Eli! bien, je serai veDgée, du moins... — Si l’on me condamne après, et si l’on me tue, tant pis...

Il me sembla qu’une lame de feu me traversait l’épaule, tant fut aiguë la douleur que je ressentis.

Cette sensation brûlante eut à peine, d’ailleurs, la durée d’un éclair ; — je tombai sans connaissance aux pieds de celui que, jusqu’à cette heure, j’avais appelé William.

Ursule Piédefer, surexcitée par le délire d’une jalousie furieuse, — venait de me frapper d’un coup de oouteau.

Elle voulait me tuer, et je trouve pour elle, dans mon

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cœur, des trésors d’indulgence.— Ignorant comme moi le sexe véritable de Flamme de punch, elle se croyait dédaignée pour moi, humiliée à cause de moi, et, — je l’ai dit dans l’une des pages précédentes, — je comprends et j’excuse tous les crimes dont l’amour est la cause 1 1

Quand je revins à moi, j’étais couchée dans un lit d’hôpital.

Une fièvre ardente, résultant de la blessure profonde faite par la main d’Ursule, et accompagnée d'un délire continuel, avait mis pendant plusieurs semaines ma vie en si grand danger que les médecins désespéraient de moi.

Enfin, dans ce combat sans merci de la maladie contre la force et la jeunesse, ces dernières étaient restées maltresses du champ de bataille.

Au moment où la lucidité me revenait, en même temps que la mémoire, le péril n’existait plus.

J’appris qu’Ursule Piédefer, — arrêtée quelques instants après sa tentative d’assassinat, — attendait en prison qu’il me fût possible d’intervenir au procès criminel dont l’instruction n’avait pas été longue, le crime n’étant point nié par elle.

Flamme de punch avait disparu, dès le lendemain de la nuit terrible, et tous les efforts de la justice et de la police pour retrouver sa trace étaient restés sans résultat.

Il est vrai que pour déjouer les recherches il lui suffisait de quitter son costume d’homme et de reprendre les habits de son sexe. — Toutes les brigades de gendarmerie de France, mises à la poursuite d'un jeune homme, devaient passer, sans l’ombre d’un soupçon, auprès d’une jeune fille incontestable. — A une autre époque de ma vie, je devais revoir Flamme de punch.

Le procès d’Ursule Piédefer commença.

A peine guérie de ma blessure et de ses suites, je vins déposer en Cour d'assises sous le pseudonyme de Florestane.

Ma déposition eut un grand succès et me posa, dans la ville et dans le département, comme une véritable héroïne de générosité.

Mettant largement en pratique mes théories à l’endroit des crimes excusables, je plaidai moi-même, — non sans quelque éloquence, paralt-il, — la cause de ma meurtrière.

J’affirmai qu’Ursule Piédefer, — provoquée et méni î menacée par moi, — avait cédé, en me frappant, à un mouvement de colère juste et naturelle ; — j’allai jusqu’à dire qu’elle se trouvait presque dans le cas de légitime défense; —j’éloignai, enfin, non-seulement la préméditation, mais jusqu'à l’intention de l’homicide...

Cette grosse accusation d’assassinat se trouva donc réduite par le fait à de très-restreintes proportions.

Il ne s’agissait plus, désormais, que d’une blessure par imprudence; aussi j’obtins pour ma rivale, sinon un acquittement complet, du moins une peine extrêmement minime.

Rassurée sur le sort d’Ursule, guérie de mon amour absurde pour Flamme de punch, je me séparai de la troupe, à peu près désorganisée d'ailleurs par l’arrestation de la directrice.

Je n’étais pas absolument sans ressources.

Les économies réalisées par moi sur mes appointements de plusieurs années formaient une somme de près de trois cents francs.

J’avais assez de la vie nomade et bohémienne, — j’aspirais à une position plus stable. — Or, il me semblait que je ne pourrais rencontrer cette position qu’à Paris.

En conséquence, je montai en diligence et je pris le chemin de la grande ville, où j’arrivai vingt-quatre heures après mon départ, car l’épisode que je viens de raconter s’était passé à Bar-sur-Aube.

Je me logeai dans un petit hôtel garni du faubourg dti Temple, et ma première occupation fut de faire toutes les démarches imaginables pour tâcher d’apprendre ce qu'était devenue ma mere pendant ma longue absence.

Après des recherches longues et hérissées de difficultés, j’acquis la certitude que, désormais, je n’avais plus rien à redouter de sa part.

Une fluxion de poitrine l’avait emportée un an à peu près avant l’époque de mon retour.

Elle exerçait encore, au moment de sa mort, la profession de marchande à la toilette, mais de la façon la plus misérable, et l’actif de sa succession s’était trouvé tout à fait insuffisant pour couvrir ses dettes.

Je me fis délivrer une copie de mon acte de naissance, — un double de l’acte de décès de ma mère, et, munie de ces papiers qui pouvaient d’un jour à l’autre me devenir indispensables, je ne songeai plus qu’à me mettre en quête d’un moyen d’existence.

Depuis quatre ans ma position n’avait pas changé.

Le théâtre seul pouvait m’offrir des ressources certaines, — et honorables.

J’allai donc frapper successivement à la porte de presque tous les directeurs de Paris.

Partout je fus éconduite.

Les plus bienveillants m'offrirent un emploi de figurante aux appointements de vingt-cinq francs patmois.

Mes lecteurs, — ceux du moins qui sont au fait des us et coutumes des théâtres parisiens, — s’étonneront peut-être que ma beauté ne m’ait pas servi de passeport.

C’est qu’en ce moment-là, — il faut bien le dire, — je n’étais rien moins que belle.

Les souffrances causées par ma blessure, et la maladie qui en avait été la suite, m’avaient changée au point de me rendre méconnaissable.

On se ferait difficilement une idée exacte de ma pâleur de cire vierge et de ma maigreur presque diaphane.

— Je ressemblais tout a fait à une convalescente fraîchement échappée de l’hôpital.

Tandis que ces allées et ces venues sans résultat occupaient mon temps, et que se succédaient les déceptions, mes ressources s’épuisaient rapidement et je voyais approcher l’heure où je n’aurais plus, ni un asile, ni un morceau de pain.

C’était triste beaucoup, et bien décourageant, n’est-ce pas? — J’eus cependant la force de ne me point laisser absolument abattre, et le courage de prendre une résolution qu’inspire le désespoir.

J’avais une jolie voix, fraîche et pure.

Je savais une foule de romances et de chansonnettes,

— je jouais de la guitare, — non point avec talent, mais assez bien pour m’accompagner.

Il fallait utiliser tout cela.

J’achetai chez un brocanteur une guitare d’occasion

à laquelle manquaient toutes les cordes, — je sollicitai à la préfecture de police une autorisation de chanteuse en plein vent, puis, munie d’une sébile de bois et de quelques cahiers de chansons imprimées, je m’en allai chaque jour m’installer dans une des contre-allées des Champs-Elysées, et, quand la nuit chassait les promeneurs, je gagnais le boulevard du Temple ou le quartier Latin, et je chantais dans les cafés borgnes et dans les estaminets de dixième ordre.

C’était là, je vous assure, un horrible métier, — plus horrible cent fois que celui de saltimbanque ! I

Au moins, quand je jouais mon rôle dans une parade, sur les tréteaux, devant la baraque, je n’avais à affronter que des plaisanteries vulgaires ou des quolibets à double sens ; — j’étais à l’abri d’une injure.

Avec la chanteuse des rues, au contraire, chacun se croyait tout permis...

Quelques gros sous tombaient dans ma sébile, il est vrai, — mais, en même temps que ces gros sous, que d’insultes ! 1

Je gagnais le pain de chaque jour, — mais, hélas 1 de quel prix ne fallait-il pas le payer ! 1 — et combien ce pain me semblait amer et dur ! 1

Les gens de la lie du peuple, — les bandits du plus bas étage, — les rôdeurs de barrières, — les souteneurs de filles, — tous les membres de cette population infâme qui croupit et pullule dans les fanges de Paris, me traitaient en égale et me souillaient de leur familiarité

immonde, à laquelle il m’était impossible de me soustraire.

Bien souvent je me voyais jetée brutalement à la • porte des estaminets dans lesquels je me présentais ' pour chanter. — On me traitait de mendiante, — on m’appelait voleuse, — et je m’en allais, la tète basse et le cœur bien gros, — et je songeais très-sérieusement à faire infuser de nouveau de gros sous dans du vinaigre, comme à l’époque de mes chagrins d’amour...

Et certes si cette existence, sur laquelle je passe sans m’arrêter, afin de ne point attrister mes lecteurs par des tableaux trop sombres, avait dù se prolonger encorè, l’énergie morale m’aurait certainement fait défaut pour la subir jusqu’au bout.

Heureusement j’avais au ciel une étoile, qui, voilée longtemps sous des nuages orageux, devait se révéler d’abord par des lueurs douteuses et intermittentes, pour devenir enfin éclatante et radieuse.

Un soir que je me trouvais dans le quartier Saint- Jacques, je franchis timidement le seuil/l’un estaminet de la rue de la Harpe où ma présence et mes chansons étaient à peu près tolérées.

La clientèle de cet estaminet se composait, en grande partie, d’étudiants en droit et en médecine.

Il me fallait chanter dans une atmosphère de fumée tellement épaisse que la clarté des lampes dessinait comme une sorte de zone à demi lumineuse au milieu d’un brouillard grisâtre,

Le bruit des chopes de bière, heurtées sur le marbre des fables — (aujourd’hui l'on dirait des bocks), — le cliquetis des dominos agités, — le choc des billes sur les tapis verts des billards, — les éclats des conversations ultra-tapageuses, formaient un vacarme infernal qui couvrait absolument ma voix et ne lui permettait point de se faire entendre.

Ceci m’était, d’ailleurs, absolument égal.

Je chantais consciencieusement, — sans me soucier d’être écoutée, — et, quand j’avais fini, je prenais ma sébile et je faisais le tour des tables.

Le produit de cette quête était, en général, satisfaisant. — Les étudiants sont presque tous prodigues, — peut-être parce qu’ils ne sont pas riches...

Parmi les habitués de cet estaminet j’avais remar* qué un jeune homme, — non pas qu’il fût plus beau que les autres, ou qu’il eût rien de particulier qui dût me le faire distinguer, — maisparce que j’étais certaine de le voir tous les soirs à la même place, assis solitairement dans l’angle le plus reculé du café, — ayant sur le marbre de sa petite table un cahier de grand papierécolier, — un paquet de tabac et une chope pleine de bière de Strasbourg.

Tout en fumant et tout en buvant, il écrivait, et je ne pouvais jamais arriver à me rendre compte de ce travail assidu, au milieu du tapage incessant dont je viens de parler.

Ce jeune homme pouvait avoir vingt quatre ou vingt-

cinq ans ; — il était laid, mais d’une de ces laideurs intelligentes et spirituelles qui plaisent presque toujours beaucoup plus que l’insignifiante régularité de certaines ligures.

Ses cheveux bruns et un peu crépus, prodigieusement épais à la nuque et aux tempes, s’éclaircissaient sur le sommet de la tète.

Sa figure tourmentée, — qu’encadrait une barbe courte et touffue, — était éclairée par de beaux yeux et par des dents magnifiques.

Chaque fois que je venais à l’estaminet et que je m’approchais de ce jeune homme en faisant ma quête, il interrompait son travail, — il posait sa plume sur le rebord de la table — et, prenant quelques gros sous dans la poche de son gilet, il choisissait le plus neuf et le plus propre d’entre eux, puis, sans prononcer un seul mot et avec un demi-sourire et un petit mouvement de tète qui ressemblait à un salut, il laissait délicament tomber cette humble offrande dans ma sébile.

Certes c’était là, de sa part, une largesse bien méritoire et bien gratuite...

Méritoire, parce que le désarroi à peu près complet de son costume disait clairement qu'il n’était rien moins que riche...

Gratuite, parce qu’à coup sûr il n’avait pas entendu une seule phrase de ce que je venais de chanter.

Je me sentais attirée vers ce jeune homme par une sympathie dont je ne me rendais pas bien compte.

Je ne savais rien de lui, — pas même son nom, — et cependant mon premier regard, — en entrant dans l’estaminet, — allait droit à la place où j’étais à peu près sûre de le voir, — et son absence m’aurait fait éprouver, sans aucun doute, une certaine tristesse.

Est-ce donc à dire que, pour la seconde fois, je devenais amoureuse?...

Il faudrait bien se garder de le croire.

Ce sentiment vague et instinctif dont je parle ne ressemblait en rien à de l’amour...

C’était plutôt une disposition à la bonne et franche amitié, — et je suis persuadée que, de son côté, le jeune homme inconnu éprouvait à mon égard une disposition à peu près pareille.

Bref, un soir, — je le disais tout à l’heure, — j’entrai dans l’estaminet.

Le jeune homme écrivait à sa place habituelle, entre sa chope et sa pipe.

Il ne leva point la tète et ne sembla pas me remarquer. — Un peu piquée de cette apparente indifférence, je résolus de fixer son attention.

En conséquence, — au lieu de rester, ainsi que je le faisais habituellement, à l’entrée du café, presque en face du comptoir, — je m’avançai beaucoup plus, de façon à me trouver fort près de lui, et, après avoir accordé ma guitare, je chantai successivement deux ou trois de mes plus jolies romances.

J’étais en voix ce soir-là, et franchement je crois que je ne m’en tirai pas trop mal, surtout dans les parties qui demandaient un peu de pantomime et d'expression. ^

Tout en chantant, je jetai à plusieurs reprises les yeux sur mon inconnu.

Son front s’appuyait sur une de ses mains, — les doigts de son autre main décrivaient avec sa plume de capricieuses arabesques sur le papier blanc.

Il ne me regardait pas, mais il était évident qu’il m’écoutait avec une attention profonde.

Comme de coutume, — après avoir terminé, — je m’arrêtai devant sa table, ma sébile à la main.

Comme de coutume aussi il me sourit et prit dans sa poche plusieurs gros sous, parmi lesquels, selon son invariable habitude, il choisit le plus neuf. — Mais, au lieu de le laisser tomber dans ma sébille, il le tint suspendu en l’air, et me dit :

— Savez-vous, mademoiselle, que vous avez une bien jolie voix et un bien charmant talent?

Je fis une révérence modeste, — je me sentis devenir très-rouge, — et je ne trouvai rien à répondre à ce compliment inattendu.

C’était la première fois que j’entendais la voix de mon inconnu ; — elle me parut douce, bien timbrée, et en quelque sorte musicale.

Il reprit :

— Comment vous appelez-vous, mademoiselle?

— Tullia, monsieur.

— Quel âge avez-vous?

— Dix-huit ans et demi.

— Y a-t-il longtemps que vous chantez ainsi, made moiselle Tullia?

— Depuis mon enfance, monsieur...

— 11 est singulier que votre organe soit resté si souple et si pur après les fatigues d’un pareil labeur, en de pareils milieux 1 ! — Me permettez-vous, mademoiselle Tullia, de vous adresser une question ?

— Autant de question qu’il vous plaira, monsieur.

— Et vous y répondrez franchement ?

— Sans doute... — Pourquoi n’y répondrais-je pas :

— Eh bien, dites-moi, mademoiselle, aimez-vous le métier que vous faites ?

— Mon métier de chanteuse des rues?

— Oui.

— Non-seulement je ne l’aime pas, — murmurai-je, — mais encore je l’ai en exécration...

— Dans cas, vous le quitteriez sans regrets ?

— Sans regrets et avec bonheur 1 1 — Je ne le conserve, croyez-le bien, que pour ne pas mourir de faim.

— Alors, si l’on vous offrait un autre moyen d'exis- » tence plus lucratif, et, en même temps, plus hono-t rable ?...

— J’accepterais sans hésiter! j’accepterais avec bonheur! — Malheureusement je ne sais rien faire que chanter,..

— Vous en savez peut-être plus que vous ne le croyez vous-même...

— Expliquez-vous, monsieur, je vous en prie...

— Je ne le puis ici.

— Pourquoi?

— Il me faudrait entrer dans de trop longs détails.»

— Eh bien, m’est-il impossible de vous voir ailleurs?

— Non, sans doute...— Voulez-vous, mademoiselle Tullia, me donner votre adresse et m’indiquer le jour et l’heure où vous pourrez me recevoir chez vous?...

Je ne m’attendais pas à cette demande.

Je devins pourpre, — je tremblai, — je balbutiai,— et, bref, je ne répondis pas.

Mon trouble et mon embarras étaient d’ailleurs parfaitement naturels. — J’occupais, rue des Fossés-du Temple, au sixième étage d’une maison fort mal hantée, une abominable chambre garnie, — ou plutôt dégarnie, — que je payais sept francs par mois.

On ne saurait, à ce prix-là, exiger un palais...

Cette chambre offrait dans les moindres détails l’aspect de la misère la plus profonde et la plus repoussante, et j’aurais mieux aimé, je crois, me jeter par la fenêtre que d’en laisser franchir le seuil par qui que ce soit.

Mon interlocuteur se méprit complètement sur la cause de mon visible embarras.

Un nuage assombrit sa figure, une contraction légère

rapprocha ses sourcils, et il me dit d’un ton assez sec :

— Vous vous défiez de moi, mademoiselle, et c’est parfaitement naturel puisque vous ne savez pas qui je suis... — Je retire ma demande, et restons-en là...

— Mais , monsieur, — m’écriai-je en sentant les larmes me venir aux yeux, — vous vous trompez, je vous l’affirme ! ! — Gomment me défierais-je de vous, qui avez l’air de vous intéresser à moi avec tant de bonté?

— Alors, pourquoi ne pas me donner votre adresse?

Je répondis avec confusion et sans oser le regarder :

— Mon Dieu, monsieur, la vérité est que je suis bien mal et bien pauvrement logée, et que je mourrais de honte en vous voyant entrer dans ma misérable demeure...

— Et puis, peut-être, n’ètes-vous pas seule? — reprit le jeune homme avec un sourire.

— Je suis seule, monsieur, — répliquai-je vivement, — complètement seule...

— Bien vrai?

— Bien vrai, oui, monsieur..'.

— Vous n’avez donc ni famille, ni amoureux?

— Ni l’un ni l’autre...

— Pas de famille, cela se comprend... — mais pas d’amoureux, à dix-huit ans passés, et jolie comme vous voilà, c’est un prodige!! — Enfin, je veux bien le croire. - •- oui, je le croirai... pour vous faire plaisir...

— Et vous ferez bien de le croire, monsieur, mais non pour me faire plaisir, car, je vous le répète, c’est la vérité...

— Alors, vous êtes libre?

— Absolument.

— Rien ne vous empêche donc, puisque vous ne voulez pas me recevoir chez vous, de venir chez moi?

— Rien.

— Et, vous y viendrez?

— Bien volontiers...

— Quand?

— Quand vous voudrez... — je puis disposer de tout mon temps...

— Dans ce cas, je vous attendrai demain, de midi à quatre heures... — Cela vous convient-il?

— Avant midi et demi je serai chez vous.

— Voici mon adresse : — Rue Corneille , hôtel Cor » neille... — C’est tout près d’ici... — Vous en souviendrez-vous?

— Parfaitement ; — je connais la rue et l’hôtel...

v— Vous demanderez Eugène Lorsay...

— Eugène Lorsay... — je n’oublirai pas ce nom...

— . Si, par hasard, vous ne trouviez personne en bas, vous monteriez au troisième étage... — la porte de ma chambre est à gauche, sur le carré.

— Dans ce cas, j’aime mieux monter tout droit et sans rien demander en bas.,.

— Comme vous voudrez.., — Et maintenant, mon

enfant, au revoir, et bon espoir !... — Je vous promets de faire de vous quelque chose de mieux qu’une chanteuse des rues...

— Que sera-ce donc?

— Vous le saurez demain.

XXÏ

EUGÈNE LORSAY

Je quitlai l’estaminet de la rue de la Harpe, puis, sans continuer ma tournée dans les autres cafés du quartier, je regagnai mon horrible bouge de la rue des Fossés-du-Temple.

Je me sentais le cœur tout joyeux, et, ainsi que venait de me le recommander Eugène Lorsay, — ce protecteur dont je ne savais que le nom, — j’avais bon espoir...

Cette disposition à la joie et à l’espérance fut d’ailleurs de courte durée.

EUGÈNE LOaSAY.

\ A peine étais-je étendue sur les minces matelas qui formaient ma couche, qu’un sentiment de vive et profonde défiance me fut suggéré par la réflexion.

Je me demandai ce que pouvait faire pour moi ci jeune homme, sans doute aussi pauvre que moi, ou du moins pas beaucoup plus riche î

Comment cet étudiant, réduit peut-être à venir par économie travailler à la clarté des quinquets d’un café borgne, aurait-il les moyen de m'arracher à ma position déplorable de chanteuse en plein ventî...

Cela me paraissait impossible.

Une seule supposition était vraisemblable, celle-ci :

Eugène Lorsay m'ayant trouvée belle avait pensé qu’une misérable bohémienne telle que moi était facilement accessible à toute séduction. — Il avait résolu de m’attirer chez lui pour faire de moi sa maîtresse, et peut-être, une fois son caprice satisfait, se promettait-il de me renvoyer avec le plus parfait dédain...

Peut-être aussi pousserait-il la générosité jusqu’à m’oflrir de partager sa misère et son taudis.

Aucune de ces deux alternatives ne me semblait acceptable, je l’avoue.

Pendant un instant je décidai que je n’irais pas le lendemain à l’hôtel Corneille, et que je ne retournerais plus chanter à l’estaminet de la rue de la Harpe.

Mais, — presque aussitôt, — un nouveau revirement se fit dans mes idées. — Je me reprochai mon manque

d’audace, et je résolus de tenter la fortune et de me confier au hasard, — quoi qu’il en pût résulter.

Une fois que j’eus pris le parti de chasser délibérément mes irrésolutions, mon esprit agité redevit t calme, et je pus m’endormir d’un profond sommeil dont j’avais singulièrement besoin.

Le lendemain, je donnai à mon humble toilette des soins inaccoutumés, — c’est-à-dire que tout en m’habillant d’une façon bien simple — (il m’aurait été parfaitement impossible de le faire autrement), —j’ajustai mes humbles vêtements avec coquetterie, et je m: fis avec mes immenses cheveux le plus splendide diadème qui puisse couronner une tète de femme.

Ceci terminé, je me regardai dans le fragment de miroir verdâtre, haut de trois pouces et large de quatre, qui me servait de glace, et je dois avouer tout franchement que je me trouvai charmante.

Selon ma frugale habitude je déjeunai avec un morceau de pain et une tasse de lait, et, vers onze heures et demie, je me mis en route pour le quartier Latin.

J’arrivai rue Corneille,— j’ai déjà dit que je savais où se trouvait l’hôtel Corneille, — je passai sans m’arrêter devant la loge du concierge, qui, fort habitué sans doute à voir de jeunes visiteuses monter chez ses loca taires, ne songea même pas à me demander où j’allais.

J’atteignis le troisième étage et je frappai à la porte de gauche, qui s’ouvrit aussitôt.

Eugène Lorsay, — en vareuse rouge et en pantalon

EUGÈNE LORSÀY.

à pieds, — me tendit la main avec une apparence de si bonne amitié que, dès le premier moment, toutes mes préventions se trouvèrent dissipées comme par enchantement.

— Eh bien 1 monsieur, — lui dis-je, — me voilà...

— Vous voyez que je suis exacte...

— J’y comptais bien, ma chère enfant, — me répondit-il ; — je suis tout fier et tout heureux de votre confiance, et j’espère que vous ne vous en repentirez pas... — Vous êtes venue à pied î

— - L’état de mes finances, — répliquai-je en riant,

— ne me permet pas le luxe de l’omnibus...

— Alors, vous devez être fatiguée?

— Dam! un peu...

— Alors, asseyez-vous bien vite, et, avant de causer, reposez-vous...

Tout en parlant, le jeune homme m’avançait l’unique fauteuil qui se trouvait dans sa chambre.

Je m’assis, et je regardai autour de moi.

Ce logis de garçon, — quoique meublé d’une façon un peu primitive, — n’était point attristant pour les yeux. — Tout y était propre et bien rangé. — Quelques jolies aquarelles et quelques bons dessins, dans des cadres de bois noir accrochés le long des murailles, lui donnaient une apparence presque artistique.

On voyait sur la cheminée des livres, des brochures, de statuettes, et, chose qui me parut bizarre, deux gros bouquets de fleurs communes enveloppées dans des

dsmi-comets de papier, et dont les tiges trempaient dms des vases de grès de peu de valeur, mais d’une forme élégante et fine.

Une douzaine de pipes,— culottées admirablement, — étalaient leurs formes variées, mises en valeur par de petits râteliers d’acajou. # 1

Bref, l’aspect de cette chambre dénotait l’aisance, et j’en conclus que le laisser-aller du costume que portait au café Eugène Lorsay se devait attribuer à la fantaisie plus qu’à la nécessité.

Tel fut le résultat des rapides investigations de mon regard curieux et observateur comme celui de Diane de Lys.

J’avais tout vu en moins d’une minute.

Tandis que j’étudiais ainsi les localités, le maître du logis, debout auprès d’une table ronde qui occupait le centre de la pièce, préparait un verre d’eau sucrée qu’il me présenta et que je ne fis nulle difficulté d'accepter.

— Maintenant, ma chère Tullia, — me demanda-t-il après un nouvel instant de silence, — voulez-vous que nous parlions un peu de choses sérieuses?...

— Me voici prête à vous écouter sérieusement, monsieur Eugène, et à vous répondre de même...

— A merveille !... — D’abord, et avant tout, il faut que je vous dise quelle est ma profession...

— Je suis, je vous l’avoue, très -désireuse de la connaître..*

EUGÈNE LORSAY,

— Soyez donc satisfaite... — Vous voyez en moi, ma chère Tullia, un auteur dramatique...

— Ah ! — m’écriai-je avec une admiration qui dut se trahir dans mon attitude et dans le son de ma voix, — vous faites du théâtre ! !

— Oui, —si toutefois on peu appeler faire du théâtre , travailler pour les scènes les plus infimes, telles que le théâtre du Panthéon et celui du Luxembourg, vulgairement nommé Bobino,,. — Mais je suis jeune, — j'ai bon courage, — je crois à mon avenir, et (pourquoi ne le dirais-je pas), je crois à mon talent !! — Bref, je m’estime heureux d’étudier, in anima vili, mon magnifique et difficile métier en me faisant jouer partout où l’on veut bien accepter mes pièces... — Enfin, soit que je le mérite, soit que le hasard seul me traite en enfant gâté, j’ai des succès... — Jusqu’à ce jour j’ignore de quelle façon le bruit cruel des coups de sifflet déchire les oreilles d’un malheureux auteur, et les deux bouquets que vous voyez là m’ont été apportés avant-hier par les machinistes de Bobino, en l’honneur de la réussite de ma dernière pièce, un vaudeville en trois actes que le directeur du Gymnase et celui des Variétés ont refusé comme des sots, — et qui leur aurait cependant procuré de belles recettes, et à moi de beaux droits f d’auteur...

— Mais alors, — dis-je vivement, — puisque vous êtes écrivain, puisque vos pièces réussissent, vous devez avoir de l’influence sur les directeurs...

— Une influence relative, sans doute, dans un certain milieu... — Ceux du Panthéon et du Luxembourg ne jurent que par moi. 1 . — ils disent que j’ai de l’avenir, et que je serai, un jour, un auteur célèbre...

— Eh bien ! vous me ferez engager...

Eugène Lorsay me regarda avec surprise.

— Tiens I tiens ! tiens ! 1 — dit-il ensuite, voilà qui est original 1 1

— Quoi donc?

— Vous me demandez justement ce que j’allais vous proposer... — Ah ça 1 mais, vous avez donc envie d’entrer au théâtre, ma chère Tullia?

— Si j’en ai envie ? — ah 1 je le crois bien 1 !

— C’est un désir tout instinctif, sans doute... — Je suppose que vous n’ètes jamais montée sur les planches?

— C’est ce qui vous trompe, monsieur Lorsay, — à six ans je débutais, -—je suis une enlant de la balle...

— Bah 1 — s'écria le vaudevilliste,— vous êtes comédienne et je ne m’en doutais pas 1 1

— C'est-à-dire, je l’ai été...

— Et vous aviez du talent?

— J’avais du moins des dispositions qu’on trouvait superbes...

— Pourquoi n’avez-vous pas continué ?

— C’est toute une histoire...

— Ne puis-je la connaître?...

— Oh 1 si, parfaitement.

EUGENE LORSÀY

Je mis le jeune homme au courant des divers épisodes de ma vie déjà si accidentée.

— Tullia, — dit-il, quand j’eus fini, — les rô'.es entre nous sont changés, ma chère...

— Comment cela? — demandai-je.

— Hier au soir je croyais que c’était moi qui ferais votre position, — aujourd’hui je vois clairement que c’est vous qui ferez la mienne...

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que dans votre histoire il y a une pièce... — que, cette pièce, je vais la commencer dès aujourd’hui, — que vous en jouerez, bien entendu, le principal rôle, et que vous le jouerez d’une manière merveilleuse, puisque le personnage que vous représenterez, c’est vous même... — Le rôle et l’actrice auront un succès fou, j’en réponds... — Les directeurs des grands théâtres en entendront parler et viendront vous voir, — on vous proposera un engagement, ceci ne fait pas l’ombre d’un doute, et, comme vous êtes une bonne et brave fille, vous demanderez, par une clause de cet engagement, à débuter dans une pièce de moi... — Vous voyez que nous arriverons tous les deux, l’un portant l’autre...— Voyons, est-ce convenu?

— Ah! je ne demande pas mieux ! — m’écriai-je, — mais ma confiance est loin d’ètre aussi absolue que la vôtre... — Les choses ainsi arrangées me paraissent trop belles pour être probables...

— Vous verrez,., vous verrez 1 — Ne doutez pas 1 —

Moi je crois aux pressentiments, et les miens m’annoncent que tout ce que je viens de vous prédire se réalisera...

J’en accepte l’augure...

— N’est-ce pas une véritable inspiration que l’idée qui m'est venue hier au soir de vous adresser la

parole?...

— J’en conviens...

— Maintenant, je vais m’occuper de la pièce, mais il faut, avant tout, vous présenter au directeur qui montera celte pièce...

— Je suis prête...

— J’ai le choix entre deux théâtres, celui du Luxembourg et celui du Panthéon...-— Sans hésiter je choisis le Luxembourg... — il fait moins souvent faillite... — Tenez, voici une de mes pièces, imprimée par faveur spéciale et exceptionnelle...

Eugène Lorsay me présentait une brochure portant ce titre : Georgina ou la Sœur des etudiants.

— Apprenez le rôle de Georgina , — reprit-il, — je dirai à Tournemine de vous le faire jouer un jour de la semaine prochaine, pour vous entendre...

— Je le saurai demain...

Bah 1 — vous avez donc une mémoire prodigieuse 1 !

Oui, — j’apprendrais facilement, en quarante-

huit heures, un rôle de quatre cents lignes :

Voilà qui est merveilleux et sera bien commode I

EUGÈNE LORSAY

Quand voulez-vous que je vous présente au théâtre?..

— Quand vous voudrez...

— Eh bien, demain...

— Pourquoi pas aujourd’hui?

__ Ah! — répondit le jeune homme en souriant, — pour deux raisons...

— Et, ces raisons ?

— La première, c’est que le directeur n’est pas prévenu, ne nous attend point, et que, par conséquent, nous risquerions de le manquer...

— C’est juste...

La seconde, et la plus importante, c’est qu'il vous manque quelque chose...

— Quoi donc?

__ Un objet de première nécessité...

— . Lequel ?

— Un chapeau.

Je devins rouge jusqu’au blanc des yeux.

J’étais venue chez Eugène Lorsay en petit bonnet, comme une véritable grisette , — et cela par la meilleure de toutes les raisons : — je n’avais pas de chapeau...

Le vaudevilliste reprit :

— Ce menu détail de toilette ne saurait, en quoi qû<

ce soit, vous embellir, et cependant il est indispensable... — Une future grande comédienne se présentant en bonnet pour un engagement, ce serait le monde renversé,.. . - .

LKS CONFESSIONS DK TULLIA.

— Alors, — balbutiai-je, — n’y pensons plus... — demain comme aujourd’hui il me sera impossible d’aller au théâtre...

— Pourquoi donc?

— Parce que le plus modeste de tous les chapeaux, acheté ü’occasion, au Temple, me coûtera dix francs au moins, et que, ces dix francs, je ne puis me Jes procurer d’aucune façon...

— Ah ! ça, ma chère Tullia, — me demanda Lorsay en haussant les épaules, — est-ce que vous devenez folle?...

— Mais, je ne crois pas...

— Lh bien 1 si vous ne le croyez pas, je le crois, moi 11 — A-t-on jamais vu, entre artistes, faire des manières dans ce chic-là 1 1 — Est-ce que vous croyez que je vais vous laisser compromettre votre avenir et le mien pour dix francs ?

J’ouvris la bouche pour répondre je ne sais quoi.

Le vaudevilliste ne me laissa pas le temps de parler.

— Ma chère, — s’écria-t-il, — ne dites rien, car je vous vois au moment de dire des sottises... — Vous n’avez pas d’argent... — je n’en ai pas beaucoup... — nous allons partager... — Surtout, pas de refus, ou bien je vous donne ma parole d’honneur que nous nous brouillerons...

J’essayai de manifester une nouvelle résistance.

EUGÈNE LORSAY.

Eugène Lorsay se mit en colère pour tout de bon.

— Ce que je vous oflre, — dit il, — je l’offrirais à un camarade, à un ami, qui ne le refuserait point...

— Est-ce donc à dire que vous ne voulez être ni mon camarade, ni mon ami?... — Si telle est votre pensée, sojez franche, et ne me le cachez pas....

Il était impossible de ne point céder à une insistance si franchement cordiale.

Je répondis, ou plutôt je balbutiai.

— Eh bien! ce sera comme vous voudrez...

— A la bonne heure!! — reprit Lorsay, — vous • voilà bonne fille !... — Tout à l’heure vous me faisiez l'effet d’une petite pécore parfaitement désagréable et revêche... — Vous voyez, ma chère enfant, que je ne suis pas complimenteur...

Tout en parlant il ouvrit un tiroir, et il en tira une poignée de pièces de cinq francs qu’il compta avec soin.

— Je nage dans le Pactole ! ! — s’écria-t-il gaiement ensuite. — Cent vingt francs 1 ! — c’est une fortune ! !

— En voilà soixante pour vous, soixante pour moi...

— nous sommes riches ! !

Je répliquai timidement :

— Mais, monsieur Eugène, ce n’est pas de soixante francs que j’ai besoin, vous le savez bien...

— Vous en faut-il cent? — Les voici...

— Vous me comprenez mal...

— Bon! — appelez-moi idiot tout de suite!!... — Allez, chère enfant, ne vous gênez pas...

— Je voulais dire qu’il ne me faut que dix francs...

— Pour le chapeau, c’est convenu... et encore serat-il infiniment plus joli en doublant le prix d’acquisition... — Quant au reste de la somme il vous servira, non point à vivre, mais à vivoter jusqu’au jour où vous toucherez le premier mois de vos appointements... — Et n’allez pas vous gêner, au moins, si cela ne suffisait pas... — L’agent des auteurs dramatiques m’avancera bien une centaine de francs sur mon dernier succès de Bobino, et d’ailleurs, en cas de refus de sa part — (refus tout à fait invraisemblable), — le mont-de-piété n’a été inventé ni pour les albinos, ni pour les secrétaires d’ambassade de l’empereur du Maroc...

Lorsay continua ainsi pendant cinq minutes, avec une verve de bouffonnerie intarissable.

Il ne s’arrêta que lorsque j’eus pris et fait disparaître dans ma poche les douze pièces de cinq francs qu’il mettait si gracieusement à ma disposition.

Puis, comme il avait beaucoup à travailler, voulant commencer séance tenante le scénario de la pièce nouvelle dont mon récit lui avait donné l’idée, — nous nous quittâmes en échangeant une poignée de main de

EUGÈNE LORSaY. 221

chaude camaraderie, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain à midi.

En quittant la rue Corneille, je me dirigeai du côté du faubourg Montmartre, et je me mis en quête d’un chapeau pour le lendemain.

Je vois d’ici mes jolies lectrices qui se disent :

— Trouver un chapeau , c’est facile, et cela n’exige pas de Imques recherches...

Mes lectrices ont raison, en thèse générale, c’est évident, — mais si elle raisonnent au point de vue de ma situation particulière, elles ont tort.

Rien au monde n’était plus ditficile que de rencontrer un chapeau qui fût charmant, et dont cependant l’élégance ne jurât pas avec l’excessive simplicité de ma toilette.

Pour y réussir, il fallait presque du génie.

Ce génie, sans doute, ne manqua point, car je finis par découvrir précisément le chapeau qui me convenait, — un chef d’œuvre de grâce et de simplicité, — et ce chef-d’œuvre ne me coûta que trente francs !...

Juste la moitié de ma fortune...

C’était pour rien ; — il est vrai qu’à cette époque le moindre chiffon de tulle ou de gaze ne coûtait point ce qu’il coûte aujourd’hui...

Je rentrai chez moi, — j’essayai de nouveau mon acquisition avec de véritables transports de joie et de

coquetterie, et je m’avouai naïvement que je me trouvais ravissante...

J’étudiai pendant une heure ou deux le rôle de Georgina , puis je dînai légèrement, — oh ! bien légèrement, — avec les misérables provisions achetées le matin, et comme depuis longtemps mon plus ardent désir était de voir de jolies pièces, jouées par de bons acteurs, j’allai passer ma soirée au Gymnase, dans une stalle de seconde galerie, ce qui me coûta cinquante sous.

A coup sûr ma façon d’agir, ce jour-là, péchait contre toutes les règles de l’économie, — mais, que voulez-vous? — j’étais si heureuse et je voyais l’avenir paré de couleurs si riantes, que je ne pouvais vraiment pas me préoccuper du présent.

En rentrant du spectacle je me couchai, la tète en feu.

Il me sembla que je m’endormais au bruit des bravos, et pendant toute la nuit je rêvai de triples rappels , d’engagements à soixante mille francs, d’ovations, de bouquets et de couronnes.

Tout cela parce qu’un pauvre diable de vaudevilliste inconnu écrivait une pièce qui devait servir à mes débuts encore incertains sur le théâtre Bobino/...

Ohl imagination, que tu es une riche, et puissante, et merveilleuse enchanteresse, et comme tu métamor* phoses en or pur tout ce que tu touches 1 1

EUGÈNE LORSAY. 223

Le sommeil n’était guère venu me visiter avant deux heures du matin. — Je dormis longtemps.

Quand je m’éveillai un rayon de soleil, qui me sembla d’heureux présage, resplendissait gaiement sur la muraille nue de mon misérable taudis.

Je calculai qu’il pouvait être dix heures du malin, car je n’avais, — comme bien on pense, — ni montre ni pendule.

Je me levai,— je m’habillai en toute hâte et, aussitôt après avoir fait semblant de déjeuner, car l’impatience et l’émotion m’ôtaient l’appétit, je pattis comme la veille pour la rue Corneille, où j’arrivai avant l’heure convenue.

Eugène Lorsay était tout prêt.

— Ah 1 chère Tullia, — s’écria-t-il en me regardant d’un air ravi, — comme vous voilà charmante !!

— Que dites-vous de mon chapeau ? — lui demandai-je.

— Frais et joli comme vous , — répliqua-t-il, — mais si celui-là ne coûte que dix francs, je sollicite l’adresse de la modiste, et je ne porte plus que des chapeaux de femme...

Je me mis à rire.

— Après ça, — reprit le jeune homme, — il est fort possible que cet objet doive la meilleure partie de son élégance et de sa grâce à la façon dont il est porté !...

— Je l’affirmerais même volontiers... — Savez-vous qu’en traversant le Luxembourg je vais faire bien des envieux...

— Des envieux? — Pourquoi?...

— Parce que je vous aurai à mon bras...

— Eh bien?,».

— Et parce qu’en me voyant passer avec vous, on

me supposera plus heureux que je ne le suis... on

me croira avec une maîtresse, et, par le fait, je ne serai qu’avec un camarade... — Ce n’est pas du tout la même chose, mais mieux vaut peut être qu’il en soit

ainsi... — nous resterons amis plus longtemps... A

propos, et ma Georgina, qu’en avez-vous fait?

— Je sais le rôle aux deux tiers... Je jouerai la pièce demain, si l’on veut, après une seule répétition...

— Vous êtes un trésor, ma chère Tuiliaü— Si j'étais directeur je vous engagerais, séance tenante, pour vingt-cinq ans, à des appointements fabuleux 1 1

— Malheureusement vous n’êtes pas directeur...

Tout en bavardant ainsi, nous avions quitté l’hôtel,

. — remonté la rue Corneille, — traversé les galeries de l’Odéon, — et nous cheminions, Lorsay et moi, à travers le jardin du Luxembourg, pour aller gagner la grille qui s’ouvrait, rue de Fleurus, à deux pas du théâtre.

Ainsi que l’avait prévu le vaudevilliste, les étudiants

EUGÈNE LORSAY. 225

qui se trouvaient sur notre chemin me regardaient beaucoup, et certainement aucun d’eux ne mettait en doute que je fusse la maîtresse du jeune homme auquel je donnais le bras.

L’entrée des acteurs du théâtre du Luxembourg, — vulgairement nommé Bobino et même Bobinche, au quartier latin, — était située rue Madame, et ne ressemblait pas trop mal au guichet d’une prison.

Je dis, était, car il a disparu, ce joyeux petit théâtre qui, dans ses dernières années d’existence, sous l’habile direction de Gaspari, avait conquis véritablement une place honorable dans la hiérarchie des scènes de deuxième ordre, et jouait des revues que tout Paris venait voir et dont quelques-unes sont restées presque célèbres.

Mais, à l’époque où se passaient les faits que je raconte, il n’en était point ainsi.

Nous fûmes introduits sans retard dans le cabinet du directeur, qui nous attendait.

Ce directeur, — un bon et honnête garçon, mort depuis, — s’appelait Tournemine. — 11 était auteur en même temps qu’impresario, et il avait commis un certain nombre de vaudevilles, joués sur différents pe tits théâtres du même ordre que le sien.

On imaginerait difficilement quelque chose de plus étrange, et en quelque sorte de plus fantastique, que son apparence.

Que mes lecteurs se figurent un homme haut de près de six pieds, et d’une maigreur si diaphane que Don Quichotte, auprès de lui, aurait dû paraître obèse.

Ce nouveau chevalier de la Triste Figure avait, sur son corps démesuré, une petite tète grosse comme le poing, avec le visage d’un casse-noisette de Nuremberg, — visage à peu près invisible, qui disparaissait entièrement sous une paire de colossales moustaches, plus longues et plus touffues que les moustaches légendaires de Frédéric Soulié , cet immense et terrible génie disparu si longtemps avant d’avoir dit son dernier mot

Tournemine, — toujours uniformément vêtu de noir, comme un croque-mort, — supporté par deux pieds d’une invraisemblable dimension, — avait la vue basse et ne quittait jamais un lorgnon que ses doigts osseux approchaient sans cesse de son arcade sourcilière et braquaient sur tous les objets qui fixaient son attention.

Tel que je viens de le décrire, le directeur auquel Eugène Lorsay allait me présenter me fit l’effet d’une statuette grotesque, échappée du musée des charges de Dantan, et regardée au microscope.

Il donna une poignée de main à mon compagnon...-

Ce dernier lui dit :

— Mon directeur, voici mademoiselle Tullia, dont je vous ai parlé hier. — Prenez votre lorgnon et regardez... — vous me direz ensuite ce que vous pensez Telle, — si toutefois l’admiration vous laisse la liberté

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