‹ Les confessions du Comte de ***. Acajou et Zirphile. Introd. et notes bibliographiquesChapitre 10 sur 11 · ÉPÎTRE AU PUBLIC · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE AU PUBLIC

votre suffrage ; car, à vous parler en ami, vous ne réunissez tous les âges que pour en avoir tous les travers. Vous êtes enfant pour courir après la bagatelle ; jeune, les passions vous gouvernent ; dans un âge plus mûr, vous vous croyez plus sage parce que votre folie devient triste; et vous n'êtes vieux que pour radoter : vous parlez sans penser, vous agissez sans dessein, et vous croyez juger parce que vous prononcez.

Je vous respecte beaucoup, je vous estime trèspeu, vous n'êtes pas digne qu'on vous aime: voilà mes sentimens à votre égard : si vous en exigez d'autres, je suis votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Il nous paraît intéressant de publier ici, en sa plus grande partie^ la Réponse du public à l'auteur d' « Acajou »,due à E.-C. Fréron, et publiée en 1751 à Londres (Paris). Un exemplaire de cette pièce se trouve relié à la suite du bel exemplaire d'Acajou et Zirphile de la Bibliothèque Nationale (Rés. Y' 745) ; il porte V inscription manuscrite «par M. l'abbé Fréron ».

REPONSE nu PUBLIC A L'AUTEUR Z>' « ACAJOU »

J'étais si las, mon cher Duclos, de la sotte humilité des auteurs qui se prosternaient à mes genoux dans leurs discours préliminaires, et me demandaient pardon d'avance de l'ennui qu'ils devaient me causer ; j'étais si excédé des fades éloges qu'ils faisaient de lapénétration de mon esprit, de la délicatesse de mon goût, de V infaillibilité de ma critique et de l'impartialité de mes jugements, qu'en vérité je ne pouvais plus prendre sur moi de lire ces fastidieuses préfaces. En voyant donc à la tête d'Acajou et Zirphile une épître que vous m'adressez, j'ai cru bonnement que vous alliez

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aussi m' affadir par un encens vulgaire. Mais que fai été agréablement surpris de voir qu'au contraire vous me parliez d'un ton de maître ! « Voilà enfin, me suis-je écrié, un auteur tel que je le demandais, un génie libre, hardi, indépendant, qui regarde en pitié nos vains préjugés, et qui sait se tirer noblement de la foule rampante de ses timides confrères ! Ne crogez pas cependant être le premier qui m'avez traité aussi cavalièrement. Depuis que j'existe, on ne fait que se plaindre et se louer de moi tour à tour. Longtemps avant nous, Démosthène avait confié à un de ses amis qu'il t'alloit qu'il eût dit bien des pauvretés, un jour que je l'avois extraordinairement applaudi.

Quelques traits que vous décochiez sur moi je gagerois que vous m'aimez.

Tel un amant malheureux

S'irrite contre une belle,

A ses désirs amoureux

Constamment sourde et rebelle ; De ses refus cruels et de ses froids mépris

Son àme sensible est blessée!

Et dans sa fureur insensée Il déchire l'objet dont son cœur est épris.

A Dieu ne plaise pourtant que je pense avoir été maltraité par ses représailles. Il est vrai que nous étions un peu brouillés depuis un certain opéra de /'Amour et la Folie ; mais l'impression en est aujourd'hui tellement effacée de mon esprit que

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cela ne doit plus vous tenir au cœur. T adopte vos plaisanteries; et comment ne les adopterais-je pas, quand Je vous vois vous pincer vous-même en galant homme et m'avouer de bonne foi que votre dessein a été de faire une sottise ? Tout, se/o/z vous, est compatible avec l'esprit et rien ne le donne ; proposition incontestable.

Le ciel vous a pourvu d'ennemis, mon cher ami. (Tous les gens d'esprit en ont ; quelquefois même des sots ont cet honneur.) Ces ennemis, ces méprisables insectes, ces serpents venimeux^: qui voudraient mordre la lime, vous rabaissent comme bien d'autres. Ils n'ont pas honte de crier à mes oreilles que vous n'êtes pas même l'auteur d'un ouvrage aussi facile (/«'Acajou. En supposant néanmoins que vous avez fait celui-ci [la supposition est bien aisée à faire), ils le déchirent impitoyablement. Ils prétendent que c'est un amas de ridicules imaginations, plus bizarres les unes que les autres, et une espèce de parade ; qu'il n'est ni assez ingénieux et intéressant pour amuser les hommes ; que tous les petits traits de satire qui y sont répandus sont pris de tous côtés, et puisés dans les Hures les plus communs. Il n'y a pas jusqu'à Marivaux et Moncrif qu'ils veulent que vous ayez pillés ; c'est ce que je ne vous dirai pas. Ce pays des idées, ces têtes qui y volent, sont, si on les en croit, une imitation des Ames riwalés, pillées

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elles-mêmes^ et du voyage que VArioste fait faire dans la lune à un de ses paladins^ pour recouvrer la raison de Roland devenu fou. Votre Aminé et voire Zobéide sont tirées des Amusements sérieux et comiques de Dufresny. « Bélise, dit cet auteur, entre dans V Assemblée ; vous en jugez mal, parce quelle est trop enjouée et trop libre en paroles ; cependant c'est une Lucrèce dans sa conduite ; el sa compagne, qui parle en Lucrèce, est peut-être une Laïs par ses actions. » Vous avez daigné copier cette idée triviale. Le trait contre les filles d'honneur est dans les Mémoires du comte de Grammont : le persiflage est partout. Ce qui m'a le plus choqué est que, sans avoir dit que le palais de la fée Harpagine et celui de Minette se tranchaient (pour moi je les croyais à cent lieues l'un de l'autre) on trouve tout à coup que les deux jardins ne sont séparés que par une palissade. Je suis peut-être trop sévère de vous faire de pareilles chicanes : je n'exige pas toujours qu'un écrivain soit original et raisonnable ; je sais ce qu'il en coûte à un pauvre auteur pour faire un ouvrage, même très médiocre ; et je le sais, moi qui vous parle, par expérience, depuis qu'il m'a fallu prendre la plume pour vous répondre.

Quelque chose qu'on en dise, j'ai trouvé dans Acajou des découvertes admirables ; l'origine des lunettes, l'origine des dragées, l'origine des nœuds, l'origine de ce proverbe : les grandes passions

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sont muettes ; Vorigine de la comparaison qu'on fait d'an homme qui raisonne mal avec un pot de chambre. Toutes les savantes origines m'ont plus instruit que les origines de Ménage. Vous voyez que je ne suis pas si sévère que vos obscurs rivaux. « Belle vengeance ! s'écrient-ils., que le vœu qu'il fait faire à Acajou de casser tous les pots de chambre ! » Et à propos des croquignoles que ce prince reçoit patiemment des mains enchantées, ils n'aiment pas cette belle maxime : les princes sacrifient l'orgueil à l'intérêt. C'est justement ce que j'admire le plus. Quelle heureuse facilité que de moraliser ainsi sur tout ce qui se présente : sur des dragées, sur des lunettes, sur des nœuds., sur des croquignoles, sur des pots de chambre ! Ils ne font pas même grâce à votre style. Ils le trouvent sec, décousu, et tel qu'on l'emploie dans les collèges pour des positions de thèses.

Ils infèrent de là que vous n'avez pu faire les Confessions du comte de***, ouvrage de génie, si fortement écrit. Mais ce qui, sans compter votre aveu et bien d'autres preuves, fait juger que vous en êtes l' auteur , c'est que dans ce roman il y a des négligences de diction et quelques tours vicieux, à peu près comme dans Acajou.

Le père de ce petit conte ■ Ne saurait être assurément Que celui de Vaimahle comte, Qui se confessa galamment.

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Après tout il est pardonnable à une imagination vive^ à un bel esprit lié avec les personnes du grand monde peu correctes dans leur langage, d^être un peu négligé dans le sien, et d'écrire en homme de la cour.

Auteur charmant, divin Duclos, Pardonnez-moi ce coup de patte. En vous un vrai mérite' éclate.

Et votre plume délicate Brille même aux yeux des plus sots.

Le temple, où l'auteur de Séthos Celui du Chat et de la Chatte Et des Corneilles le Népos Tour à tour se grattent le dos, Jamais pour vous ne sera clos :

Oui, vous partagerez les lots De ces respectables héros^ Auteur charmant, divin Duclos, Pardonnez-moi ce coup de patte.

Je suis, en attendant Vhotineur de voir Louis XI,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Le Public.

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