EPITRE AU PUBLIC
Un auteur instruit de ses devoirs doit vous rendre compte de son travail : je vais donc y satisfaire. Excité par l'exemple, encouragé par les succès dont je suis depuis longtemps témoin et jaloux, mon dessein a été de faire une sottise. Je n'étois embarrassé que sur le choix. Politique, morale, littérature, tout étoit de mon ressort pour parvenir au but que je me proposois ; mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que j'ai trouvé toutes les matières épuisées par des gens qui sembloient avoir travaillé avec les mêmes vues que les miennes. Je trouvois des sottises en tout genre, et je me suis vu presque dans la nécessité d'embrasser le raisonnable pour être singulier, de sorte que je ne désespère pas qu'on ne parvienne à trouver la vérité, à force d'avoir épuisé les erreurs.
J'avois d'abord eu dessein de faire un morceau contre l'érudition, pour me donner l'air d'un génie libre, indépendant, fécond par lui-même, et qui ne veut rien devoir aux secours étrangers ; mais j'ai remarqué que c'étoit un lieu commun, trop usé, inventé par la paresse, adopté par l'ignorance, et qui n'ajoute rien à l'esprit.
204 l'œuvre de CHARLES DUCLOS
La géométrie, qui a succédé à l'érudition, commence à passer de mode. On sait à présent qu'on peut être aussi sot en résolvant un problème qu'en restituant un passage. Tout est compatible avec l'esprit, et rien ne le donne.
Pour le bel esprit, si envié, si décrié et si recherché, il est presqu'aussi ridicule d'y prétendre, que difficile d'y atteindre.
On méprise l'érudit, le géomètre ennuie, le bel esprit est sifflé : comment faire ?
J'étois tout occupé de ces réflexions et de mon projet lorsque le hasard a fait tomber entre mes mains un recueil d'estampes, qui, sans doute, ont dû être faites pour quelqu'histoire fort ancienne; du moins je n'en connois point de moderne à laquelle elles pussent convenir : j'ai extrêmement regretté un si rare morceau ; mais, comme il n'y a pas d'apparence de le retrouver, j'ai tâché d'imaginer sur les estampes quel en pouvoit être le sujet, et d'en deviner l'histoire, qui sera peut-être aussi vraie que bien d'autres. Cependant, comme je pourrois bien n'avoir pas deviné juste, je ne donnerai ceci que pour un conte'. Je ne sais, mon cher public, si vous approuverez mon dessein ; cependant il m'a paru assez ridicule pour mériter
1. Les estampes ont été faites originairement pour un conte qui a été imprimé, et dont il n'a jamais été tiré que deux exemplaires. On a essayé de faire un autre conte sur les estampes seules : c'est celui qu'on va lire. (Voiries Notes hiblio(jraphiques.)