‹ Les confessions du Comte de ***. Acajou et Zirphile. Introd. et notes bibliographiquesChapitre 5 sur 11 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pourquoi voulez-vous m'arracher à ma solitude et troubler ma tranquillité ? Vous ne pouvez pas vous persuader que je sois absolument déterminé à vivre à la campagne. Je n'y suis que depuis un an, et ma persévérance vous étonne. Comment se peut-il faire, dites-vous, qu'après avoir été si longtemps entraîné par le torrent du monde, on y renonce absolument? Vous croyez que je dois le regretter, et sentir, dans bien des momens, qu'il m'est nécessaire. Je suis moins surpris de vos sentimens que vous ne l'êtes des miens ; à votre âge, et avec tous les droits que vous avez de plaire dans le monde, il seroit bien difficile qu'il vous fût odieux. Pour moi, je regarde comme un bonheur de m'en être dégoûté, avant que je lui fusse devenu opportun. Je n'ai pas encore quarante ans, et j'ai épuisé ces plaisirs que leur nouveauté vous fait croire inépuisables. J'ai usé le

monde, j'ai usé l'amour môme ; toutes les passions aveugles et tumultueuses sont mortes dans mon cœur. J'ai par conséquent perdu quelques plaisirs; mais je suis exempt de toutes les peines qui les accompagnent, et qui sont en bien plus grand nombre. Cette tranquillité, ou, si vous voulez, pour m'accommoder à vos idées, cette espèce d'insensibilité est un dédommagement bien avantageux, et peut-être l'unique bonheur qui soit à la portée de l'homme.

Ne croyez pas que je sois privé de tous les plaisirs ; j'en éprouve continuellement un aussi sensible et plus pur que tous les autres : c'est le charme de l'amitié ; vous devez en connoître tout le prix, vous êtes fait pour la sentir, puisque vous êtes digne de l'inspirer. Je possède un ami fidèle, qui partage ma solitude, et qui, me tenant lieu de tout, m'empêche de rien regretter. Vous ne pouvez pas imaginer qu'un ami puisse dédommager du monde ; mais, malgré l'horreur que la retraite vous inspire aujourd'hui, vous la regarderez un jour comme un bien. J'ai eu vos idées, je me suis trouvé dans les mêmes situations ; ne renoncez donc pas absolument à celle où je me trouve aujourd'hui.

Pour vous convaincre de ce que j'avance, il m'a pris envie de vous faire le détail des événemens et des circonstances particulières qui m'ont détaché du monde ; ce récit sera une confession fidèle

des travers et des erreurs de ma jeunesse, qui pourra vous servir de leçon. II est inutile de vous entretenir de ma famille que vous connoissez comme moi, puisque nous sommes parens.

Etant destiné par ma naissance à vivre à la cour, j'ai été élevé comme tous mes pareils, c'està-dire fort mal. Dans mon enfance, on me donna un précepteur pour m'enseigner le latin, qu'il ne m'apprit pas ; quelques années après, on me remit entre les mains d'un gouverneur pour m'instruire de l'usage du monde qu'il ignoroit.

Comme on ne m'avoit confié à ces deux inutiles, que pour obéir à la mode, la même raison me débarrassa de l'un et de J'autre ; mais ce fut d'une façon fort différente. Mon précepteur reçut un soufflet d'une femme de chambre à qui ma mère avoit quelques obligations secrètes. La reconnoissance ne l'empêcha pas de faire beaucoup de bruit, elle blâma hautement une telle insolence, elle dit à M. l'abbé qu'il ne devoit pas y être exposé davantage, et il fut congédié.

Mon gouverneur fut traité différemment: il étoit insinuant, poli, et un peu mon complaisant. II trouva grâce devant les yeux de la favorite de ma mère ; tout en conduisant mon éducation, il commença par faire un enfant à cette femme de cham-' bre, et finit par l'épouser. Ma mère leur fit un établissement dont je profitai ; car je fus maître de mes actions dans l'âge où un gouverneur seroit

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le plus nécessaire, si cette profession étoit assez honorée pour qu'il s'en trouvât de bons.

On va voir, par l'usage que je fis bientôt de ma liberté, si je mérilois bien d'en jouir. Je fus mis à l'académie pour faire mes exercices ; lorsque je fus près d'en sortir, une de mes parentes, qui avoit une espèce d'autorité sur moi, vint m'y prendre un jour pour me mener à la campagne chez une dame de ses amies. J'y fut très bien reçu : on aime naturellement les jeunes gens, et les femmes aiment à leur procurer l'occasion et la facilité de faire voir leurs sentimens. Je me prêtai sans peine à leurs questions ; ma vivacité leur plut, et, m'apercevant que jç les amusois par le feu de mes idées, je m'y livrai encore plus. Le lendemain, quelques femmes de Paris arrivèrent, les unes avec leurs maris, les autres avec leurs amans, et quelques-unes avec tous les deux.

La marquise de Valcourt, qui n'étoit plus dans la première jeunesse, mais qui étoit encore extrêmement aimable, |saisit avec vivacité les plaisanteries que Ton faisoit sur moi ; et, sous prétexte de plaire à la maîtresse de la maison qui paroissoit s'y intéresser, elle vouloit que je fusse toujours avec elle. Bientôt elle me déclara son petit amant ; j'acceptai cette qualité, je lui donnai toujours la main à la promenade, elle me plaçoit auprès d'elle à table, et mon assiduité devint bientôt la matière de la plaisanterie générale. Je m'y prê-

lois de meilleure grâce que l'on n'eût dû l'attendre d'un enfant qui n'avoit aucun usage du monde. Cependant je commençois à sentir des désirs que je n'osois témoigner, et que je ne démèlois qu'imparfaitement. J'avois lu quelques romans, et je me crus amoureux. Le plaisir d'être caressé par une femme aimable, et l'impression que font sur un jeune homme des diamans, des parfums, et sur-tout une gorge qu'elle avoit admirablement belle, m'échauffoient l'imagination ; enfin tous les airs séduisans d'une femme à qui le monde a donné cette liberté et cette aisance que l'on trouve rarement dans un ordre inférieur, me mettoient dans une situation toute nouvelle pour moi. Mes désirs n'échappoient pas à la marquise, elle s'en apercevoit mieux que moi-même, et ce fut sur ce point qu'elle voulut entreprendre mon éducation.

— L'amour, me disait-elle, n'existe que dans le cœur ; il est le seul principe de nos plaisirs, c'est en lui que se trouve la source de nos sentimens et de la délicatesse.

Je ne comprenois rien à ce discours, non plus qu'à cent mille autres mêlés de cette métaphysique qui régnoit dès lors dans le discours, et qui est si peu d'usage dans le commerce. J'étois plus content de petites confidences sur lesquelles elle éprouvoit ma discrétion ; j'en étois flatté : un jeune homme est charmé de se croire quelque chose dans la société. Elle me faisoit ensuite des

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questions sur la jalousie. La marquise, sous prétexte de m'instruire, vouloit savoir si je n'avois aucune idée sur un homme assez aimable qui étoit venu avec elle, et que je sus depuis être son amant : mais, quoiqu'il n'eût au plus que quarante ans, je le jugeois si vieux, que j'étois bien éloigné d'imaginer qu'il eût avec elle d'autre liaison que celle de l'amitié. Il en avoit pourtant une des plus intimes ; il est vrai que dans ce moment elle le gardoitpar habitude, et que, par goût, elle me destinoit à être son successeur, ou du moins son associé : aussi, quand je lui demandai pourquoi il lui tenoit quelquefois des discours aigres et piquans, que je n'avois pu m'empêcher de remarquer, elle se contenta de me dire, qu'ayant été intime ami de son mari, l'amitié lui avoit conservé ces droits. Cette réponse me satisfit, et ma curiosité n'alla pas plus loin.

Elle me reprochoit 'quelquefois de n'avoir pas assez soin de ma figure, et, quand je revenois de la chasse, sous prétexte d'en réparer les désordres, elle passoit la main dans mes cheveux, elle me faisoit mettre à sa toilette, et vouloit ellemême me poudrer et m'ajuster. Comme elle coloroit toutes les caresses qu'elle me faisoit, de l'amitié qu'elle avoit pour ma parente, et des liaisons qu'elle avoit avec toute ma famille, je ne m'attribuois aucune de ses bontés, et j'ai souvent pensé depuis à l'impatience que je devois lui causer.

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Cependant elle se contraignoit, elle craignoit de s'exposer aux ridicules que pouvoit lui donner un amour qui, par la disproportion de nos âges, devoit être regardé comme une folie. D'ailleurs, elle savoit que son amant étoit clairvoyant : elle n'auroit pas été fort sensible à sa perte ; mais elle craignit l'éclat d'une rupture.

Ces réflexions rendirent la marquise plus réservée avec moi ; je m'en aperçus, je lui en fis quelques reproches plus remplis d'égards que de sentiment. Pour me consoler, elle me dit que je la verrois à Paris, si je continuois à la laisser se charger du soin de ma conduite, et me promit un baiser toutes les fois que j'aurois été docile à ses leçons.

Lorsque nous fûmes de retour à Paris, j'allai la voir. Elle ne me parla dans les deux ou trois premières visites que des choses qui pouvoient regarder ma conduite. Elle vouloit, disoit-elle, être ma meilleure amie. Un jour elle me dit de la venir voir le lendemain sur les sept heures du soir. Je n'y manquai pas ; je la trouvai sur une chaise longue, appuyée sur une pile de carreaux. On respiroit une odeur charmante, et vingt bougies répandoient une clarté infinie ; mais toute mon attention se fixa sur une gorge tant soit peu découverte. La marquise étoit dans un déshabillé plein de goût, son attitude étoit disposée par le désir de plaire et de me rendre plus hardi.

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Frappé de tant d'objets, j'éprouvois des désirs d'autant plus violens, que j'étois occupé à les cacher. Je gardai quelque temps le silence : je sentis qu'il étoit ridicule ; mais je ne savois comment le rompre.

— Etes-vous bien aise d'être avec moi, me dit la marquise ?

— Oui, madame, j'en suis enchanté, répondisje avec vivacité.

— Eh bien ! nous] souperons ensemble, personne ne viendra nous interrompre, et nous causerons en liberté.

Elle accompagna ce discours du regard le plus enflammé.

— Je ne sais pas trop causer, lui dis-je ; mais pourquoi ne me permettez-vous plus de vous embrasser comme à la campagne ?

— Pourquoi ? reprit-elle ; c'est que, lorsque vous avez une fois commencé, vous ne finissez point.

Je lui promis de m'arrêter quand elle en seroit importunée, et, son silence m'autorisant, je la baisai, je touchai sa gorge avec des plaisirs ravissans. Mes désirs s'enflammoient de plus en plus, la marquise par un tendre silence autorisoit toutes mes actions ; enfin, parcourant toute sa personne à mon gré, et, voyant que l'on n'apportoit aucun obstacle à mes désirs, je me précipitai sur elle avec toute la vivacité de mon âge, qui étoit

plus de son goût que l'amour le plus tendre. Je craignis aussitôt sa colère ; mais je fus rassuré par un regard languissant de la marquise, qui m'embrassa avec une nouvelle ardeur. Ce fut alors que je me livrai à l'ivresse du plaisir ; nous ne l'interrompîmes que pour nous mettre à table. Le souper fut court ; je ne laissai pas à la marquise le temps de me parler sentiment, et je crois qu'elle n'eut pas celui d'y penser.

Dès le lendemain un de ses gens m'apporta la lettre la plus passionnée. Cette attention me surprit ; je croyois qu'elle n'avoit été imaginée que pour moi. Je sentis que j'y devois répondre ; je crois que ma lettre devoit être assez ridicule ; la marquise la trouva charmante.

Pendant les premiers jours je n'étois occupé que de ma bonne fortune, et du plaisir d'avoir une femme de condition ; je m'imaginois que tout le monde s'en apercevoit, et lisoit dans mes yeux mon bonheur et ma gloire. Cette idée m'empêcha d'en parler à mes amis ; -mais j'en fus très-souvent tenté. Peu de temps après je trouvai que la marquise ne m'avouoit pas assez dans le public, et qu'elle n'alloit pas assez souvent aux spectacles, où j'aurois pu, sans prononcer l'indiscrétion, mettre mes amis au fait de mon bonheur. C'étoit en vain qu'elle me représentoit le charme du mystère; je n'étois inspiré que par les sens et la vanité, et je croyois avoir satisfait à toute la délicatesse

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possible, quand j'avois rempli ses désirs et les miens.

L'hiver ayant rassemblé tout le monde à Paris, la marquise, pour rompre la solitude qu'elle voyoit que je ne pouvois soutenir, donna plusieurs soupers. Parmi les femmes qui se rendoient chez elle, il y en eut une qui me fit beaucoup d'agaceries, et j'y répondis avec assez de vivacité. M"'' de Valcourt avoit trop d'expérience pour ne pas l'apercevoir. Elle m'en fit ses plaintes, que je reçus assez mal. Je lui dis qu'il étoit bien singulier qu'elle me contraignît au point de ne pouvoir ni parler ni m'amuser même avec ses amies. La jalousie enflamma la marquise ; elle ne ménagea plus rien ; bientôt elle afficha publiquement le goût qu'elle avoit pour moi, et bientôt elle le ressentit avec un emportement qu'elle ne m'avoit jamais témoigné. On ne la voyoit plus aux spectacles sans moi ; elle ne soupoit dans aucune maison sans me faire prier. Un aveu si public fut fort de mon goût, parce qu'il flattoit ma vanité. Quelques jours après M"" de Rumigny (c'étoit celle qui m'avoit fait des avances) fut piquée. Il étoit de son honneur de n'en pas avoir le démenti. Chez les femmes du monde, plusieurs choses qui paroissent différentes produisent les mômes effets, et la vanité les gouverne autant que Tamour.

La marquise fit fermer sa porte c\ sa rivale ; la rupture fit éclat, et M"'*' de Rumigny me pria par

un billet fort simple de passer chez elle. M'"" de Valcourt m'avoit fait promettre de n'y jamais aller ; mais je ne crus pas mon honneur engagé à lui tenir cette parole. J'y courus donc, et M"'° de Rumigny, après beaucoup de plaisanteries sur jVlme ^Q Valcourt, qui toutes portoient coup, me plaignit d'être si fort attaché à une femme qui me traitoit en esclave. Elle m'apprit toutes les aventures, vraies ou fausses, que le monde avoit données à la marquise. Le mal que l'on nous dit d'une maîtresse n'est pas si dangereux par les premières impressions, que par les prétextes qu'il fournit dans la suite aux dégoûts et à toutes les injustices des amans.

M'"° de Rumigny, contente de cette première démarche, me pria de la venir revoir, en m assurant qu'elle n'avoit d'autres motifs que son amitié pour moi. Je revins chez la marquise fort différent de ce que je m'y étois trouvé jusques alors ; elle s'en aperçut, elle en fut alarmée. Les sentimens de la marquise ne me touchoient plus. Je ne sentois que l'ennui et le dégoût d'un plaisir uniforme. J'allois souvent chez M"'^ de Rumigny, qui suivoit constamment son projet ; je sentis bientôt pour elle tout ce que m'avoit d'abord inspiré M™^ de Valcourt, c'est-à-dire des désirs. L'expérience que j'avois déjà acquise, me rendit pressant ; mais, avant de se rendre, M"" de Rumigny me dit : « Je veux le sacrifice de la marquise ;

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j'exige le plus éclatant, et tel que je le prescrirai ; notre rupture a trop fait d'éclat, ma vengeance ne doit pas être ignorée. » Je voulus lui faire quelques représentations ; mais elle me dit qu'elle ne me verroit jamais, si je balançois un moment. Je fus bientôt déterminé ; je consentis à tout, je renvoyai à la marquise ses lettres et son portrait, avec un billet qui, je crois, était fort impertinent, puisqu'il était dicté par M™® de Rumigny ; en un mot, je quittai M"'^ de Valcourt on ne peut pas plus mal. Ce ne fut cependant pas sans remords : c'est en vain qu'on veut s'aveugler pour séparer la probité du commerce des femmes. J'avois encore toutes les idées neuves ; le monde ne m'avoit point appris à me parjurer. M™^ de Rumigny, à qui je ne cachai point mes remords, prit encore le soin de les calmer : les femmes n'ont point de plus grands ennemis que les femmes.

M"'^ de Rumigny ne me fit pas languir davantage ; le lendemain elle voulut que j'allasse avec elle à l'opéra en grande loge ; j'y consentis, son triomphe étoit le mien. La marquise s'y trouva le même jour ; elle étoit fort parée, et n'y venoit que pour démentir les discours du public : une telle démarche est un coup de partie, le jour qu'on a été quittée ; mais je remarquai son chagrin caché. Cependant elle m'écrivit, elle me courut, et fit tout ce que l'égarement de l'amour malheureux ins-

pire, et fait toujours faire sans succès; enfin, elle se commit encore plus qu'elle n'avoit fait ; mais M™" de Rumigny, qui connoissoit trop la conséquence de ces premiers instans, ne me perdoit pas de vue. Je vécus quelque temps avec M""^ de Rumigny, comme j'avois fait avec M™® de Valcourt, et je m'en dégoûtai encore plus promptement. Ma première et ma seconde aventure n'annonçoient pas un caractère fort constant ; on verra dans la suite si je me suis démenti.

M""" de Rumigny commençoit donc à me peser beaucoup, lorsque j'entrai dans les mousquetaires. La compagnie marcha en Flandre, et j'y fis ma première campagne. Avant mon départ, je passai trois jours avec M"'' de Rumigny d'une façon à me faire regretter. Elle me fit promettre de lui écrire ; mais à peine l'eus-je quittée que je n'y songeai plus.

Après la campagne, la compagnie revint à Paris oii je passai l'hiver. Je n'allai seulement pas voir M™° de Rumigny. La vie que je menois avec mes camarades, me paroissoit préférable à toute la gêne du commerce des femmes du monde. Je n'en recherchai aucune de celles qui exigent des soins et des attentions, et je suivis les mœurs des mousquetaires de mon âge.

Au retour du printemps, M. de Vendôme, à qui ma famille étoit particulièrement attachée, me proposa d'être un de ses aides-de-camp ; j'ac-

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ceptai la proposition avec ardeur, et je le suivis en Espagne. Uniquement occupé de mes devoirs, je m'attachai à ce prince, c'est-à-dire au métier de la guerre ; car c'étoit ainsi qu'on lui faisoit sa cour.

Il fut assez content de mes services pour m'honorer de sa protection, et bientôt il me lit obtenir un régiment, à la tête duquel je me trouvai à la bataille de Villa- Viciosa que M. de Vendôme gagna sur M. de Staremberg.

Après cette victoire, qui décida de la couronne d'Espagne pour Philippe V, mon régiment fut envoyé en quartier à Tolède. Les congés étant difficiles à obtenir, j'y demeurai pour contenir les soldats, et prévenir les désordres qui pouvoient arriver à chaque instant dans ce pays, par la prévention que quelques Espagnols avoient contre les François. D'ailleurs les moines, par jalousie et par ignorance, persuadent, sur-tout aux femmes, que les François sont des hérétiques. Une différence de religion chez des peuples qui ont peu d'étude, ne rapproche pas les esprits; aussi je vivois dans une assez grande solitude.

Un jour, en rentrant chez moi par une rue détournée, je fus abordé par une femme couverte d'une mante : « Seigneur cavalier, me dit-elle, uniC dame voudroit avoir une conversation avec vous ; trouvez-vous demain à onze heures dans la grande église. » J'acceptai le rendez-vous. Le lendemain.

après avoir apporté beaucoup d'attention à ma parure, je me rendis au lieu indiqué. Je n'y vis que des femmes couvertes de mantes noires, parmi lesquelles j'en aperçus une qui se distinguoit au milieu de deux autres, par la majesté de sa taille. Elles se mirent toutes trois à genoux auprès de moi ; elles s'armèrent d'un grand rosaire, firent plusieurs inclinations dévotes ; et j'entendis une voix qui me dit : « Trouvez- vous ce soir à l'heure de l'oraison sur le bord du Tage, et suivez la personne qui vous abordera en vous présentant un bouquet; adieu, sortez de l'église sans témoigner la moindre curiosité. » Le son de cette voix me parut si flatteur que je me sentis ému. Je me rendis au lieu marqué deux heures plus tôt qu'on ne m'avoit ordonné, et je vis paroître celle qui devoit me présenter le bouquet; elle me dit de la suivre, je lui obéis : il étoit nuit ; nous marchâmes quelque temps pour trouver une calèche dans laquelle nous montâmes. « Votre jeunesse et votre figure, me dit-elle, ont fait une vive impression sur le cœur de dona Antonia, ma maîtresse ; l'amour lui a fait oublier tous les dangers d'une entrevue; et l'on vous aime malgré la différence de votre religion. Quelle consolation pour dona Antonia, si son exemple et ses discours pouvoient vous ramener au sein de l'église! Je suis sa nourrice, c'est vous dire combien je l'aime ; mais l'espérance de votre conversion m'a plus déterminée à la servir

aujourd'hui, que ma tendresse pour elle. Vous allez juger dans quelques momens de la beauté de ma maîtresse ; elle est dans une maison qui m'appartient; rendez-vous digne de posséder le cœur de la plus belle femme de toutes les Espagnes. »

Malgré l'agitation que la nouveauté d'une pareille situation peut causer, je sentis toute la bizarrerie de cette conversation, et je réfléchissois sur la différence de ces mœurs, quand notre voiture s'arrêta dans une petite cour : nous descendîmes, je suivis la duègne, je traversai deux ou trois pièces meublées simplement, et médiocrement éclairées. Elles nous conduisirent dans une chambre dont les meubles magnifiques et l'éclat des lumières portées dans de grands flambeaux de vermeil, me frappèrent beaucoup moins qu'une femme couchée sur une estrade, et appuyée sur des carreaux d'étoffes superbes.

« Approchez, seigneur, me dit-elle ». J'obéis à un ordre aussi doux ; mais que devins-je en voyant toutes les grâces réunies dans la môme personne et relevées par toutes les recherches de la parure! Je tombai à ses genoux : « Que puis-je faire, lui dis-je. Madame, pour reconnaître les bontés dont vous m'honorez? » Elle me répondit, avec une douceur iniinie, et un feu dans les yeux qui auroit achevé ma défaite, si elle n'eût été confirmée : « Clara vous a sans doute fait part de mes sentimens. Elle m'a évité l'embarras d'un aveu qui ne

peut être excusé que par la force de la passion . La façon dont vous vous conduirez avec moi, confirmera ou détruira mes sentimens. Je vous aime : mais le sacrifice que je vous fais m'en deviend ra encore plus cher, si vous vous en rendez digne. Après un tel aveu, je ne dois rien vous cacher : vous êtes d'une religion différente de la mienne, et ce point est le seul obstacle au goût que je sens pour vous. Si vous m'aimez, si les sentimens que je crois lire dans vos yeux, sont sincères, il faut commencer par embrasser ma religion. »

Je voulus alors prendre une de ses belles mains et la baiser, pour éviter une profession de foi qui me paraissoit assez déplacée ; mais à peine l'eus-je touchée qu'elle s'écria : « Donnez-moi promptement de l'eau bénite, ma chère Clara. » En effet, elle lui apporta un bénitier dans lequel elle trempa un linge dont elle essuya l'endroit que j'avois touché, avec un si grand soin et une attention si marquée que je ne pus m'empêcher de sourire ; mais, ne voulant point choquer ses préjugés, je pris le parti de lui dire quelle étoit ma religion ; et l'amour me rendit peut-être plus catholique que je ne l'âvois jamais été.

(( Que la voix d'un homme qu'on aime persuade aisément! me dit-elle; elle triomphe de toutes les résolutions : je n'ai pu vous convaincre, vous m'avez persuadée. Je vous aime apparemment plus que vous ne m'aimez, et c'est un avantage que je

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