‹ Les confessions du Comte de ***. Acajou et Zirphile. Introd. et notes bibliographiquesChapitre 6 sur 11 · l'œuvre de CHARLES DUCLOS · texte numérisé non relu

l'œuvre de CHARLES DUCLOS

saurai conserver sur vous. » Je baisai alors une d« ses mains, sans qu'elle eût recours à l'eau bénite. Je la priai de m'apprendre à qui j'avois le bonheur de parler. « Vous le saurez un jour, me dit-elle ; ne cherchez point à pénétrer un mystère dont la découverte ne vous est d'aucune utilité; méritez, par un amour et une discrétion sans bornes, le bonheur que je vous prépare. »

Alors la fidèle Clara nous ser\dt un léger repas. J'étois enchanté de toutes les grâces que je découvrois dans la belle Espagnole ; tout respiroit en elle la volupté, et m'annonçoit un bonheur que j'obtins quelques momens après, et qui surpassa mes désirs. « Vous ne m'aimerez pas longtemps, me disoit Antonia ; ma conquête vous a trop peu coûté. Vous ignorez tous les combats que j'ai soutenus ; je vous aime depuis le jour de votre arrivée : vous passâtes sur la grande place à la tête de votre régiment ; je vous vis d'une fenêtre grillée. Que n'ai-je point fait pour bannir l'impression que votre vue a faite sur mon cœur ! Je vous fuyois mal apparemment, car je vous rencontrois toujours. »

Nous passâmes la nuit et toute la journée suivante au milieu des plaisirs et des tendres inquiétudes que la passion donne aux amans, et sur lesquelles les plaisirs les rassurent sans cesse. Quand nous fûmes au moment de nous séparer, Antonia leva les carreaux sur lesquels elle étoit

assise, et prit UTie épée d'or garnie de quelques diamans d'un assez grand prix qu'elle me força d'accepter. J'y fus obligé ; car la plus grande offense que l'on puisse faire à un Espagnol, c'est de refuser ce qu'il offre : je la reçus donc en baisant mille fois la main qui me la donnoit, et je montai seul dans la calèche, qui me conduisit à l'endroit où je l'avois trouA'ée la veille.

Le lendemain, à mon réveil, je reçus une lettre d'Antonia ; ce fut un Maure qui me l'apporta. Elle étoit tendre et passionnée : Antonia me prioit de me promener le soir à cheval sur la grande place. « Je vous verrai sans être vue, ajoutoit-elle, et je jouirai avec plaisir de l'inquiétude où vous serez de ne me point apercevoir. Clara vous dira demain, à la grande église, quand et de quelle façon nous pourrons nous revoir. » J'exécutai les ordres que l'oTi m'aToit donnés. Après avoir regardé inutil ement à toutes les jalousies, je revins chez moi m'occuper de mon aventure. Le jour suivant, je trouvai Clara dans l'église que l'on m'avoit indiquée, qui me dit, en feignant de prier Dieu : « Rendez-vous à cheval, au jour tombant, et sans suite, derrière les murs du courent de Saint-François ; le Maure que vous avez vu hier, s'y trouvera monté sur une mule ; vous n'aurez qu'à le suivre. » Je fus exact au rendez-vous : j'y trouvai le Maure, il observa toujours le plus profond silence, et nous arrivâmes dans la basse-cour d'un

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château qui me parut considérable. Je mis pied à terre ; le Maure prit mon cheval, et me fit signe de monter par un petit escalier formé dans une tour. J'y trouvai Clara qui m'attendoit : « Venez, me dit-elle, le plus heureux de tous les hommes. » Elle me conduisit avec une lanterne sourde daixs un cabinet, d'où je passai dans un appartement superbe où la belle Antonia m'attendoit. « Vous triomphez de toutes mes craintes, me dit-elle, je goûte le plaisir de vous posséder chez moi malgré tous les périls que je puis courir ; j'espère que le bonheur que j'ai de vous voir, ne sera point interrompu ; mais, en cas d'accident, vous pourrez vous retirer : le Maure tient votre cheval au bas de l'escalier. » J'employai les termes les plus touchans pour exprimer ma reconnoissance et mon amour. Nous étions dans ces transports de l'âme que lamour seul fait connoîtrc, et qui sont audessus de l'expression, quand nous entendîmes un grand bruit dans la chambre qui précédoit celle où nous étions : « Fuyez, me dit Antonia avec transport ; je suis trahie, je périrai ; mais je ne m'en plaindrai pas, si je puis vous croire en sûreté. » Dans l'instant même on enfonça la porte, et je vis entrer un homme transporté de fureur et suivi de deux valets armés ; il tenoit son épée d'une main, et de l'autre un poignard. Il se jeta si promplement sur Antonia, que je ne pus l'empêclier de lui porter deux coups qui la firent tomber

à mes pieds ; j'avois des pistolets de poche, je cassai la tête à celui qui venoit de blesser Antonia,etje tins en respect ceux quiTaccompagnoient. Elle me tendit les bras, et me dit d'une voix mourante : « Qu avez-vous fait, seigneur ! vous avez tué mon mari. » Les deux valets, occupés à donner du secours à leur maître, me donnèrent le temps de prendre Antonia dans mes bras, et de gagner la porte du cabinet. Je descendis sans obstacle, je trouvai le Maure qui m'attendoit avec mon cheval ; il m'aida à prendre Antonia devant moi, et je m'éloignai de ce funeste lieu sans savoir où j'allois. Je m'abandonnai à la vitesse de mon cheval.

Cependant Antonia ne donnant aucun signe de vie, je m'arrêtai pour lui donner quelques secours; mes soins la firent revenir à la vie : « Quoi ! c'est vous, me dit-elle, en ouvrant les yeux ! vous vivez, tous mes malheurs ne me touchent plus. Il n'y a point de grâce à espérer ni pour vous ni pour moi ; le rang et la dignité de mon mari vous attireront des ennemis sans nombre; c'est le marquis de Palamos que vous avez tué. Je n'ai d'autre ressource que mon frère, il a un château peu éloigné d'ici, prenons-en le chemin, il ne me refusera pas un asile. » Je remontai à cheval, je la pris dans mes bras, et nous arrivâmes à la pointe du jour dans le château. Nous fîmes éveiller aussitôt le comte, son frère, et l'on nous fit entrer dans sa chambre,

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sans avoir été vus que par un seul domestique. 11 frémit au récit de l'aventure cruelle qui venoit d'arriver à sa sœur; il l'aimoit, il la plaignit, et lui donna tous les secours possibles : ses blessures ne se trouvèrent pas mortelles. 11 me conseilla de me tenir caché le reste du jour ; et, quand la nuit fut venue, il me dit que le service que j'avois rendu à sa sœur, lui faisoit oublier la vengeance que j'avois tirée de son beau-frère. «Ma sœxir m'a tout avoué, ajouta-t-il ; elle veut que je sauve vos jours, vous lui êtes cher, et l'amitié que j'ai pour elle, et la confiance que vous m'avez témoignée, en choisissant ma maison pour asile, m'engagent à favoriser votre fuite. Je vais vous donner un homme qui vous conduira sûrement à Madrid par des chemins détournés. » Je le conjurai demelaisser voir la marquise ; mes prières furent inutiles. « Elle m'a chargé, reprit-il, de vous remettre ce paquet ; je tiens ma parole, et ne puis faire autre chose. » En achevant ces mots, il me conduisit dans la cour, oii celui qui devait me servir de guide, m'attendoit avec mon cheval, et nous partîmes aussitôt.

J'avois le cœur déchiré : je m'éloignois d'une femme charmante, je la quittois sans aucune espérance delà revoir, et dans quel état ! mourante et perdue pour moi. Nous marchâmes toute la nuit ; quand le jour parut, nous prîmes quelque repos dans un village écarté. Ce lut alors que j'ou-

\Tis le paquet que la marquise m'avoit fait remettre ; j'y trouvai son portrait et une lettre aussi vive et aussi pleine de regrets que celle que j'aurois pu lui écrire ; elle me prioit de garder toute ma vie ce portrait qu'elle avoit compté me donner la veille dans des momens plus heureux. Il étoit dans une boîte enrichie de diamans ; mais, ce qui me parut singulier, et ce qui me fit toujours reconnoître le caractère espagnol, fut d'y trouver une relique de saint Antoine de Pade, qu'elle partageoit avec moi, parce que, disoit-elle dans sa lettre, elle lui attribuoit notre salut dans cette dernière aventure, et me conjuroit de ne m'en point séparer dans le danger où la famille de son mari m'exposoit; elle finissoit en m'assurant d'un amour éternel.

J'arrivai sans aucun accident à Madrid ; je renvoyai mon guide, et le chargeai d'une lettre pour la marquise, et d'une autre pour son frère. J'allai sur-le-champ rendre mes devoirs à M. de Vendôme ; il me reçut avec cette bonté qui lui attachoit le cœur de toutes les troupes. Je lui con* tai mon aventure ; il me conseilla de ne pas demeurer dans Madrid, dans la crainte des assassins et des suites qu'une telle affaire pouvoit avoir entre les nations, et m'assura qu'il alloit faire changer mon régiment de quartier. Je n'eus pas de peine à me tenir caché : l'état de mon âme m'auroit rendu toute compagnie insupportable.

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On ignora absolument le lieu de ma retraite ; mon régiment fut relevé ; et, la campagne s'approchant, je fus bientôt en état de le joindre. Nos opérations furent heureuses, et je fus envoyé en quartier d'été dans un gros bourg, auprès duquel il y avait une abbaye de filles.

Suivant les ordres que nous avions de protéger tous les couvens, j'y avois établi une garde. J'ailois souvent me promener le long des murs du jardin de cette abbaye : il n'y avoit que la solitude qui convînt à la situation de mon cœur. Un jour, en passant sous les fenêtres d'un corps de logis de cette maison, j'entendis ouvrir une jalousie, et je vis tomber à mes pieds une lettre que je ramassai ; je levai la tète ; mais la jalousie, déjà refermée, ne me laissa rien voir. Je pris le billet, je vis avec suprise qu'il m'étoit adressé : je l'ouvris, l'on y donnoit des éloges à la tristesse dont je paroissois pénétré ; l'écriture m'étoit inconnue, et je ne pouvois pas me flatter qu'elle tût écrite de la part de la marquise que l'on m'avoit assuré être morte de ses blessures. Il y avoit cependant des choses, dans cette lettre, qui ne pouvoient être écrites que par quelqu'un qui me connût par rapport à elle.

Dans cette incertitude, je revins chez moi écrire un billet, dans le dessein d'éclaircir mes doutes ; et le lendemain, à la même heure, je retournai sous la même fenêtre: la jalousie s'ouvrit, on des-

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cendit une petite corbeille attachée à un ruban ; je l'ouvris, je n'y trouvai rien, j'y plaçai ma lettre, et la corbeille remonta comme un éclair. J'attendis quelque temps, on ne fit aucun signal, et le jour suivant un nouveau billet tomba à mes pieds. On me marquoit que l'on vouloit s'entretenir avec moi de mes malheurs ; on me prioit encore de me trouver au milieu de la nuit le long des murs du jardin ; on m'indiquoit un pavillon auprès duquel je trouverois une échelle de corde. Je ne doutai point que cette lettre ne fût de Clara. Je me rendis au lieu marqué ; je trouvai ce qu'on m'avoit annoncé ; je montai sur le mur, et, changeant mon échelle de côté, je fus bientôt dans le jardin. J'aperçus une femme couverte d'un voile qui se retira dans les allées d'un bosquet ; je la suivis ; elle s'arrêta surun banc de gazon. « Ma chère Clara, lui dis-je, car ce ne peut être que vous, est-il bien vrai que la marquise ne soit plus ? Ce n'est que pour en parler, ce n'est que pour la pleurer que j*ai pu me résoudre à venir ici. — Non, s'écria la femme voilée, elle n'est point morte votre chère Antonia ». La voix et l'expression me manquèrent en reconnoissant la marquise elle-même ; je tombai à ses pieds, elle demeura appuyée sur moi en éprouvant le même trouble. Quand ce tendre saisissement fut passé, nous nous finies toutes les questions imaginables; je lui reprochai de m'avoir laissé ignorer si long-temps le lieu de son séjour.

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Elle m'apprit que son frère m'avoit fait passer pour infidèle dans son esprit, et n'avoit pas laissé parvenir ma lettre jusqu'à elle. « La douleur que cette nouvelle me causa, ajouta-t-elle, et l'éclat de la malheureuse aventure qui m'étoit arrivée-, me déterminèrent à prier mon frère de me donner les moyens de vivre et de mourir ignorée. Il répandit le bruit de ma mort, et me conduisit lui-même dans cette abbaye où personne ne me connoît. J'y mourrai contente puisque vous m'êtes fidèle ; c'est tout ce que je pouvois espérer dans le cruel état où l'amour m'a réduite; je n'ai pu résister au plaisir de vous entretenir encore une fois: la manière et le lieu sont suspects, mais mes intentions sont pures ; ne cherchez point à me revoir, je vais chercher à vous oublier. Le sacrifice que je prétends faire de vous à celui qui m'a donné l'être, est complet ; adieu, je ne tiens plus au monde. » En disant ces mots, elle se débarrassa de mes bras, et prit la fuite dans les détours du bosquet, sans qu'il me fût possible de la retrouver. Pendant cette recherche inutile, le jour parut, et je fus obligé de me retirer.

Quand je fus de retour chez moi, je trouvai dans ma poche un écrin de diamans d'un grand prix, qu'elle avoit eu l'adresse d'y mettre sans que je m'en aperçusse. Je passai mille fois sous la même fenêtre dans l'espérance de donner des lettres, d'en recevoir, et de remettre l'écrin ; mes soins

furent inutiles, je ne vis rien. Je demandai à parler à l'abbesse ; je lui dis que j'avois des choses de la dernière conséquence à communiquer à une dame qui étoit dans sa maison, et dont je lui fis le portrait : l'abbesse feignit de ne la pas connoître. Je jugeai par ses réponses qu'il étoit inutile d'insister davantage, et je me retirai au désespoir.

Quelques jours après, je reçus ordre d'assembler le régiment, et de joindre l'armée : je le fis défiler devant l'abbaye ; je me flattois que mon départ feroit naître l'envie de me donner une dernière consolation, mais je n'aperçus rien, et fus obligé de partir le cœur pénétré de douleur.

Il n'y eut que les opérations de la campagne qui furent capables de me distraire du chagrin qui me dévoroit. Nous fîmes le siège de Gironne que nous prîmes ; le reste de la campagne se passa, entre M. de Vendôme et M. de Staremberg, à s'observer et se fatiguer mutuellement. On fit venir de nouvelles troupes de France, et l'on y fit repasser quelques-unes de celles qui- avoient le plus souffert; mon régiment fut de ce nombre, et, en arrivant en France, il fut envoyé en quartier de rafraîchissement à***. Les conférences qui commencèrent alors à Utrecht, donnèrent les premières espérances de la paix. Jaurois pu, dans ces circonstances, demander un congé pour revenir à Paris ; mais j'ai toujours cru qu'on ne devoit guère en faire usage que pour des affaires

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indispensables, et je n'en avois aucunes : ainsi je demeurai au régiment.

La vie que Ton mène dans la garnison, n'est agréable que pour les subalternes qui n'en connoissent point d'autre ; mais elle est très-ennuyeuse pour ceux qui vivent ordinairement à Paris et à la cour ; le ton de la conversation est un mélange de la fadeur provinciale et de la licence des plaisanteries militaires. Ces deux choses, dénuées par elles-mêmes d'agrémens, ne peuvent pas produire lui tout qui soit amusant. Heureusement, ma maxime a toujours été de me faire à la nécessité, de ne rien trouver mauvais, et de préférer à tout la société présente. Je me livrai donc à la vie de. garnison ; nous fûmes présentés en corps par un officier, qui lui-même l'avoit été la veille dans toutes les maisons où l'on recevoit les officiers. Nous apprîmes en un moment quelles étoient les femmes que le régiment que nous remplacions laissoit vacantes. On eut grand soin de me montrer celles qui étoient dévouées à l'état-major ; car il est d'usage d'observer en ce cas l'ordre du tableau. Rien n'est, à mon gré, si plaisant que de voir la façon dont on s'examine, et dont on se choisit pendant les premières vingt-quatre heures. On parle d'abord beaucoup du régiment qui vient d'être relevé ; les femmes se répandent fort en éloges sur les officiers polis et aimables qui leur ont donné des bals et des fêtes : c'est un moyen pour

engager les nouveaux venus à suivre l'exemple de leurs prédécesseurs ; les citations du passé sont un des arts que les femmes de tout état emploient le plus volontiers. Les dames de la garnison qui ont conservé le portrait de leurs amans, ne le portent pas en bracelet: ce sont des grands portraits qui parent ordinairement la salle d'assemblée.

Je m'attachai à une madame de GTrandcour qui étoit assez jolie, et le lendemain je lui donnai le bal. C'est une déclaration authentique dont l'éclat est nécessaire. Je fus donc bien reçu et aussitôt en charge. Je faisois tous les jours la partie de madame ; je la voyois tête à tête après souper, ou quelque temps avant l'heure de l'assemblée, qui se tenoit alternativement chez quelques-unes. Ce que nous faisions dans la société de l'état-major et des capitaines, les sulbaternes le pratiquoient de leur côté. En trois jours un régiment est établi, peut-être mieux qu'au bout d'un an ; car dans les commencemens il ne peut y avoir de tracasseries, et l'on n'a point de mauvais procédés à se reprocher.

J'étois'avec M""" de Grancourt dans un commerce réglé, lorsque, par un caprice dont je n'ai jamais bien sçu le motif, elle me dit un soir que je nepouvois pas rester chez elle après l'assemblée qui s'y tenoit ce jour-là ; qu'elle me prioit de sortir avec la compagnie ; et que sur le minuit je n'avoîs qu'à me rendre sous le balcon de sa fenê-

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tre ; que j'y trouverois une échelle de corde par le moyen de laquelle je passerois dans son appartement. Tant de précautions me paroissoient assez superflues dans les termes où nous en étions ; cependant je ne fis pas de difficultés, je sortis comme les autres, et je me rendis sous la fenêtre à l'heure marquée. J'y trouvai cette mystérieuse échelle, j'y montai, et j'étois près de passer pardessus le balcon dans l'appartement, lorsque la patrouille vint à passer. L'officier qui la conduisoit m'aperçut, il m'ordonna aussitôt de descendre pour me faire arrêter, et je descendis en enrageant. Mais à peine cet officier, qui étoit de mon régiment, m'eut-il reconnu qu'il fit un éclat de rire. « Quoi ! c'est vous, dit-il, mon colonel? Et que diable allez-vous donc faire par ce balcon? Je croyois vos affaires plus avancées. — Morbleu! lui dis-je, je le croyois aussi ; mais une sotte complaisance pour une folle... — Allez, allez, reprit-il, vous n'êtes point fait pour prendre cette voie-là : on ne doit faire entrer aujourd'hui par une fenêtre que ceux qu'on y peut faire sortir ; frappez à la porte, et faites-vous ouvrir. » Il se mettoit déjà en devoir d'exécuter ce qu'il me disoit ; mais je l'en empêchai, et je me retirai chez moi [dein de dépit. Une aventure arrivée à un colonel dans une garnison ne peut pas être secrète ; la mienne fut publique le lendemain. J'avois eu le temps de me remettre, et je me prêtai de bonne grâce à toutes

CONFESSIONS DU COMTE DE *** ol

les plaisanteries. Les plus mauvaises que j'eus à essuyer, furent celles de l'intendante. Elle me dit que le commerce de la bourgeoisie étoit au-dessous de moi, et qu'elle avoit à se plaindre de ce que je la négligeois. Il est vrai que j'y allois peu. L'insipide fatuité qui régnoit à l'intendance m'en avoit écarté. Monsieur l'intendant étoit un petit homme plein de prétentions, d'une mine basse, d'un air fat, d'un esprit faux, d'un babil éternel, et d'un maintien impertinent. Dès notre première entrevue j'avois remarqué, dans les politesses excessives qu'il croyoit me faire, une suffisance que j'aurois imaginée être au dernier période, si je n'avois vu quelque temps après Madame l'intendante. Ce couple poussoit la morgue et la vanité au dernier excès.

Les agaceries que mon aventure m'attira de la part de l'intendante, me firent changer de conduite, et je résolus de m'y attacher. Je pris le parti de m'en amuser ; et, pour y parvenir, j'eus la méchanceté d'entretenir leur manie: d'ailleurs les troupes ont malheureusement besoin de ces genslà. Je flattai donc leur orgueil, j'applaudis à leurs ridicules, je disois, en leur parlant d'eux-mêmes, des gens comme eux. Je soutenois que la représentation étoit nécessaire dans la place qu'ils occupoient, et faisoit partie du service du roi. Cette conduite fut très utile à mon régiment. Il n'étoit que par détachement dans la ville ; le reste étoit

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répandu dans les villages autour de la place. Le soldat avoit beau faire du désordre, toutes les plaintes du pays n'étoient pas seulement écoutées, et le quartier fut bon ; les bonnes grâces de Madame l'intendante, que je parvins à obtenir, le rendirent encore meilleur. J'étois le plus considérable de ceux qui se trouvaient alors à *** : ainsi elle m'écouta par vanité, et je la pris parce que je n'avois rien de mieux à faire. Elle n'étoit que médiocrement jolie ; mais la nécessité et la jeunesse ne me rendoient pas difficile. Mon prédécesseur dans ses bonnes grâces, étoit un jeune officier d'infanterie parfaitement bien fait. L'honneur de la couche de Madame l'intendante l'avoit flatté; et, par ses soumissions aveugles, il avoit séduit son orgueil ; mais il me fut sacrifié. J'étois obligé d'essuver l'ennui des discours de l'intendante sur les prérogatives de sa place. On ne conçoit pas les hauteurs qu'elle avoit en ma présence avec tous les autres ; enfin elle n'oublioit rien et outroit tout pour me persuader de la dignité et de l'éminence de l'intendance, et pour me faire oublier qu'étant souveraine en province, elle n'étoit qu'une bourgeoise à Paris.

Cependant tout annoncoit la paix, et elle fut bientôt conclue. J'avois toujours eu envie de voyager, et surtout de voir l'Italie : je me trouvois assez à portée d'y passer du lieu où j'étois ; je demandai un congé, et je l'obtins.

Les charmes de Madame l'intendante ne furent pas capables de m'arrêter ; le commerce que j'avois avec elle n'étoit apparemment attaché qu'à la ville où je l'avois rencontrée ; car, l'ayant retrouvée l'année suivante à Paris, il ne fut jamais mention de rien qui eût rapport à ce qui s'étoit passé entre nous ; mais je remarquai combien la vanité d'un intendant a quelquefois à souffrir dans une ville qui sert si parfaitement à corriger les fatuités subalternes.

Après avoir quitté ***, je parcourus toute l'Italie : je n'oubliai rien de tout ce qui pouvoit intéresser la curiosité, et me faire retirer le fruit de mes voyages. Je m'attachai particulièrement à éviter tout ce qui décrie la jeunesse françoise. .J'étois sur-tout en garde contre le danger des courtisanes ; et je serois, je crois, revenu sans connoître les Ita4iennes, si une aventure qui m'arriva à Venise, ne m'en eût procuré l'occasion.

Une femme jeune, belle et bien faite, qui se nommoit la signora Marcella, m'y retint trois mois dans les plaisirs les plus vifs. 11 n'y a point de pays où la galanterie soit plus commune qu'en France ; mais les emportemens de l'amour ne se trouvent qu'avec les Italiennes. L'amour, qui fait l'amusement des Françoises, est la plus importante affaire et l'unique occupation d'une Italienne. Au lieu de raconter moi-même cette aventure, je joindrai ici une lettre que Marcella écrivit, quel-

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ques jours après mon départ de Venise, à une de ses amies, et que celle-ci me renvoya: on y verra des circonstances que j'omettrois comme frivoles, et qui sont trop importantes pour qu'une Italienne les oublie.

Lettre de la signora Marcella à la signera Maria '.

« Oui peut soulager les peines de mon cœur, (( ma chère amie ? Oui peut effacer de mon esprit « le souvenir de mes plaisirs passés ? Que vous « êtes heureuse avec votre amant ! Vous êtes « ensemble à la campagne, et n'avez point d'obs- « tacle dans votre passion ; la maison délicieuse « où vous le possédez ajouteroit encore aux plai- « sirs de l'amour, s'il avoit besoin d'autre chose « que de lui-même. Paris fait aujourd'hui l'objet « de tous mes vœux; cette ville, si heureuse pour « les femmes, et si funeste pour moi, est la patrie « du signor Carie = ; il l'habite à présent, et je « n'y saurois être, je ne puis que m'affliger. Souf- (( frez, ma chère amie, que, pour soulager ma « douleur, je vous retrace les impressions que « l'amour a faites sur mon cœur; vous jugerez si « l'on peut en ressentir plus vivement les fureurs.

1. On s'est cru obligé de traduire cette lettre pour ceux qui n'entendroient pas ritalien avec la même facilité que le frfinçois.

2. Les Italiennes, accoutumées à ces noms, les donnent plus volontiers à leurs amans que leurs noms de famille.

Où

« Vous savez que j'ai vécu pendant cinq ans avec mon mari dans une union tranquille ; je croyois que l'indolence d'un état languissant étoit de l'amour ; il n'étoit réservé qu'au signor Carie de me tirer de l'erreur oîi j'étois.

« 11 y a quelques mois que je le trouvai au Ridotte. Sa vue me lit un cœur nouveau : un penchant invincible m'entraîna sans réflexion ; je profitai de l'heureuse liberté du masque pour lui parler ; son esprit me charma autant que sa figure. L'envie de lui plaire m'avoit engagée à lui faire des avances ; je craignis, après l'avoir quitté, qu'il ne me confondît avec les coquettes et les courtisanes. Ces réflexions m'occupèrent toute la nuit. L'amour, qui donne et détruit les idées dans le même instant, me faisoit redouter son insensibilité, ou flattoit mon espoir. J'avois chargé un de mes gondoliers de s'informer avec exactitude de celui qui étoit déjà l'idole de mon cœur ; j'appris dès le lendemain son nom, son pays, et qu'il étoit depuis un mois à Venise. Dans la conversation que j'avois eue avec lui, j'avois reconnu avec chagrin qu'il étoit François, je n'en devins que plus sensible au désir de le fixer. J'appris avec transport qu'il étoit libre, et qu'il n'avoit aucun commerce avec les malheureuses dont notre ville est remplie. Ces idées me conduisirent le jour même au Ridotte, je l'y trouvai. Je m'étois aperçu la veille qu'il

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m'avoil quittée un moment pour demander mon nom, et je Favois remarqué avec plaisir ; mon trouble, en le voyant, fut extrême; il n'étoitpas masqué, je pouvois lire sur son visage les im-

( pressions que je faisois sur lui. Mes yeux saisissoient avec vivacité ses moindres mouvemens. Notre conversation étoit animée par cette

( curiosité qui réveille tous les sens, qui cherche et qui fait à chaque instant des découvertes nou-

( velles. Je le trouvai instruit de tout ce qui pouvoit me regarder ; je jugeai par moi-même que cette curiosité n'est jamais la suite de Tindif-

( férence. Je voulus savoir l'impression que mes

( traits feroient sur lui ; je lui fis signe de me suivre, il m'obéit. Nous sortîmes du Ridotte, et nous entrâmes dans un de ces cafés dont il est environné : je me fis ouvrir une chambre particulière. Sitôt que nous fûmes seuls, il me pria de me démasquer, je cédai à son impa-

( tience. Que l'amour-propre dans ces instans est soumis à l'amour! J'attendois mon arrêt, un coup d'œil alloit le prononcer. Mon ame étoit suspendue ! Je remarquai dans les yeux de mon amant une joie qui pénétra mon âme. Son empressement, la vivacité de ses désirs et de ses caresses me faisoient craindre qu'il ne l'emportât sur moi en amour, et mit le comble à ma passion. Je ne puis exprimer aujourd'hui tout ce que l'amour nous inspiroit à l'un et à l'autre

< dans cet instant. Nous ne pouvions demeurer dans ce lieu que le temps qu'il nous falloit pour prendre les mesures capables d'assurer notre bonheur. -J'exigeai qu'il reparût au Ridotte ; je revins chez moi uniquement occupée de mon

( amour. Mon mari, ma maison, mes gens, tout ( ce qui m'environnoit, prit une forme nouvelle et désagréable à mes yeux. J'avois une vie nouvelle à arranger, je voulois être informée de toutes les démarches de mon amant. Que d'idées, que de projets occupoient mon esprit ! mais

< j'éprouvai que l'amour sait aplanir toutes les difficultés. J'envoyai mon gondolier reconnoître encore la maison de mon amant, regarder, examiner et observer les plus petites circonstances. .J'aurois voulu prendre ce soin. Carie reconnut mon gondolier, et lui donna un billet pour moi ; il me parut vivement écrit, l'amour l'avoit dicté, l'amour le lisoit. J'accablai de questions celui qui me le rendit, je voulus savoir comment il avoit été reçu ; mon impatience m'empêchoit d'apporter aucun ordre dans mes questions, et me les faisoit précipiter; une nouvelle question me paroissoit toujours plus importante que la dernière. J'appris que sa maison donnoit sur un petit canal assez proche de mon palais, et dans un endroit peu fréquenté ; je compris qu'il me seroit aisé, à la faveur du masque, de me rendre chez lui. Je convins le soir

au Ridotte, avec le signor Carie, qu'il m'attendroit le lendemain sur les trois heures. Quoique je fusse animée par l'amour, quand l'heure de mon départ arriva, je sentis un trouble qui m'étoit inconnu ; mon cœur palpitoit ; j'envisageois les conséquences de ma démarche ; j'avois cette irrésolution qui vient plus des doutes de l'amour que des combats de la vertu ; j'éprouvois ce doux frissonnement que donnent les approches du plaisir. Mon amant, qui m'attendoit, me prit dans ses bras, et me conduisit dans son appartement ; ce ne fut pas sans m'arrêter à chaque pas pour m'accabler de caresses ; mon âme n'étoit plus à elle. Trop étonnée pour me refuser à l'amour, trop passionnée pour avoir des remords, mon âme nageoit dans les plaisirs, et ne fit qu'un instant de quelques heures; tout m'étoit nouveau, et cette nouveauté est l'âme de l'amour. Jamais une plus aimable confusion ne s'est emparée des idées ; timide sur mes désirs, embarrassée dans mes expressions, séduite par les plaisirs, animée par ceux de mon amant, je n'étois que docile et soumise. La nuit qui survint nous fit voir avec regret qu'il falloit s'arracher des bras de l'amour ; le signor Carie me conduisit à la première gondole. Que j'aimois mon amant ! je me reprochois le peu d'amour que je lui avois témoigné, je désirois de le revoir pour le rassurer. J'allai chez la

signora Baldi ; je voulois avoir fait une visite que je pusse avouer à mon mari. J'arrivai chez elle au milieu d'une nombreuse compagnie, tout le monde me parut ébloui de ma beauté ; le bonheur de l'amour répand l'éclat et la sérénité sur tous les traits. Mon amant me devint plus cher que ma vie ; l'amour nous lit rechercher de nouveaux rendez-vous, et nous les fit trouver. Tout ce que l'amour inspire aux amans, tout ce que les plaisirs peuvent procurer, nous Favons mis en pratique avec un succès toujours nouveau. Hélas ! il ne m'en reste que les regrets ; il est parti, et je ne puis soutenir l'idée de ne le voir jamais. J'ai reçu de ses nouvelles ; mais les foibles plaisirs que les lettres procurent, ne servent qu'à faire regretter un état plus heureux. Les amants qui m'obsèdent, ne font qu'irriter mes peines, et ne peuvent effacer Carie de mon âme. Adieu, ma chère amie, plaignez et aimezmoi. »

J'étois dans toute la vivacité de mon intrigue avec la signora Marcella, lorsqu'on apprit à Venise la mort du roi. Je reçus ordre en même temps de revenir en France. Comme j'étois moins retenu à Venise par l'amour que par des plaisirs qui se trouvent partout, j'eus moins de peine à m'en arracher. J'essayai inutilement de consoler Marcella ; enfin, après lui avoir promis de revenir, et après toutes les protestations que les amans font

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€11 pareil cas, souvent de la meilleure foi du monde, et qu'ils ne tiennent jamais, je partis. A peine étois-je arrivé à Paris, que je reçus, de la signora Maria, la lettre que je viens de rapporter. J'en reçus aussi beaucoup de Marcella, pleines de passion et d'emportement. Je lui écrivis plusieurs fois ; mais bientôt l'absence l'effaça de mon esprit: apparemment que la persévérance d'un autre amant me remplaça dans son cœur ; car elle cessa de m'écrire, et je n'entendis plus parler d'elle.

Je trouvai, en arrivant à la cour, qu'elle avoit absolument changé de face. Le feu roi qui, dans sa jeunesse, avoit été extrêmement galant, avoit toujours apporté beaucoup de décence dans ses plaisirs. Les fêtes superbes qu'il avoit données, avoient rendu sa cour la plus brillante qu'il y eût jamais eu dans l'Europe, et avoient, plus que toute autre chose, favorisé le progrès des talens et des arts. 11 suffisoit que les courtisans eussent le goût délicat, pour qu'ils imitassent le roi ; mais ils furent obligés de recourir à la flatterie, lorsqu'il fut parvenu à un âge plus avancé.

Le roi, en vieillissant, se tourna du côté de la dévotion, et dans l'instant toute la cour devint dévote, ou parut l'être. Après sa mort, le tableau changea totalement, et sous la Régence on fut dispensé de l'hypocrisie. Le petit nombre de ceux qui étoient véritablement vertueux, restèrent tels qu'ils étoient, et ceux qui avoient joué la vertu,

devinrent, en l'abandonnant, plus honnêtes gens qu'ils n'avoient été, puisqu'ils cessèrent d'être hypocrites. Plusieurs furent aussi faux dans le libertinage qu'ils l'avoient été dans la dévotion, et crurent faire leur cour en se livrant aux plaisirs. Ce qu'il y a de sur, c'est que cela étoit parfaitement indifférent.

Pour moi, qui n'avois point de prétentions, et qui n'étois pas dans l'âge de l'ambition, je suivis mon goût ; mon cœur ne pouvoit pas demeurer oisif, et mon premier soin fut de chercher une femme à qui je pusse m'attacher.

M°® de Sezanne, jeune, belle, bien faite et nouvellement mariée, me parut digne de mon hommage. Je m'attachai auprès d'elle, et lui rendis les soins les plus assidus : heureusement elle n'avoit point d'engagement ; car je n'ai jamais compté un mari pour quelque chose. M™"" de Sezanne étoit un caractère franc et sincère : elle reçut mes vœux, et sitôt qu'elle eut pris du goût pour moi, elle me l'avoua, et bientôt m'en donna des preuves. Nous vécûmes environ deux mois dans une union parfaite ; mais insensiblement M™^ de Sezanne devint coquette, ou du moins je commençai à m'en apercevoir. .Je lui en fis des reproches; elle en parut étonnée, et me dit qu'elle ne croyoit pas avoir rien à se reprocher à mon sujet, puisqu'elle m'aimoit uniquement. Je me rendis à ses protestations ; mais ce ne fut pas pour

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long-temps. M"^ de Sezanne ne parut pas apporter beaucoup de soin à me détromper, ou de précautions à me tromper. Sa beauté commençoit à faire du bruit, et mille amans s'empressèrent auprès d'elle. Quoique je ne remarquasse pas qu'elle m'en préférât aucun, je trouvois qu'elle se prêtoit avec trop de facilité à toutes les agaceries qu'on lui faisoit, et je recommençai mes plaintes. M""^ de Sezanne, qui m'avoit d'abord rassuré avec bonté, me dit alors que mes reproches la fatiguoient. Je ne pris pas son chagrin pour une preuve d'innocence ; je sortis, et je fus deux jours sans la voir ; mais l'amour me ramena vers elle. Je lui fis tout à la fois des reproches et lui demandai pardon, et nous nous raccommodâmes. Nous vécûmes quelque temps ensemble, en passant le temps à nous brouiller et à nous raccommoder tous les jours. Enfin, fatiguée de mes plaintes autant que je l'étois de sa coquetterie, elle me déclara qu'elle ne pouvoit plus supporter mon humeur, qu'elle avoit pris son parti ; elle me donna mon congé, et je Tacceptai. Dans le dépit où j'étois, je m'emportai contre elle et contre toutes les femmes, en déclamant contre leur infidélité. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'elle n'a jamais pris d'autre amant ; le public l'a toujours regardée comme un caractère fort opposé à la coquetterie ; et elle m'a paru depuis à moi-même mériter le jugement du public. Si j'en jugeois

différemment lorsque je vivois avec elle, c'est que j'avois l'esprit gâté par les deux aventures qui m'étoient arrivées en Espagne et en Italie. Je fis une sérieuse réflexion sur les femmes et sur moimême. Je compris que je ne devois pas chercher à Paris la passion italienne, ni la constance espagnole ; que je devois reprendre les mœurs de ma patrie, et me borner à la galanterie françoise. Je résolus de me conduire sur ce principe, de ne me point attacher, de chercher le plaisir en conservant la liberté de mon cœur, et de me livrer au torrent de la société.

Je ne rapporterai point le détail et toutes les circonstances des intrigues où je me suis trouvé engagé. La plupart commencent et finissent de la même manière. Le hasard forme ces sortes de liaisons ; les amans se prennent parce qu'ils se plaisent ou se conviennent, et ils se quittent parce qu'ils cessent de se plaire, et qu'il faut que tout finisse. Je m'attacherai simplement à distinguer les différens caractères des femmes avec qui j'ai eu quelque commerce.

Je n'eus pas plus tôt rompu avec M™^ de Sezanne, que je trouvai dans M™° de Persigny tout ce qu'il me falloit pour me confirmer dans mes nouveaux sentimens, et dans la résolution que je venois de prendre de n'avoir point de véritable attachement de cœur.

Les femmes, à Paris, communiquent moins

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