‹ Les confessions du Comte de ***. Acajou et Zirphile. Introd. et notes bibliographiquesChapitre 7 sur 11 · l'œuvre de CHARLES DUCLOS · texte numérisé non relu

l'œuvre de CHARLES DUCLOS

généralement entre elles que les hommes. Elles sont distinguées en différentes classes qui ont peu de commerce les unes avec les autres. Chacune de ces classes a ses détails de galanterie, ses décisions, sa bonne compagnie, ses usages et son ton particulier : mais toutes ont le plaisir pour objet, et c'est là le charme du séjour de Paris. Jai eu lieu de remarquer toutes ces différences.

M'"'' de Persigny étoit ce qu'on appelle dans le Marais une petite maîtresse ; elle étoit née décidée, le cercle de son esprit étoit étroit : elle étoit vive, parloit toujours, et ses réparties, plus heureuses que justes, n'en étoient souvent que plus brillantes. Elevée en enfant gâté, parce que dès l'enfance elle avoit été jolie, les amants achevèrent ce que les parens avoient commencé. Elle se croyoit nécessaire partout, il n'y avoit rien que Ton pût voir, point d'endroit où Ton pût aller, que l'on n'y trouvât M™^ de Persigny. Un de ses désirs eût été de pouvoir, comme les jeunes gens, se montrer dans le même jour à plusieurs spectacles ; mais, pour s'en dédommager, elle paroissoit à toutes les promenades. Les calèches de goût, les attelages brillans la promenoient sans cesse aux environs de Paris ; souvent elle alloit souper avec sa compagnie dans des maisons de campagne pendant l'absence de leurs maîtres, et le traiteur ne lui déplaisoit pas. 11 n'y avoit rien qu'elle ne préférât à l'ennui d'être chez elle et au chagrin de se

J. Denv,

CoxFKssioxs nu (/o.mii-; dk '■ Madame de Sclve.

coucher. Trop vive pour s'assujétir à une partie de jeu, elle la commençoit et la quittoit à moitié ; mais elle aimoit la table, et elle y étoit charmante. Ce fut à un souper que je la connus ; il fut poussé fort avant dans la nuit. Née coquette, elle s'aperçut de l'impression qu'elle faisoit sur moi, et redoubla ses coquetteries. En sortant de table, elle proposa d'aller à Neuilly : cette folie étoit alors dans sa nouveauté, je l'acceptai avec plaisir ; je la suivis avec une de ses amies, je la ramenai chez elle, et la quittai avec une ample provision de parties méditées et de projets sans nombre pour lesquels elle m'engagea. Je consentis à tout : j'avois envie de lui plaire, ou plutôt de l'avoir ; et je me trouvai bientôt emporté dans la vie la plus turbulente ; mais la destinée me conduisoit à tout voir, et ma facilité naturelle m'engageoit à me prêter à tous les goûts.

Quand une partie manquoit, il falloit absolument en substituer une autre ; c'étoit alors que l'imagination de M"'° de Persigny travailloit, que les messages couroient, et qu'il étoit indispensablement nécessaire de trouver de quoi remplir un intervalle qui se trouvoit vide. La crainte de l'ennui étoit un ennui pour elle : c'étoit lorsqu'il falloit remplacer une partie, qu'elle devenoit caressante ; son esprit étoit insinuant, et c'est avec ce caractère que la femme la plus extravagante fait approuver et partager aux hommes

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toutes les folies qui lui passent par la tête. J'obtins tout ce que je désirois dans une circonstance pareille ; mais, après m'avoir tout accordé, elle ne m'en parut pas plus attachée à moi. Les rendezvous qu'elle me donnoit,étoient presque toujours en l'air. Un souper tête à tête dans une petite maison lui paroissoit toujours trop long ; il falloit se contenter d'y aller passer quelques momens. L'envie de s'y rendre lui prenoit au moment que je m'y attendois le moins ; ainsi, je m'accoutumai à recevoir à sa toilette mes rendez-vous les plus ordinaires, parce qu'elle avoit remarqué qu'ils lui prenoient moins de temps. 11 est vrai qu'elle n'avoit pas même l'apparence du tempérament, et que la complaisance et les ouï-dire la déterminoient uniquement. Elle prenoit un amant comme un meuble d'usage, c'est-à-dire de mode : sans les faveurs il se retire, il faut bien consentir à lui en accorder. Les lettres qu'elle écrivoit, partoient du même principe ; on trouvoit à la fin quelques mots tendres consacrés par l'usage, le reste avoit toujours la dissipation pour objet. Son mari, qui étoit un fort galant homme, avoit si bien senti l'impossibilité de fixer un tel caractère, qu'il ne la contraignoit en rien, et s'étoit rassuré sur l'indifférence (jue la nature lui avoit donnée en naissant : on voit qu'il n'y gagnoit pas davantage. Indépendamment de toutes les raisons frivoles et des motifs ridicules de M""' de Persigny pour

avoir toujours un amant en titre et des aspirans, l'envie d'avoir quelqu'un absolument à ses ordres, l'engageoit à en conserver toujours un, qui ne devoit pas être infiniment flatté d'une préférence dont le hasard décidoit ; mais elle étoit jolie et brillante, il n'en faut pas tant dans le monde pour être recherchée.

Je ne fus pas long-temps s^arts ressentir tous les dégoûts et toutes les peines d'une vie aussi agitée. L'imagination de M"® de Persigny n'étant jamais arrêtée, l'on ne pouvoit être sûr d'aucun plaisir avec elle ; le souper même, qui sembloit l'amuser, se passoit ordinairement dans les. arrangemens de ce que l'on pouvoit faire le lendemain.

Pour ne point donner au public des scènes que son étourderie pouvoit aisément occasionner, et que je craignois de partager, je prétextai plusieurs voyages à la campagne ; j'eus soin d'en avertir long-temps auparavant, et les parties s'arrangèrent sans moi. A peine M™° de Persigny s'aperçutelle de mon absence ; je ne sais même si elle eut le temps de voir que nous ne vivions plus ensemble. Elle ne manqua pas de gens aimables qui s'empressèrent à me remplacer, et qui bientôt le furent eux-mêmes par d'autres. Enfin, sans rompre précisément avec elle, je cessai d'être son amant en titre.

]V|tt« de Persigny m'avoit si parfaitement corrigé

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des fausses délicatesses dont j'avois tourmenté M""^ de Sezanne, que celle-ci, dont j'avois blâmé la coquetterie, m'auroit paru une prude. Il sembloit que l'amour eût entrepris de me faire l'humeur, en m'assujettissant aux caractères les plus opposés.

Pendant que je cherchois à respirer des fatigues que m'avoit causées la pétulance de M'"" de Persigny, je me trouvai à dîner chez une de mes parentes avec une femme, dont la beauté, la taille noble, l'air sérieux, doux et modeste attirèrent mon attention. Elle pensoit finement, et s'exprimoit avec simplicité. Je demandai qui elle étoit ; j'appris qu'elle se nommoit M"'^ de Gremonville, et qu'elle étoit dévote par état. Sa figure, son esprit et son maintien me frappèrent, et firent impression sur mon cœur. Je n'osai lui demander la permission d'aller chez elle : son état et le mien ne sembloient pas compatir, et je ne voulus rien brusquer ; mais je me proposai bien de venir souvent dans cette maison, oii j'appris qu'elle se trouvoit ordinairement, et j'exécutai mon projet. Je voyois donc assez souvent M'"" de Gremonville chez ma parente. J'étois moins sensible à ses attraits, qu'au plaisir de voir en elle la simple nature ou du moins ses apparences. Elle ne mettoit point de rouge, ce qui étoit une nouveauté pour moi, et le calme du régime ajoutoit encore h sa beauté. Je sentois qu'elle me plaisoit infini-

ment ; j'étudiois ses sentimens, je n'étois occupé qu'à les flatter : elle y paroissoit sensible ; mais je n'osois pas encore me déclarer.

Ce qui commença à me donner quelqu'espérance, fut d'apprendre qu'elle n'avoit embrassé l'état de la dévotion, que pour ramener l'esprit de son mari, qu'une affaire assez vive avec un jeune homme avoit un peu éloigné d'elle. Son premier attachement me fit connoître qu'elle n'étoit pas insensible. Je lui demandai la permission d'aller chez elle, et je l'obtins. Je remarquai d'abord que M*"^ de Gremonville, outre la considération qu'elle avoit dans le public, avoit pris un empire absolu sur l'esprit de son mari. La dévotion est un moyen sûr pour y parvenir. Les vraies dévoles sont assurément très-respectables et dignes des plus grands éloges ; la douceur de leurs mœurs annonce la pureté de leur âme et le calme de leur conscience ; elles ont pour elles-mêmes autant de sévérité que si elles ne pardonnoient rien aux autres, et elles ont autant d'indulgence que si elles avoient toutes les foiblesses. Mais les femmes qui usurpent ce titre, sont extrêmement impérieuses. Le mari d'une fausse dévote est obligé à une sorte de respect pour elle, dont il ne peut s'écarter, quelque mécontentement qu'il éprouve, s'il ne veut avoir affaire à tout le parti. M"'^ de Gremonville disposoit à son gré d'un bien considérable ; tout ce que la magnificence a de solide et de recherché l'en-

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vironnoit, sans avoir d'autre apparence que celle de la propreté et de la simplicité : on le sentoit ; mais il falloit examiner pour s'en apercevoir.

M"'^ de Oremonville fut la première des dévotes qui adopta la mode singulière des petites maisons, que le public a passées aux femmes de cet état par une de ces bizarres inconséquences dont on ne peut jamais rendre compte. C'est là que, sous le prétexte du recueillement, il leur est libre de faire avec très-peu de précaution tout ce que ce même public, si réservé sur elles, ne passeroit point aux femnies du monde. Enfin, sur cet article, les choses en sont au point que toute la différence ne tombe que sur les heures : on y dîne avec la dévote, on y soupe avec la femme du monde ; de façon que la même maison pourroit en quelque sorte servir à l'une et à l'autre.

Les visites des prisonniers, celles des hôpitaux, un sermon ou quelque service dans une église éloignée, donnent cent prétextes à une dévote pour se faire ignorer, et pour calmer les discours, quand par hasard elle est reconnue. Dès que le rouge est quitté, el que par un extérieur d'éclat une femme est déclarée dévote, elle peut se dispenser de se servir de son carrosse ; il lui est libre de ne se point faire suivre par ses gens, sous prétexte de cacher ses bonnes œuvres; ainsi, maîtresse absolue de ses actions, elle traverse tout Paris, va à la campagne seule ou tête à tète avec un directeur.

C'est ainsi que, la réputation étant une fois établie, la vertu, ou ce qui lui ressemble, devient la sauvegarde du plaisir.

M""® de Gremonville commença par me faire cent questions différentes sur les femmes avec qui j'avois vécu, tantôt en déplorant la conduite des femmes du monde, tantôt en leur donnant des ridi cules. Elle éprouvoit ma discrétion sur les autres, afin de s'en assurer pour elle-même. L'amourpropre ne me lit jamais rompre le silence qu'un honnête homme doit garder sur cette matière. J'ai toujours été plus sensible au plaisir, qu'à la vanité de la bonne fortune. Cette discrétion fit impression sur son esprit, car j'avois déjà touché son cœur. J'achevai de la séduire en l'accablant d'éloges sur sa beauté, ses grâces, et même sur sa vertu. J'admirois toujours les sacrifices qu'elle faisoit à Dieu ; mes discours étoient flatteurs, sans paroître hypocrites. Je lui vantois les plaisirs du monde, et mes yeux l'assuroient que j'étois près de lui en faire le sacrifice. Dans la crainte que l'on ne pénétrât le motif de mes visites, elle m'avertit des heures de ses exercices de piété, et de celles où je devois me rendre auprès d'elle, pour n'y pas trouver les dévotes qui s'y rassembloient quelquefois pour traiter des affaires du parti. Quoique la médisance ne fût pas un des projets décidés de cette assemblée, c'étoit un des devoirs que l'on y remplissoit le mieux. Je prenois assez bien mon

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temps pour me trouver toujours seul avec M"^ de Gremonville.

Je m'aperçus bientôt que l'amour me donnoit de plus en plus sa confiance ; son mari même en plaisantoit avec moi : « Prenez garde, me disoit-il souvent, si M'"® de Gremonville vous entreprend, elle vous convertira. » Elle avoit fait observer ma conduite, elle m'avoit fait écrire des lettres qui m'offroient des aventures agréables ; mais le goût qu'elle m'avoit inspiré, et l'envie d'avoir une dévote me rendoient peu curieux d'autres intrigues, et produisirent en moi l'effet de la prudence. Enfin, après avoir subi tous les examens dont je pouvois le moins me douter, j'obtins un rendezvous dans sa petite maison, où je fus introduit en habit d'ecclésiastique, et ce fut dans la suite mon déguisement ordinaire. Le masque ne donne pas plus de liberté à Venise, que le manteau noir en fournit à Paris, où chacun, occupé de ses plaisirs, ne pense guère à troubler ceux des autres.

Leprétexted'un office particulier donna àM"'Me Gremonville le moyen de s'absenter, et de dire qu'elle dînoit chez une de ses amies pour retourner avec elle au service de l'après-midi. Malgré tant de précautions, elle prit encore celle de m'ouvrir la porte elle-même. Nous montâmes dans un appartement où régnoient à l'envi la simplicité, la propreté et la commodité. Je fis aussitôt éclater tous mes transports. «. Que vous êtes j)ressant,me

dit-elle ! Quoi I le plaisir d'aimer et celui d'être aimé ne peuvent vous suffire ? Je vous donne un rendez-vous pour épancher nos cœurs dans une plus grande liberté ; le danger auquel je m'expose pour vous avoir ici, ne peut vous convaincre de l'empire que vous avez sur mon cœur ; non, vous ne m'aimez point ; vous voulez séduire ma vertu, pour me confondre avec les autres femmes, et pouvoir me mépriser comme elles. » J'employai les caresses et les empressemens pour la rassurer; je vis qu'elle étoit émue, mais que la pudeur combattoit encore. J'allai fermer les volets, elle ne s'y opposa point, et, revenant à ses genoux, Je la trouvai foible et complaisante à tous mes désirs. Je saisis ce moment ; je l'emportai sur un lit de repos, et je devins heureux. Dès que mon bonheur fut confirmé, elle fit éclater des regrets que je pris soin de calmer. J'eus avant le dîner tout le temps de lui prouver mon amour, et d'éprouver sa tendresse que rien ne contraignoit plus. Notre dîner, servi par un tour, étoit simple, mais excellent : on me traitoit en directeur chéri. Nous repassâmes dans le lieu de nos plaisirs, pour en goûter de nouveaux. L'heure où finit l'office, nous obligea de nous séparer ; mais nous nous retrouvâmes souvent avec les mêmes précautions. La nouveauté de cette aventure avoit mille charmes pour moi. Rien ne ressembloit dans celle-ci à tout ce que je connoissois. Les valets d'une dévote ne sont

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point clans sa confidence ; ils sont modestes et sages, et n'ont aucune des insolences que leur donne ordinairement le secret de leur maîtresse. M"^ de Gremonville, quoique vive dans ses caresses, paroissoit modérée dans les plaisirs, et sembloit n'avoir d'autre intérêt que ma satisfaction, sans jamais envisager la sienne. Une dévote emploie pour son amant tous les termes tendres et onctueux du dictionnaire de la dévotion la plus affectueuse et la plus vive. La critique du monde que M'"° de Gremonville faisoit avec esprit, étoit toujours un éloge indirect d'elle-mêm-e ; elle vantoit les charmes du mystère et les plus grandes voluptés, qu'elle ne présentoit que sous le nom de commodités.

Notre commerce dura six mois, sans que jamais il ait fait le moindre bruit ; mais bientôt j'aperçus du refroidissement et de la contrainte dans les procédés de M™*" de Gremonville ; elle me fit voir des scrupules, et, comme ils ne pouvoient plus naître de la vertu, je les regardai comme des symptômes d'inconstance. J'ai toujours imaginé qu'une jalousie de directeur, causée par quelqu'objet d'intérêt, avoit troublé notre commerce. Les rendezvous devinrent plus rares, les difficultés de se voir augmentèrent chaque jour ; elle me déclara enfin qu'elle ne vouloit plus vivre dans un commerce aussi criminel. J'eus beau la presser, son parti étoit pris, et je fus obligé de m'y soumettre. Je

CONFESSIONS DU COMTE DE it>

rendis la seule lettre que j'avois ; on ne m'en laissoit jamais qu'une, encore ne dis oit-elle rien de positif. Quoi qu'il en soit, notre affaire finit sans aucun éclat. Je fus piqué de me voir quitter ; cependant M""^ de Gremonville n'eut aucun reproche à me faire. J'observai tout ce qu'elle m'avoit recommandé ; je la vis même quelque temps ch«z elle pour la ménager ; mais sans remarquer la moindre envie de renouer, ni le moindre souvenir du passé : ses procédés, en un mot, me parurent plus fiers que ceux d'aucune autre femme. Elle n'eut aucun des ménagemens ordinaires aux femmes dans de pareilles circonstances ; il falloit qu'elle comptât beaucoup sur ma probité, et elle me rendoit justice.

La retraite dans laquelle j'avois vécu- avec M"*® de Gremonville, m'avoit fait perdre de vue tous mes amis et les différentes sociétés où j'étois lié auparavant. Je me trouvois donc assez isolé. Je résolus bien de ne plus tomber dans un pareil inconvénient, et de faire assez de maîtresses pour en avoir dans tous les états, et n'être jamais sans affaire, si j'en quittois ou en perdois quelqu'une.

J'étois dans ces dispositions, lorsqu'il m'arriva une discussion avec M. de ***, conseiller au parlement, pour des droits de terre. Comme jai toujours eu une aversion et une incapacité naturelles pour les procès, et que le moyen de les éviter n'est pas toujours de s'en rapporter à ses gens d'affai-

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res, j'allai trouver M. de ***. G'étoit un homme fort raisonnable ; d'ailleurs un des grands avantages que les gens de robe retirent de leur profession, est d'apprendre, aux dépens des autres, à fuir les procès ; ainsi nous terminâmes nousmêmes notre différend à l'amiable, et je restai de ses amis. La première marque que je lui en donnai, fut de tâcher de séduire sa femme qui étoit assez jolie, et j'y réussis. 11 fallut alors me plier à des mœurs nouvelles, et qui m'étoient absolument étrangères.

La hauteur de la robe est fondée, comme la religion, sur les anciens usages, la tradition et les livres écrits. La robe a une vanité qui la sépare du reste du monde ; tout ce qui l'environne la blesse. Elle a toujours été inférieure à la haute noblesse ; c'est de là que plusieurs sots et gens obscurs, qui n'auroient pas pu être admis dans la magistrature, prennent droit d'oser la mépriser aussitôt qu'ils portent une épée ; c'est le tic commun du militaire de la plus basse naissance. Cela n'empêche pas qu'il n'y ait dans la robe plusieurs familles qui feroient honneur à quantité de ceux qui se donnent pour gens de condition. 11 est vrai qu'on y distingue deux classes : l'ancienne qui a des illustrations, et qui tient aux premières maisons du royaume, et celle de nouvelle date, qui a le plus de morgue et d'arrogance.

La robe se regarde avec raison au-dessus de la

finance, qui l'emporte par l'opulence et le brillant, et qui devient à son tour la source de la seconde classe de robe. Le peuple a pour les magistrats une sorte de respect dont le principe n'est pas bien éclairci dans sa tête ; il les regarde comme ses protecteurs, quoiqu'ils ne soient que ses juges.

La plupart des gens de robe sont réduits à vivre entr'eux, et leur commerce entretient leur orgueil. Ils ne cessent de déclamer contre les gens de la cour qu'ils affectent de mépriser, quoiqu'ils vous étourdissent sans cesse du nom de ceux à qui ils ont l'honneur d'appartenir. 11 ne meurt pas un homme titré, que la moitié de la robe n'en porte le deuil : c'est un devoir qu'elle remplit au centième degré ; mais il est rare qu'un magistrat porte celui de son cousin l'avocat. Les sollicitations ne les flattent pas tous également ; les sots y sont extrêmement sensibles, les meilleurs juges et les plus sensés s'en trouvent importunés, et, pour l'ordinaire, elles sont assez inutiles. En général, la robe s'estime trop, et l'on ne l'estime pas assez.

Les femmes de robe qui ne vivent qu'avec celles de leur état, n'ont aucun usage du monde, ou le peu qu'elles en ont est faux. Le cérémonial fait leur unique occupation ; la haine et l'envie, leur seule dissipation.

jyjme (Je*** avoit été élevée dans les principes des avantages de la robe, et son mari, fort attaché à

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ses devoirs, avoit grand soin de les lui répéter tous les jours. Sa jeunesse et une espèce de goût qu'elle prit pour moi m'arrêtèrent pendant quelque temps ; mais la platitude de la compagnie, les plaisanteries de la robe, qui tiennent toujours du collège, la pédanterie de ses usages, et la triste règle de la maison me la rendirent bientôt insupportable. Je vis bien que je devois songer à m'amuser ailleurs, et garder M"'" de*** pour mes heures perdues.

Je commençai à me rendre à la société dont M™^ de Gremonvillc m'avoit éloigné. Aussitôt que je fus rentré dans le monde, je fus prié à tous les soupers connus. Paris est le centre de la dissipation, et Les gens les plus oisifs par goût et par état y sont peut-être les plus occupés ; ainsi je n'étois embarrassé que sur le choix des soupers qui m'étoient proposés chaque jour. Je ne les trouvois pas toujours aussi agréables qu'ils avoient la réputation de l'être ; mais je m'y amusois quelquefois. Après avoir examiné les maisons qui pouvoient me convenir davantage, je préférai celle de M"'^ de Gerville. J'y allois plus souvent que dans aucune autre, parce que la compagnie y étoit mieux choisie, et que le jeu y étoit fort rare ; on n'en faisoit jamais une occupation ni un amusement intéressé.

Je m'y trouvai un jour à souper avec M"'*' d'Albi. Elle me toucha moins par sa ligure, qui étoit or-^

dinaire sans être commune, que par les grâces et la vivacité de son esprit, la singularité de ses idées et celle de ses expressions qui, sans être précieuses, étoient neuves. Je jugeai que personne n'étoit plus propre que M'"^ d'Albi à me guérir de Tennui que me causoit le commerce de M""^ de***. Le hasard m'ayant placé à table auprès d'elle, la conversation, qui étoit d'abord générale, devint particulière entre elle et moi ; nous oubliâmes parfaitement le reste de la compagnie, et en fûmes bientôt à parler bas.

M™^ d'Albi m'accorda la permission d'aller chez elle, et j'en profitai dès le lendemain. Dans les premiers jours de notre connoissance, notre vivacité réciproque nous fit croire que nous nous convenions parfaitement, et nous vécûmes bientôt conformément à cette idée ; mais je ne fus pas long-temps sans m'apercevoir de l'humeur la plus inégale et la plus capricieuse. Jamais elle ne pen^ soit deux jours de suite d'une façon uniforme, une chose lui déplaisoit aujourd'hui par l'unique raison qu'elle lui avoit plu le jour précédent. Son esprit, qui changeoit à chaque instant d'objet, lui fournissoit aussi les raisons les plus spécieuses et les plus persuasives, pour justifier son changement : quand elle parloit, elle cessoit d'avoir tort. Quelque sentiment qu'elle défendît, on étoit obligé de l'adopter, tant on étoit frappé de la sagacité de son esprit, du feu de ses idées et du bril-

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lant de ses expressions. On auroit imaginé qu'elle ne devoit jamais s'écarter de la raison, si l'on avoit pu oublier que son sentiment actuel étoit toujours la contradiction du précédent.

Ce qu'il y avoit de plus fâcheux pour moi, c'est que son cœur étoit toujours asservi à son esprit, dont il suivoit la bizarrerie et les écarts. Quelquefois elle m'accabloit de caresses , et le moment d'après j'étois l'objet de ses mépris. Triste, gaie, étourdie, sérieuse, libre, réservée. M™'' d'Albi réunissoit en elle tous les caractères ; et celui qu'elle éprouvoit étoit toujours si marqué, qu'il eût paru être le sien propre à ceux qui ne l'auroient vue que dans cet instant. Un jour elle me chargea de lui trouver une petite maison, pour nous voir, disoit-elle, avec plus de liberté.

Le premier usage de ces maisons particulières, appelées communément petites maisons, s'introduisit à Paris par des amans qui étoient obligés de garder des inesures, et d'observer le mystère pour se voir, et par ceux qui vouloient avoir un asile pour faire des parties de débauche qu'ils auroient craint de faire dans des maisons publiques et dangereuses, et qu'ils auroient rougi de faire chez eux.

Telle fut l'origine des petites maisons qui se multiplièrent dans la suite, et cessèrent d'être des asiles pour le mystère. On les eut d'abord pour dérober ses affaires au public ; mais bientôt plu-

sieurs ne les prirent que pour faire croire à celles qu'ils n'avoient pas. On ne les passoit même qu'à des gens d'un rang supérieur : cela fit encore que plusieurs en prirent par air. Elles sont enfin devenues si communes et si publiques, qu'il y a des extrémités de faubourgs qui y sont absolument consacrées. On sait tous ceux qui les ont occupées ; les maîtres en sont connus, et ils y mettront bientôt leur marbre. 11 est vrai que, depuis qu'elles ont cessé d'être secrètes, elles ont cessé d'être indécentes ; mais aussi elles ont cessé d'être nécessaires. Une petite maison n'est aujourd'hui pour bien des gens qu'un faux air, et un lieu où, pourparoître chercher le plaisir, ils vont s'ennuyer secrètement un peu plus qu'ils ne feroient en restant tout uniment chez eux. 11 me semble que ceux qui ont imaginé les petites maisons, n'ont guère connu le cœur. Elles sont la perte de la galanterie, le tombeau de l'amour, et peut-être même celui des plaisirs.

Nous croyions. M""' d'Albi et moi, faire un meil leur usage de celle que nous cherchions. J'eus soin de la choisir dans un quartier perdu, et où nous ne pouvions être connus de qui que ce fût. Je ne saurois peindre le plaisir et la vivacité avec lesquels M"'' d'Albi vint prendre possession de notre retraite. Elle la trouvoit préférable à tous les palais. Nous y soupâmes et y passâmes la nuit la plus délicieuse. Nous ne sentîmes, en sortant.

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que l'impatience d"y revenir. Nous convînmes que ce seroit dans deux jours. Heureusement qu'avant d'aller l'y attendre, je passai chez elle. Je la trouvai s-eule ; mais, au lieu de l'empressement que j'attendois de sa part, elle me reçut avec mépris, et me dit qu'elle étoit fort surprise, qu'au lieu de chercher à lui faire oublier l'outrage que je lui avois fait en la conduisant dans une petite maison, j'osasse encore le lui proposer. J'eus beau lui représenter que c'étoit par ses ordres que j'avois pris cette maison, les précautions que j'y avois apportées, et le secret avec lequel nous nous y étions vus ; elle me répliqua que, si j'avois été jaloux de sa gloire, je l'aurois détournée d'une pareille idée ; qu'une femme raisonnable, pour peu qu'elle ait soin de sa réputation, ne devoit jamais se trouver dans ces sortes d'endroits, et que les parties les plus secrètes sont les plus malignement interprétées, lorsqu'on vient à les découvrir ; enfin il n'y eut point de reproches que je n'essuyasse à ce sujet.

C'étoit ainsi que je passois ma vie avec ^jmo (^'Albi ; il sembloit qu'elle eût dix âmes différentes, dont il y en avoit neuf qui faisoient mon supplice. J'élois toujours prêt à la quitter dans ces momens d'orage qui étoient fort fréquens ; mais sa figure, son esprit, et un caprice plus favorable de sa part, me ramenoient bientôt vers elle. Cependant la tête m'auroit infailliblement

tourné, si, pour adoucir la rigueur de ma situation, je n'eu&se trouvé une femme qui, sans raffiner sur le plaisir, s'y livroit naïvement, et l'inspiroit de même.

G'étoit une riche marchande de la rue Saint-Honoré, qui se nommoit M""^ Pichon. J'eus occasion de la connoître, parce que M. Pichon venoit de faire l'habillement de mon régiment. Les marchands de Paria sont flattés de donner des repas aux officiers des régimens qu'ils fournissent ; je me rendis aux instances de M. Pichon, qui voulut absolument me donner à souper. Je m'y étois engagé par complaisance, comptant m'y ennuyer, et je m'y amusai beaucoup. Je fis connoissance avec M"^ Pichon ; elle étoit jeune et jolie, vive et même un peu brusque, et ce qu'on appelle dans le bourgeois une bonne grosse maman. On la vouloit avoir dans tous les repas qui se donnoient dans son quartier ; elle chantoit, elle agaçoit, elle avoit la répartie prompte, plus libre que délicate, et le plus long souper n'altéroit en aucune façon sa raison. J'imaginai que le nôtre ne s'étoit poussé fort avant dans la nuit qu'en ma considération ; la suite me fit voir que c'étoit l'ordinaire de la maison.

J'eus envie d'avoir M'"'' Pichon ; et, pour y parvenir, je fus obligé de me soumettre à ses parties, et de me livrer à sa société. M"® Pichon étoit portée à une hauteur naturelle à toutes les fem-

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mes, et qui se manifeste suivant leurs différens états. Elle me dit que c'eût été la mépriser que de se cacher de l'avoir, et qu'elle étoit assez jolie pour être aimée ; que, si cela ne me convenoit pas, elle s'étoit bien passée jusqu'ici d'un homme de condition, et qu'elle vouloit avoir son amant dans l'arrière de sa boutique, à sa campagne et chez ses amies ; qu'elle ii'avoit enfin à rendre compte de sa conduite à personne qu'à son mari, à qui elle n'en rendoit point. Il fallut donc que je fusse de toutes ses parties de ville et de campagne, et que j'eusse encore l'attention d'en dérober la connoissance à M™° d'Albi, dont la fierté eût été extrêmement ofïensée de la rivalité, et qui ne me l'eût jamais pardonnée.

Quelque nouvelle que fût pour moi la société de ]y|me pic.hon, j'en faisois quelquefois la comparaison avec celles où j'avois vécu, et je fus bientôt convaincu que le monde ne diffère que par l'extérieur, et que tout se ressemble au fond. Les tracasseries, les ruptures et les manèges sont les mêmes. J'ai remarqué aussi que les marchands qui s'enrichissent par le commerce, se perdent par la vanité. Les fortunes que certaines familles ont faites, les portent à ne point élever leurs enfans pour le commerce. De bons citoyens et d'excellens bourgeois, ils deviennent de plats anoblis. Ils aiment à citer les gens de condition, et font sur leur compte des histoires qui n'ont pas le sens

commun. Leurs femmes, qui n'ont pas moins d'envie de paroître instruites, estropient les norns, confondent les histoires, et portent des jugemens véritablement comiques pour un homme instruit. Ces mêmes femmes, croyant imiter celles' du monde, et pour n'avoir pas l'air emprunté, disent les mots les plus libres, quand elles sont daps la liberté d'un souper de douze ou quinze personnes. D'ailleurs elles sont solides dans leurs dépenses, elles boivent et mangent par état ; l'occupation de la semaine leur impose la nécessité de rire et d'avoir les jours de fêtes une joie bruyante, éveillée et entretenue par les plus grosses plaisanteries.

11 m'eût été impossible de soutenir ce genre de vie : mon départ pour mon régiment me donna les moyens honnêtes de quitter la bonne M""* Pichon. Elle me parut touchée de mon départ ; et je me crus obligé de lui conseiller de ne jamais prendre d'homme du monde. Je lui représentai les avantages et les commodités de vivre avec un homme de son état, qu'elle choisiroit à son gré. Elle me remercia de mes conseils, et convint d'en avoir fait quelquefois la réflexion. Elle me fit promettre, pour la ménager dans son quartier, de la venir voir à mon retour, et je n'y manquai pas. D'ailleurs toutes les femmes avec qui j'ai eu quelqu'intimité, m'ont toujours été chères, et je ne les ai jamais retrouvées sans ressentir un secret plaisir. J'ai

86 l'ŒGVRE de CHARLES DUCLOB

mis à profit pour le monde la société de M""^ PichoTi ; je l'ai toujours comparée à une excellente parodie qui jette un ridicule sur une pièce qui a séduit par un faux brillant.

A mon retour du régiment, je comptois bien nouer quelqu'intrigue nouvelle, et quitter décemment M"® d'Albi, dont je ne voulois plus essuyer les caprices. J'ignore si elle avoit prévu mes arrangemens : mais elle m'avoit donné un successeur pendant mon absence. Je fus piqué d'avoir été prévenu. Quoique je ne sentisse plus de goût pour elle, et que je fusse déterminé à rompre, je ne l'aurois fait qu'avec les ménagemens que j'ai toujours eus pour les femmes ; mais je crus devoir me venger.

Je ne négligeai rien pour renouer, bien résolu de la quitter après avec éclat. J'allai la trouver ; elle venoit d'avoir avec son nouvel amant un de ces caprices que je lui connoissois ; iJ étoit sorti piqué ; la circonstance étoit favorable ; elle me reçut au mieux, et nous soupâmes ensemble. Le lendemain je la menai à l'opéra en grande loge, et trois jours après je la quittai authentiquement. Elle en eut un dépit qu'elle ne m'a jamais pardonné, et que je lui pardonne volontiers ; je me suis même reproché ce procédé que je n'aurois pas eu, si je n'eusse été emporté par un monvement de fatuité. Je n'eus pas plutôt terminé 'Cette afîaire-là que je songeai à d'autres.

Un jeune homme à la mode, car j'en avois déjà la réputation, se croiroit déshonoré s'il demeuroit quinze jours sans intrigue, et sans voir le public occupé de lui. Pour ne pas rester oisif, et conserver ma réputation, j'attaquai dix femmes à la fois; j'écrivis à toutes celles dont les noms me revinrent dans la mémoire. Cette façon de commencer une intrigue doit paroître ridicule à tous les gens sensés ; c'est cependant une de celles qui réussissent le mieux aux jeunes gens à la mode. La plupart de leurs lettres sont mal reçues ; mais de vingt, qu'il y en ait une qui fasse fortune, on n'a pas perdu son temps ; cela suffit avec le courant pour entretenir commerce. La comtesse de Vignolies étoit une de celles à qui j 'avois écrit. Je ne la eonnoissois que de vue ; mais sa coquetterie, ou plutôt son libertinage, étoit si bien établi, qu'elle ne fut point étonnée de ma déclaration. Comme le hasard faisoit qu'elle n'avoit point alors d'amant en titre, elle ne balança pas à me faire une réponse favorable. Je crus qu'il ne me convenoit pas de lu-i rendre des soins, qu'en effet elle ne méritoit guère ; je me contentai de lui envoyer l'adresse de ma petite maison, en l'avertissant que je l'y attendois le lendemain à souper. Elle ne manqua pas de s'y rendre, comme je l'avois prévu. Elle avoit tellement secoué lespréjugés debienséance, qu'elle ne me donna pas la peine de jouer l'homme amoureux. Nous soupâmes avec plus de gaîté que si

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nous eussions eu un véritable amour l'un pour l'autre. Son cœur n'avoit aucune part à la démarche qu'elle faisoit ; ainsi son esprit et sa gaîté parurent en pleine liberté.

]^|me ^g Vignolles possédoit éminemment le talent de donner des ridicules, et nous fîmes une ample critique de toutes les personnes de notre connoissance. Quand il lut question du principal objet qui conduit dans une petite maison, au défaut de l'amour, nous en goûtâmes les plaisirs, et nous nous séparâmes fort contens l'un de l'autre. L'imagination vive, et même déréglée, de M™" de Vignolles m'amusoit, et sa personne m'étoit agréable.

Après cinq ou six soupers, j'étois près d'en devenir amoureux, lorsque je m'aperçus que j'étais l'amant qu'elle avouoit en public, et que le jeune comte de Varennes étoit celui qu'elle préféroit en secret. Je voulus faire l'amant jaloux, éclater en reproches ; M"'^ de Vignolles n' y répondit qu'en plaisantant.

« Quoi ! me dit-elle, la façon dont nous nous sommes pris, a-t-elle dû vous faire imaginer que j'aurois une fidélité à toute épreuve pour un homme qui n'a pas même pris la peine de me faire croire qu'il m'aimoit ? Nous nous convenions tous deux ; nous n'avions personne ni l'un ni l'autre ; voilà les motifs qui vous ont déterminé à me choisir : j'avoue que ce sont ceux que j'ai eus en vous acceptant si facilement. »

Cet aveu singulier me surprit, et bientôt me calma. Le sentiment n'étoit point outragé ; l'amourpropre seul étoit blessé ; ainsi je me déterminai à prendre cette aventure légèrement. .Je lui fis seulement promettre, pour la forme, de me sacrifier Varennes ; mais, loin de me tenir parole, elle lui associa un jeune homme de robe, sans compter les passades qu'elle regardoit comme choses qui ne tiroient pas à conséquence.

L'aventure de Varennes avoit éteint l'espèce d'amour naissant que je sentois pour M"'^ de Vignolles : les autres achevèrent de me la faire mépriser. Cependant, comme elle étoit devenue nécessaire à mon amusement, je n'aurois pu me résoudre à la quitter, s'il m'avoit été possible de ne la voir qu'en secret ; mais c'étoit précisément ce qu'elle ne prétendoit pas, parce que j'élois l'amant de représentation.

Il ne se passoit guère de jour que je n'entendisse raconter quelques-unes de ses aventures, ou rapporter le détail de quelque nouveau ridicule qu'elle s'étoit donné. L'esprit seul n'en a jamais garanti ; celui de M'"'' de Vignolles ne lui servoit qu'à s'en faire accabler. J'avois, outre cela, la mortification de voir qu'aucune femme ne vouloit aller avec elle. Celles mêmes qui avoient un amant déclaré, croyoient satisfaire le public en la méprisant, au point de refuser jusqu'aux parties de spectacles qu'elle leur proposoit ; ainsi, elle se

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trouvoit réduite à n'aller que dans les maisons ouvertes, où elle vouloit absolument que je la suivisse. On partage le ridicule de ce qu'on aime ; j'avois beau en parler légèrement tout le premier, on regardoit mes discours comme un nouveau genre de fatuité, et l'on s'obstinoit à me croire amoureux, pour avoir le plaisir de m'associer aux ridicules de M"® de Vignolles.

11 faut non seulement se marier au goût du public, mais encore prendre une maîtresse qui lui convienne, et mon attachement pour M™" de Vignolles étoit généralement blâmé. Mon amourpropre eut tant à en souffrir pendant trois mois que je vécus avec elle, que je me déterminai enfin à rompre entièrement. 11 m'en coûta, je l'avoue ; je trouvois à la fois dans M™^ de Vignolles, la commodité et les agrémens que l'on rencontre avec une fille de l'opéra, et le ton et l'esprit d'une femme du monde. Vive, libertine, emportée, sérieuse, raisonnable, avec beaucoup d'esprit et d'agrémens, elle réunissoit toutes les qualités qui peuvent séduire et amuser : heureusement que le mépris oii elle étoit, donnoit des armes contre elle ; oe fut ce mépris qui me détermina à finir un commerce qui me paroissoit honteux pour moi.

M"'^ de Vignolles fut désespérée de me perdre. Elle n'épargna rien pour me ramener ; mais mon parti était pris ; j'étois résolu d'immoler mon plaisir à l'opinion et aux caprices du public ; je résis-

tai aux larmes que le dépit lui arraeboit, et je la quittai aussi malhonnêtement que je l'avois prife.

C'est Tusage parmi les amans de profession, d'éviter de rompre totalement avec celles qu'on cesse d'aimer. On en prend de nouvelles, et on tâche de conserver les anciennes ; mais on doit surtout songer à augmenter la liste. J'étois trop enivré des erreurs du bon air, pour avoir négligé un point aussi essentiel; aussi j'avois toujours quelque ancienne maîtresse qui me recevoit sans façon, lorsque je me trouvois sans affaire réglée. Ces femmes de réserve sont de celles que l'on a sans soins, qu'on perd sans se brouiller, et qui ne méritent pas d'article séparé dans ces mémoires.

Comme je n'avois quitté M™^ de Vignolles que pour satisfaire à l'opinion publique, je songeai à la remplacer dignement, pour me réconcilier avec le public, et mon choix tomba sur M'"*' de Lery. Elle n'avoit d'autre beauté que des yeux pleins d'esprit et de feu ; mais elle passoit pour sage, et l'étoit en efîet avec un fonds de coquetterie inépuisable.

Je la trouvai au bal de l'opéra, qui étoit alors dans sa nouveauté, et peut-être le plus sage établissement de police qui se soit fait dans la Régence, parce qu'il fit cesser les assemblées particulières, où il arrivait souvent du désordre. Je liai conversation avec elle; et, profitant de la liberté

92 l'œuvre de CHARLES DUCLOS

du bal, je lui offris mon hommage. Elle le reçut avec une facilité qui me fit croire que mon commerce seroit bientôt établi, et que je serois Técueil de sa sagesse; mais je n'en fus pas plus avancé.

M"° de Lery avoit trente amans qui l'assiégeoient ; elle les amusoit tous également, et n'en favorisoit aucun. .J'allois tous les jours chez elle; chaque jour elle me plaisoit davantage; et mes affaires n'en avançoient pas plus. Gomme je m'aperçus bientôt du manège et de la coquetterie de M"^ de Lery, je ne voulus pas perdre mon temps avec elle, et je songeois à l'employer plus utilement ailleurs ; mais elle savoit conserver ses amans avec autant d'art qu'elle avoit de facilité à les engager. Elle ne vit pas plus tôt que j'étois près de lui échapper, qu'elle employa toutes les marques de préférence pour me retenir. Je crus toucher au moment d'être heureux, et je me rengageai de nouveau. Le succès fut bien différent de ce que j'espérois.

Nous nous trouvions toujours chez M™® de Lery une demi-douzaine d'amans, et ce n'étoit pas le quart des prétendans. Elle étoit vive, parlant avec facilité et agrément, extrêmement amusante, et par conséquent médisante. Elle plaisantait assez volontiers tous ceux qui l'entouroient ; mais elle déchiroit impitoyablement les absens, et les chargeoit de ridicules d'autant plus cruels, qu'ils éloient plus plaisans. 11 est rare que les absens

trouvent des défenseurs, et l'on n'applaudit que trop lâchement aux propos étourdis d'une jolie femme. J'ai toujours été assez réservé sur celte matière; mais l'homme le plus en garde n'est jamais parfaitement innocent à cet égard.

Un jour que M""^ de Lery tournoit en ridicule le comte de Longchamp en son absence, je me prêtai à la plaisanterie, sans rien dire de fort offensant pour lui. Comme elle ne l'aimoit point, elle n'eut rien de plus pressé que de recommencer devant lui la même plaisanterie, et de donner à ce que j'avois dit les couleurs les plus malignes. Il en fut piqué, et ne le dissimula point. J'étois absent, et M™® de Lery, voulant ou feignant de s'excuser, me cita pour avoir tenu les propos en question. Le comte de Longchamp, animé peut-être par un peu de rivalité, sans entrer en explication, me témoigna son ressentiment ; j'y répondis comme je le devois, et lui promis satisfaction.

Nous nous trouvâmes à minuit dans la place des Victoires ; nous mîmes l'épée à la main, et je n'eus que trop l'honneur de cette affaire, car le comte de Longchamp tomba percé de deux coups d'épée. Le clair de lune qui nous rendoit aisés à reconnaître, mon nom qu'il avait prononcé dans la chaleur du combat, et sa mort, qui arriva le lendemain, m'obligèrent à m'éloigner, pour laisser à mes amis le soin d'accommoder cette affaire. Rien n'approche du dépit que j'éprouvai d'être engagé

94 l'œuvre de CHARLES DUCLOS

dans une aussi malheureuse affaire pour la seule femme dont je n'avois rien obtenu .

Je sortis de Paris, bien convaincu que la coquette la plus sage est quelquefois plus dangereuse dans la société que La femme la plus perdue. Je me rendis d'abord à Calais, oi^i étoit mon régiment, et, après y avoir arrangé quelques affaires, je passai en Angleterre.

Le vrai mérite des Anglois, avec leur juste critique, seroit la matière d'un ouvrage qui pourroit être agréable et singulier; pour moi, qui ne parle que des femmes, je continuerai le récit de mes aventures avec elles.

Le duc de Sommerset, que j'avois connu à P a,ris, me présenta au roi. Ce prince me reçut avec sa bonté naturelle; j'eus même l'honneur de sou" per avec lui chez M""" de Caudale, sa maîtresse. J'allai quelquefois au triste cercle de la cour; je fus prié à dîner chez toutes les personnes de marque, et je fus fort étonné de voir la maîtresse de la maison et toutes les femmes sortir de table au fruit. Je demeurois avec les hommes à toster, et entendre parler politique. Je fus admis aux conversations des dames, et reçu dans les cabarets avec les hommes. Je me prêtai d'abord aux mœurs angloises;j'appris la langue; je convins du frivole dont on nous accuse, et je réussis assez pour un François.

Les plaisirs des Anglois, en général, sont tour-

CONFESSIOrs'S DU COMTE DE '** 95

nés du côté d'une débauche qui a peu d'agrément, et leur plaisanterie ne nous paraîtroit pas légère. Les femmes ne sont pas, comme en France, le principal objet de l'attention des hommes, et l'âme de la société.

Je fis connoissance avec milady B***. Elle étoit parfaitement bien faite, et sa fierté, jointe à un grand air de dédain, après m'avoir révolté, me piqua. Je sentis qu'il falloit se conduire avec art, et cacher mes véritables sentimens à une femme d'un tel caractère. Je commençai par chercher à mériter sa conversation, en retranchant les bagatelles qui sont nécessaires auprès de nos Françoises. Je cherchai la simple expression du sentiment; je lui donnai un air dogmatique, et bientôt milady B*** prit plaisir à s'entretenir avec moi.

La première faveur qu'elle m'accorda fut celle de me parler françois, ce qu'elle n'avoit pas encore voulu faire; mais elle n'en conserva pas moins son air froid et imposant. Je ne lui marquois point d'empressemens ; je sentois qu'ils ne convenoient pas, sur-tout ne la voyant jamais en particulier. Je passai plus de trois mois sans retirer d'autre fruit de mes soins que celui d'être souffert, et de ne point voir de rival. Je n'osois lui témoigner combien l'indifférence avec laquelle elle me voyoit arriver ou sortir des endroits où je la rencontrois, m'étoit insupportable ; je n'avoispas encore acquis le droit de me plaindre.

96 l'œuvre de CHARLES DUCLOS

J'étois enfin au moment de tout abandonner, quand un de mes gens vint me dire un matin qu'un cocher de place demandoit à me parler. Ce cocher me dit qu'une femme m'attendoit dans son carrosse, à la porte de Saint-James. Je m'y rendis, ne comprenant pas quelle affaire pouvoit m'attirer un pareil rendez-vous ; mais quelle fut ma surprise, en ouvrant la porte, de trouver milady B*** cachée dans ses coiffes, qui m'ordonna de monter : je lui obéis. Elle dit au cocher de nous conduire dans l'endroit qu'elle lui avoit indiqué. Je voulus lui parler, elle m'imposa silence, et nous arrivâmes dans la Cité, où nous entrâmes par une petite porte dans une maison dont l'extérieur était fort simple.

Nous passâmes dans un appartement magnifique, dont elle avoit la clef. Je lui témoignai ma vive reconnoissance, et je vis qu'elle en reccvroit toutes les marques que l'amour peut en donner.

— Vous devez sans doute être étonné, me ditelle, de la démarche que je fais aujourd'hui?

— Je voudrois, lui répondis-je, la devoir à l'amour.

— Soyez content, me dit-elle, je vous aime depuis long-temps.

— Vous m'aimez, repris-je avec vivacité ! comment ne m'en avez-vous rien témoigné ? Que vous m'avez fait souffrir !

— Ne parlons point du passé, reprit-elle ; j'ai

examiné votre conduite ; je me suis dit à moimême plus que vous ne m'auriez osé dire : vous devez en être convaincu par la démarche que je fais. Ma fortune et ma vie sont entre vos mains. »

Je profitai d'un aveu si favorable, et je trouvai cette beauté, qui m'avoit paru si froide et si fière en public, si vive et si emportée dans le tête à tête, que j'avois peine à me persuader mon bonheur.

Nous nous séparâmes, après toutes les protestations de fidélité, telles que des amis sincères les peuvent prononcer, c'est-à-dire, dégagées de tout le langage froid et puéril de la galanterie.

— Ne vous attendez pas, me dit-elle, que je vous donne jamais en public le moindre témoignage de tout ce que vous m'avez inspiré. Si vous voulez continuer à me plaire, soyez aussi réservé dans le monde que s'il ne s'étoit rien passé entre nous. J'en jugerai ce soir, ajouta-t-elle, au cercle où je compte vous voir, et ne pas même vous regarder. Laissez donc agir mes sentimens que rien ne peut changer. C'est à moi de [vous instruire des jours où je pourrai vous voir, soit ici, soit ailleurs. Je me charge de vous écrire et de vous faire rendre mes lettres ; vous n'aurez que des réponses à me faire. »

Nous vécûmes quelque temps sans la moindre altération dans notre commerce ; mais la jalousie vint le troubler. Une Françoise de mes parentes fut attirée à Londres pour quelques affaires ; elle

98 l'œuvre de CHARLES DUCLOS

devint pour milady un sujet de jalousie, dont l'effet mérite d'être rapporté.

Elle ne me fit aucun reproche: je remarquai seulement en elle un air plus sombre et plus farouche. Loin de chercher à me ramener par des reproches, ou par une plus grande vivacité, ou par des ridicules jetés sur l'objet qui lui déplaisoit, elle évita même de le nommer. Pour moi, qui n'avois rien à me reprocher, et qui ignorois les soupçons de milady, j'étois tranquille, lorsque j'en reçus un billet dont le sens étoit : Que transportée de dépit et de fureur sur ma perfidie, elle se sentoit au moment de se donner la mort, après m'avoir arraché la vie.

Ce billet me fît frémir pour elle ; je savois le mépris que les Anglois font de la mort, par les exemples fréquens de ceux qui se la donnent. J'écrivis sur-le-champ à milady pour lui demander un rendez-vous. Ma lettre portoit un caractère de candeur, de simplicité et d'innocence. Je l'aimois et j'étois incapable de lui manquer ; et, quoique ce commerce ne paroisse pas séduisant, la sincérité en fait pardonner la dureté, et un amant est flatté d'inspirer des sentimens aussi déterminés. Milady m'accorda ce rendez-vous, et j'achevai de la détromper ; mais son âme avait éprouvé des agitations dont elle ressentoit toujours l'impression : son amour et sa fierté avoient été trop frappés des seules alarmes qu'ils avoient ressenties.

Je voyois qu'elle étoit agitée. Ce n'étoit pas une femme à laquelle on pût faire dire ce qu'elle n'avoit pas résolu. Je prévoyais un orage ; mais je ne m'attendois pas à la façon dont il éclata.

Elle me donna un rendez-vous dans sa maison de la Cité ; je m'y rendis. Après m'avoir témoigné plus d'amour qu'elle n'avoit encore fait :

— M'aimez-vous véritablement, me dit-elle ? je ne veux point être flattée, parlez-moi avec candeur.

— Pouvez-vous en douter, lui dis-je ? mon amour fait tout mon bonheur ; mais, ajoutai-je, mon cœur n'est pas satisfait. Je vois que depuis quelque temps vous êtes occupée d'une chose que vous me cachez ; croyez-vous que ma délicatesse n'en soit pas blessée ? ouvrez-moi votre cœur.

— C'est, reprit-elle, pour vous découvrir le fond de mon âme que j'ai voulu vous parler aujourd'hui. J'ai été jalouse, c'est tout dire pour exprimer ce que j'ai souffert ; et, puisque ce sentiment n'a pu me forcer à vous quitter, je vois que je vous aime pour ma vie. J'ai eu tort dans cette occasion ; je ne veux plus être exposée à l'avoir. Vous êtes porté à la galanterie ; vous serez aimé, et bientôt vous me serez infidèle. Je veux vous posséder seule sans la crainte de vous perdre. Londres m'est odieux, je n'y serois pas tranquille: voyez si vous voulez me suivre, et venir au bout de l'univers. J'y suis résolue ; si vous me refusez.

votre amour est faible, el votre cœur n'est pas digne de moi. »

Ce projet m'étonna ; mais, ne voulant pas m'opposer avec trop de vivacité à son sentiment, je lui représentai les engagemens qu'elle avoit avec son mari, l'éclat que feroit son départ. J'ajoutai que ma fortune ne me permettoit pas de l'exposer dans un pays oi^i je n'avois aucune ressource. Elle m'écouta sans m'interrompre ; et, quand j'eus cessé de parler :

— J'ai tout prévu, répliqua-t-elle ; les engagemens que j'ai avec mon mari ne sont à mes yeux qu'une convention civile. Je n'ai point d'enfans ; j'ai fait la fortune de mon mari par les biens que je lui ai apportés, et que je lui laisse ; mais je suis maîtresse de vendre des habitations considérables que j'ai à la Jamaïque. C'est là que nous irons d'abord. Nous porterons les fonds que nous en aurons retirés dans les lieux qui vous plairont le plus ; les nations me sont égales ; celle que vous choisirez deviendra ma patrie. Je ne vis que pour vous ; l'éclat de mon départ m'intéresse peu ; mais, parlez-moi vous-même avec sincérité, regretteriez-vous votre pays ? Un tel attachement seroit bien éloigné de l'amour et même de la raison. Songez-vous que ce même pays vous a proscrit pour avoir eu des sentimens dont la privation vous eût déshonoré? Peut-on regretter des hommes dont les idées sont si fausses et si méprisa-

bles ? Si vous m'aimez, je dois vous suffire ; l'amour doit détruire tous les préjugés. Mon projet, qui est au-dessus du caractère de vos Françoises, peut vous étonner ; ainsi je n'exige pas votre parole dans ce moment. Je vous donne huit jours pendant lesquels je vous verrai sans vous faire la moindre question sur le parti que je vous propose. »

En achevant ces mots, elle me quitta, et me laissa dans un trouble et un embarras inexprimables. La probité étoit révoltée du parti que me proposoit milady ; mais l'excès de son amour m'attendrissoit et redoubloit mon attachement pour elle. Je voyois avec douleur que mon refus alloit forcer milady à un éclat affreux pour elle et pour moi. Dans cette situation, j'allai voir l'abbé Dubois, qui depuis a été cardinal, et qui étoit alors chargé à Londres des affaires de France. 11 s'aperçut de mon trouble, et me pressa de lui en dire le sujet.

Son caractère, qui le portoit plus à l'intrigue qu'à la négociation, lui avoit fait découvrir mon aventure ; il m'en avoit souvent parlé, et je ne lui avois répondu que ce qu'il est permis à un honnête homme de dire pour faire respecter son goût et prévenir les questions. L'abbé, qui de tous les hommes étoit celui qui avoit la plus mauvaise opinion des femmes, attendu l'espèce de celles avec lesquelles il avoit toujours vécu, n'auroit pas en

102 i'œUVRE de CHARLES DUCLOS

grand égard pour milady même ; mais il en avoit pour moi ; c'est pourquoi je m'ouvris à lui dans cette occasion.

L'affaire lui parut importante. Tout est parti en Angleterre, et les femmes sont aussi attachées que les hommes à l'un ou à l'autre de ceux qui la divisent ordinairement. Milady étoit tory, et le Régent avoit intérêt dans ce moment de les ménager. L'abbé, qui sentit la conséquence d'un éclat causé par un François dans les circonstances présentes de sa négociation, ne négligea rien pour m'engager à repasser promptement en France. Je lui représentai les risques de mon retour sans avoir accommodé mon affaire. 11 m'offrit une lettre pour M. le duc d'Orléans, et m'assura que ce prince feroit terminer mon affaire à ma satisfaction. Il ajouta même les menaces, voyant que je balançois à suivre ses conseils ; et les menaces de la politique sont assez communément sérieuses. En un mot, l'abbé me força de partir sans voir milady, et me permit simplement de lui écrire.

Je lui écrivis dans les termes les plus passionnés ; je lui marquai le regret que j'avois de la quitter ; je l'assurai que les reproches que j'aurois à me faire en acceptant ses dernières propositions, s'opposoient trop aux sentiments d'un homme d'honneur, et m'obligeoient à partir pénétré de ses bontés, dont je conserverois un souvenir éternel.

Mon retour fut heureux ; le Régent fut sensible à ma situation, comme l'abbé me l'avoit assuré, et mon affaire fut heureusement et promptement terminée. Peu de jours après mon retour à Paris, je reçus une lettre de milady, où tout ce que l'amour outragé peut inspirer, étoit exprimé. Elle fmissoit par me dire un éternel adieu, et j'appris, fort peu de temps après, qu'elle s'étoit elle-même donné la mort. Cette nouvelle me plongea dans la plus vive douleur ; je ne fus plus sensible au plaisir de me retrouver dans ma patrie. Je m'accusai cent fois de barbarie. L'image de l'infortunée milady étoit toujours présente à mon esprit, et même aujourd'hui je ne me la rappelle point sans émotion.

Cependant mes amis n'oublièrent rien pour me tirer de la retraite où je m'obstinois à vivre, et pour dissiper les noires impressions d'une mélancolie dont ils craignoient les suites pour moi. Je me prêtai, d'abord par complaisance, à leurs empressemens et à leurs conseils, et bientôt je m'y livrai par raison. Outre les motifs de chagrin qui m'étoient particuliers, on contracte en Angleterre un air sérieux que l'on porte jusque dans les plaisirs ; le mal m'avoit un peu gagné ; l'air et le commerce de France sont d'excellens remèdes contre cette maladie.

Aussitôt que je me fus rendu à la société, mon goût pour les femmes se réveilla ; mais je fus d'abord assez embarrassé de ma personne. Je re-

104 l'œuvre de CHARLES DUCLOS

trouvai heureusement quelques-unes de mes anciennes maîtresses assez complaisantes pour moi. Je vis bien qu'on peut compter sur la constance des femmes, quand on n'en exige pas même l'apparence de la fidélité. Cependant une conquête nouvelle m'étoit nécessaire ; et je me trouvois dans un assez grand embarras. Après un an d'absence, c'étoit une espèce de début; on étoit attentif au choix que j'aliois faire : de ce choix seul pouvoient dépendre tous mes succès à venir.

M"'^ de Limeuil me parut d'abord la seule femme digne de mes soins ; mais la réflexion sut réprimer ce premier transport. Elle étoit jeune, elle passoit pour sage, et il falloit qu'elle le fût, car on n'avoit point encore parlé d'elle. L'attaquer et ne pas réussir, c'étoit me perdre ; un homme à la mode ne doit jamais entreprendre que des conquêtes sûres. Tandis que je combattois par ces réflexions judicieuses le goût que je me sentois pour M""^ de Limeuil, j'entendis parler dans plusieurs maisons de l'esprit, des agrémens, et sur-tout du mérite de M"'" de Tonins. On citoit sa maison comme la société des gens les plus aimables de Paris : c'étoit une faveur que d'y être admis. Non seulement les hommes de la meilleure compagnie lui faisoient une cour assidue ; on voyoit même les femmes les plus respectables s'empresser à devenir ses complaisantes. On m'offrit de m'y présenter, et je l'acceptai.

M""" de Tonins me reçut poliment. Je la trouvai au milieu d'un cercle de quelques beaux esprits et de gens du monde, donnant le ton et se faisant écouter avec attention. Je trouvai réellement beaucoup de ce qu'on appelle esprit dans le monde à jyjme (jg Tonins et à quelques-uns de sa petite cour, c'est-à-dire, beaucoup de facilité à s'exprimer; du brillant et de la légèreté ; mais il me parut qu'ils abusoient de ce dernier talent. La conversation que j'avois interrompue, étoit une espèce de dissertation métaphysique. Pour égayer la matière, M""" de Tonins et ses favoris avoient soin de répandre dans leurs discours savans un grand nombre de traits, d'épigrammes, et malheureusement des pointes assez triviales. Ce bizarre mélange m'étonna. J'étois mécontent de moi-même de ne pouvoir m'en amuser. Ils rioient ou applaudissoient tous avec tant d'excès an moindre mot qui se proféroit, que je crus de bonne foi que c'étoit ma faute si je n'admirois pas aussi. Je demandai à M"^ de Tonins la permission de lui faire souvent ma cour ; elle me l'accorda, et me pria même à souper pour le lendemain.

jyjrae ^Q Tonins, pour se délivrer de l'importunité des devoirs et se donner une plus grande considération, jouoit la mauvaise santé, et en conséquence sortoit rarement de chez elle. Sa maison étoit le rendez-vous de tous ceux qu'elle avoit admis à l'honneur de lui faire leur cour. Je ne manquai pas

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de m'y rendre de bonne heure le lendemain. J'y trouvai à peu près la même compagnie que Ja veille : les propos furent aussi les înêmes.

Au bout d'une heure, je m'aperçus que la conversation languissoit ; je proposai une partie de jeu, moins par goût que par habitude de voir jouer. M"*" de Tonins me dit que le jeu étoit absolument banni de chez elle; qu'il ne convenoit qu'à ceux qui ne savent ni penser ni parler. « C'est, ajouta-t-elle,un amusement que l'oisiveté et l'ignorance ont rendu nécessaire. »Ce discours étoit fort sensé ; mais malheureusement M™^ dé Tonins et sa société étoient, malgré tout leur esprit, souvent dans le cas d'avoir besoin du jeu, et ils éprouvoient que la nécessité d'avoir toujours de l'esprit, est aussi importune que celle de jouer toujours. Le jeu devint la matière d'une dissertation qui dura jusqu'au souper.

Les discours de la table étoient d'une autre nature ; toute dissertation, et même toute conversation suivie en étoient bannies. Il n'étoit,pour ainsi dire, permis de parler que par bons mots. M"'° de Tonins et ses adorateurs partirent en même temps: ce fut un torrent de pointes, de saillies bizarres et de rires excessifs. On tiroit l'élixir des moins mauvais ; on renchérissoit sur les plus obscurs. Je cherchois à entendre et à pouvoir dire quelque chose ; mais, lorsque j'avois trouvé un mot, je m'apercevois que la conversation avoit déjà changé

d'objet. Je voulus prier celui qui étoit à côté de moi de me tirer de peine, et de m'aider du moins à entendre ce qu'on disoit. Il me fit, en riant, un discours beaucoup moins intelligible que tous ceux qu'on avoit tenus jusqu'alors. Le rire étonnant qu'il excita, ne servit qu'à me déconcerter, et je fus tenté un moment de le prendre au sérieux ; mais, craignant de me donner un ridicule, je pris le parti de répondre sur un pareil ton, quoique je le trouvasse détestable. Je me livrai à ma vivacité naturelle ; je répliquai, par quelques traits assez plaisans, à ceux qu'on me lançoit ; M"'^ de Tonins y applaudit : chacun suivit son exemple, et je devins le héros de la plaisanterie dont j'étois auparavant la victime.

Le souper finit bientôt après. On parla alors de deux romans nouveaux et d'une comédie que l'on jouoit depuis quelques jours; on me demanda mon avis. Comme j'ai toujours été plus sensible au beau qu'au plaisir de trouver des défauts, je dis naturellement que dans les deux romans j'avois trouvé beaucoup de choses qui m'avoient fait plaisir ; et que la comédie, sans être une bonne pièce, avoit de grandes beautés. M™° de Tonins prit la parole pour faire la critique de ce que je venois de louer. Je voulus défendre mon sentiment, et je cherchai des yeux quelqu'un qui pût être de mon avis. J'ignorois qu'il n'y en avoit qu'un dans cette société. M"^ de Tonins, peu accoutumée à la con-

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tradiction, soutint son opinion avec aigreur, et la compagnie en chœur applaudissoit sans cesse à tout ce qu'elle disoit. Je pris le parti de me taire, m'apercevant un peu trop tard que le ton de cette petite république étoit de blâmer généralement tout ce qui ne venoit pas d'elle, ou qui n'étoit pas sous sa protection. Je reconnus cette vérité à l'éloge qu'on fit de trois ou quatre ouvrages qui m'avoient paru, ainsi qu'au public, au-dessous du médiocre. Je résolus donc de me conduire à l'avenir en conséquence de cette découverte.

Ce qui me rendit encore plus complaisant pour les sentimens de M™® de Tonins, furent ceux qu'elle m'inspira. Sans être absolument jeune, elle étoit encore aimable ; d'ailleurs, la considération où elle vivoit, quoiqu'assez peu méritée, étoit ce qui piquoit mon goût. L'opinion nous détermine presqu'aussi souvent que l'amour. ^jme (jg Tonins étoit à la mode, et dès lors elle me paroissoit charmante. Le respect que l'on avoit pour elle, ne laissoit pas de m'imposer, et je fus un peu embarrassé sur ma démarche : je pris enfin mon parti. J'arrivai un jour chez elle de si bonne heure, que je la trouvai seule, et je lui déclarai mes sentimens.

lyjrae ^Q Tonins ne fut ni offensée, ni cmbarrassée de ma déclaration.

« Je n'emploierai point avec vous, me dit-elle, la dissimulation si ordinaire aux femmes en pa-

reifle occasion ; je suis sensible à votre hommage. Votre figure me plaît, j'estime votre caractère, et votre esprit m'amuse ; mais, avant d'écouter vos sentimens, il faut que vous soyez instruit des miens, et c'est déjà vous donner une très-grande marque de confiance.

« Il y a deux choses auxquelles je suis également sensible, et que je prétends concilier, quoiqu'elles paroissent inalliables, le plaisir et la considération. Par le genre de vie que j'ai embrassé, je me suis fait d'avance une retraite honorable, lorsqu'il ne me sera plus permis de prétendre ni à la jeunesse, ni à la beauté. Une femme n'a point alors d'autre parti à prendre que le bel esprit ou la dévotion ; le dernier parti est trop contraire à mon goût, et je ne le soutiendrois pas ; au lieu qu'en embrassant celui du bel esprit, je puis jouir dès aujourd'hui de la considération, sans être obligée de renoncer aux plaisirs dans lesquels je veux apporter toute la décence possible. Il y a peu de femmes qui ne fussent flattées de votre hommage, et qui peut-être n'en fissent gloire; pour moi, en prenant un amant, je n'en veux pas l'éclat. »

J'approuvai le plan de M"'° de Tonins ; je me jetai à ses genoux, et je lui promis une discrétion inviolable, si elle m'accordoit ses bontés.

« Doucement, Monsieur, me dit-elle ; il faut que votre conduite me prouve vos sentimens. »

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Dans ce moment il arriva du monde, et je sortis. J'allai quinze jours de suite chez M""^ de Tonins sans pouvoir vaincre sa résistance. Elle crut à la lin mon amour si sincère qu'elle consentît à me rendre heureux. Nous vécûmes ensemble dans le plus grand mystère pendant près d'un mois ; la société s'aperçut enfin de notre intelligence, et me marqua sur-le-champ autant d'égards que M"*^ de Tonins m'en témoignoit. On me trouva mille fois plus d'esprit qu'auparavant ; mais j'étois peu sensible à la gloire du bel esprit. Autrefois les gens de condition n'osoient y aspirer ; ils sentoient qu'ils ne prenoient pas assez de soin de cultiver leur esprit pour la mériter ; mais ils avoient une considération particulière et une espèce de respect pour les gens de lettres.

Les gens de condition se sont avisés depuis de vouloir courir la carrière du bel esprit ; et, ce qu'il y a de plus bizarre, c'est qu'en même temps ils y ont attaché un ridicule. J'étois bien éloigné d'avoir un sentiment si faux ; j'ai toujours pensé qu'il n'y avoit personne qui ne dût être honoré du titre d'homme d'esprit et de lettres ; mais je ne me sentois ni talent, ni étude.

La fureur de jouer la comédie régnoit alors à Paris ; on trouvoit partout des théâtres. La société de M""' de Tonins prenoit le même plaisir, et portoit l'ambition plus haut. Pour comble de ridicule, on n'y vouloit jouer que du neuf; presque

tous les acteurs étoient auteurs des pièces qu'ils jouoient. Nos représentations (car je fus bientôt admis dans la troupe) étoient d'un ennui mortel ; on se le dissimuloit ; nous applaudissions tout haut, et nous nous ennuyions tout bas. M™*^ de Tonins m'obligea aussi de faire une comédie. J'eus beau lui représenter combien j'en étois incapable ; elle blâma cette modestie, et m'assura qu'avec ses conseils je ferois d'excellens ouvrages. Je n'en crus rien ; mais, par complaisance, je me mis à travailler.

Dans ce temps-là Dufresny, qui étoit un peu engagé dans notre société, nous proposa d'essayer sur notre théâtre sa comédie du Mariage fait et rompu, avant de la donner au public ; on l'accepta, et on la joignit à la mienne. Dix ou douze spectateurs choisis furent admis à cette représentation ; ma pièce réussit au mieux, et celle de Dufi'esny fut trouvée détestable. Je fus moi-même indigné d'un jugement si déraisonnable ; je pris seul le parti de la comédie de Dufresny. La dispute s'échauffa tellement à ce sujet, que M™^ de Tonins voulut absolument faire donner ma pièce aux comédiens françois en même temps que le Mariage fait et rompu. Je voulus en vain m'y opposer, et lui représenter que c'étoit un ridicule de plus que je me donnerois ; que les gens de mon état n'étoient point faits pour devenir auteurs, parce qu'ordinairement ils n'y réussissent pas ; et que,

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■s'ils l'étoient par complaisance pour ramusement d'une société, ils ne dévoient jamais se donner en public. M"^ de Tonins me cita quelques exemples de gens à peu près de ma sorte qui avoient bravé avec succès ce préjugé, et me promit que jamais on ne me connoîtroit pour l'auteur de cette pièce.

Quoique ces raisons ne fussent que spécieuses, il fallut céder et me soumettre à tout. Les deux pièces furent jouées à quelques jours de distance. Celle de Dufresny fut applaudie, comme elle le méritoit ; elle est restée au théâtre et le public la revoit toujours avec plaisir ; et ma comédie, dont on ne connoissoit point l'auteur, fut trouvée fort ennuyeuse. Le parterre, désespéré de ne pouvoir ni s'intéresser, ni rire, ni même siffler, fut réduit à bâiller. Le bon ton et l'esprit qu'on admiroit chez M"'^ de Tonins, ne firent point d'effet au théâtre. Point d'action, peu de fond, quelques portraits de société qui ne pouvoient pas être entendus et qui ne valoient guère la peine de l'être, ne faisoient pas une pièce qu'on pût hasarder en public. Je vis clairement que les gens du monde, faute d'étude et de talent exercé, sont rarement capables de former un tout tel que le théâtre l'exige. Ils composent comme ils jouent, mal en général, et passablement dans quelques endroits. Ils ont quelques parties au-dessus des comédiens de profession ; mais le total du jeu et de la pièce

est toujours mauvais : rintelligence générale de toute l'action et le concert ne s'y trouvent jamais.

Le dépit de me voir auteur malgré moi, la nécessité d'admirer tout ce qui émanoit de notre société, et sur-tout de M""" de Tonins, me dégoûtèrent bientôt et d'elle et du bel esprit. Ce fut alors que je commençai à connoître véritablement ]y[me (jg Tonins, et sa petite cour. Je m'aperçus que chaque société, et sur-tout celles de bel esprit, croient composer le public, et que j'avois pris pour une approbation générale le sentiment de quelques personnes que les airs imposans et la confiance de M™^ de Tonins avoient prévenues et séduites. Le public, loin d'y applaudir, s'en moquoit hautement. Le droit usurpé de juger sans appel les hommes et les ouvrages, notre mépris affecté pour ceux qui réduisoient notre société à sa juste valeur, étoient autant d'objets qui excitoient la plaisanterie et la satire publiques.

Outre ces ridicules que je partageois en communauté, on m'en donnoit encore de particuliers. On prétendoit que M""' de Tonins, qui donnoit de l'esprit à qui il lui plaisoit, n'en pouvoit refuser à celui qui avoit l'honneur de ses bonnes grâces. D'ailleurs, notre société n'étoit pas moins ennuyeuse que ridicule ; j'étois étourdi et excédé de n'entendre parler d'autre chose que des comédies, opéras, acteurs et actrices. On a dit que le dictionnaire de l'opéra ne renfermoit pas plus de six cents mots ;

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celui des gens du monde est encore plus borné.

Tous ces bureaux de bel esprit ne servent qu'à dégoûter le génie, rétrécir l'esprit, encourager les médiocres, donner de l'orgueil aux sots, et révolter le public. Je cédai au dépit, et quittai M™' de Tonins assez brusquement. Je rentrai dans le monde, bien convaincu que toute société tyrannique et entêtée de l'esprit, doit être odieuse au public, et souvent à charge à elle-même.

Pour me guérir radicalement et me dégager la tête de toutes les vapeurs du bel esprit, je résolus de vivre quelque temps dans la finance, et ce remède me réussit; mais il n'étoit pas sûr, et je reconnus que j'avois eu jusque-là sur les financiers des idées très-fausses à bien dés égards.

La finance n'est point du tout aujourd'hui ce qu'elle étoit autrefois. Jl y a eu un temps où un homme, de quelqu'espèce qu'il fût, se jetoit dans les affaires avec une ferme résolution d'y faire fortune, sans avoir d'autres dispositions qu'un fonds de cupidité et d'avarice; nulle délicatesse sur la bassesse des premiers emplois ; le cœur dégagé de tous scrupules sur les moyens, et inaccessible aux remords après le succès : avec ces qualités, on ne manquoit pas de réussir. Le nouveau riche, en conservant ses premières mœurs, y ajoutoit un orgueil féroce dont ses trésors étoient la mesure ; il étoit humble ou insolent suivant ses pertes ou ses gains, et son mérite étoit à ses propres yeux,

comme l'argent dont il étoit idolâtre, sujet à l'augmentation et au décri.

Les financiers de ce temps-là étoient peu communicatifs ; la défiance leur rendoit tous les hommes suspects, et la haine publique mettoit encore une barrière entr'eux et la société.

Ceux d'aujourd'hui sont très-difïérens. La plupart, qui sont entrés dans la finance avec une fortune faite ou avancée, ont eu une éducation soignée, qui, en France, se proportionne plus aux moyens de se la procurer qu'à la naissance. 11 n'est donc pas étonnant qu'il se trouve parmi eux des gens fort aimables. Il y en a plusieurs qui aiment et cultivent les lettres, qui sont recherchés par la meilleure compagnie, et qui ne reçoivent chez eux que celle qu'ils choisissent.

Le préjugé n'est plus le même à l'égard des financiers ; on en fait encore des plaisanteries d'habitude ; mais ce ne sont plus de ces traits qui partoient autrefois de Tindignation que les traités et les affaires odieuses répandoient sur toute la finance. Je sais que personne n'a encore osé en parler avantageusement : pour moi, qui rapporte librement les choses comme elles m'ont frappé, je ne crains point de choquer les préjugés de ceux qui déclament stupidement contre la finance, à qui ils doivent peut-être leur existence sans le savoir.

La finance est absolument nécessaire dans un

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état, et c'est une profession dont la dignité ou la bassesse dépend uniquement de la façon dont elle est exercée.

En donnant à ceux qui l'exercent avec honneur les justes éloges qu'ils méritent, j'avoue que j'ai trouvé plusieurs financiers qui avoient conservé les mœurs de leurs ancêtres. Cela se rencontre parmi ceux qui, avec un cœur bas, ont la tête trop foible pour soutenir l'idée de leur opulence. De ce nombre sont encore plusieurs de ceux qui sont les premiers auteurs de leur fortune. Ces deux espèces de financiers sont rampans, insolens, avares et magnifiques ; c'est même par cet endroit que j'.ai dabord connu la finance.

M. Ponchard, dont le hasard me fit connoître la femme dans le temps que je cherchois un contrepoison au bel esprit, étoit précisément ce qu'il me falloit. C'étoit un de ces nouveaux parvenus. Sorti de la bassesse, il étoit monté par degrés des plus vils emplois aux plus grandes affaires. Il étoit intéressé dans toutes celles qui se faisoient ; et il ne lui manquoit pour décorer, plutôt que pour achever sa fortune, que le titre de fermier général. Sa femme, qui étoit d'une extraction aussi basse, en avoit toute la grossièreté qu'on avoit négligé de corriger par l'éducation. Les grandes fortunes se commencent souvent en province ; mais ce n'est qu'à Paris qu'elles s'achèvent, et qu'on en jouit. M. Ponchard avoit achevé de gagner à Paris un

million d'écus, et sa femme y avoit apporté un million de ridicules. Elle n'étoit plus occupée qu'à s'enrichir encore de ceux des femmes de condition; mais elle n'en saisissoit pas les grâces, qui seules les font pardonner à celles-ci. Comme elle avoit remarqué que presque toutes les femmes du monde avoient des amans, elle en voulut avoir aussi, et ce fut dans ces dispositions que je la trouvai. Elle me jugea digne d'elle, et la facilité de sa conquête me détermina, d'autant plus qu'elle étoit assez bien de figure, quoiqu'elle ne fût pas aimable.

Chaque chose a sa langue ; celle de l'opulence m'étoit inconnne, et j'eus le temps de l'étudier sous M. Ponchard. Il ne parloit que d'or et d'argent, comme un gentilhomme de campagne ne parle que de généalogies. 11 étoit confiant dans ses propos; son ton étoit décidé, et son triomphe étoit à table, dont la chère, quoiqu'abondante, ne laissoit pas d'être délicate. 11 y avoit aussi du goût dans ses meubles; et il s'en trouve nécessairement dans toutes les maisons opulentes de Paris, par la facilité que les gens riches, quelque grossiers qu'ils soient, ont d'avoir à leur service ou à leurs ordres ceux dont la profession s'occupe des choses de goût. Mais comme ce goût n'est que d'emprunt, il ne sert souvent qu'à faire mieux sentir la crasse primitive du maître de la maison qu'on ne peut pas façonner comme un meuble.

Pour M""^ Ponchard, elle n'étoit occupée qu'à étudier et copier les grands airs qu'elle avoit le malheur de prendre toujours à gauche. Quoiqu'elle tirât son orgueil de la fortune de son mari, elle rougissoit de sa personne.

Je fus bientôt lié dans toute la finance; ce fut ainsi que je connus plusieurs maisons de financiers, dont je ne pouvois pas faire une comparaison qui fût avantageuse à celle de M. Ponchard. D'ailleurs, pour me dégoûter de M"'^ Ponchard, il suffisoit d'elle-même ; peu s'en falloit qu'elle ne ne me fît regretter M™^ de Tonins, et préférer les ridicules aux dégoûts.

Elle regardoit un amant comme un meuble; et, mon hommage flattant sa vanité, elle vouloit que je fusse partout avec elle. Je ne fus pas de ce sentiment-là, et bientôt je commençai à négliger auprès d'elle des devoirs que je n'avois jamais remplis bien exactement. J'étois obligé de faire ma cour ; je voulois vivre avec mes amis, et ^me Ponchard devint fort mécontente de ma conduite. Une financière aime à citer souvent un homme de la cour qui lui est attaché; mais il est encore plus flatteur de se faire voir avec lui en public. L'on fait une partie de campagne où l'on donne un souper; toutes les autres femmes ont leur amant, et l'on est réduite à parler du sien. Cette situation peut faire du tort à la longue, et donner de mauvaises impressions. Il est bon

d'avoir un homme de condition pour en passer sa fantaisie, et n'y pas retourner.

Le bon sens l'emporta donc à la fin sur la vanité, et, sans me donner mon congé, M""' Ponchard me donna pour associé un jeune commis qu'elle fit entrer dans les sous-fermes, et pour qui elle étoit une duchesse. Je me gardai bien d'éclater en reproches. Je la quittai avec autant de mystère ; je n'eus pas même les égards de rompre avec elle dans les formes, et nous nous trouvâmes libres et débarrassés l'un de l'autre.

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