‹ Les confessions du comte de --Chapitre 29 sur 76 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

OURQUOI voulez-vous m'arracher à ma solitude et troubler ma tranquillité?

Vous ne pouvez pas vous persuader que je sois absolument déterminé à vivre à la campagne. Je n'y suis que depuis un an, et ma persévérance vous étonne. Comment se peut-il faire, dites-vous, qu'après avoir été si longtemps entraîné par le torrent du monde, on y renonce absolument? Vous croyez que je dois le regretter, et sentir dans bien des momens qu'il m'est nécessaire. Je suis moins surpris de vos sentimens que vous ne l'êtes des miens; à votre âge et avec tous les droits que vous avez de plaire dans le monde, il seroit bien difficile qu'il vous fût odieux. Pour moi, je regarde comme un bonheur de m'en être dégoûté avant que je lui fusse devenu importun.

b CONFESSIONS DU COMTE DE ■ '

Je n'ai pas encore quarante ans, et j'ai épuisé ces plaisirs que leur nouveauté vous fait croire inépuisables. J'ai usé le monde, j'ai usé l'amour même; toutes les passions aveugles et tumultueuses sont mortes dans mon cœur. J'ai par conséquent perdu quelques plaisirs, mais je suis exempt de toutes les peines qui les accompagnent, et qui sont en bien plus grand nombre. Cette tranquillité, ou, si vous voulez, pour m'accommoder à vos idées, cette espèce d'insensibilité est un dédommagement bien avantageux, et peut-être l'unique bonheur qui soit à la portée de l'homme.

Ne croyez pas que je sois privé de tous les plaisirs, j'en éprouve continuellement un aussi sensible et plus pur que tous les autres, c'est le charme de l'amitié; vous devez en connoître tout le prix, vous êtes fait pour la sentir, puisque vous êtes digne de l'inspirer. Je possède un ami fidèle, qui partage ma solitude, et qui, me tenant lieu de tout, m'empêche de rien regretter. Vous ne pouvez pas imaginer qu'un ami puisse dédommager du monde; mais, malgré l'horreur que la retraite vous inspire aujourd'hui, vous la regarderez un jour comme un bien. J'ai eu vos idées, je me suis trouvé dans les mêmes situations, ne renoncez donc pas absolument à celle où je me trouve aujourd'hui.

Pour vous convaincre de ce que j'avance, il m'a

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pris envie de vous faire le détail des événemens et des circoribUiices particulières qui m'ont détaché du monde; ce récit sera une confession fidèle des travers et des erreurs de ma jeunesse qui pourra vous servir de leçon. Il est inutile de vous entretenir de ma famille, que vous connoissez comme moi, puisque nous sommes parens.

Étant destiné par ma naissance à vivre à la cour, j'ai été élevé comme tous mes pareils, c'est-à-dire fort mal. Dans mon enfance, on me donna un précepteur pour m'enseigner le latin, qu'il ne m'npprit pas; quelques années après, on me remit entre les mains d'un gouverneur pour m'instruire de l'usage du monde, qu'il ignoroit.

Comme on ne m'avoit confié à ces deux inutiles que pour obéir à la mode, la même raison me débarrassa de l'un et de l'autre; mais ce fut d'une façon fort différente. Mon précepteur reçut un soufflet d'une femme de chambre à qui ma mère avoit quelques obligations secrètes. La reconnoissance ne l'empêcha pas de faire beaucoup de bruit, elle blâma hautement une telle insolence, elle dit à monsieur l'abbé qu'il ne devoit pas y être exposé davantage, et il fut congédié.

Mon gouverneur fut traité différemment; il étoit insinuant, poli, et un peu mon complaisant. Il trouva grâce devant les yeux de la favorite de ma mère; tout en conduisant mon éducation, il com-

mença par faire un enfant à cette femme de chambre et finit par l'épouser; ma mère leur fît un établissement, dont je profitai, car je fus maître de mes actions dans l'âge où un gouverneur seroit le plus nécessaire, si cette profession étoit assez honorée pour qu'il s'en trouvât de bons.

On va voir, par l'usage que je fis bientôt de ma liberté, si je méritois bien d'en jouir. Je fus mis à l'académie pour faire mes exercices; lorsque je fus près d'en sortir, une de mes parentes qui avoit une espèce d'autorité sur moi vint m'y prendre un jour pour me mènera la campagne chez une dame de ses amies. J'y fus très bien reçu, on aime naturellement les jeunes gens, et les femmes aiment à leur procurer l'occasion et la facilité de faire voir leurs sentimens; je me prêtai sans peine à leurs questions, ma vivacité leur plut, et, m'apercevant que je les amusois par le feu de mes idées, je m'y livrai encore plus. Le lendemain quelques femmes de Paris arrivèrent, les unes avec leurs maris, les autres avec leurs amans, et quelques-unes avec tous les deux.

La marquise de Valcourt, qui n'étoit plus dans la première jeunesse, mais qui étoit encore extrêmement aimable, saisit avec vivacité les plaisanteries que l'on faisait sur moi, et, sous prétexte de plaire à la maîtresse de la maison qui paroissoit s'y intéresser, elle vouloit que je fusse toujours avec

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