PREMIERE PARTIE
elle. Bientôt elle me déclara son petit amant; j'acceptai cette qualité, je lui donnois toujours la main à la promenade, elle me plaçoit auprès d'elle à table, et mon assiduité devint bientôt la matière de la plaisanterie générale. Je m'y prètois de meilleure grâce que l'on n'eût dû l'attendre d'un enfant qui n'avoit aucun usage du monde. Cependant je commençois à sentir des désirs que je n'osois témoigner, et que je ne démêlois qu'imparfaitement. J'avois lu quelques romans, et je me crus amoureux. Le plaisir d'être caressé par une femme aimable, et l'impression que font sur un jeune homme des diamans, des parfums, et surtout une gorge qu'elle avoit admirablement belle, m'échauffoient l'imagination; enfin tous les airs séduisans d'une femme à qui le monde a donné cette liberté et cette aisance que l'on trouve rarement dans un ordre inférieur me mettoient dans une situation toute nouvelle pour moi. Mes désirs n'échappoient pas à la marquise, elle s'en apercevoit mieux que moi-même, et ce fut sur ce point qu'elle voulut entreprendre mon éducation.
« L'amour, me disoit-elle, n'existe que dans le cœur; il est le seul principe de nos plaisirs, c'est en lui que se trouve la source de nos sentimens et de la délicatesse. » Je ne comprenois rien à ce discours, non plus qu'à cent mille autres mêlés de cette métaphysique qui régnoit dès lors dans le
lO CONFESSIONS DU COMTE DE * *
discours, et qui est si peu d'usage dans le commerce. J'étois plus content de petites confidences sur lesquelles elle éprouvoit ma discrétion; j'en étois flatté, un jeune homme est charmé de se croire quelque chose dans la société. Elle me faisoit ensuite des questions sur la jalousie. La marquise, sous prétexte de m'instruire, vouloit savoir si je n'avois aucune idée sur un homme assez aimable qui étoit venu avec elle, et que je sus depuis être son amant; mais, quoiqu'il n'eût au plus que quarante ans, je le jugeois si vieux que j'étois bien éloigné d'imaginer qu'il eût avec elle d'autre liaison que celle de l'amitié. Il en avoit pourtant une des plus intimes; il est vrai que dans ce moment elle le gardoit par habitude, et que par goût elle me destinoit à être son successeur, ou du moins son associé : aussi, quand je lui demandai pourquoi il lui tenoit quelquefois des discours aigres et piquans que je n'avois pu m'empêcher de remarquer, elle se contenta de me dire qu'ayant été intime ami de son mari, l'amitié lui avoit conservé ces droits. Cette réponse me satisfit, et ma curiosité n'alla pas plus loin. Elle me reprochoit quelquefois de n'avoir pas assez de soin de ma figure, et, quand je revenois de la chasse, sous prétexte d'en réparer les désordres, elle passoit la main dans mes cheveux, elle me faisoit mettre à sa toilette, et vouloit elle-même me poudrer et m'a-