‹ Les confessions du comte de --Chapitre 37 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Nous passâmes la nuit et toute la journée suivante au milieu des plaisirs et des tendres inquiétudes que la passion donne aux amans, et sur lesquels les plaisirs les rassurent sans cesse. Quand nous fûmes au moment de nous séparer, Antonia leva les carreaux sur lesquels elle étoit assise, et prit une épée d'or garnie de quelques diamans d'un assez grand prix qu'elle me força d'accepter. J'y fus obligé, car la plus grande offense que l'on puisse faire à un Espagnol, c'est de refuser ce qu'il offre; je la reçus donc en baisant mille fois la main qui me la donnoit, et je montai seul dans la calèche, qui me conduisit à l'endroit oia je l'avois trouvée la veille.

Le lendemain, à mon réveil, je reçus une lettre d'Antonia; ce fut un Maure qui me l'apporta. Elle étoit tendre et passionnée. Antonia me prioit de me promener le soir à cheval sur la grande place. « Je vous verrai sans être vue, ajoutoit-elle, et je jouirai avec plaisir de l'inquiétude où vous serez de ne me point apercevoir. Clara vous dira demain, à la grande église, quand et de quelle façon nous pourrons nous revoir. » J'exécutai les ordres que l'on m'avoit donnés. Après avoir regardé inutilement à toutes les jalousies, je revins chez moi m'occuper de mon aventure. Le jour suivant je trouvai Clara dans l'église que l'on m'avoit indiquée, qui me dit, en feignant de prier

Dieu : « Rendez-vous à cheval au jour tombant et sans suite derrière les murs du couvent de Saint- François : le Maure que vous avez vu hier s'y trouvera monté sur une mule, vous n'aurez qu'à le suivre. » Je fus exact au rendez-vous : j'y trouvai le Maure, il observa toujours le plus profond silence, et nous arrivâmes dans la basse-cour d'un château qui me parut considérable. Je mis pied à terre; le Maure prit mon cheval et me fit signe de monter par un petit escalier formé dans une tour. J'y trouvai Clara qui m'attendoit. « Venez, me dit-elle, le plus heureux de tous les hommes. » Elle me conduisit avec une lanterne sourde dans un cabinet, d'où je passai dans un appartement superbe où la belle Antonia m'attendoit. « Vous triomphez de toutes mes craintes, me dit-elle, je goûte le plaisir de vous posséder chez moi malgré tous les périls que je puis courir; j'espère que le bonheur que j'ai de vous voir ne sera point interrompu; mais, en cas d'accident, vous pourrez vous retirer, le Maure tient votre cheval au bas de l'escalier. » J'employai les termes les plus touchans pour exprimer ma reconnoissance et mon amour. Nous étions dans ces transports de l'âme que l'amour seul fait connoître, et qui sont audessus de l'expression, quand nous entendîmes un grand bruit dans la chambre qui précédoit celle où nous étions. « Fuyez, me dit Antonia avec

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