PREMIERE PARTIE 2 I
dit avec une douceur infinie, et un feu dans les jeux qui auroit achevé ma défaite, si elle n'eût été confirmée : « Clara vous a sans doute fait part de mes sentimens. Elle m'a évité l'embarras d'un aveu qui ne peut être excusé que par la force de la passion. La façon dont vous vous conduirez avec moi confirmera ou détruira mes sentimens; je vous aime, mais le sacrifice que je vous fais m'en deviendra encore plus cher si vous vous en rendez digne. Après un tel aveu je ne dois rien vous cacher: vous êtes d'une religion différente de la mienne, et ce point est le seul obstacle au goût que je sens pour vous. Si vous m'aimez, si les sentimens que je crois lire dans vos yeux sont sincères, il faut commencer par embrasser ma religion. » Je voulus alors prendre une de ses belles mains et la baiser, pour éviter une profession de foi qui me paroissoit assez déplacée; mais à peine l'eus-je touchée qu'elle s'écria : « Donnezmoi promptement de l'eau bénite, ma chère Clara. » En effet, elle lui apporta un bénitier dans lequel elle trempa un linge dont elle essuya l'endroit que j'avois touché, avec un si grand soin et une attention si marquée que je ne pus m'empêcher de sourire; mais, ne voulant point choquer ses préjugés, je pris le parti de lui dire qu'elle étoit ma religion, et l'amour me rendit peut-être plus catholique que je ne l'avois jamais été.
u Que la voix d'un homme qu'on aime persuade aisément! me dit-elle; elle triomphe de toutes les résolutions : je n'ai pu vous convaincre, vous m'avez persuadée. Je vous aime apparemment plus que vous ne m'aimez, et c'est un avantage que je saurai conserver sur vous. » Je baisai alors une de ses mains, sans qu'elle eût recours à l'eau bénite. Je la priai de m'apprendre à qui j'avois le bo-nheur de parler. « Vous le saurez un jour, me dit-elle; ne cherchez point à pénétrer un mystère dont la découverte ne vous est d'aucune utilité, méritez par un amour et une discrétion sans bornes le bonheur que je vous prépare. » Alors la fidèle Clara nous servit un léger repas. J'étois enchanté de toutes les grâces que je découvrois dans la belle Espagnole; tout respiroit en elle la volupté et m'annonçoit un bonheur que j'obtins quelques momens après, et qui surpassa mes désirs. « Vous ne m'aimerez pas longtemps, me disoit Antonia, ma conquête vous a trop peu coûté, vous ignorez tous les combats que j'ai soutenus : je vous aime depuis le jour de votre arrivée; vous passâtes sur la grande place à la tête de votre régiment, je vous vis d'une fenêtre grillée. Que n'ai-je point fait pour bannir l'impression que votre vue a faite sur mon cœur! Je vous fuyois mal apparemment, car je vous rencontrois toujours. »