PREMIÈRE PARTIE
il me conduisit dans la cour, où celui qui devoit me servir de guide m'attcndoit avec mon cheval, et nous partîmes aussitôt.
J'avois le cœur déchiré; je m'éloignois d'une femme charmante, je la quittois sans aucune espérance de la revoir, et dans quel état! mourante et perdue pour moi. Nous marchâmes toute la nuit; quand le jour parut, nous prîmes quelque repos dans un village écarté. Ce fut alors que j'ouvris le paquet que la marquise m'avoit fait remettre : j'y trouvai son portrait et une lettre aussi vive et aussi pleine de regrets que celle que j'aurois pu lui écrire; elle me prioit de garder toute ma vie ce portrait, qu'elle avoit compté me donner la veille dans des momens plus heureux; il étoit dans une boîte enrichie de diamans ; mais ce qui me parut singulier, et ce qui me fit toujours reconnoître le caractère espagnol, fut d'y trouver une relique de saint Antoine de Pade qu'elle partageoit avec moi, parce que, disoit-elle dans sa lettre, elle lui attribuoit notre salut dans cette dernière aventure, et me conjuroit de ne m'en point séparer dans le danger où la famille de son mari m'exposoit; elle finissoit en m'assurant d'un amour éternel.
J'arrivai sans aucun accident à Madrid; je renvoyai mon guide, et le chargeai d'une lettre pour la marquise et d'une autre pour son frère. J'allai
sur-le-champ rendre mes devoirs à M. de Vendôme; il me reçut avec cette bonté qui lui attachoit le cœur de toutes les troupes. Je lui contai mon aventure; il me conseilla de ne pas demeurer à Madrid, dans la crainte des assassins et des suites qu'une telle affaire pouvoit avoir entre les nations, et m'assura qu'il alloit faire changer mon régiment de quartier. Je n'eus pas de peine à me tenir caché, l'état de mon âme m'auroit rendu toute compagnie insupportable. On ignora absolument le lieu de ma retraite, mon régiment fut relevé, et, la campagne s'approchant, je fus bientôt en état de le rejoindre. Nos opérations furent heureuses, et je fus envoyé en quartier d'été dans un gros bourg, auprès duquel il y avoit une abbaye de filles.
Suivant les ordres que nous avions de protéger tous les couvents, j'y avois établi une garde. J'ailois souvent me promener le long des murs du jardin de cette abbaye, il n'y avoit que la solitude qui convînt à la situation de mon cœur. Un jour, en passant sous les fenêtres d'un corps de logis de cette maison, j'entendis ouvrir une jalousie, et je vis tomber à mes pieds une lettre que je ramassai; je levai la tête, mais la jalousie déjà refermée ne me laissa rien voir. Je pris le billet, je vis avec surprise qu'il m'étoit adressé : je l'ouvris, l'on y donnoit des éloges à la tristesse dont je paroissois pé-