PREMIERE PARTIE
trouvai. Je m'êtois aperçue la veille qu'il m'avoit quittée un moment pour demander mon noni, et je l'avois remarqué avec plaisir. Mon trouble en le voyant fut extrênie, il nétoit pas masqué, je pouvois lire sur son visage les impressions que je faisois sur lui. Mes yeux saisissoicnt avec vivacité ses moindres mouvemens. Notre conversation étoit animée par cette curiosité qui réveille tous les sens, qui cherche et qui fait à chaciue instant des découvertes nouvelles. Je le trouvai instruit de tout ce qui pouvoit me regarder; je jugeai par moi-même que cette curiosité n'est jamais la suite de l'indifférence. Je voulus savoir l'impression que mes traits f croient sur lui; je lui fis signe de me suivre, il m'obéit. Nous sortîmes du Kidotte, et nous entrâmes dans un de ces cafés dont il est environné; je me fis ouvrir une chambre particulière. Sitôt que nous fûmes seuls, il me pria de me démasquer : je cédai à son impatience. Que V amour-propre dans ces instans est soumis à l'amour ! J'attendois mon arrêt, un coup d'ail alloit le prononcer. Mon âme étoit suspendue ! Je remarquai dans les yeux de mon amant une joie qui pénétra mon âme. Son empressement, la vivacité de ses désirs et de ses caresses, me faisaient craindre qu'il ne Vemportcit sur moi en amour et mit le comble à ma passion. Je ne puis exprimer aujourd'hui tout ce que l'amour nous inspiroit à l'un et à l'autre dans un instant. Nous ne pouvions demeurer dans ce lieu que
le temps qu'il nous falloit pour prendre les mesures capables d'assurer notre bonheur. J'exigeai qu'il reparût au Kidotte; je revins chez moi, uniquement occupée de mon aniour. Mon mari, ma maison, mes gens, tout ce qui m' environnait prit une forme nouvelle et désagréable à mes yeux. Tavois une vie nouvelle à arranger, je voulois être informée de toutes les démarches de mon amant. Que d'idées, que de projets occupoient mon esprit ! mais j'éprouvai que l'amour sait aplanir toutes les difficultés. J'envoyai mon gondolier reconnoître encore la maison de mon amant, regarder, examiner et observer les plus petites circonstances. J'aurois voulu prendre ce soin. Carie reconnut mon gondolier et lui donna un billet pour moi; il me parut vivement écrit : l'amour Vavoit dicté, Vamour le lisoit. J'accablai de questions celui qui me le rendit, je voulus savoir comment il avoit été reçu; mon impatience m'empêchoit d'apporter aucun ordre dans mes questions et me les faisait précipiter; une nouvelle question me paroissoit toujours plus importante que la dernière. J'appris que sa maison donnoit sur un petit canal assez proche de mon palais, et dans un endroit peu fréquenté; je compris qu'il me seroit aisé à la faveur du masque de me rendre chez lui. Je convins le soir au Kidotte avec le signor Carie qu'il m'attendroit le lendemain sur les trois heures. Quoique je fusse animée par Vamour, quand l'heure de mon départ