PREMIÈRE PARTIE
passion et d'emportement. Je lui écrivis plusieurs fois, mais bientôt l'absence l'effaça de mon esprit; apparemment que la persévérance d'un autre amant me remplaça dans son cœur, car elle cessa de m'écrire, et je n'entendis plus parler d'elle.
Je trouvai, en arrivant à la cour, qu'elle avoit absolument changé de face. Le feu roi, qui dans sa jeunesse avoit été extrêmement galant, avoit toujours apporté beaucoup de décence dans ses plaisirs. Les fêtes superbes qu'il avoit données avoient rendu sa cour la plus brillante qu'il y eût jamais eu dans l'Europe, et avoient plus que toute autre chose favorisé le progrès des talens et des arts. Il sufHsoit que les courtisans eussent le goût délicat pour qu'ils imitassent le roi; mais ils furent obligés de recourir à la flatterie, lorsqu'il fut parvenu à un âge plus avancé.
Le roi en vieillissant se tourna du côté de la dévotion, et dans l'instant toute la cour devint dévote, ou parut l'être. Après sa mort le tableau changea totalement, et sous la Régence on fut dispensé de l'hypocrisie. Le petit nombre de ceux qui étoient véritablement vertueux restèrent tels qu'ils étoient, et ceux qui avoient joué la vertu devinrent en l'abandonnant plus honnêtes gens qu'ils n'avoient été, puisqu'ils cessèrent d'être hypocrites. Plusieurs furent aussi faux dans le libertinage qu'ils l'avoient été dans la dévotion, et
crurent faire leur cour en se livrant aux plaisirs; ce qu'il y a de sûr, c'est que cela étoit parfaitement indifférent.
Pour moi, qui n'avois point de prétentions, et qui n'étois pas dans l'âge de l'ambition, je suivis mon goût; mon cœur ne pouvoit pas demeurer oisif, et mon premier soin fut de chercher une femme à qui je pusse m'attacher.
M™e de Sézanne, jeune, belle, bien faite et nouvellement mariée, me parut digne de mon hommage. Je m'attachai auprès d'elle, et lui rendis les soins les plus assidus; heureusement elle n'avoit point d*'engagement, car je n'ai jamais compté un mari pour quelque chose. M^^ de Sézanne étoit un caractère franc et sincère; elle reçut mes vœux, et, sitôt qu'elle eut pris du goût pour moi, elle me l'avoua et bientôt m'en donna des preuves. Nous vécûmes environ deux mois dans une union parfaite; mais insensiblement M^^ de Sézanne devint coquette, ou du moins je commençai à m'en apercevoir. Je lui en fis des reproches, elle en parut étonnée, et me dit qu'elle ne croyoit pas avoir rien à se reprocher à mon sujet, puisqu'elle m'aimoit uniquement; je me rendis à ses protestations, mais ce ne fut pas pour longtemps. Mnie de Sézanne ne parut pas apporter beaucoup de soin à me détromper ou de précautions à me tromper. Sa beauté commençoit à faire du bruit.